TTNE MAISON DE PARIS
(( C'est ma femme qui apprête les rafraîchissements : de la bière coupée pour éviter les fluxion? de poitrine. C'est le maître de danse qui fait l'orchestre à lui tout seul, mais il fait autant de bruit que s'il y avait dix musiciens, et il joue toujours près d'une fenêtre ouverte pour qu'on l'entende de la rue. Les demoiselles ne valsent qu'avec la permission de leurs mamans.
« Pour le cinquième, comme cela fait mansarde, vous sentez bien que ce n'est pas là qu'il faut chercher le beau monde. Nous y avons pour le moment une vieille femme qui a deux filles... Ce sont de petites gens!... lia. mère est infirme; les filles sont, je crois, couturières; elles travaillent toute la journée, et même passent souvent les nuits à l'ouvrage... ce dont je porterai plainte au propriétaire, parce qu'elles pourraient quelque nuit mettre le feu.
u D'ailleurs voilà deux termes arriérés, et vous comprenez que nous serons forcés de leur donner congé, parce que dans une maison comme celle-ci on tient à n'avoir que des gens comme il faut.
Le portier avait fini, je m'éloignai en jetant tristement un regard sur les mansardes ; ce n'était que là que j'apercevais des gens comme U faut... Mais on allait donner congé aux pauvres filles qui travaillaient une partie de la nuit pour soulager leur mère.
L'ATELIER r3E FLEURISTES
Entrons dans cet atelier où je n'aperçois que des femmes; elles sont presque toutes jeunes, et il y en a de fort jolies. Penchées devant ces longues tables surchargées de batiste, de couleurs, de colle, de pinceaux, de fil d'archal, de feuilles découpées, ces demoiselles font des fleurs.
Comme, elles sont habiles! quelle vivacité! quelle adresse ! quel goût elles mettent dans ce travail ! Les fleurs qui naissent sous leurs doigts comme par enchantement pourraient si elles en avaient le parfum, le disputer en éclat et en fraîchfur à celles qui embellissent nos parterres.
Mais, tout en travaillant, ces demoiselles causent ; la conversation ne languit jamais, quelquefois même il y a confusion. Il paraît que les femmes font très bien deux choses à la fois, car tout en babillant les fleurs vont leur train.
— Comme je me suis amusée hier! dit une jolie brune au teint rose, aux yeux éveillés.
— Qu'as-tu donc fait, Fanny?
— Je suis allée au Cirque avec mon cousin, tu sais...
— Ah! oui, ce petit brun qui t'attendait Taiitre soir dans l'allée.
— Justement.
— Il est gentil, c'est dommage qu'il louche un peu.
l'atelier de fleuristes
— Non, mademoiselle, il ne louche pas.
— Oh! si ma chère, j'en suis très sûre, car il m'a beaucoup regardée quand j'ai passé près ide lui... Lise, donne-moi la colle.
— Je ne sais pas s'il vous a beaucoup regardée, mais je sais très bien qu'il ne louche pas. Ne Toudriez-vous pas le connaître mieux que moi ? ça serait fort! — Oh! sois tranquille, je ne veux pas te .vs^ l'enlever !
Mais il louche ; tiens, Louise était avec moi, elle peut le dire. N'est-ce pas Louise ? — Ah !
je crois bien; il aunœil bleuet un œil gris.
Passe-moi les pétales de jacynthe. — Vous êtes bien menteuses, mesdemoiselles; et comment auriez-vous vu la couleur de ses yeux dans Tallée^ oti il ne fait pas clair ?
— Ah! ça, vrai, disent les autres jeunes filles; ça n'est pas possible.
Cî'^
Elle qui n'a pour la promener que son
vieux qui a toujours l'air aelé.
— Ah ! c'est que ces demoiselles sont méchantes. Louise ne devrait pas faire son embarras, elle qui n'a pour la promener que son vieux, qui a toujours l'air gelé. Les ciseaux, s'il vous plaît ?
— • Mon vieux! est-ce qu'un homme est vieux à cinquante-trois ans ? c'est la fleur de l'âge, mesdemoiselles.
— Oh! oh! jolie fleur!... Qu'est-ce qui a les pinces' ?
— D'ailleurs, il y a bien des jeunes gens qui ne le valent point; et puis moi, je n'aime que les hommes comme il faut.
— Tiens, c'est donc un homme comme il faut ? Je ne m'en serais pas doutée; je le prenais pour un vieux tisserand; il a toujours un chapeau dont les bords sont tout cassés.
— Oh! quelle calomnie!... C'est bofn pour voti-e louchon de cousin, de porter de mauvais chapeaux, ou plus souvent des casquettes.
— Mademoiselle Louise, je vous prie de ne pas insulter mon cousin, ou je me plaindrai à madame.
— Ah! voyez donc! est-ce que vous croyez que j'ai peur que vous me fassiez mettre en pénitience ?... (Bas.) Hum I que cette fille-là est mé. cluaite!
— Hum! la mauvaise langue!
— Je m'en irai d'ici à cause d'elle; je ne peux pas la voir.
— Je la déteste.
— Allons, la paix donc, mesdemoiselles! dit une fleuriste un peu plus âgée. Au lieu de vous quereller, vous feriez mieux de vous dépêcher; on attend ces couronnes de bal.
— Eh, mon Dieu! elles seront faites.
l'ateliek de fleuristes 13
— Qu'est-ce que tu as donc, Amélie ? tu ne dis rien.
— Oh ! elle pense à sa nouvelle connaissance.
— Bah ! elle a donc une nouvelle connaissance ?
— Tiens, tu ne savais pas cela ! Ah ! c'est du beau, du grand, du huppé, un milord anglais, ou un Russe de Moscou; n'est-ce pas, Amélie ?
• — ■ Oh! vous avez l'air de vous moquer, mesdemoiselles, mais certainement ce jeune homme-là... De la mousse, s'il vous plaît ? C'est un jeune homiçe en place, c'est au moins un- commis! Ah! Dieu! qu'il a bon genre! Je suis sortie avec lui mardi dernier, il avait un manteau.
— Un manteau! diable! c'est du sérieux!...
— Et toi, comment étais-tu mise ?
— J'avais ma rcbe de mérinos. Mardi il m'a menée dîner chez un traiteur.
— Ah! Dieu! qu'elle est heureuse!... Des feuilles, mesdemoiselles.
— Etiez-vous dans un cabinet particulier ?
— Il le voulait... mais je n'y ai pas consenti... et puis il aurait fallu passer par 1^ salon...
— Et le soir, oii avez-vous été ?
— Ah! ma chère, il m'a menée au spectacle... dfîns un endroit... attendez donc... c'était superbe... c'est aux... aux Buffes.
— Comment, aux Buffes ?
— Oui, oii l'on ne parle que latin, et toujours a^'GC de la musique.
— Ah! c'est aux Bouffa que tu veux dire.
— Oui, c'est ça, aux Bouffa... C'est là qu'on joue de jolies comédies!
— Ça doit être bien amusant quand on ne comprend rien!
îh PETITS TABLEAUX DE MŒURÔ
— Oh! c'est égal, ça amuse toujours. Quoique ça, nous nous en sommes allés avant la fin, parce "^ne je commençais à m' endormir, et pour revenir
JUS avons pris un fiacre... parce que j'étaia lasso "a être assise.
— Ah! vous avez pris un fiacre!... Voilà ma rose achevée.
— Il est huit heures, mesdemoiselles.
— Il est huit heures! Dépêchons-nous, on m'attend au oarré Saint-Martin.
— Et moi devant le Gymnase.
— Et moi contre l'Ambigu.
Toutes les demoiselles prennent à la hâte leur châle, leur sac, leur chapeau, et se rendent où leurs affaires les appellent. En une minute les tables sont rangées, l'atelier est désert, et le silenca a remplacé le bruit que l'on entendait depuis huit heures du matin.
LE BAPTEME
— Eh bien ! ma voisine, savez-vous la nouvelle ?
— Quoi donc, ma chère voisine ?
— Madame Roquet est accouchée hier.
— Ah ! mon Dieu ! cette pauvre madame Roquet! Elle était bien méchante durant toute sa grossisse.
— Je ne croîs pas qu'elle soit meilleure maintenant.
LE BAPTEME 15
— Est-ce une fille ou un garçon ? J'ai parié pour un garçon avec M. Mélange, le marchand de vin d'en face.
— Vous avez gagné, ma voisine; c'est un garçon qui ressemble déjà beaucoup à ce petit commis marchand qui donnait si souvent à madame Roquet des billets de Gaîté.
— Ah! bon, j'y suis, je me le rappelle parfaitement.
— Mais il faut que je vous quitte, voisine; je suis du baptême, je n'ai pas trop de temps devant moi pour faire ma toilette.
— Vous me donnerez des dragées, et vous me conterez comment tout se sera passé, car je ne vois plus madame Roquet, depuis qu'elle a laissé perdre un chat superbe dont je lui avais fait présent.
— Comptez sur moi, ma voisine.
Pendant que les deux voisines s'entretiennent ainsi, tout est déjà en l'air dans la maison de M. Roquet, gros marchand épicier de la rue Saint-Antoine, dont la femme vient, comme vous le savez, d'accoucher d'un garçon.
La nourrice tient l'enfant, l'accouchée est étendue avec grâce dans son lit ; la garde va, vient, f urette dans tous les coins, fait beaucoup d'embarras pour peu de chose, et, au milieu de tout cela, n'oublie pas de s'occuper de son déjeuner et de glisser cinq morceaux de sucre dans spn café, tout en répétant à chaque instant, qu'elle n'est point portée swr sa houche.
Les domestiques sont tous en l'air, et le papa achève de mettre le désordre dans la maison en courant comme un fou, et en criant à qui veut l'entendre :
— Je suis père! c'est un garçon, c'est mon fils! Il est de moi, celui-là ; ça sera un homme superbe l tout mon portrait!... il est déjà gros comme un bœuf !... Je veux en faire un génie ; je le mettrai dans une étude d'apothicaire et dans la garde nationale. Ah! ma femme, à propos, comment nommerons-nous ce jeune homme ? Roquet, d'abord, puisque c'est mon nom; ça va sans dire. Quel joli Roquet cela fera ! Mais, ensuite ?
— Mon bon ami, dit l'accouchée d'une voix faible, vous savez bien que c'est le parrain qui doit donner le nom.
— Ah ! c'est juste. Et comment s'appelle-t-il le parrain ?
— Edouard, mon ami.
— Ah! c'est vrai... Edouard... c'est assez gentil, cependant, j'aurais préféré un nom plus roQflant, plus... enfin... j'en avais retenu un magnifique, dans un mélodrame oii il y avait des voleurs... attends donc... Féroujiki... c'est cela, Férouski Roquet, je veux qu'on l'appelle ainsi.
— Mais, mon ami, votre Férouski est un nom polonais ou cosaque, cela fait tnal aux oreilles.
— Moi, madajue, je vous assure que ce sera un nom très distingué; et, quand mon fils sera établi apothicaire, et qu'il mettra sur sa porte : Pharmacie de Férouski ! cela lui amènera nécessairement des figures très relevées.
Mais une voiture s'arrête devant la maison. C'est le parrain, le jeune commis marchand en grand costume, tenant sous son bras une pile de boît-es de dragées, et donnant l'autre main à la marraine, qui a le gros bouquet de rigue-ur.
On s'embrasse, on donne les présents.
LE BAPTEME 17
— Ah! monsieur Edouard! vous avez fait des folies, dit l'accouchée en recevant les boîtes de dragées, tandis que !>!. Roquet dit au jeune homme en lui serrant la main et d'un ton pénétré :
— Mon ami, je n'oublierai point que vous êtes mon compère... et, dès ce moment, tout est commun entre nous.
On admire l'enfant; M. Roquet salue toutes les fois que l'on dit que le nouveau-né sera charmant. Enfin, on part pouF-ia mairje; mais la voiture se trouve pleine avant que M. Roquet soit prêt; il la suit de loin à pied, et, tout le long du chemin, crie en se frottant les mains :
— C'est un baptême ! o'e^t mon fils, R-oquet, Férouski-Edouard, que nous allons baptiser.
Après avoir rempli les cérémonies d'usage, on revient enfin à la maison du papa, chez lequel un grand repas est préparé. On se met à table; on boit, en rit, on chante même, mais à demi voix, pour ne point faire de nal à l'accouchée; et, à la fin de cette joiu'née, M. Roquet est si conten;t, si glorieux, qu'il s'écrie :
— Si j'étais millionnaire, je voudrais que ma femme me fît un enfant tous les mois.