‹ Petits tableaux de moeursChapitre 22 sur 50 · LA FORTUNE DU TOT · texte numérisé non relu

LA FORTUNE DU TOT

tant pour le service, sa bonne étant justement malade : nous savons ce que cela veut dire.

— Si mon mari m'avait prévenue, dit la dame d'un air demi-agréable, j'aurais fait quelque chose pour monsieur, mais il me joue sans cesse de ces tours-là!

— Madame, dis-je... j'aurais été bien fâché do vous causer du dérangement.

— Sans doute! mon ami vient sans façon... La fortune du pot et le tableau du bonheur, voilà tout ce qu'il aura.

Le tableau du bonheur se comr)osait d'un mauvais potage au maigre flanqué de radis et de beurre de Bretagne ; et pour ajouter à ma satisfactioii, M- Alcide jetait à chaque minute des boulettes dans mon assiette, et M. Achille "me donnait des coups de pied par-dessous la table.

— Buvons, me dit mon hôte, c esc du vin du cru.

Hélas! je ne m'en aperçus que trop!... Quel cru, grand Dieu!... Il aurait fait rebrousser chemin aux moutons de Panurge. Après le potage paraît un morceau de bœuf réchauffé, et dans lequel mes yeux cherchaient en vain une apparence de graisse. Il me fallut cependant en accepter un nijorceau, que j'aurais voulu conserver précieusement pour mètre l'hiver dans mes bottes. '

Après le bœuf, la dame de la maison nous présente d'un air fier un grand plat où je ne vois que de la sauce» A cette vue, les petits gaillard-, qui probablement ne voyaient d'ordinaire que le bouilli, se mettent à sauter et à jeter leurs fourchettes en l'air; l'une me tombe sur le nez, et ma cravate en porte encore les marqr.es.

— Vous alliez me dire des nouvelles de cette fricassée de poulet, me dit mon voisin en me servant. Ah! c'est que ma femme fait joliment bien la cuisine î...

Il m'avait heureusement prévenu que c'était du poulet, car, ne trouvant que des pattes et des oignons, j'aurais été fort embarrassé pour deviner ce que je mangeais. Mais M. Alcide, en voulant voler un petit os à son frère, fait tomber la carafe, qui roule et se brise sur ma culotte.

La maman, au lieu de s'occuper de moi, ne songe qu'à la perte de sa carafe. Elle court sur les petits pour les battre; les deux enfants se sauvent derrière une port«, la mère les poursuit avec une canne; le papa se lève pour retenir sa femme; je reste seul à table... J'avais bign envie de me sauver aussi !

Enfin mon ami revient et me dit :

— Prenez-vous quelquefois du café?... Il n'y en a pas de prêt, mais j'ai une cafetière pour en faire sans ébuUition, et avec de l'eau chaude...

— Merci, dis-je, je n*en prends jamais; d'ailleurs, j'ai beaucoup dîné... et j'ai besoin ae prendre l'air... je suis forcé de vous quitter.

— Au revoir dionc. Maintenant que vo>us connaissez le chemin, j'espère que vous viendrez quelquefois manger la fortune du pot.

— Oui, certes, je le connais le chemin, et je ne l'oublierai pas!... non plus que le tableau du bonheur que vous m'avez fait voir.

Je prends mon chapeau et je cours encore.

PENSÉES d'un garçon 53

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