LES JEUX INNOCENTS
— Depuis que son père est monté en graxie dans son bureau, mademoiselle se donne des airs... Ah! c'est trop drôle !
— Elle veut apprendre la géoniétrie.
— Elle ferait bien mieux d'étudier son piano, sur lecjuel elle n'est pas supportable.
— Et quelle voix criarde!...
— Quand elle chante, on croit qu'elle pleure.
— Mais, viens donc, Clarisse, viens donc, ma bonne amie! reprend la demoiselle qui vieiit de parler en dernier.
— Non, mesdemoiselles, je ne peux pas... voilà maman qui prend son châle. Il faut que nous nous retirio'ns de bonne heure, nous partons demain pour la campagne du chef de division de mon papa.
Toutes les jeunes filles se regardent de nouveau en se mordant les lèvres pour ne point éclater. Enfin, on se rappelle que l'on veut jouer aux petits jeux. Après avoir longtemps délibéré, on se décide pour le pied de bœuf, parce que cela ne dérange pa.s, il ne faut que se rapprocher.
Et puis il y a certains jeunes gens qui ne seraient pas fâchés de poser leurs mains sur celles de certaines demoiselles; ou peut alors la serrer, la presser sans que ce;a paraisse... Les cœurs sensibles tirent parti de tout.
Les mains se placent les unes sur les autres. Une, deux, trois...
— Allez donc, monsieur, dit-on à un jeune homme dont la main est la dernière, et qui ne pense pas à la retirer, parce qu'il l'appuie avec plaisir sur le genou d'une des amies de Clarisse. C'est à vous à compter... A quoi pensez-vous donc?
— Ail! pardon, mademoiselle, je ne savais plus le jeu.
On compte : — Sept... huit... — Neuf, dit une jeune personne de douze ans, et la pauvre petite croit saisir quelque chose, mais elle ne tient rien; elle est désolée. On recommence ;une jolie brune se trouve la dernière, et, quand elle dit neuf... la main d'un jeune homme se retire si lentement qu'elle n'a pas de peine à la saisir... Il est si doux d'être attrapé par une jolie femme!
— Je retiens mon pied de bœuf, dit-elle d'un air triomphant.
— Vraiment! c'est bien malin, dit la jeune fille de douze ans; monsieur n'a pas été si complaisant pour moi.
Patience, aimable enfant, tu promets d'être charmante; encore trois ou quatre ans, et tu seras aussi heureuse aux jeux innocents.