‹ Petits tableaux de moeursChapitre 49 sur 50 · LECTURE D'UNE GOUVERNANTE A SON MAITRE · texte numérisé non relu

LECTURE D'UNE GOUVERNANTE A SON MAITRE

— Marguerite, approche la table, avance-moi mon grand fauteuil, mets du bois au feu. Je ne sortirai pas ce soir, il fait trop mauvais temps pour que j'aille regarder jouer à la poule au café Turc. Je suis sûr cependant qu'on aura bf:Soin do moi pour juger les coups.

— Eh bien ! monsieur, on ne les jugera pas!... Allez donc vous enrhumer pour faire plaisir aux autres ; avec cela que vous êtes d'une coquetterie... ne point vouloir porter un bonnet de soio noire sous votre chapeau !...

— Fi donc ! Marguerite, on a l'air d'un malade, d'un invalide, et grâce au ciel, j'ai encore bon pied, bon œil et une poitrine !... Hum !...'hum !... hum !... maudite quinte ! Donne-moi un peu do pâte de jujube. <

-- Jouerons-nous au piquet ou au Jiiariage, monsieur? demande Marguerite après avoir donné à son maître la petite boîte de pâte pectorale.

— Non, je ne me sens pas en train de jouer ; tu me feras la lecture, Marguerite.

— Volontiers, monsieur ; mais j'espère que vous nf^ vous endormirez pas comme cela vous arrive souvent avant que j'aie seulement lu trois pages.

— Je ue dormirai pas ; maia aussi tâche de ne

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point toujours lire sur le même ton, c'est d'une monotonie...

— Comment, monsieur! de quel ton voulez-vous parler ? Je lis sur la table pour être plus commodément, voilà tout.

— Je veux dire que tu ne changes pas assez les inflexions de ta voix.

— Les influxions ! qu'est-ce que c'est que ça ? Mon Dieu ! coran>e vous devenez difiB.ciie ; vous ne me demandiez pas tout cela il y a quinze ans !

— Il y a quinze ans, tu avais la voix bien plus douce.

— C'est vous qui aviez l'oreille moins dure, ça me force à crier. Au rest-e, si je ne conviens plus à monsieur, il n'a qu'à parler.

— Allons, voilà que tu te fâches à présent ; on ne peut rien te dire. Calme-toi, prends t^es lunettes et lis.

Marguerite, après avoir encore murmuré pendant quelques minutes, se calme enfin, et ayant mis ses lunettes, place sur la table plusieurs volumes qu'elle vient d'aller chercher.

— Oh ! nous avons le choix aujourd'hui, monsieur, je suis allée faire ma provision chez le libraire ; que voulez-vous que je vous lise, monsieur ?

— Ce que tu voudras.

— Gil Blas de SantiUanc ?

— Je le sais par cœur.

— UKistoire de France ?

— C'est trop sérieux pour toi.

— Le Cuisinier royal ?

— On ne lit pas cela quand on sort de table.

— Le Savant de société, joli ouvrage, dans le-

quel on apprend des jeux innocents et des tours de passe-passe ?

Que veux-tu que je fasse de tout cela ? A mon âge, on est brouillé avec les jeux innocents, et l'on manquerait tous les tours de i:>asse-passe!..,

— Diable ! monsieur, vous devenez difl&cile. Mais voici un grand roman... in... in... oc...

— In-octavo, veux-tu dire ?

— Oui, monsieur, il doit être meilleur que tous les autres, celui-là, il est plus grand ; la couverture est enjolivée de petits agréments, et il y a une belle gra^T^ire.

— Oh ! je sais ce que c'est, Marguerite ; ne touche pas à ce roman-là, tu n'y comprendrais rien... ni moi non plus.

— Et pourquoi donc fait-on des livres auxquels on ne comprend rien, monsieur P

— ■ Parce que c'est la mode, et qu'il y a des gens qui prétendent que le génie ne doit pas être à la portée de tout le monde.

— Ah çà ! et ce vieil auteur que je vous lis souvent, M. Boilcau, qui appelle un chat un chat, ça n'était donc pas un génie, celui-là ?

— Au contraire, Marguerite !... c'était "un grand homme!...

■ — Et cet autre qui est si jovial, ce M. Molière, qui dit : <( Je veux battre ma femme si ça me plaît, et ne la point battre si ça ne me plaît point... » Ah Dieu ! m'a-t-il fait rire avec ses comédies !... Dame, il nomme aussi les choses par leur nom; est-ce que celui-là n'avait pas de l'esprit?

— Ah ! c'était un grand génie 1... un homme inimitable 1...

— Comment donc se fait-il que je comprends si

bien tous ces génies-là, et que je m'embrouille avec les nouveaux ?

— Il y a encore des auteurs qui écrivent pour être compris, Marguerite, et ceux-là plairont plus longtemps.

— En ce cas, monsieur, nous allons passer à autre chose.

— Ah ! v'ià la Ca cerne de la Mort. Le joli titre ! Cela donne la chair de poule rien qu'en le prononçant. Et l'estampe ! Ah ! monsieur, quelle

tampe ? "Voyez donc : un squelette dans un souterrain, avec des chaînes aux pieds, sur un rocher et une ceinture de clous ; et ce beau chevalier î\ui le regarde, un flambeau d'une main et une ë'pée de l'autre; faut-il qu'il soit brave !...

— C'est peut-être un homme fossile qu'il vient de découvrir?

— Oh ! non, monsieur, il n'y a rien de fossile ^à-dedans. Attendez, il y a de l'écriture là-desbous : Je jure de ne prendre aucun repos jusqu^à te que la vengeance soit complète.^Ah. ! mon Dieu! est-ee la Mort qui jure ça ?

— Eh non ! tu vois bien que c'est le chevalier qui veut découvrir les auteurs de ce crime.

— Ah ! c'est le chevalier ? Pauvre jeune homme !... il ne veut prendre aucun repos ! il ne veut donc plus se coucher jusqu'à ce qu'il ait pris celui qui a fait le coup ?

— C'est une manière de parler.

— Monsieur, je vais vous lire la Caverne de la Mort, n'est-il pas vrai ?

— Je n'aime pas beaucoup ces livres remplis d'horreurs, cela est d'un triste!...

— Oh ! pardonnez-moi, monsieur, c'est bien

amusant ! Des fantômes, des souterrains, des poignards, des enfants changés, des pères égarés, des brigands, des tours du Midi, des femmes vertueuses et innocentes qui ont cinq ou six amoureux qui se tuent pour elles. Ah ! c'est bien joli ça, monsieur !

On a peur, on frémit, on pleure ; on ne sait pas pourquoi, mais c'est égal ; et le lendemain, en plumant une perdrix, j'ai toujours devant les yeux c'tc pauvre héroïne. Ah ! monsieur, que c'est beau, ces livres-là!

— Allons, puisque cela te plaît tant, va pour la Caverne de la Mort.

— Y êtes-vous, monsieur ?

■ — Oui, je t' écoute.

— V'ià que je commence.

(( Que l'approche de la nuit est im^josant sous ce triste ombrage ! s'écria Albert en traversant...

— Marguerite, passe-moi ma tabatière.

— La voilà, monsieur... « Le brave Albert en traversant la partie la plus sauvage de la forêt Noire. Le soleil... »

— Il est diablement sec...

— « Le soleil... »

— Marguerite, en as-tu dans la tienne ?

— Oui, monsieur.

— Donne-moi une prise...

— « Le soleil avait à peine franchi la moitié do sa carrière lorsfiuo le chevalier était rentré dans cette affreuse solitude, et depuis ce moment...

— Marguerite, tâche donc de ne point tant parler du nez, il me semble que j'entends un basson.

— Voilà autre chose à présent !... « Ce moment, c'étaient les premières paroles qui lui

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échappaient: le morne silence de ces sombres retraites n'était interrompu... »

— ^As-tu bassiné mon lit, Marguerite ?

— Oui, monsieur... « Interrompu de temps en temps que par les cris du hibou, ou par le battement des ailes de la chouette, bruit lugubre et sinistre qui semblait ajouter encore à l'horreur de cet effrayant désert, et imprimer dans l'âme une superstitieuse terreur. Tout à coup, on entendit... on entendit... tout à coup... »

— Monsieur! monsieur! dit Marguerite en s'interrompant, il me semble que j'entends marcher tout doucement dans la cuisine ; entendez-vous quelque chose, monsieur ?...

Mais son maître est d-éjh. endormi ; elle s'approche, lui pousse le bras, et il se réveille en s'écriant ?

— Je proteste que la bille n'était pas .collée I

— Comment ! collée ! monsieur ; mais nous étions dans la forêt Noire.

— Ma foi ! j'étais au café Turc, mon enfant. Tiens, ta caverne me donne envie de doiiuir, je vais me coucher ; tu me liras la suite une autre fois.

— Oui, monsieur, et vous verrez comme c'est gentil.

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