‹ Petits tableaux de moeursChapitre 48 sur 50 · LES PLAISIRS DE LA PECHE · texte numérisé non relu

LES PLAISIRS DE LA PECHE

peut-être de pêcher seul, songea à prendre une crorapagne. Une demoiselle de vingt-huit ans act-epta l'homniage de son cœur ; il eut soin, celiendant, de la prévenir qu'il était grand pêcheur, mais cela ne rebuta ijoint la deiuoisello, qui peutêtre int-erprétait ce mot d'une autre façon.

La pauvre femme sut bientôt à quoi s'en tenir: tous les dimanches il lui fallait suivre son mari à la pêche, et là il n'y a pas moyen de faire la conversation ; le moindre bruit effrayerait le poisson j M. Bertrand se met de fort mauvaise humeur lorsqu'il ne prend rien, et dit que c'est la faute de sa femme. Celle-ci lui a donné un fils qu'il élève à chercher de l'asticot et à découvrir les écrevisses.

Par la chaleur la plus accablante, il faut, dès que M. Bertrand a le temps, se mettre en rout-e et faire au moins deux lieues à pied, car le poisson ne s'arrête pas près de Paris, à ce que disent les pêcheurs. Monsieur tient sa ligne, ses filets, ses hameçons; madame porte sous le bras un panier pour mettre le poisson, et Fanfan ferme la marche avec une serviette dans laquelle sont quelques provisions pour le déjeuner.

M. Bertrand choisit sa place, puis il recommande le plus profond silence. Il ne faut pas que sa femme lise, parce qu'on fait du bruit en tournant le feuillet. Il ne faut pas que Fanfan remue, sous peine de ne point manger de la pêche de son papa.

Bientôt le soleil gagne la place oti est assise la famille Bertrand. L'épouse et le petit étouffent; et demandent à aller plus loin, mais M. Bertrand çst intrépide; il prétend que la place va devenir

bonne. Cependant il est une heure et demie, ei depuis six heures du matin qu'ils sont là, le IW5 cheur n'a encore pris qu'un goujon.

— J'ai faim, dit Fanfan.

— Chut!... silence!... Taisez-vous, dit M. Bertrand en jetant -sa ligne un peu plus loin.

— Mais, mon papa...

— Fanfan, si tu parles, tu auras le fouet en rentrant... Ah! je crois que je sens quelque chose...

— Mais, mon ami, cet enfant a faim...

— Il di'nera mieîux... Silence, madame Bertrand! vous me faites perdre une superbe pièce....

- — Nous grillons ici, ce soleil est brûlant!

— Eh! madame, je suis au soleil comme vous, et cependant je ne dis rien... Chut... l'eau a frétillé... Ah! cette fois, je tiens quelque chose.

M. Bertrand tire sa ligne, et pour la troisième fois il pêche un loaquet de roseaux. Enfin, sur les cinq heures du soir, il a pris un barbillon et trois petits poissons blancs.

— Est-ce assez pour faire une matelote? demande-t-il à sa femme.

— Oui, certes, répond colle-ci, qui n'aspire qu'à s'en aller. On se rend dans le village, on entre chez un traiteur, qui sourit d'un air goguenard en voyant la pêche qu'on lui apporte, et pour l'accommoder, se fait pa.yer doux fois plus cher que s'il avait fourni le poisson. Mais, tout en dînant, M. Bertrand ne cesse de répéter :

— C'est délicieux de manger de sa pêche; comme cela est frais ! Et madame Bertrand dit tout bas en revenant à Paris:

— Si j'ai une fille, la pauvre enfant n'épousera pas un pêcheur ^

Quelques jours avant la mi-carême, je reçus lo billet suivant :

« Vous êtes invité à venir passer la soirée jeudi chez M. ***. Il y aura un piano et des violons pour ceux qui en voudront jouer; on sera reçu masqué ou non masqué, le déguisement n'est pas obligatoire; on se livrera à une foule de divertissements^ et autres. La soirée se terminera par deux pâtés; les personnes qui ne seront point arrivées à dix heures ne souperont pas. »

La formule de cette invitation, et surtout le nom de la personne qui me l'envoyait, me décidèrent sur-le-champ à me rendre à cette soirée.

Celui qui donnait le bal était un vieux garçon rentier fort à son aise, retiré des affaires depuis quelque temps, et ne songeant plus qu'à ses plaisirs; aimant le monde, aimant surtout les artistes parce qu'il avait reconnu que leur société est plus aimable que toutes les autres, et faisant toujours de son mieux pour que l'on s'amusât chez lui, ou l'on était fort à son aise.

Tel était l'amphitryon de la soirée; ajoutons cependant que M. *-=• avait la prétention d'être plaisant, de faire des malices, des bouffonneries et que ses plaisanteries n'étaient pas toujours heureuses ; mais c'était justement ce qui me donnait le desir daller à son bal, bien certain que le maître do la maison avait médité quelques espiègleries dont il voulait divertir la société

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Il ne s'agissait plus que de savoir quel déguisement je prendrais. Un costume de caractère?... Mais alors il faut savoir soutenir le rôle .qu on a pris, il faut jouer son personnage, il faut parler et a&ir, il faut amuser les autres. Je trouve qu'il est bien plus agréable de s'amuser soi-même. J'aime mieux être spectateur que d'être acteur. Je ne me déguiserai donc pas. ^^^ ^

Me voici devant la maison de M. ; il ny a ni lampions ni garde municipal à la porte; mais il ne s'agit ici que d'un bal bourgeois.

J'entre dans la cour; le portier et toutes les bonnes de la maison sont rassemblés devant sa loge; probablement ces gens-là guettent 1 arrivée des masques qui doivent venir au bal.

[Le portier, qui est sorti de sa loge avec un enfant et une botte dans ses bras, s ecrie :

__ Tiens! monsieur va au bal et il n est pas

déguisé!... ,, ^ ,

— Est-ce que vous avez reçu 1 ordre de ne laisser monter que des masques?

— Ce n'est pas cela que je veux dire... Mais c'est bien plus amusant d'être déguisé!... La-haut, il y a déjà deux postillons de Lonjumeau, et des paysans et des l)ergers avec des culottes grecnues' .. C'est bien joli ce costume de postillon! quand mon petit aura été vacciné, je lo mettrai comme ça tous les dimanc-bes pour aller voir sa

marraine.

Je n'écoute pas le portier, je monte 1 o^-a.Hi. C'est au quatrième que je vais; je crois être airivé, je sonne : on n'ouvre pas, mais la clef et B r la porte, j'entre. Je suis surpris de ne voir p"rs nn'e daks l'antichambre, qui n'est éclairée

UN BAL COSTUMï; 107

que par une lampe. Serais-je venu trop tôt? Pourtant il est près de dix heures; et il ne s'agit ici que d'un petit bal sans cérémonie.

Je me décide à ouvrir une porte qui est devant moi; je fais quelques pas... on pousse des cris horribles; j'avance la tête... on crie plus fort, et j'aperçois une dame déjà âgée qui est habillée avec beaucoup de coquetterie, mais qui n'est point encore coiiïée, car elle tient à la main une grosse natte et des anglaises d'un fort beau noir, qui doivent probablement cacher les cheveux gris que je vois en cet instant.

Je me confonds en excuses; mais cette dame semble désolée d'avoir été vue sans son tour et sa natte : elle a Fair de vouloir se trouver mal; je vais la secourir, lorsqu'une femme de chambre accourt derrière moi en criant :

— • Madame! le coiffeur va venir... il est encore auprès de madame Féodille, qui a défait deux fois tout ce qu'il lui avait mis sur la tête, parce qu'elle ne se trouvait pas assez bien. Le pauvre coiffeur!... a-t-il du mal après cette dame pour la rendre jolie!...

— Ah ! mon Dieu ! dis-je en m'apercevant de la méprise que je venais de commettre : mais je ne suis donc pas ici chez monsieur *** ?

— Non, monsieur, me dit la femme de chambre, c'est au-dessus... la porte pareille.

La dame à qui je m'adresse ne me répond pas, elle s'est retournée et cachée au fond de la chambre. Je me hâte de sortir pendant que la femme de chambre rit de ma maladresse. Je monte un étage de plus: cette fois je suis bien au bal.

J'entends déjà le son de la musique; j'entre :

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un gros Turc accourt m© recevoir ; c'est le maître de la maison. Figurez-vous un petit homme très gras, aj-ant le nez presque entièrement ca<îhé par deux joues toujours cerise, et au-dessus de deux petits yeux verts qu'il roule sans cesse, un fragment de sourcil qui menace son front.

Maintenant habillez ce personnage avec un large pantalon à gros plis, une petite veste dé velours ornée de paillettes, qui relève par derrière et ne descend qu'à moitié du dos; mettezlui une large ceinture de cachemire autour du corps et un immense turban sur la tête, et vous aurez notre amphitryon. Il me regarde quelque temps, et part enfin d'un éclat de rire.

— Hi, hi, hi!... Je suis Turc, mon ami... J'étouffe là dedans!... mais, que voulez-vous? il faut bien s'amuser. Comment me trouvez-vous?

— Vous avez l'air d'un poussah.

— N'est-ce pas?... hé! hé!... nous allons rire!... Entrez donc, mon cher ami. Ils dansent déjà la dedans. Oh! nous ferons des folies!... Je suis en train d'abord.

— Dites-moi, est-ce que vous avez invité votre voisine d'ici dessous à venir à votre bal!

— Oui... c'est une dame très aimable, et qui est encore fort bien... Vous verrez... une' brune 3ui a des cheveux superbes.

Je savais à quoi m'en tenir sur les cheveux de la voisine; mais je ne jugeai pas à propos de détromper notre vieux garçon, et je pénétrai dans le salon- L'orchestre était bruyant. Outre un pianiste, il y avait deux jeunes gens qui jouaient du violon, un petit monsieur qui soufflait dans un flageolet, et un gr'^nd gaillard oni, avec son cor à

piston, semblait décidé à faire plus de bruit que tout le reste.

La réunion n'était pas encore nombreuse; les danseurs étaient quatre, dont deux petites filles de six à sept ans, costumées en bergères, qui sautaient à tort et à travers dans les jambes de tout le monde.

Puis une dame très puissante habillée en sultane, et qui s'efforçait de montrer le galop à un monsieur d'une quarantaine d'années,«qui se laissait faire, et, conservant en dansant une gravité comique, dansait le galop comme un menuet, malgré tous les efforts de la sultane pour l'animer.

Je promène mes regards autour de moi. Dans une embrasure de fenêtre sont deux messieurs qui se tiennent raides, et semblent craindre qu'un mouvement de leur oorps ne dérange quelque chose à leur déguisement.

Ils sont en Chinois; leurs costumes sont fort beaux : robes, pantalons, ceintures, tout est frais, brillant ; rien ne manque à leur toilette. Depuis les pieds jusqu'à la tête ce sont bien de vrais Chinois- Je demande à mon gros Turc quels sont ces messieurs.

— Ce sont des gens fort riches, ils ont chacun plusieurs maisons dans Paris... Ce sont les deux frères; leur signature est très estimée à la Bourse.

— Fort bien; mais sont-ils aimables... gais?

— Ah!... ils sont très riches... Ils ont de beaux costumes, n'est-ce pas? Oh! leur costume est magnifique?... mais est-ce qu'ils ne disent rien?

— Oh! je pense qu'ils se mettront en train plus ^tard.

*, -^ Y a^t-il longtemps qu'ils sont arrivés?

llO PETITS TABLEAUX DE MŒURS

— Plus d'une heure : ils se sont assis tous les deux comme vous le voyez... jambes croisées, le doigt en l'air... pose chinoise tout à fait! et ils n'ont pas bougé de là.

— Peste! voilà deux gaillards qui doivent bien s'amuser.

J'aperçois à quelques pas de moi un monsieur habillé eu marquis et un autre vêtu en chevalier, qui parlaient avec chaleur. Je m'approche d'eux, croyant qu'ils sont dans l'esprit de leur rôle, et n'entends le dialogue suivant :

— Je vous dis, monsieur, que les laitières ne se mettront pas dans les boutiques. Ce serait commode vraiment !. . .

<( J'ai mon neveu qui est parfumeur, il a un foi-t joli magasin rue Saint-Denis. Une laitière étalait à quelques pas de lui; elle a voulu apporter toutes ses boîtes et ses petites cruches dans sa boutique... c'eût été du joli!... Il n'y a rien de plus sale que ces laitières avec tout leur attirail...

{{ Comme cela eût ét-é agréable pour les personnes qui viennent acheter de l'eau de Portugal et de la pâte d'amandes de marcher à travers les cruches d'une laitière ! Mon neveu l'a renvoyée bien vite !

— Et où voulez-vous qu'elles se placent, ces pauvres femmes?

— Sous les portes cochères!

— Sous les portes cochères!... vous plaisantez, je crois! Comment, j'ai une maison bien tenue, une maison sûre; mon portier ne laisse entrer qu'après s'être assuré où l'on va, et vous voulez qu'une laitière vienne s'établir sous ma porte, qu'elle y serve, qu'elle y reçoive toutes ses pratiques!... toute» les bonnes, toutes les petites

tJN BAL COSTUME

fille;: : . . tous les gamins qui viennent acheterdu lait!... Bien obligé, monsieur !

(( Une maison serait donc un endioio public pPlusde sûreté, plus de propri\3té !... Non pas vraiment ! je ne recevrai pas de laitière sous ma porte cochère !

— Où diable voulez-vous qu'elles se- mettent! alors ?. . .

— Messieurs' imessieurs !

je vous défends de parler politique, s'écrie le maître de la maison en s'élançant entre le marquis et le chevalier. Faites danser les dames!... faites donc danser les dames!

— Et où sont-elles donc vos dames ?

— Les voici ! elles arrivent en foule ! Nous allons faire des folies...

Et le gros poussah riait, se frappait le ventre, et courait à chacun en faisant son possible pour égayer sa société, qui ne s'amusait pas.

Un grand monsieur sort d'une pièce voisine, et vient se promener dans la salle du bal.

Ce monsieur est en bourgeois, mais il a un fauK: nez termine par d'épaisses moustaches. Il regarde tout le monde, il se regarde souvent dans les glaces; il parait persuadé qu'eu doit l'admirer' Moi, je ne comprends pas trop que, dans un bal de

Il regarde tout le monde (P. 111.).

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société, on ne se déguise qu'avec un faux nez. Ce monsieur a peut-être des intentions comiques qui perceront plus tard. Attendons.

Le monde arrive enfin. Voici quelques jolies femmes; des Camargo, des paysannes, des vivandières : tous ces costumes sont d'une grande fraîcheur; ils sont élégants, gracieux même; mais je n'en vois pas un d'exact. Les paysannes ne se mettent point avec cette recherche, les vivandières n'ont pas de jupes faites de cette étoffe.

Cotte personne que j'aperçois dans un coin du salon, et qui a sur elle une profusion de rubans, de fleurs, de dentelles, n'est pas plus une villageoise d'Italie qu'une bourgeoise du quinzième siècle.

On résume maintenant tous les déguisements par ces mots : costumes de fantaisie. Fantaisie, à la bonne heure; mais il est fâcheux que les damos n'aient pas la fantaisie de porter un costume exact et vrai; les bals costumés y gagneraient, et l'on saurait au moins à quel personnage on a affaire.

Ce que je regrette aussi, c'est de ne point voir de déguisements qui annoncent au moins une idée bouffonne et égayent une réunion ; mais il est plus facile de se mettre un beau costume et de dire : Admirez mon déguisement, que d'avoir une idée comique. Voilà pourquoi tant de gens se bornent à mettre un bel habit.

Jusqu'à présent, le personnage le plus plaisant du bal est le monsieur au faux nez. 11 se promène gravement dans les salons, il s'arrête devant les dames, et semble attendre qu'on l'intrigue; mais periyonne ne lui parle. Cela doit le contrarier beaucoup. J'ai dans l'idée que sou nez le gêne uu

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peu pour voir, car je l'ai aperçu plusieurs fois qui se cognait contre les portes et se heurtait à des chaises.

Je voudrais bien savoir par quel procédé il est 'parvenu, sans le secours d'un chapeau, à faire tenir son nez sur sa figure. Ah! une dame qui n'est pas déguisée s'approche de lui... elle parle... Je m'approche aussi et j'écoute: c'est permis dans un bal masqué.

— Mon ami, est-ce que tu garderas ton nez toute la soirée?

— Oui, certainement!...

— Mais il me semble que je ne vois personne de notre connaissance ici; qui veux-tu donc intriguer ?

— Cela ne fait rien; on me regarde beaucoup... on chuchote!... Tu ne vois pas cela, toi... Oh! je fais un effet étonnant!...

— Cela doit te gêner d'avoir cela sur la figUre ?

— Non; cela me fait un peu loucher, mais ce n'en est que mieux... Je t'assure qu'on ne ino reconnaît pas...

— Mais puis(iu'il n'y a ici que M... qui te connaisse...

— -Laisse-moi donc tranquille!.., ou m'intriguera, j'en suis sûr...

— Au moins, mon ami, tu ôteras ton nez pour le souper P

— Non, je ne l'ôterai pas!... I>' ailleurs, j'ai tellement collé les moustaches et le haut avec du vernis!... Ça me tire un peu la peau, mais cela tient parfaitement...

— Me feras-tu danser? '

— Non, certainement!... Danser avec ma

lU PETITS TABLEAUX DE MŒUBd

femme, belle malice! Tout le monde me reconnaîtrait!

— Mais puisque personne ici ne...

— Laisse-moi tranquille, je t'en prie!

Le monsieur au faux nez s'éloi^e de sa femme avec humeur, et s'en va marchant sur les pieds de tout le monde*

Le maître de la maison est enchanté : on commence à ne plus pouvoir circuler dans la salle du bal; et cependant on veut danser. Le gros Turc va, vient, court et s'écrie :

— J'étoufiFe là dedans?... Il faut s'amuser!... faisons des folies!

La musique se fait entendre. Les danseurs se mettent en place comme ils peuvent; ils veulent s'élancer et tâcher d'exécuter les figures; mais leurs pieds se collent au parquet, ils ne peuvent en détacher leur chaussure. On se regarde, on se demande d'oii provient cette difficulté de faire aller ses pieds.

Le Turc rit aux larmes, il se tord, il se roule -sur ane banquette; c'est une plaisanterie de sa façon. Il vient de répandre à pleine main de la poudre £e goudron dans la salle du bal pour que les danseurs ne puissent pas faire glisser leurs pieds.

Les dames vont se fâcher; et en effet, il est assez singulier d'inviter du monde pour un bal, puis de trouver le nioj'en d'enipêchor de danser. Enfin M... demande grâce, et pendant qu'on va danser dans la première pièce, il promet de rendre son salon ijraticable pour le bal.

Je suis entré dans une pièce où l'on joue la bouillotte; le jeu est très modéré, c'est presque une partie de famille- Cependant un dos joueurs

paraît y apporter beaucoup d'intérêt, car après chaque coup il ne manque pas de lâcher une des phrases suivantes :

— Je perds!... Non, je ne perds pas... je suis dans mon argent!... Ah! je ne suis plus dans mon argent!... Je ne gagne pas... Ah! je suis rentré dans mon argent !

On fait circuler des glaces; le monsieur au faux nez est parvenu à en saisir une, mais il s'obstine à la faire manger à ses moustaches au lieu de la mettre dans sa bouche. Après de longs essais infructueux pour avaler un peu de vanille sans crêpé, le monsieur au faux nez se décide à laisser sa glace sur le coin d'une cheminée.

Une famille déguisée vient d'arriver; le mari est en Ecossais. Toutes les dames du bal ont eu un beau mouvement de terreur, mais l'épouse de l'Ecossais, qui est habillée en sauvage, s'empresse de rassurer la société.

Quant à la dame sauvage, . elle s'est fait une espèce de jupe en fourrure. J'entends quelques personnes placées derrière moi assurer que c'est avec un manchon décousu que l'épouse de l'Ecossais a confectionné son costume.

Ses deux enfants, dont l'un a douze ans et l'autre neuf, sont en vieux paysans, et ont l'air d'avoir envie de pleurer, i^arce que les boucles de leurs perruques reviennent continuellement dans leurs yeux.

Le marquis et le chevalier causent toujours avec feu dans une embrasure de fenêtre. Je pense qu'ils s'occupent de ce qui se passe au bal, mais en passant près d'eux je saisis ces mots :

— Il faut pourtant qu'on m'apporte mon lait

tous les matins, monsieur... C'est mon déjeuner depuis quarante ans, du café au lait... Il me faut mon café !

— Vous le prendrez à l'eau.

— Bien obligé ! Je ne dormirais plus de Tannée. Ces messieurs en sont encore sur le chapitre des laitières.

Mais le maître de la maison a ramené tout le monde dans son salon en jurant aux dames que leurs pieds mignons ne s'attacheront plus au parquet. Je vois notre gros Turc rire en disant cela, et je soupçonne encore quelque malice de sa part : d'autant plus qu'avant de donner le signal à l'orchestre, il a encore eu soin de se promener dans toutes les parties de son salon. ,

Mais la musique se fait entendre de nouveau ; le flageolet, le cor à piston invitent à la danse. Le monsieur au faux nez, qui s'obstine à se promener dans la foule, oii personne ne lui parle, est bousculé et repoussé par les danseurs. Peu lui importe d'être pressé, d'être cogné par tout le monde : il est sûr que son nez ne se défera pas. Cette conviction lui suffit.

Le signal est donné, les danseurs s'élancent... Mais un autre événement signale cette contredanse. Le parquet est maintenant si glissant qu'il est difficile d'y tenir pied ; il ^emble que l'on danse sur un verglas.

A la huitième mesure, trois danseurs sont déjà par terre : le père de famille déguisé en Ecossais se trouve du nombre. Le Turc rit de plus belle ; mais cotte fois les danseurs l'entourent, les danseuses se fâchent: on lui dit que sa plaisanterie est une mystification. Ce n'est pas sans Deina

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que M. *** parvient à calmer son monde et à obtenir son pardon pour cette nouvelle espièglerie.

Enfin on se calme. Le gros Turc fait balayer îa poudre de savon qu'il avait répandue, et les daiiscs recommencent. Mais j'entends une grande dame habillée en troubadour se plaindre amèrement de ce qui vient d'arriver.

— C'est fort désagréable ! disait cett-e dame à une de ses voisines : mon petit garçon, qui est en page, dansait tout à l'heure, il vient de tomber, ainsi que plusieurs autres personnes ; il a déchiré son pantalon... Le voilà forcé de rester assis jusqu'à la un du bal !... C'est très contrariant !... Je vais le bourrer de gâteaux et de glaces pour le consoler.

Les deux Chinois n'étaient pas tombés, car ils n'avaient pas bougé de leur place, et ils tenaient constamment leur doigt en l'air. J'admirais la patience de ces messieurs, et je cherchais à deviner le plaisir qu'ils 2)ouvaient trouver au bal.

Dans ce moment une certaine rumeur se fait entendre dans le salon. C'est un nouveau masque qui vient d'arriver. C'est un jeune homme vêtu en Espagnol, mais déguisé d'une manière bouffonne : habit fripé à paillettes, perruque blonde trop courte, petite toque en plume ; enfin de faux mollets dans lesquels il a pique des papillons.

Je reconnais un jeune artiste fort* spirituel, et qui a pensé comme moi que, dans un bal de société, ceux qui amusent sont les plus goûtés ; mais notre Espagnol n'obtient aucun succès au milieu de toutes ces personnes qui n'ont eu d'autre pensée en se déguisant que de se faire admirer. J'entends même quelques dames critiquer

vivement le costume de l'Espagnol en s'écriant •.

— Ah ! mon Dieu ! où ce monsieur a-t-il été chercher un pareil costume ?...

En revanche on admire beaucoup les deux Chinois, qui toute la soirée ont l'air d'être collés sur un paravent.

Un grand bruit retentit tout à coup dans une partie du salon. C'était le monsieur au faux nez qui avait voulu boire du punch et qui s'étranglait en buvant ses moustaches. Il devenait violet, chacun cherchait à lui porter secours. Sa femme arriva et lui dit :

— Il faut lui ôter son faux nez... c'est cela qui l'a fait avaler de travers.

Plusieurs jeunes gens saisirent le nez de ce monsieur. Il était si bien collé, qu'il fallut s'y prendre à plusieurs fois pour l'arracher. On y 4)arvint pourtant. La douleur que ce monsieur éprouva lorsque ensuite on lui ôta ses moustaches le fit revenir à lui ; mais il porta la main à sa figure, et, furieux de ne plus avoir son nez, se leva, perça la foule, et sortit du salon, suivi de sa femme, en s'écriant :

— Je ne voulais pas me démasquer... Tout le monde m'a reconnu maintenant !... Allons-nousen !... C'est trè^ ridicule de m'avoir ôté mon nez !

Cependant la nuit s'avançait. Quelques personnes manifestaient le désir de voir arriver les deux pâtés qui devaient terminer la fête... M... fait drosser un bufiFet dans la salle à manger, et au milieu de diverses sucreries on place les objets annoncés.

— Que ce monsieur est original ! disent les dames ; quelle idée de nous offrir du pâté dans

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un bal !... Fi ! c'est lourd 1... c'est mauvais !... on ne donne plus de ces choses-là !,..

— Ma foi, disent les hommes, puisqu'il n'y a que cela pour se restaurer, il faudra bien y goûter. Ils sont superbes, ces pâtés-là. Ce sont au moins des pâtés de Chartres.

M... prie alors deux messieurs de la société d'en faire l'ouverture. Je m'approche du buffet. J'avais dans l'idée que notre Turc nous réservait encore un plat de sa façon. En effet, à peine ces messieurs ont-ils enlevé la couverture, que de chaque pâté sort une chauve-souris qui se met à voltiger.

Les dames poussent des cris perçants ; on court, on se sauve dans toutes les chambres ; le plus grand désordre règne dans le salon ; et à travers tout ce tapage on entend les éclats de rire du maître de la maison, qui vient de voir une des chauves-souris s'attacher à la perruque de l'Ecossais.

Cette plaisanterie dut clore le bal. Je sortis en même temps que le joueur de bouillotte, qui continuait de répéter tout le long de l'escalier :

— Je suis dans mon argent ! Je ne gagne pas !... Je ne fais rien 1... Je suis rentré dans mon argent!

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