‹ Petits tableaux de moeursChapitre 8 sur 50 · LE ROSIER · texte numérisé non relu

LE ROSIER

Si notre brillante et bruyante capitale est le centre des jeux, des plaisirs, des spectacles, des aventures piquantes et des scènes comiques, les faits touchants, les actes d'amitié, de sensibilité, n'\^ sont pas non plus étrangers, peut-être même y sont-ils plus communs qu'on ne le pense. Si on les connait moins, c'est que les Français, toujours portés à rire, aiment mieux raconter une plaisanterie qu'une anecdote sentimentale.

Dans un dos quartiers les pins populeux de cette ville, habitait une pauvre femme qui, après avoir perdu successivement son mari et ses our fants, se trouvait forcée de travailler pour vivre. Eile n'était plus jeune et logeait au cinquième étage ; en considération de son âge, les personnes qui l'employaient lui faisaient porter de l'ouvrage et renvoyaient reprendre, afin qu'elle ne se fatiguât pas en courses souvent répétées.

Dans une maison en face de celle où logeait la

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pauvre dame, demeurait une jeune fille de dixhuit ans, jolie, douce, sage, et cependant orpheline, vivant seul© dans une petite chambre au sixième étage, dont la fenêtre donnait précisément en face de celle de la vieille dame.

La jeune fille brodait pour vivre, elle travaillait avec assiduité. Toute la journée, assise contre sa fenêtre, sa seule distraction était de soigner un beau rosier qu'elle plaçait tous les matins sur sa croisée. Probablement monsieur le commissaire ne regardait pas cette fenêtre-là.

Tout en brodant, la jeune fille aperçut sa voisine, dont l'air respectable lui plut, parce qu'elle n'était pas de ces demoiselles qui tournent les mamans en ridicule. De son côté, la bonne dame était édifiée de la sagesse, de l'aptitude au travail dont la jeune brodeuse faisait preuve. On se salua, on se parla : puis enfin la jeune fille, en allant et venant pour reporter son ouvi'age, monta chez la vieille dame.

Bientôt l'amitié la plus sincère s'établît entre ces deux personnes ; quoique d'un âge différent, elles pensaient de mi.ême ; la jeune regardait la plus âgée comme sa mère, et celle-ci croyait retrouver dans la jeune fille un des enfants qu'elle avait perdus.

Cette liaison durait depuis près d'une année ; elle n'était pas de celle que le caprice forme ou détruit. Mais la jeune brodeuse tomba malade ; l'excès du travail avait attaqué sa poitrine, et cette maladie cruelle qui se développe souvent au printemps de la vie, fit en peu de temps chez elle de terribles ravages.

La plus grande peine de la jeune fille était de

ne plus pouvoir aller aussi souvent près de celle qu'elle appelait sa mère. Bientôt il fallut renoncer entièrement à ce plaisir. Descendre six étages pour en remonter cinq autres devenait trop fatigant pour la jeune malade, qui chaque jour perdait ses forces, et, de son côté, la vieille dame ne pouvait plus que difficilement quitter son fauteuil.

Il fallut donc se contenter de se voir à la fenêtre. La jeune brodeuse y plaçait chaque matin son rosier pour le reprendre le soir. Tant que le rosier n'était pas sur la croisée, la vieille dame savait que sa jeune amie n'avait pas encore ouvert sa fenêtre ; elle restait alors contre la sienne, et attendait qu'elle se montrât pour lui faire quelque signes d'amitié.

Chaque jour cependant le rosier se montrait plus tard, car la jeune malade ne pouvait plus être matinale... Elle s'éteignait sans le savoir ; mais sa pauvre voisine s'apercevait du changement effraj'aïit qui s'opérait en elle, et quand le rosier tardait à se montrer, son inquiétude devenait plus vive.

La pauvre petite faisait un effort surnaturel pour atteindre et ouvrir encore sa fenêtre ; mais un jour cela lui fut impossible... sa vieille amie attendit vainement que le rosier parût... La journée s'écoula, et le rosier ne se montra pas.

— Hélas ! dit la bonne dame, j'ai perdu mon enfant !

En effet, la jeune brodeuse n'était plus ; on la trouva près du rosier qu'elle voulait encore essayer de montrer à son amie.

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