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' SeniLy I, 3.
devant ces misérables colères, Pétrarque ne sait trop où fixer sa demeure Où ira-t-il porter ses livres, et à quel lieu demanderat-il la paix nécessaire à ses travaux littéraires, aux religieuses aspirations de son âme ? Deux fois il envoie des courriers en Italie pour s'informer de l'état de sa patrie et savoir s'il pourrait y trouver un coin de terre où ne retentirait point le bruit des discordes civiles. Il aurait voulu aller à Rome auprès de son ami Lello, auquel il faisait part de ce projet dans une lettre qu'il finit ainsi : « Si je ne puis « fixer ma demeure nulle part, je resterai ici. « Je vivrai seul et libre comme à présent, avdc « cette différence que maintenant j'ai toujours « devant les yeux, le Tibre, le Pô, TArno, « l'Adige et le Tessin, et que je ne verrai plus « que la Sorgue. Je vivrai avec des paysans, je « mourrai avec eux, je serai enterré à leur « côté...^ »
' Famil., XV, 8.
PÉTRARQUE A VAUCLUSE l65
Pétrarque ne réalisa pas ce vœu, où respire son âme simple et tendre, de vivre et de mourir sur les bords de la Sorgue, au milieu des paysans de Vaucluse, à Tombre de ces bois, au murmure de ces eaux qu'il avait tant aimés, et entouré des plus doux souvenirs de sa vie'. Néanmoins, il ne se retira pas à Rome, soit que Lello lui eût répondu qu'il ne resterait pas longtemps dans cette ville, soit que les querelles toujours renaissantes entre le peuple et les seigneurs romains, l'eussent détourné de son dessein. Il cherchait ailleurs un séjour plus tranquille. Ses amis le savaient, et comme
' Pétrarque exprime encore ce vœu dans ces vers qu'il adressait, au courant de la plume, à Philippe de Cabassole :
Valle locus clausa toto mihi nullus in orbe
Gratior aut studiis aptior ora meis.
Valle puer clausa fueram, juvenemque reversum
Fovit in aprico vallis amœna situ.
Valle vir in clausa meliores dulciter annos
Exegi, et vitae candida fila meae, Valle senex clausa supremum ducere tempus Et clausa cupio, te duce, valle mori.
(Famil, XI, 4.)
ï66 PÉTRARQUE A VAUCLUSE
il en avait partout dans le monde, fes plus pressantes et les plus flatteuses invitations lui arrivaient de tous côtés. Nicolas Acciaiuoli, grand-sénéchal de Naples ; le doge de Venise, André Dandolo^ et le roi de France, Jean le Bon, lui offraient Thospitalité. Pétrarque refusa toutes ces invitations, et sans projet arrêté, après avoir visité son frère à Montrieux, il quitta Vaucluse à la fin d'avril de Tannée 1 353 ; il ne devait plus y retourner.
Cependant il gardera toujours un souvenir ému de ce petit coin de terre. Pendant longtemps même il espérera venir réchauffer à son soleil les derniers jours de sa vieillesse. Tandis qu'il vivait à la cour de Milan, comblé d'honneurs par Jean Visconti, il allait quelquefois oublier les ennuis de la politique à Saint- Colomban, château fort bâti par Frédéric Barberousse, près du Sambro, dans une posi* tion ravissante d'où l'œil embrasse toute l^ Lombardie, des Alpes à l'Apennin. Un jour, au coucher du soleil, assis sur le gazon, au pied d*uR grand châtaignier, il écrivait de
Saint-Colomban à Socrate et à Gui Settimo, I
qui lui avaient: fait connaître leur projet de
quitter Avignon pour aller se reposer quelque .
temps à Vaucluse :
« Je loue votre dessein. Si l'amour de la
« propriété et la force d'une vieille habitude i
« ne m'aveuglent pas, cette campagne est bien
« le temple de la paix, le sanctuaire du loisir,
« du repos, de la tranquillité, du silence.
« A nion avis, nulle part l'esprit est mieux
tt disposé à produire de belles choses, je le
« sais par expérience, si toutefois mon petit
« talent a jamais rien produit de beau; nulle
« part l'âme accablée de soucis trouve une
« plus douce diversion à ses ennuis. Là, la
« solitude et la liberté, la joie pleine, la « sécurité entière. On n'y entend pas ce bruit « des affaires, des procès, des plaisirs, des « afmes, des défaites, des victoires, dont « retentissent les villes. Des poissons argentés « jouent dans une eau pure comme le cristal.
« Quelques bœufs mugissent çà et là dans les « prés. Des brises salubres soufflent en passant
l68 PÉTRARQUE A VAUCLUSE
« à travers les rameaux des arbres. Les oiseaux « chantent sous le feuillage, et si vous voulez ' « me permettre de citer mes vers :
Nocturnum philomela gémit, flet turtur amicam; Et nitido de fonte cadens et murmurât amnis.
« Allez donc à Vaucluse aussi souvent que « vous pourrez. Croyez-moi, vous y trouverez « un abri très sûr contre les orages de la cour « où vous vivez. Usez de mes livres, qui « pleurent leur maître trop souvent absent, et « le gardien que la mort a ravi ; usez de mon « petit jardin qui, selon moi, n'a pas son « pareil au monde. Il implore vos soins et « ceux de Socrate, afin que mon absence ne « lui nuise point. Je vous indiquerai le « moment le plus favorable pour planter et « semer. Vous devriez donc faire quelques (( plantations, et si ma destinée me permet de « passer à Vaucluse ma vieillesse, elle trouvera, f< grâce à vous, des ombrages plus beaux et i^ plus épais. Usez de ma vigne et de mon
« verger, que j'ai cultivés de mes mains; usez « de ma petite maison et de mon lit qui, « une fois à votre service, ne me regrettera
« plus ' »
Pétrarque ne revit plus, même dans sa vieillesse, cette solitude qu^il dépeint avec tant d'amour à ses amis, mais son nom chéri se retrouve sous sa plume dans les derniers mots qu'elle traça. Dans son testament, il lègue sa petite maison et son petit bien de Vaucluse à l'hôpital du village, pour le soulagement des pauvres du Christ, et, si la coutume s'oppose à cette donation, aux fils de Monet, son ancien et fidèle çerviteur. Epuisé par le progrès d'un mal implacable et par les austérités d'une vie de plus en plus pénitente, sentant que le temps de sa mort approchait, il félicite Philippe de Cabassole, qui cependant le devança dans la tombe, de n'avoir pas oublié dans sa brillante carrière « son petit évêché de Cavaillon,
Famil., XVll, 5.
« ces journées tranquilles, ces heures de « loisir passées ensemble dans la solitude » ; il lui rappelle « qu'ils restaient tout le jour dans « le bois où les serviteurs, qui les cherchaient « pour le souper, avaient de la peine à les « trouver le soir : ils n'avaient pas songé au a repas, et s'étonnaient que le jour eût fini si « rapidement. Quel charme dans ces couverte sations où ils ne parlaient que de leur salut, « de littérature et des événements mémorables « de l'histoire, où passaient sous leurs yeux « tous les pays et tous les siècles ! Ils étaient « contents de leur destinée et méprisaient les « choses périssables de ce monde '. »
Telle est la vivacité du souvenir que Pétrarque garda de Vaucluse jusqu'aux approches de la mort. Aussi ces deux noms ont traversé les siècles, unis dans une commune immortalité. Et c'est encore sur les bords de la Sorgue, plutôt qu'en tout autre lieu, que
* Seml., XV, 5.
les admirateurs du grand homme viennent honorer sa mémoire. Hélas ! moins heureuse que le village d'Arqua, où Pétrarque mourut le 18 juillet 1374, et qui a conservé la demeure du poète, Vaucluse ne peut même montrer au voyageur les ruines de cette maison rustique où il passa de si longues années dans les tourments de l'amour, les joies de Tétude, les douceurs de Tamitié et les larmes du repentir. La poésie de ce site, le silence profond de sa solitude, la fraîcheur de ses ombrages, Taspect reposant de ses longues prairies, son éloignement des centres populeux, si pcopice à la liberté, aux rêveries du cœur, aux méditations deresprit,ne se trouvent plus que dans les pages immortelles du Can^onière. Quatre siècles n'ont pas passé en vain sur ces lieux, et les révolutions, qui ont bouleversé les hommes, ont ajouté aux destructions du temps Tempreinie de la nouvelle société qu'elles ont enfantée. Les bois qui couronnaient les collines de Vaucluse, n'existent plus, et les rossignols, hôtes toujours nombreux de ce vallon, n'ont plus,
comme aux jours de Pétrarque, les ombrages touffus où leurs phalanges harmonieuses aimaient à se cacher. Des éboulements considérables ont obstrué le sentier qui conduisait le solitaire à la caverne béante. La rivière a emporté ses jardins; les années ont renversé sa demeure : à peine peut- on en indiquer la place; le château seigneurial a été démoli ; le village s'est agrandi ; des maisons prétentieusement badigeonnées ont remplacé les chaumières des pécheurs; des usines s'élèvent sur les rives de la Sorgue jusqu'au bord de sa source, et remplissent la vallée de leur bruyante activité. Cependant les grands rochers de Vaucluse sont toujours debout ; le ciel est toujours pur sur leurs cimes dentelées ; la source jaillit toujours de leur pied, et ses flots merveilleux n'ont point perdu leur incomparable transparence. Et lorsqu'on se trouve en présencL" de ces beautés qui survivent à tout, on aime à voir en elles l'image de ces gloires indestructibles de l'âme humaine :
PETRARQUE A VAUCLUSE lyS
Tamitié, le patriotisme, le culte des belleslettres, la religion, qui illustrèrent la vie de Pétrarque et couronnent sa mémoire d'un éclat immortel.
lO.
ROUEN. — IMP. L. MKGARD
Rouen. — Imp. L. MÉGARD
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