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« réveille et je pleure sur mes illusions éva-
« nouies. Ombre vaine, fumée que disperse le
« vent : voilà ce que je suis... Gardé par vous,
« donnez-moi. Seigneur, de demeurer pour
« mon salut dans ces sentiments. O Jésus,
« sauvez-moi, soutenez-moi d'une main misé-
« ricordieuse et ne permettez pas que je roule
« au fond de l'abîme '. »
Pétrarque avait passé une grande partie de l'année 1343 à reconnaître et à pleurer ses égarements, lorsque Clément VI et le cardinal Colonna l'arrachèrent à sa solitude pour l'envoyer à Naples avec une mission diplomatique. Sa mission remplie, Pétrarque se hâta de quitter Naples où l'honnête Cabassole que Robert, en mourant, avait nommé adminis-
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' Psalmi pœnitenti^les vu, passim.
trateur du Royaume, luttait en vain contre rinfluence malheureuse d'un moine, la légèreté de la reine Jeanne et les intrigues des courtisans. Il aurait bien voulu s'arrêter à Parme, mais il trouva ses amis, les Corrèges, divisés entre eux et assiégés dans leur ville. L'Italie était ravagée par la grande compagnie du féroce Guarnieri et par la guerre civile. Ce ne fut pas sans péril que Pétrarque put regagner la Provence. Dès son retour, il fut demander à Vaucluse la paix qu'il n'avait pas trouvée dans son pays. Il écrivit à Philippe de Cabassole :
« Chassé de l'Italie par les discordes civiles, « j'ai fixé mon exil à Vaucluse, acceptant et « maudissant tout à la fois ma destinée. J'ai « ici des bois, des eaux, le repos, un site charce mant. Hélas ! mes fidèles amis en sont « absents. Je n'ai pas la joie de leur présence « et cette privation trouble mes champêtres « plaisirs. Cependant je suis heureux d'avoir « pu arrêter ma course dans ces lieux qui me « sont connus. Mon enfance les a visités, ma
PÉTRARQUE A VAUCLUSE Io5
« jeunesse s'y est cachée ; puissé-je y passer « mes derniers jours ! La renommée qui « publie d'incessantes nouveautés, oublie de « nous parler de bonheur ; ici tout m'en parle. « J'ai donc pris la résolution de passer dans « votre campagne les années qui me restent à « vivre. Dans cette terre que de tristes guerres « ne désolent pas, j'ai trouvé, vénérable Prélat, « le pays natal, une montagne et une source « sacrées, un asile pour les muses fatiguées et « fugitives. La lecture de mes petits ouvrages «t pourra vous reposer un peu de vos travaux. « En attendant, leur composition me fait « oublier une guerre mortelle. Vaucluse sera « Naples pour vous, pour moi, c'est Parme « aux doux souvenirs. Seulement nous n'y « verrons pas de noires trahisons, nous n'y « entendrons pas crier aux armes. Que d'autres « aiment les richesses, moi, j'aime la vie tran- « quille et n'ambitionne que d'être poète. Ce « nom n'est pas rare : que cette gloire ne me « fasse pas rougir. Pour vous, que ne fermez- « vous à jamais la carrière des honneurs à
« votre ambition rassasiée ? Vous allez, vous « venez. Ces courses ont usé votre navire aux « flots des mers. Ne voyez-vous pas combien « vous vous exposez aux coups de la mort, « combien il y a de divisions à la cour, d'am- « bitions masquées, d'inévitables soucis ? Sui- « vez mon conseil : retirez-vous, fuyez les « périls et les misères du monde, tandis que les « vents favorables enflent vos voiles. A Vau- « cluse, vous goûterez les douceurs du repos.
« Je vous rappelle à votre foyer Songez
« qu'il est temps de ramener au rivage votre « barque fragile. C'est ma ferme convic- « tion. La pensée de notre dernière heure « m'avertit de mettre un terme à mes désirs « ambitieux. Je suis assez riche avec mon « petit jardin, dont les arbres déjà vieux « demandent à être remplacés. Quand le temps « voisin de la mort viendra, temps peu propice « aux ébats de la jeunesse, nous nous report serons sous les ombrages des arbres nou- « veaux, si toutefois nous arrivons à la vieil- « lesse. Ces vergers nous couvriront d'une
« ombre agréable, tandis que nous jetterons « des hameçons dans Teau profonde de la « rivière. Vaucluse nous nourrira avec abon- « dance. La pêche, la prune, la poire feront les « honneurs du dessert. Vos gens, si vous le « permettez, me chercheront des arbustes pour « mes plantations. N'ayez aucun remords « d'assurer à votre vieillesse des jouissances « qu'elle ne pourrait se procurer. Voilà ce que « vous écrit au milieu des bois, dirais-je l'exilé « ou le voyageur de la Sorgue ' ? »
Pétrarque n'en était pas à son dernier voyage ou à son dernier exil. Les arbres nouveaux dont il orna son jardin, n'avaient pas encore poussé leurs premières feuilles, qu'il quitta Vaucluse. Guillaume de Pastrengo, Azzo de Corrèges que les révolutions avaient chassé de Parme, prièrent Pétrarque de venir les rejoindre à Vérone. Vivre avec quelques amis dans une douce et cordiale intimité fut
* Carm., I, 6.
le rêve constant de Pétrarque, et dès qu'il entrevoyait quelque part la possibilité de le réaliser, il y courait avec une ardeur que les années, ni les déceptions ne refroidirent jamais. Peut-être aussi craignait-il alors quelque réveil de ses passions ; il savait à quelles chutes le conduisait son amour, amour qui le tourmentait encore, et que Laure ravivait par les artifices et les ruses, qu'elle avait jadis employés pour retenir son captif.
Pour partir, il fallut obtenir le consentement du cardinal Colonna, qui ne le donna qu'après de longs débats, dont le poète nous a conservé le souvenir dans une belle églogue latine intitulée Séparation. «... Ce côté des monts me déplaît », y dit Pétrarque sous le nom d'Amyclas, « le ciel me parait s'assombrir au coucher « du soleil, et il me semble voir des astres « funestes se lever à l'horizon. Je reconnais « dans ces signes l'amour impérissable de la « patrie qui me rappelle. Là-bas sous les « gazons couverts de rosée, les violettes ont « de plus douces couleurs, et les roses, au
PÉTRARQUE A VAUCLUSE 1 OQ
« milieu des bruyères, ont plus d^éclat et de « parfum ; là-bas, un ruisseau limpide connu « de mes pères m'a fait une riante prairie ; le « suc des herbes en Italie est d'une douceur « incomparable '. » Il partit.
Le souvenir de Laure et le soin de sa fortune ramenèrent bientôt le fugitif. Clément VI, ^
Jean Colonna et tous les cardinaux firent à Pétrarque le meilleur accueil. Le Pape lui ofiFrit la charge de secrétaire apostolique. Le ^^ ^
poète, qui avait déjà refusé Tépiscopat à cause '^
des redoutables devoirs qu'il impose, ne voulut | j
pas d'une fonction qui l'aurait asservi. Il ne désirait qu'un bénéfice bien doté, qui lui permît de vivre dans une honnête aisance, en lettré indépendant '. On lui donna un canonicat à Parme, et, en attendant mieux, il vivait retiré à Vaucluse.
L'évéque de Cavaillon, revenu de Naples, prit quelques jours de congé à sa campagne, avant de partir pour une nouvelle ambassade.
' Ef^loga VIII.
» Famil.y IX, 5.
Sx Pétrarque raconta à son ami les révolutions, qui avaient chassé de Parme les Corrèges, Philippe de Cabassole put lui retracer le drame sanglant, qui venait die s^accomplir à Naples, les horreurs de cette nuit d'Aversa, où le prince André fut arraché de son lit, pendu à un balcon du château, tandis que l'indigne fille de Robert fermait la porte de sa chambre pour ne point entendre les cris de son malheureux époux. A ces récits Tévêque et le poète opposaient la peinture des charmes de la solitude et de la paix des champs.
Ces entretiens donnèrent à Pétrarque l'idée de composer un livre sur la vie solitaire. Il le commença aussitôt. En écrivant « au bruit des « eaux de sa chère fontaine » ces pages de philosophie si chrétienne et si pieuse de la première partie de ce traité, Pétrarque éprouve lui-même ce qu'il dit de la solitude, qu'elle est le sanctuaire de la sainteté, de la simplicité, de l'innocence, de la pureté '. 11 se sent plus près
' Da Vit a solitaria, 1. I, cap. 4.
de Dieu dont tout, dans la nature, retrace à son regard attentif la miséricorde. « Arriver « jusqu'à lui, dit-il, c'est le bonheur; s'efforcer « d'y arriver, c'est la vertu'. » Il voudrait se débarrasser de son cœur tel que l'ont fait ses passions; tant qu'il portera ce fardeau, il pourra parcourir la montagne, s'enfoncer dans les bois, le tumulte le suivra partout : il ne jouira jamais qu'extérieurement des suavités de la solitude. C'est pourquoi il demande à Dieu de créer en lui un cœur nouveau et de changer ses inclinations.
La solitude de Vaucluse ne lui suffit plus, lui semble-t-il. Il désire s'enfermer dans une retraite plus sainte, plus à l'abri des souffles du monde, de ses vanités, de ses agitations. Il soupire vers la vie religieuse, il soupire vers le ciel dont la vie religieuse n'est que le vestibule, le ciel plein d'harmonies jamais interrompues. Descendant du sommet de ces divines aspi-
' De Vit a sol it aria, 1. 1, cap. 4.
rations, vers d'autres rêves, il voudrait que Philippe de Cabassole, Pons Samson, Gui Settimo et quelques autres amis vinssent partager sa solitude; avec une modeste fortune, des livres et Tamour de Tétude, rien ne manquerait à leur bonheur. « Je crois qu'une belle âme, « écrit-il, n'a de repos ici-bas à espérer qu'en « Dieu qui est notre fin dernière; qu'en elle- « même et en son travail intérieur, et qu'en « une âme amie qui soit sa sœur par la ressem- « blance '. »
Pour déterminer l'évéque, il lui rappelle que saint Véran a habité Vaucluse, qui garde encore son tombeau et le parfum de sa sainteté; il lui annonce qu'il a le projet d'élever à côté de ces vénérables reliques une chapelle consacrée à la Vierge Marie. Cabassole venait souvent surprendre Pétrarque dans sa petite bibliothèque. Tandis que le solitaire écrivait, Philippe lisait ce qu'il avait déjà composé, préférant cette
De Vita solitaria, 1. 1, cap. 4.
PÉTRARQUE A VAUCLUSE Il3
lecture à celle des ouvrages des Anciens. « Il « le faisait, dit Pétrarque, par amitié pour « moi, et aussi par amour de la nouveauté, qui « a ses charmes. » Lorsque Taimable prélat s'absentait, Pétrarque se distrayait en faisant de la musique. Il portait toujours avec lui son luth. « Hélas! » dira-t-il dans son testament^ en le léguant à un de ses amis, « je m'en suis « trop servi pour chanter les vanités du siècle; « pour toi, ne l'emploie qu'à célébrer les « louanges du Dieu éternel. » La musique est bien le délassement des nobles esprits. « Son « influence recueille, et en la ramenant vers sa « source, rend aussitôt à l'âme la sève des « sentiments, des lumières, des élans. Comme « la prière et la poésie avec lesquelles elle se « confond, elle ramène vers le ciel, lieu du « repos \ »
Pétrarque se délassait encore en cultivant son jardin. A quelques pas de la source de la
' Gratry, Logique, t. II, 1. VI.
Sorgue, au milieu des cailloux verts comme des émeraudes sur lesquels elle roule ses eaux limpides, il avait créé une petite île où il avait planté des arbres. Mais pendant ses voyages en Italie, la fontaine débordée avait tout emporté. C'est à réparer ces dévastations qu'il s'occupait. Cette fois, il entoure son jardin d'énormes blocs dé rochers, qu'il détache de la montagne à l'aide d'un laboureur et d'un pêcheur; il y transporte la terre féconde de la vallée, sème, arrose, cultive, et par deux épitres où il décrit sa lutte et ses travaux, il invite Jean Colonna à venir voir son ouvrage, lui oSre Tombre de ses arbres, le chant de ses rossignols, ses figues, ses raisins, Teau fraîche de la rivière. Cependant il lui permet de porter avec lui des mets plus fins, du vin du Vésuve et sa. vaisselle d'argent '. Le cardinal se rendait souvent à ces aimables invitations.
A la fin de l'automne, Pétrarque retournait à
' Cann., I. III, i.
I^ÉTRARQUE A VAUCLUSE I I 5
Avignon. Toutefois, il profitait souvent de ces journées d'hiver, splendides comme un jour de printemps, qui ne sont pas rares sous le ciel de Provence, pour faire une course à Vaucluse.
De là il allait à Cavaillon. Quand il y manquait, Cabassole l'envoyait chercher. Pétrarque lui répondit un jour : « Je viendrai vous voir « puisque cela vous fait plaisir, et j'amènerai « notre Socrate qui vous est tout dévoué. Nous « arriverons demain. Nous ne craindrons pas « les regards de la ville quoique nous n'ayons « que des habits grossiers de campagnards, car « nous sommes ici depuis hier. Nous avons « fui à la hâte, comme on saute d'une barque « sur le rivage, lorsqu'elle s'engloutit, la cité « pleine de boue et de tumulte, sans autre « dessein que de goûter les douceurs de la « solitude et de l'oisiveté. Notre costume con- « vient aux champs et à l'hiver. Tels que nous « sommes, nous obéirons à vos désirs et à « l'attrait de notre cœur, sans nous inquiéter « beaucoup comment nous paraîtrons au « dehors devant un ami qui lit, nous l'espé-
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« rons, dans le fond de nos âmes. Vous « agréerez, aimable Prélat, cette manière d'agir. « Vous voulez nous avoir souvent pour hôtes ; « permettez-nous alors de nous asseoir fami- « lièrement à votre table, et recevez-nous sans « façon'. »
C'est de Vaucluse que Pétrarque aimait à écrire à ses amis d'Italie. Au commencement du printemps, il adressa cette charmante lettre à Guillaume de Pastrengo :
« L'aspect rebutant de la ville et l'amour « de ma chère solitude m'ont poussé à venir « visiter les limpides fontaines et à contempler « cette source de la Sorgue qui excite puisce samment la verve du poète et donne des ailes « vigoureuses au génie. Vous verriez à présent « ce champ pierreux, que vous m'avez aidé à « défricher, émaillé de fleurs. Il est borné, « d'un côté par la rivière profonde, de l'autre, « par des rochers fort élevés, qui s'étendent au
' Famil,
« couchant, et qui répandent Tombre au milieu « du jour. Le souffle attiédi du zéphyr pource rait pénétrer par le midi, mais il y a un mur « rustique, qui en défend l'entrée au vent, aux « troupeaux et aux hommes. Les oiseaux font « leurs nids dans les rochers. Les uns le « tapissent de mousse, les autres, de feuilles « d'arbre. Les nouveau-nés essayent en trcm- « blant leurs petites ailes; ils saisissent d'un « bec timide la nourriture qu'on leur apporte. « Toutes les fentes des rochers retentissent de « cris plaintifs. C'est un charmant spectacle « plein de tableaux variés, de chant et de « doux tumulte. Toutefois, à peine puîs-je « passer là un jour en paix. Je ne saurais me « débarrasser des filets de la cour romaine.
« Hélas ! je le mérite bien. J'ai repris un joug « et des chaînes dont je connaissais tout le « poids. Cependant c'est un jour heureux de « plus dont je garderai le souvenir. Tandis « que je me promène sur les bords de la « Sorgue, que j'examine les arbres que j'ai « greffés moi-même, et les lauriers que j'ai fait
Il8 PÉTRARQUE A VAUCLUSE
« venir des pays étrangers, je vois sortir de « tous côtés l'image de mon cher Guillaume.
« Ce tertre où nous nous sommes assis, ce « gazon où nous nous sommes étendus, ce « rivage d'où nous avons fait des ricochets sur '< Teau qui coulait à nos pieds; tout me parle « de vous. Ici, nous avons pris plaisir à rappe- « 1er les muses d'un long exil, à comparer les « poètes grecs et latins, à nous entretenir, « oubliant nos contemporains, des ouvrages « divins de l'antiquité. Là, livrés aux charmes « d'une douce causerie, nous aurions oublié le « souper, si la nuit ne nous y avait fait penser. « Pendant que je ramène à ma mémoire le « souvenir de ces heuies enchantées, le jour « baisse rapidement, il faut partir. »
Le délicieux vallon vit son hôte lui revenir aux approches du Carême 1347. Pétrarque était allé auparavant passer quelques jours à Montrieux. Les moines désiraient vivement entendre parler l'illustre frère de Gérard, ils le prièrent de leur faire quelques entretiens sur la vie religieuse. Le temps ne permit pas à
PÉTRARQUE A VAUCLUSK I I9
Pétrarque de satisfaire la pieuse curiosité des solitaires, mais il leur promit d'écrire pour eux ce qu'il aurait aimé à leur dire. De retour à Vaucluse, il n'oublia pas sa promesse, et il employa la sainte Quarantaine à composer le livre De Otto religioso, qu'il envoya aux Chartreux avant la fête de Pâques. Cette œuvre nous donne la date d'un nouveau progrès de son auteur dans les idées et la morale chrétiennes ; il importe à ce point de vue de s'y arrêter un instant.
Dans ce traité on ne rencontre point le fatigant étalage d'érudition classique où Pétrarque se complaît quelquefois. Les expressions de la sainte Ecriture naissent naturellement sous sa plume dans une suite d'idées peu développées, mais saillantes. Il donne aux moines les meilleurs conseils pratiques sur la direction de l'esprit et du cœur, pour que le cœur et l'esprit puissent goûter le repos, l'un à l'abri de l'erreur, l'autre à l'abri des passions du monde. Il asseoit sa doctrine sur la base aussi grande que simple de la connaissance et de l'amour de Jésus-Christ.
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De bonne heure, Pétrarque avait compris le mai de son siècle s'égarant dans de vaines disputes d'école, dans de stériles subtilités théologiques à la suite desquelles — on pourrait dire à la faveur desquelles — Tincrédulité radicale faisait de rapidesprogrès. A ce courant désastreux, il ne voyait d'autre digue à opposer que la pierre angulaire de la Révélation : Jésus- Christ, vrai Dieu et vrai homme plus étudié et plus aimé. Il prouve que le Christ est Dieu parce que seul il a fait les œuvres d'un Dieu, parce que seul il réalise tout ce que les vrais prophètes et les traditions prophétiques répandues chez les païens annonçaient du Dieu qui devait se faire homme. C'est dans la clarté divine de ces témoignages que le Christ apparaît Dieu avec une évidence, que l'intelligence humaine ne peut refuser d'accepter. Cette clarté ne s'est point éteinte dans le monde : elle resplendit toujours. Elle nous donne la vision du Christ par la foi, par l'intelligence, et renouvelle pour nous les charmes de la vision corporelle du Sauveur, dont l'Homme-Dîeu disait
à ses contemporains : Bienheureux les yeux qui contemplent ce que vous voyez. Pétrarque compare avec un style imagé, éloquent, ces deux visions, leurs joies, leurs avantages. Il Mi
expose ensuite le dogme de Tlncarnation et réfute les objections qu'on pourrait faire contre la pratique de la doctrine de Jésus-Christ ; il résume les preuves sur lesquelles repose la divinité de cette doctrine : le témoignage des Apôtres, leur prédication, le sang des Martyrs, la propagation merveilleuse de la foi. C'est à ces preuves qu'il renvoie ceux qui demandent des miracles nouveaux. Tout cela est écrit avec beaucoup d'onction et surtout d'humilité. Pétrarque demande pardon aux moines d'oser leur prêcher, lui misérable pécheur qui devrait se taire devant leur sainte milice ; il les supplie de répandre pour lui en présence de Dieu leurs prières. Comme dans son livre de la Vie Solitaire, Pétrarque cite souvent les Psaumes, les livres sapientiaux et le Nouveau Testament. Jusqu'ici la Bible lui avait été peu familière. Son titre de chanoine de Parme
venait de Tobliger à réciter Toffice divin, qu'il ne disait pas encore assidûment, car, quoique chanoine de Lombez depuis longtemps, aucun bénéfice n'étant attaché à ce canonicat dont il ne prit d'ailleurs jamais possession, rien ne lui imposait ce devoir. Il prit goût aux saintes Ecritures. La majesté et le parfum de cette littérature le séduisirent, il s'en nourrit dès lors « non pas pour devenir plus savant, mais pour « se rendre meilleur ». La lecture de la Bible fait pour lui à cette époque ce qu'à un autre moment de sa vie avait fait la lecture des Confessions de saint Augustin : elle lui ouvrit du côté de Dieu un horizon nouveau. En même temps que son esprit s'envolait vers le ciel sur les ailes de feu de la poésie biblique, son cœur s'en approchait par les saintes pratiques de la pénitence chrétienne. Il écrivait à son frère :
« ...Pour moi, dont le sort au milieu des « orages déchaînés qui m'enveloppent, inquiète « fort et avec raison ton amour fraternel, aie « bon espoir, sans toutefois te rassurer pleine-
« ment. Je n'ai pas oublié les conseils que tu a m'avais donnés, la dernière fois que je t'ai € quitté. Je n'oserais pas affirmer que je suis « entré dans le port. J'ai fait comme les nau- « toniers que la tempête surprend dans la c< haute mer, j'ai opposé Je rivage d'une île aux « vents et aux flots. Là, je me tiens caché jus- « qu'à ce que j'aperçoiye un abri plus sûr. Et « quelle est ta vie, me diras-tu ? Apprends que « sous les auspices de Jésus-Christ, je suis, « comme je peux, tes trois recommandations, et « m'efforce chaque jour de les suivre plus « exactement. Je te raconte ces choses, non « pour me glorifier (je suis encore plongé dans « beaucoup de maux et de misères, je pleure « le passé, je supporte péniblement le présent, « et je crains l'avenir), mais c'est pour que tu « commences à te réjouir, et aussi, pour « qu'espérant davantage, tu pries avec plus de « ferveur. Or, voici les trois points dans les- « quels je t'ai obéi. D'abord, j'ai découvert « par une salutaire confession les souillures « cachées de mes fautes, qu'une longue et
« funeste négligence avait laissé pourrir. J'ai « pris rhabitude de me confesser plus souvent « et de montrer ainsi la blessure secrète de mon « âme au Médecin tout-puissant. Ensuite, moi « qui étais si paresseux pour réciter Toffice du « jour et celui de la nuit, grâce aux mysté- « rieuses sollicitations du Christ, jamais « Taurore ne me troyve endormi ou muet, « quelle que soit la fatigue de mes veilles pro- « longées. Cette parole du Psalmiste : J'ai « chanté vos louanges sept fois par jour, m'a « plu tellement, qu'aucune occupation ne m'a « distrait de ce devoir. J'ai aussi pris un tel « goût à cette parole: Au milieu de la nuit je « me suis levé pour vous louer, que toutes les « nuits, à cette heure, je sens comme un être « inconnu, qui vient me réveiller et m'empêche « de dormir quoiqu'accablé d'un lourd som- « meil. Troisièmement, je redoute maintenant « plus que la mort les plaisirs sans lesquels « j'avais pensé quelquefois ne pouvoir vivre. <■ Et, quoique je sois souvent assailli de '.^ violentes tentations, quand je me rappelle
« ce qui fut Tobjet de mon inconduite, toute « tentation disparaît aussitôt, et je retrouve « ma liberté et ma tranquillité'. »
Tandis que Pétrarque donnait aux Chartreux de Montrieux les meilleurs conseils pour la conduite de la vie, et qu'il les pratiquait luimême avec cette ferveur qui accompagne le retour vers Dieu après de longs égarements, un événement incroyable vint tout à coup le surprendre à Vaucluse et le relancer dans la vie publique.
Nicolas Rienzi avait chassé de Rome la turbulente noblesse, et le peuple Pavait proclamé tribun. Pétrarque accourut à Avignon. Il crut à la réalisation de ses rêves politiques, et défendit le nouveau Brutus avec une ardeur qui lui fît oublier ce qu'il devait à ses vieux
' FamiL, X, 5o.
amis, les Colonna. La politique ne devait pas porter bonheur à Pétrarque. Aujourd'hui il applaudit Rienzi, demain il servira les Visconti et il appellera Charles IV à régner sur son pays. Je sais bien que Pétrarque ne fut pas inconséquent avec lui-même, que sous ces divers drapeaux il voulut servir la même cause, la cause de Tltalie qu'il désirait voir une et forte à la tête des nations ; qu'il n'obéît jamais qu'à des sentiments généreux où l'ambition, la rancune, la cupidité n'eurent aucune place ; qu'il pleura plus d'une fois avec des larmes amères les amitiés qu'il immolait à ses convictions politiques. L'erreur de Pétrarque fut d'avoir changé en espérances les souvenirs de rhistoire romaine et d'avoir rêvé un état politique irréalisable ; son tort d'avoir voulu le réaliser. Avec son projet d'empire universel, il était l'homme d'un passé à jamais évanoui ; avec son projet d'Italie réunie sous un même sceptre, il était l'homme d'un avenir que les Italiens de cet âge ne désiraient point ; enfin avec son projet de cohabitation à Rome des
deux pouvoirs, il était rhomme d*un rêve qui tourmente encore son pays. Voilà pourquoi, en définitive, la politique de Pétrarque n'eut point d'influence considérable sur les événements de son siècle.
Tandis que le patriotisme de Pétrarque lui faisait goûter la joie austère que procure l'accomplissement du devoir envers son pays, son cœur lui donnait de plus douces consolations. Sa passion pour Laure s'était peu à peu dépouillée de ces ardeurs sensuelles, qui alarmaient l'épouse et la chrétienne : elle se changeait en amitié. Pétrarque a décrit ainsi cette transformation : « Ma saison de fleurs et de « verdure achevait de s'éteindre, et déjà je « sentais s'attiédir le feu dont mon cœur fut « brûlé ; et j'étais parvenu à ce point où la vie « descend pour tomber à la fin. Déjà mon enne- « mie bien-aimée commençait à se rassurer « de ses soupçons, et sa douce bienveillance « tournait en joie mes acerbes tourments. Je « voyais s'approcher le temps où l'amour se « rencontre avec la chasteté, et où l'âge leur
« permet de s'asseoir ensemble et de s'entre- « tenir de ce qu'il leur arrive '. »
Le nom de Vaucluse devait comme toujours se trouver mêlé aux consolations et aux chagrins que les événements de la vie publique ou de la vie privée, apportaient à Pétrarque. Il se déroba pendant quelques jours à Avignon.
Enfermé dans son cher vallon, il consacra à Laure des chants où éclatent les transports d'une passion qui n'a plus rien de la terre; il compose une églogue en l'honneur de Rienzî, et dans ses lettres il lui décrit l'ombre qui descend le soir de ses collines, les frais ombrages, le silence propre aux études, de sa vallée qui ne retentit que des concerts des oiseaux, des mugissements des bœufs et du bruit des eaux, les curieuses vicissitudes de la fontaine et la beauté unique de ses flots, qui courent sur un lit d'émeraudes\
' Sonnet 274.
'^ Var., 42.
Cependant l'étoile du tribun commençait à pâlir. L'extravagance de ses marches triomphales, le faste qu'il étale, les airs de souverain qu'il prend, les ridicules et sacrilèges cérémonies qu'il fait célébrer à Saint-Jean de Latran, choquent le peuple romain ; la noblesse relève la tète; Clément VI laisse battre de verges, aux portes d'Avignon, le courrier que Rienzi lui envoie. A ces signes, Pétrarque prévoit les malheurs qui menacent son ami; il sent que sa place est à côté de lui pour prévenir sa chute par ses conseils et son influence. D'ailleurs, les Corrèges n'avaient cessé de le rappeler en Italie, et les ennuis qu'il éprouvait alors dans sa vie intime étaient bien de nature à lui faire fuir Avignon.
La complice de ses désordres ne pouvait croire à sa conversion ; elle assiégeait sa porte ; s'il la chassait, elle revenait et passait la nuit à l'espionner. Pétrarque avait beau lui jurer qu'il voulait vivre dans le célibat, elle se moquait de lui. Ses anciens camarades venaient l'assaillir en troupe. Aujourd'hui, lui disaîeat-
l3o PÉTRARQUE A VAUCLUSE
ils, il y a une grande fête, les dames s'assembleront à tel endroit : il faut y aller. Il protestait vainement que ces assemblées né Tamusaient plus; ils se récriaient, et rehtraînaient de force. Les procureurs, les gens d'affaires, ks protecteurs le poursuivaient de leurs conseils et de leurs demandes. Il n'obtenait pas même de son tailleur que ses habits fussent plus amples que par le passé, et de son cordonnier que ses souliers fussent plus larges'.
Aussi au mois de novembre Pétrarque était en route pour l'Italie. Son âme dut tressaillir d'une joie plus considérable que jamais, lorsqu'il aperçut Gènes et respira l'air de ces rivages si souvent quittés, vers lesquels il revenait avec l'espérance d'y finir ses jours sous la double garde de l'amitié et de la liberté. Hélas ! l'amitié seule l'y attendait. La liberté périssait dans les mains du libérateur de Rome, Pétrarque apprit
Famii, IX, 3.
PÉTRARQUE A VAUCLUSE l3l
à Gênes que si Rienzi était encore debout au Capitole, il était tombé dans Testime des honnêtes gens par le ridicule, la lâcheté et le meurtre d'Etienne Colonna. Il lui écrivit aussitôt ces sévères et justes paroles, qu'on doit placer, pour son honneur, à côté de ses premières félicitations au tribun :
« Vous m'obligez à vous appliquer ce mot « de Cicéron à Brutus : « Je rougis de vous. » « Vous étiez le protecteur et l'appui des gens « de bien, vous allez devenir un chef de bri- « gands. Quel renversement subit et ines- « péré!... Je ne puis changer les destins : les « choses de ce monde ont leurs décrets éter- « nels. Mais à Dieu ne plaise que mes yeux « voient ce changement ! Je courais vers vous; « je prends une autre route. O Rome, je te dis « un long adieu... Pour vous, sachez que la « licence d'aucun siècle, aucune coutume, « aucune liberté n'excusent de crime celui qui « trahit sa patrie. Oh ! j'espère encore que les « renseignements qu'on m'a donnés seront « faux; que s'ils sont vrais, comment expierez-
l32 PÉTRARQUE A VAUCLUSE
« VOUS votre forfait? L'infamie comme Thon- « neur a son immortalité'. »
Pétrarque resta pendant quatre ans en Italie (1348-135 1), allant de Parme à Vérone, de Vérone à Padoue, de Padoue à Mantoue; visitant Rome, Florence et la petite maison d'Arezzo, où il était né; recevant partout, des princes et du peuple, Taccueil le plus flatteur. A Parme, il apprit, en 1 348, la mort de Laure, emportée le 5 avril par la peste, qui ravageait tout le midi de l'Europe. On sait avec quelle émotion il écrivit ces dates sur la marge du Virgile qu'il lisait, quand il reçut la fatale nouvelle. On sait aussi avec quelle ardeur il distribua des aumônes, fit dire des prières et des messes pour le repos de cette âme bienaimée. A Rome, en i35o, année du jubilé, il se rendit tout à fait à l'appel de Dieu. Dans sa vieillesse, Pétrarque écrivit à Boccace : « Je « remercie Dieu dont la miséricorde va
PÉTRARQUE A VAUCLUSE l33
« m'affranchir des chaines de ce corps mortel. « Quant aux misères de Tamour sensuel, « Nôtre-Seigneur m'en a délivré depuis longce temps, mais surtout depuis le jubilé, il y a « dix-sept ans. Quoique je fusse alors dans la « vigueur de Tâge, cette passion m'abandonna « tellement, qu'elle m'inspira incomparable- « ment plus de dégoût qu'elle m'avait donné « de plaisir. Toutes les fois que je me rappelle « ces égarements, je frissonne de douleur et de « honte. Il sait que je dis vrai, le Christ, mon « libérateur, que j'ai prié souvent avec larmes, « et qui me prenant par la main dans l'abîme « de mes angoisses et de mes péchés, m'a « attiré jusqu'à lui \ »
En i35i, tandis qu'il s'occupait à Padoue à revoir et à classer sa vaste correspondance et ses nombreux récits, Boccace vint lui annoncer de la part des Florentins la restitution de son patrimoine et lui offrit une chaire dans
' Scnil., VIII, I.
l34 PÉTRARQUE A VAUCLUSE
r Université, que sa patrie venait de fonder. Pétrarque accepta avec empressement l'offre de ses compatriotes. Après cette grande joie, il éprouva tout à coup une grande mélancolie. C'est le propre des âmes qui sentent vivement, de connaître ces changements soudains. Un instant Pétrarque ivre de bonheur se vit dans Florence professeur applaudi, ami recherché, citoyen honoré ; puis l'image de ces triomphes s'évanouit, son enthousiasme tomba, il détourna ses regards du petit champ de ses pères ; il n'eut plus qu'un désir : revoir Vaucluse et se cacher dans ce désert. Il écrivit à Boccace, qui venait de le quitter :
« Vous ne recevrez plus de mes nouvelles
« jusqu'à ce que je sois au delà des Alpes
« C'est là où je voudrais que le ciel m'accordât « de finir mes jours. Ce site manque de beauce coup de choses dont notre amour du bien- « être ne peut se passer, et que la ville nous « offre en abondance, mais on y trouve ce que « la ville ne peut nous fournir et ce que j'estime n par-dessus tout : la liberté, le repos, le
PÉTRARQUE A VAUCLUSE l35
« silence, la solitude '. » Il écrit à un autre de ses amis ; « Apprenez, par mon exemple, « combien la volonté humaine est changeante, « mobile, combien les projets d'avenir que « nous formons, sont incertains, surtout quand « on est aussi éloigné que Je le suis de la « sagesse. Voilà que je suis pris d'un impé- « tueux désir de revoir mes collines, mes « antres, mes bois et mes rochers retentissants « de la Sorgue. Sur le penchant de Tâge, je « retourne aux lieux où j'ai été enfant, homme « mûr, et où j'avais résolu de ne plus revenir. « Le charme de ces lieux m'a ressaisi tout à « coup, et je n'ai pu résister à un mystérieux « entraînement. Ce n'est pas l'espérance qui « m'y attire, ni la nécessité, ni le plaisir, si ce « n'est celui que donne le désert ; ce n'est pas « l'amitié, le plus honnête des sentiments qui « puissent déterminer les hommes. Quels amis « pourrais-je avoir dans cette retraite sauvage
' Famil., XVI> i.
l36 PÉTRARQUE A VAUCLUSE
« OÙ le nom même d'amitié n'est pas connu ?
« Ses rares habitants, occupés de leurs vignes, « de leurs oliviers ou de leurs filets, ne « peuvent avoir avec moi aucun commerce « agréable. Je sais où je vais, ce que j'aban- « donne et ce qui m'attend. Mon excuse est « dans l'amour, mais dans le seul amour du « repos et de la solitude. Trop connu dans « ma patrie, flatté jusqu'au dégoût, je veux me « cacher, vivre seul, sans gloire, inconnu.
« Etrange désir qui sera peu compris, pourtant
« c'est ainsi Permettez-moi de revoir les
« petits jardins que j'ai créés de mes mains, et « ces montagnes, ces eaux, ces ombrages « si favorables à mes études, enfin mes livres « trop longtemps renfermés dans la nuit et la « poussière de mes coffres \ »
Le 21 juin i35i, Pétrarque entrait en France par le mont Genèvre ; de l'auberge
' FàmiLj XI, 12.
PÉTRARQUE A VAUCLUSE l3'/
même de ce passage il écrivait à Jean d'Arezzo : « Vous viendrez me rejoindre à la source de la « Sorgue, site toujours admirable, et toujours « enchanté'. » Cependant, à mesure qu'il approchait de Vaucluse il se sentait comme étranger à ces lieux bien-aimés. Quand il se trouva au milieu de sa solitude, le charme d'autrefois avait disparu. « O caduques espèce rances ! se disait-il. O folles pensées ! les « herbes sont veuves et les ondes ont perdu « leur limpidité \ » Descendant alors dans son cœur, il comprit le mystère: il ne revoyait plus Vaucluse au même soleil. « O mes yeux, « s'écriait-il, notre soleil s'est obscurci^ », et il ajoutait ces chrétiennes paroles : « Cher- « chons le ciel, puisqu'ici-bas rien ne nous « plaît^ »
' Famil., VI, 9.
* Sonnet 279, ^ Sonnet 234.
* Sonnet 227.
l38 PÉTRARQUE A VAUCUISE
Mais Socrate était à Avignon, Cabassole à Cavaillon, et ces deux amis, qu'il avait prévenus de son arrivée, vinrent bientôt Tarracher à la tristesse de ses premières impressions.
D'ailleurs, Pétrarque ne tarda pas à reparaître à la cour pontificale et à prendre une part plus ou moins directe aux questions politiques du moment. Mais, comme par le passé, il quittait souvent cette atmosphère brûlante où s'amoncelaient des orages, que ses railleries contre les médecins ignorants de Clément VI allaient bientôt déchaîner sur sa tête. Aux premiers jours d'avril il était dans sa chère retraite ; ces jours, l'amour et la mort les avaient consacrés, et il se plaisait à les passer loin du bruit et de la foule. Tout entier à ses souvenirs sanctifiés par la pénitence, il parcourait les coteaux de Vaucluse et les bords de la Sorgue ; il s'entretenait avec les arbres, les fleurs, le vent et les eaux dans cette langue mystérieuse dont les âmes poétiques, dans le grand sens du mot, ont seules le secret.
Ce n'était plus pour leur raconter les joies
PETRARQUE A VAUCLDSE I Sç
et les douleurs terrestres de sa passion.
C'était pour leur dire que dans la voix plaintive de leurs rameaux, il entendait ces paroles de Laure : « Pourquoi verser « tant de larmes ? la mort m'a rendue « immortelle et mes yeux qui ont paru se fer- « mer, se sont ouverts à une lumière qui ne « s'éteint jamais » ; qu'à travers leurs parfums, son cœur sentait un attrait divin qui l'emportait loin des plaisirs de ce monde ; qu'à travers les splendeurs de ces nuits de printemps, il entrevoyait d'autres cieux où vivent les âmes bienheureuses. Ainsi c'est au ciel que Tamour de Pétrarque, commencé sur la terre, poursuivi dans les plus hautes régions de l'àme, s'achève et se consomme. Pourquoi faut-il que la haine des hommes, les tristes et vulgaires réalités de la vie viennent troubler nos heures les plus douces ?
C'est au milieu des émotions purifiées de cet anniversaire, de ces ardentes aspirations vers les régions éternelles, de ce saint colloque à travers la nature avec un monde invisible, que
Pétrarque apprit les calomnies dont les médecins de Clément VI essayaient de noircir sa réputation. Gui de Chauliac, au nom de ses confrères, lança contre lui un lourd pamphlet, vrai chef-d'œuvre de diffamation. Le solitaire répondit, et sa réponse à un Médecin impudent et insensé l'entraîna dans de vives polémiques. Il eut à défendre sa foi religieuse contre des gens appartenant à cette petite race d'esprits chagrins qui se prétendent seuls orthodoxes, et anathématisent quiconque n'appartient pas à leur école. Cependant Clément VI, modéré par caractère et par politique, ne cessait d'entourer Pétrarque d'estime ; il lui offrit pour la seconde fois la charge de secrétaire apostolique.
Pétrarque refusa encore, pensant « que des « richesses acquises aux dépens de la liberté, « sont une vraie misère, et qu'un joug d'or « ou d'argent ne lui convenait pas davantage « que s'il était de bois ou de plomb ' ».
' FamiL, XIII, 4.
Pétrarque n'avait pas à se défendre seulement contre les faveurs pontificales, mais encore contre une popularité toujours croissaiite. Il lui arrivait tous les jours de Provence et d'Italie, de Fra«ce, d'Allemagne, d'Angleterre et de Constantinople une quantité de lettres etde vers, que lui adressaient les nombreux admirateurs de son génie. Avignon et la cour romaine se distinguèrent dans cet engouement pour le poète et pour la poésie. Les jurisconsultes et les médecins, oubliant Justinien et Esculape, ne voulurent plus entendre parler qued'Homère et de Virgile ; les laboureurs, les charpentiers, les maçons laissaient leurs outils pour manier la lyre. Pétrarque se reprochait d'avoir contribué par son exemple à ce mouvement qui ne produisait que des rimailleurs. Tourmenté jusque dans sa maison, lorsqu'il était à Avignon, il n'osait mettre le pied dehors. Des fanatiques s'emparaient de lui, l'accablaient de questions, péroraient, affirmaient les plus étranges absurdités, et finissaient par se disputer entre eux. Tous ces détails se trouvent
dans une lettre que Pétrarque termine ainsi : « Je suis à la fontaine de Vaucluse, et, « quoique depuis mon enfance j'y aie passé de « longues années, soit que Pair rende ici les « esprits peu susceptibles de recevoir les « impressions étrangères, soit que les rochers « de la vallée en défendent l'approche aux nou- « veautés, personne, par mon contact, n'est « encore devenu poète. Il n'y a que mon ferce mier qui commence dans son extrême vieilce lesse à rêver sur le Parnasse. Si le mal « s'étend, c'en est fait : les bergers, les « pêcheurs, les chasseurs, les laboureurs, les « bœufs eux-mêmes ne feront que mugir et if ruminer des poèmes '. »
En quittant l'Italie, Pétrarque avait dit à ses amis qu'un des plus puissants motifs qui le ramenaient à Vaucluse, était l'espérance de pouvoir mettre la dernière main à ses ouvrages dans le lieu même où il les avait commencés '.
' Famil., XIII, 7.
" Fjw//., XL 12.
Agé de quarante-huit ans, dans la plénitude de ses forces intellectuelles, arrivé à ce point de la vie où il voyait derrière lui la boue et la poussière, les frimas et les brûlantes ardeurs que son orageuse jeunesse avait traversés, et devant lui, la vieillesse et ses ombres, il voulait se recueillir un instant, travailler encore, carie jour baissait, et il désirait s'assurer avant la nuit un repos dans lequel il n'aurait plus qu'à jouir des fruits de son génie laborieusement cultivé '. En possession d'une science qui étonne ses contemporains, il continue à travailler avec l'activité de ses premières années. Le jour, sous les arbres de la vallée, sur le sommet de la colline ; la nuit, dans sa petite maison sur un siège boiteux et grossièrement façonné par un bûcheron de la montagne, il médite, il écrit \ Dans un temps où les questions divisées à l'infini se soulevaient
' Famil.f XII, 7.
' Famil, XV, 3, i3, 4.
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comme la poussière sous les pas des lutteurs^ alors que la métaphysique se perdait dans une ontologie inféconde, oùles formalités, les ba&ccéitéset autres créationscapricieuses deTentendement humain prenaient la place qui appartient aux vivantes créations de Dieu \ Pétrarque se donnait Tbonneur et la joie de s'appliquer, comme il Pavait toujours fait d'ailleurs, à l'étude des vivantes créations de Dieu. <« J'aime « avant tout la philosophie, écrit-il à son frère, « mais non pas cette philosophie scolastique, « bavarde et vaine, dont nos savants ont la sottise « de s'enorgueillir. J'aime mieux cette philoso- « phie vraie qui n'est pas seulement dans les « livres, mais qu'on trouve dans l'âme, dans les « êtres de la création, et non pas dans les mots *. » Pourtant, cette connaissance psychologique et expérimentale de l'homme et du monde ne lui
' Bacon (De Dignitate et Augmentis scientiarum) cité par Ozanam, Philosophie du Dante, p. 91.
' FamiL, XII, 3.
suffisait pas ; et, tandis qu'autour de lui le pédantisme des maîtres « changeait la théolo- « gie en dialectique '», il s'élevait jusqu'à cette science de Dieu aux vastes horizons. Dans ces grandes études, la poésie, cette gloire de sa jeunesse, cette consolation de ses jours assombris par la perte de ses meilleurs amis, n'est pas oubliée. Au contraire, et nous voyons encore ici le progrès qu'a fait Pétrarque dans sa manière large et simple d'entendre les choses. Il ne réduit pas la poésie à l'art vulgaire d'aligner, selon certaines règles, des paroles harmonieuses et colorées ; il place la poésie à côté de la théologie; il aime à chercher les rapports d'origine et de langage qui les unissent. Il faut lire dans sa correspondance cette belle page d'une de ses lettres à son frère Gérard, où il montre comment les premiers poètes ont été les premiers théologiens de l'humanité, où il analyse les beautés poé-
' Famii., X, 5.
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tiques des saintes Ecritures et en particulier du Psautier, qu'il nomme le poème du Christ*.
Cette vie de travail, qui ne surprenait pas yaucluse accoutumée depuis longtemps aux Jbabitudes studieuses de soi^ hôte, était soutenue, par une vie de prière et de pénitence dont Taustérité était tout(? nouvelle. Déjà, il est vrai, dans son dernier séjour à Vaucluse, il s'était livré aux pratiques de la piété chrétienne. Cependant, ce n'est que dans cette dernière retraite sur les bords de la Sorgue, qu'il donna au monde le spectacle d'une mortification qui étonne. Il écrivait à un de ses plus chers amis, François Nelli :
« ...J'ai déclaré la guerre à mon corps. Que « Celui sans le secours duquel je succomberai, « me vienne en aide, et j'espère traiter ma « bouche, ma langue, mes oreilles et nies « yeux, non pas comme mes sens, mais « comme des ennemis sacrilèges ; car, en
■ FattfiL, X, 4.
« vérité, ils sont cause de toutes mes chutes. « Mes yeux surtout m'ont entraîné dans toute « sorte de précipices. Maintenant ils ne voient « plus que le ciel, la montagne, la rivière. Je « n'ai ni or, ni ivoire, ni pourpre, ni équi- « pages, excepté deux maigres chevaux que « j'ai gardés avec un seul domestique, pour tt mes petites courses dans le voisinage. EnBn, « la seule femme qui s'oiFre à mes regards, « est ma fermière, sèche et brûlée comme les « déserts de la Lybie et de l'Ethiopie. Si « Hélène avait eu son visage, Troie subsisterait « encore... Mais ses mœurs méritent d'autres « louanges que sa beauté. Son âme est aussi « blanche que sa figure est noire... Rien de « plus fidèle, de plus soumis, de plus labo- « rieux. Elle passe les journées entières dans « les champs, pendant que les cigales mêmes « ont peine à supporter les ardeurs du soleil ; « sa peau endurcie brave les plus fortes cha- « leurs. Cette petite vieille, en rentrant le soir, « emploie aux ouvrages de la maison une « activité qui ne laisse rien soupçonner des
rt fatigues qu'elle vient de supporter : on dirait « une jeune fille sortant le matin de sa « chambre. On ne l'entend jamais se plaindre ; « on ne la surprend jamais de mauvaise « humeur. Elle n'oublie qu'elle-même et « donne les soins les plus utiles à son mari, à « ses enfants, à mes domestiques et à mes « hôtes. Elle n'a d'autre couche que des sar- « ments. Elle ne mange que du pain noir et « terreux et ne boit que du vinaigre... C'est « ainsi que je mortifie mes yeux. Que dirais-je « de mes oreilles? Je me prive des chants, des « doux accords de la flûte et de la lyre qui me « ravissent. Les vents ont emporté ces harmo- « nies qu'ont remplacées les mugissements des « bœufs, le bêlement des troupeaux, le ramage « des oiseaux et le murmure de la fontaine. Et « ma langue ? autrefois elle tenait des discours « qui m'encourageaient, moi, et les autres « aussi peut-être ; maintenant elle se tait du « matin au soir; elle n'a personne à qui parler. « Quant aux plaisirs de la table, voici ce que « je me permets : Le pain de mon bouvier me
suffit, et souvent je m'en régale. Lorsqu'on m'apporte du paîn blanc, je le donne. Mon fermier me reproche la vie que je mène, elle est trop dure, dit-il, pour que je puisse la supporter longtemps. Pour moi, je pense, au contraire, qu'il est plus aisé de supporter plus longtemps une nourriture grossière que des mets recherchés... Des raisins, des figues, des amandes, des noix : voilà mes délices. J'aime aussi les petits poissons de la rivière : j'aime surtout à les voir prendre. Je contemple les pêcheurs attentivement, et quelquefois je jette moi-même le filet et l'hameçon. Parlerai-je de mes habits et de mes souliers? Ce n'est plus cette ancienne élégance par laquelle je voulais me donner la satisfaction de me distinguer de mes amis. Vous me prendriez pour un laboureur ou un berger. Ce qui plaît d'abord, déplaît dans la suite. Puis à quoi bon me parer? Mes liens sont brisés, les yeux que je voulais charmer sont fermés; seraient-ils ouverts, ils n'auraient plus sur moi leur empire accou-
1 5o PETRARQUE A VAUCLUSE
<i tumé... Que dire de ma demeure ? la maison f^ de Caton ou de Fabricius était semblable à « celle où j'habite avec un chien fidèle et deux « serviteurs seulement, ayant envoyé les autres f en Italie '. » '
H se lève à minuit, récite son office, médite les saintes Ecritures, et si, dès l'aurore, il parcourt les monts arides, les vallons humides; si même il va s'asseoir, aux clartés mystérieuses de la lune, dans la grotte supérieure de la source, sa pensée s'entretient encore de Dieu u de quelque problème de philosophie morale \ Veut-on mesurer à quelles hauteurs chrétiennes s'éleva l'âme de Pétrarque dans cette sérieuse et austère solitude, qu'on lise les lettres datées de Vaucluse, qu'il écrivit à cette époque. On trouve dans plus d'une l'accent et le style de saint- Jérôme. Ne croirait-on pas entendre un écho des paroles du grand soliîaire de Bethléem à Népotien, dans ces exhor-
' FamiL, XIII, 8.
PÉTRARQUE A VAUCLUSE i5l
tatians que Pétrarque adressait au cardinal de Talleyrand :
« ...Etalez au dehors les pompes de votre « rang, maïs cachez Thumilîté au fond de votre « âme. Fréquentez .la Cour, mais vivez en « esprit dans le désert. Aimez la pauvreté au « milieu des richesses, la mortification au « milieu des festins. Que For brille sur votre * table, les pierreries à vos doigts, mais que le A mépris de ces choses brille d'un plus vif « éclat dans votre coeur. Que votre corps « soit revêtu de pourpre et votre âme « d'un cillce. Quand vous montez votre «cheval couvert de superbes ornements, « rappeleii-vous l'humble monture du Sei- « gneur ; pensez aux pieds meurtris des « apôtres ; pensez à la couronne d'épines de « Jésus, quand vous posez sur votre tète le « brillant chapeau rouge^ et à son tombeau, « quand vous êtes mollement étendu dans « votre lit doré'. »
' FamiL, XIV, 3.
t52 PÉTRARQUE A VAUCLUSE
I) écrivait encore avec la même couleur de style et la même mysticité de pensée :
i( ...Au milieu de cette agitation universelle, « qui bouleverse FEurope, que vous reste-t-il à « faire?... Ne trouvant dans le monde aucun " lieu de repos et de tranquillité, retournez « dans votre demeure, rentrez en vous-même... rt si vous êtes avec vous-même, vous ne serez K pas seul, croyez-le; au contraire, si vous «t sortez hors de vous-même, seriez- vous ti dans une grande foule, vous seriez seul.
(i Faites-vous dans le fond de votre âme une ri solitude où vous vous cacherez, où vous « goûterez la joie et le repos sans que personne « vienne vous troubler, où le Christ habitera rt avec vous, le Christ qui, par le sacerdoce, « vous a donné dans votre jeunesse Fhonneur w de devenir son hôte et son sanctuaire*. »
Pétrarque ne se contente pas de donner de beaux conseils à ses amis. Quand le malheur
' Famti, W
PÉTRARQUE A VAUGLUSE l53
les frappe, il mêle ses larmes aux leurs avec une tendresse qui sait trouver les consolations les plus délicates et les plus pieuses. Quand il les sait dans le besoin, il se démet en leur faveur de ses bénéfices '. Sa sollicitude s'élève et s'étend : il déplore les malheurs qui pèsent sur toutes les nations chrétiennes, il voudrait voir la papauté revenir à sa simplicité primitive et à son antique siège. Si sa parole s'empreint, lorsqu'il traite ce sujet, d'une amertume et d'une violence qui ne lui sont pas habituelles, il faut se rappeler que cette hardiesse de langage se conciliait avec la foi religieuse la plus soumise ; il faut se rappeler aussi que Pétrarque ne pardonnait pas aux papes et aux cardinaux leur origine française, leur séjour à Avignon et leur politique. Il fut un patriote exclusif, il ne fut point un pamphlétaire hérétique; il donne la main à Dante, il la refuse à Ulrich de Hutten. Il contribua
' Famil, XIV, 3, 4.
1^4 PÉTRARQUE A VAUGLTJSÊ
cependant^ par ses invectives passionnées contre les prétendus vices de la cour pontiricale, à diminuer le presîîge dont les papes étaient entourés. Ce fut une grande faute, car du mépris de k personne^ on passe vite au mépris de Fautorilé : c'est ce qui arriva pour le malheur du monde. Pétrarque était mieux inspiré en essayant^ du fond de sa retraite, de' réconcilier les Génois et les Vénitiens toujours en guerre. « Comme homme, disait-il, je puis H être touche des malheurs de Thumanité ; a comme Italien^ je dois être sensible aux tt calamités de ma patrie \ n
Cette existence consacrée tout entière à Tétude, à la religion, a Tamitié, au patriotisme aurait dCi remplir Tàme de Pétrarque. Hélas ! c'est la misère de Thomme de ne pouvoir jamais goûter la joie dans sa plénitude* Mieux que personne, Pétrarque connut Tinexorable ennui de la vie humaine. Nous Tavons entendu, quand il quittait Tltalie, assurer à ses amis
' FanuU, XIV, 5^ 6,
PÉTRARQUE A VAUCLUiSE l55
qu'il allaius'enfeTmer iu Vaucluse pour y finir le reste de ses. jours; Jf leur avait vanté les charmes de sa :fontaine, de :ses. montagnes, de ses, bois, -de ses' livres;. Et voilà que quelques mois:.après,!il.âit adieu à ce vailonenchanteury il' met: dans "ses coifrcs..ses livres avec ses ouvrages! ébauchés, et repçend la route des Alpes. ïl.vouhitlcepèndant se Tendreà Cavaillon pbur.,enrbrasser Cabassole qui était .malade. 0r, tandis (|ue. Pétrarque, et Philippe passaient la nuit dans ries douceurs d'un dernier entretien, un orage éctete, Ja DUr^nce, déborde : il est impossible . . d'aller plus loin. Pétrarque accusa l'amitié de Cabassole d'avoir renouvelé le miracle de l'amour fraternel.de saint Benoît et de sainte Scholastique. En même temps, les domestiques de l'évéque lui apprirent que des brigands. ravageaient les environs de Nice
et tenaient. toutes les Alpes. Tant d'obstacles
lui firent comprendre « que Dieu n'approuvait ii(. pas. son voyage, et il se fit un point de « xeligran d'y renoncer ' ». Il retourna à Vau-
• Famil.y XV, 2.
l56 PÉTRARQUE A VAUCLUSE
cluse, triste, obsédé de noirs pressentiments que les événements allaient justifier.
En effet. Clément VI mourut le 6 décembre i352 et eut pour successeur Etienne Aubert, qui prit le nom d'Innocent VI. Le nouveau Pontife n'était pas des amis de Pétrarque, qu'il croyait magicien, singulière opinion qu'il tenait du vieux cardinal du Pouget. Ce qui contristait encore plus Pétrarque, c'était de revoir sur le siège de saint Pierre un Limousin, ennemi né de la politique italienne et romaine. Aussi s'enferme-t-il avec une nouvelle passion dans sa solitude et dans son obstination à refuser toute dignité. Plusieurs fois ses amis, les cardinaux de Talleyrand et de Bologne, le pressèrent de venir rendre ses hommages à Innocent VI. Il résista à toutes leurs prières. Un jour il se laisse traîner, c'est son expression, aux pieds du Souverain Pontife. Mais, à peine est-il à Avignon, qu'il apprend la mort de son fermier, Raymond Monet, il retourne aussitôt à Vaucluse, après avoir envoyé aux cardinaux ces touchantes excuses :
PETRARQUE A VAUGLUSE
« ...Ma bibliothèque a perdu son gardien.
Mon fermier était un enfant des champs, mais il avait plus de prudence qu'on n'en trouve souvent dans les villes. J'estime que c'était le plus fidèle serviteur que la terre ait jamais porté... Je lui avais confié tout ce que j'avais de plus cher et tous les livres que j'ai en France. J'ai été absent longtemps ; à mon retour je n'ai rien trouvé, parmi tant de volumes différents, non seulement d'égaré, mais même de dérangé. Il n'était pas lettré et aimait les lettres. Il soignait avec une sollicitude particulière les livres qu'il savait m'étre les plus chers. Un long usage lui avait appris à distinguer par lui-même les ouvrages des anciens et à reconnaître mes petits opuscules. Il était tout joyeux lorsque je lui confiais un livre; il le pressait en soupirant contre sa poitrine ; quelquefois il appelait l'auteur à voix basse et, chose étonnante, à le voir on aurait dit que la vue seule, ou le seul contact d'un livre le rendait plus savant et plus heureux. Tel est le servi-
l58 PÉTRARQUE A VAUCLl'SE
<* teur avec lequel J'ai passé quinze ans, lui ti faisant pan de mes plus sécrètes pensées, fl comme à un prêtre de Gérés, et regardant sa n maison comme le temple de la bonne foi." Je' H le laissai avant-hier légèrement malade pour i' me rendre àvosordreSp II avait une de ces fi vieillesses que Virgile appelle vertes et " fraîches. Il m'a quîué hier soir pour passer i* au service d'un meilleur Maître. Puisse ce '< nouveau Maître lui accorder, après toutes <E ces fatigues corporelles^ le repos de Tàme! w II n'a demandé à Dieu qu'une chose, ne la rt lui refusez pas, ô Christ ! Il a demandé » d'habiter non dans ma demeure, mais dans la a maison du Seigneur pour y passer cette vie, f( qui ne sera plus sujette à Ja mort, pour y conn templer la présence si douce du Sauveur, (r pour parcourir ces parvis sacrés. C'est là où i* il doit marcher, et non pas à travers mes i* champs, au milieu desquels il a supporté t( pendant de si longues années le froid et la if chaleur. Il sest fatigue à mon service, qu'il Il se repose au vôtre, je vous en prie, ô mon
PÉTRARQUE A VAUCLUSE I Sq
« Dieu ! Mon domestique en m'apportant au « milieu de la nuit la triste nouvelle de sa « mort, m'a dit qu'il avait expiré en m'appelant « souvent par mon nom, et en invoquant avec « effusion le nom de Jésus-Christ. Je suis « désolé, bien que son âge m'eût déjà averti « que je le perdrais bientôt. Il faut donc que « je retourne à Vaucluse. Donnez-m'en laper- « mission, illustres Prélats ; laissez partir un « homme qui vous est inutile : il est nécessaire « à son champ, et plus encore à sa « bibliothèque '. »
Une fois dans ce champ et auprès de cette bibliothèque, Pétrarque résista aux nouvelles instances que ses amis ne manquèrent pas de lui faire pour le ramener à Avignon. Il leur répondit enfin avec une vivacité qui mit un terme à leurs démarches : « Que voulez-vous que je « fasse pour m'enrichir ? Que je prête à usure, « que je commerce sur mer, que j'aille brailler
' Famil,, XVI, i.
l6o PÉTRARQUE A VAUCLUSE
1 dans le barreau, que je vende ma langue et n ma plume ?... Je me trouve assez riche. »
' Ses richesses sont celles d'un sage : son corps
dompté, et désormais esclave soumis de Tâme, ses livres, Tamour de Tétude, ses amis, la considération publique ; elles suffisent à son bonheur*.
Pétrarque passa tout Thiver i353 à Vaucluse. Mais le voisinage d'Avignon lui était devenu insupportable. Dès le printemps, il songea à partir pour l'Italie, à dire un éternel adieu aux bords de là Sorgue. Sa correspondance de cette époque nous apprend les motifs qui lui dictèrent cette suprême résolution. Le premier est cet amour du changement et ce perpétuel besoin de voir des lieux nouveaux qui le tourmentaient sans cesse. « De quelque r^ côté que je me tourne, écrit-il au mois d'avril « de cette année, je ne trouve que des pierres " et des épines. Il serait bien temps d'aller
FamiL, XVI, 3.
PÉTRARQUE A VAUCLUSE l6l
« dans l'autre monde, car je me trouve bien « mal dans celui-ci. Est-ce ma faute ou celle « des hommes, ou celle des lieux ? Peut-être «de tous ensemble'. » Il écrivait encore à la même date : « Je suis comme un « homme couché dans un lit bien dur qui « change souvent de place pour se soulager, « quoiqu'il n'en trouve pas une bonne. Las de « l'endroit que j*habite, je vais dans un autre « qui ne vaut pas mieux, mais la nouveauté « me le fait trouver agréable quelque temps, et « je le quitte ensuite pour aller ailleurs. » Il donne de ce besoin une raison se rapprochant beaucoup de celle qu'en donnait la philosophie antique, qui la trouvait dans la commune origine des âmes et des étoiles. « Dieu, dit-il, « a créé l'âme de l'homme et l'a placée dans « notre corps. Mais Dieu, au témoignage du « Psalmiste, habite dans les cieux. Or les cieux « ne sont-ils pas dans un mouvement éternel ?
• Famil., XV, 8.
« C'est pourquoi il n'y a rieii d'étonnant si « nous avons quelque ressemblance avec la « demeure de notre Créateur. Aussi les esprits « les. plus nobles ont-ils le désir inné de voir « des lieux nouveaux et de changer de pays ; « ce désir est invincible, et il y a une grande « volupté à le réaliser ; je le sus p«r cxpé- « rience'. » Le second motif qu^it donne Jt-sa résolution est plus sérieux. « Cette solitude, dit- « il, convenait à merveille à mes études et à ma « façon de penser. Nulle part plus de trah- « quillité et de loisir ; mais lé voisinage et « l'odeur de cette cour qu'on appelle mal à « propos romaine, -puisqu'elle n'a rien dé « romain, me rend ce séjour insupportable. Je « vois des orages se former, qui me menacenf « même dans ma retraite, sans parler des tem- « pètes passées dont les dernières agitations « poursuivent ma barque jusque dans ce « port*. » Ces derniers mots renferment une
' Famil., XV, 5.
' Ibid., XV, 4.
PÉTRARQUE A VAUCLUSE ï63
discrète allusion à sa vieille passion, dont le souvenir venait le troubler dans sa retraite et refroidir la ferveur de sa pénitence, comme autrefois le souvenir de Rome troublait Jérôme dans son désert.
Quant aux orages qu'il voyait près de fondre sur sa tête, Pétrarque les avait lui-même amoncelés par Tardeur souvent injuste avec laquelle il avait critiqiié la politique de la cour pomifkale et la conduite des cardinaux, par ses satires contre les médecins et parla fierté de son caractère. Clément VI qui aimait Pétrarque avait empêché ces orages d'éclater : Innocent leur permit 4e se déchaîner. Ce pape regardait le poète admirateur et émule de Virgile comme sorcier. « Je suis parti sans le voir, écrivait « Pétrarque, quoiqu'on m'en ait prié plusieurs « lois ettoaijours en vain : je craignais de lui « faire du mal par mes sortilèges ou qu'il « m'en fît par sa crédulité'. » Décidé à fuir