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Pétrarque

Tout le travail qui s’est fait, depuis quarante ans, autour de Dante, a nécessairement obscurci la gloire de Pétrarque. Ce que la critique moderne étudie avec passion dans la Divine Comédie, la variété des scènes et des images, la force des situations, la vigoureuse précision des peintures, le relief et la couleur du style, l’étendue de la science, l’obscurité "'même ou l’étrangeté des pensées qui pour beaucoup sont des signes certains de profondeur, la philosophie partout présente, tantôt visible, tantôt se dérobant sous une forme allégorique, tant de beautés réunies font pâlir par le contraste une poésie en apparence moins virile et moins féconde.

ii INTRODUCTION.

Le Canwniere si apprécié au dix-septième siècle perd de son prix, si on le compare, comme on y songe trop souvent aujourd’hui, à un monument aussi vaste que l’œuvre dantesque. 11 serait injuste pourtant de s’en tenir à un parallèle qui met d’un seul côté trop d’avantages. Les œuvres de genres différents ne doivent point être rapprochées par des comparaisons arbitraires. Elles ont une valeur propre que ne diminue pas le mérite, môme plus grand, des productions qui ne leur ressemblent point.

L’Enéide enlève-t-elle quelque chose à la poésie de Tibulle ou de Properce, l’Iliade à la poésie de Sapho ou d’Anacréon? Il ne faut donc pas trop penser à Dante, en lisant Pétrarque, à moins de recommencer, de parti pris, l’œuvre passionnée de Sismondi ou de tomber dans l’erreur de cet homme d’esprit qui, par dévotion pour Dante, par crainte d’admirer Pétrarque, trouvait de Peau à toute les sources de la Toscane et n’en trouvait plus à la fontaine de Vaucluse.

Ce qui nuit aussi à la réputation de Pétrarque, c’est la mauvaise renommée de ses imitateurs.

INTRODUCTION

in

’ II y a eu trop de pétrarquistes. Leur nom seul

éveille l’idée de la mignardise, de l’affectation, de la fadeur et de la pire des mélancolies, de la mélancolie maniérée. Tous ces défauts sont M mis au compte du maître; on oublie qu’ils ap-

partiennent surtout à ses disciples, tandis que scs grandes qualités ne sont qu’à lui. D’ailleurs Pétrarque n’est pas tout entier dans le Canzoniere. Ceux qui ne le jugent que par scs poésies amoureuses connaissent ses plus beaux vers sans le connaître lui-même. On ne le connaît qu’après avoir suivi sa pensée, non-seulement dans le premier feu de la jeunesse, mais dans la maturité de l’âge, à travers un grand poème, des églogucs, des épîtres en vers latins, des traités philosophiques et surtout cette vaste correspondance qu’il entretenait avec les principaux personnages de son temps.

Là l’homme sc révèle et apparaît tout autre que 11e se le figurent les 'lecteurs du Canzoniere, non plus sous les traits d’un amant langoureux, mais plein de fierté autant que de grâce, d’au- i . dace autant que de finesse, habile à dominer

l’opinion de ses contemporains cL à se ménager

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l’amitié des plus puissants d’entre eux, courtisé par les princes, capable de se laisser tenter par la séduction de leur hospitalité, incapable cependant de leur sacrifier son indépendance, mêlé par la confiance de tous aux plus grandes affaires de son temps, si respecté d’ailleurs et si sûr de son autorité morale qu’au milieu du silence des peuples, il ose seul donner des leçons publiques à ceux qui les gouvernent; en même temps si habitué à s’observer lui-même, à combattre ses propres défauts que ni l’estime des autres, ni la popularité, ni la gloire ne lui cachent ses faiblesses. Le vrai Pétrarque n’est point seulement un faiseur de sonnets et de chansons; c’est la plus grande figure du quatorzième siècle, le représentant des idées politiques les plus hardies qui s’y soient agitées, aussi bien que le restaurateur des lettres et le chef admiré d’une génération de poêles, de latinistes, de savants. Tant qu’il a vécu, rien de grand ne s’est fait dans son pays ni même hors de son pays sans qu’il en ait été le confident ou le juge.

De Sade et Ginguené l’ont déjà dit. Mais ni

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l’un ni l’autre ne pouvaient recomposer dans son ensemble cette imposante physionomie. Il manque à leurs peintures plus d’un trait essentiel que nous révèle aujourd’hui un Italien laborieux en publiant cent soixante-sept lettres inédites d’un écrivain auquel il a consacré les recherches de toute sa vie*. La publication de

* FrancisciPetrarchxepistolæ de rebus familiaribus et variæ. Edit. Fraeassetti, 3 vol. in— 8 Florence, 1859, 1862, 1863. Peur établir l'importance de la publication de M. Fraeassetti, il suffitdc rappeler que Pétrarque a écrit vingt-quatre livres de lettres familières, mises en ordre par lui-même et dédiées h son ami Socrate. Sur ces vingt-quatre livres, les huit premiers seulement avaient été publiés dans les éditions des œuvres de Pétrarque qui ont paru au quinzième et au seizième siècle. En 1601, le typographe Crispin y ajouta trois livres presque entiers (Lugduni Fr. Pelrarcba 1 opéra omnia apud Samuclem Crispinum), contenant soixante-treize lettres nouvelles, mais où mauquaient en revanche quelques-unes de celles qu’avaient imprimées ses prédécesseurs. Depuis longtemps les admirateurs de Pétrarque regrettaient de ne pouvoir étudier l’ensemble de sa correspondance. On le regrettait d’autant plus que la bibliothèque Impériale de Paris, la bibliothèque Laurentienne de Florence et celle des Augustms de Rome contiennent de beaux manuscrits des lettres familières. 11 était aussi 5 souhaiter que la partie de la correspondance de Pétrarque déjà publiée pût être lue dans une édition plus correcte que celles de Bâle et de Lyon qui fourmillent de fautes.

M. Fraeassetti vient de combler toutes ces lacunes et de nousdonner enfin un recueil complet et correct des Lettres familières. C'est une pensée qu'avait déjà conçue, h la fin du dernier siècle, Bnldelli, un des meilleurs biographes de Pétrarquo, qui , malheureusement empêché d’accomplir son projet, transmit toutes les lettres qu'il avait recueillies à l'abbé Meneghelli de Padoue. Celui-ci publia un index de cette précieuse collection, en faisant appel à tous les bibliothécaires et à tous les savants

VI INTRODUCTION

M. Fracasselti justifie l’opportunité d’une nouvelle élude sur Pétrarque, qui rectifierait en plus d’un point le consciencieux travail de l’abbé de Sade 1 , déjà revu par Baldelli 8 ; où se dessinerait, sous tous ses aspects, une des figures les plus attachantes du moyen âge, où reparaîtrait surtout, d’après les confessions mêmes du poêle, ce qui constitue l’individualité et

de l’Europe pour obtenir communication des parties de la correspondance de Pétrarque qui auraient pu lui échapper. Mais il mourut avant d’avoir pu commencer la publication qu’il méditait. Après lui ses manuscrits passèrent entre les mains de Joseph Vedova de Padoue qui, en 1853, annonça qu'il allait les publier par souscription, mais qui mourut, lui aussi , avant de pouvoir le faire. Il était réservé à M. Fracasselti de profiter des travaux de ses devanciers et de mener à bonne fin une entreprise commencée depuis plus d'un demi-siècle.

Dans la belle édition que nous lui devons, qui comprend trois volumes in-8, et qu'il a fait suivre d'une traduction italienne en cinq volumes in-12, enrichis de notes, on trouve 128 lettres familières jusque-là inédites, dont une partie avait été lue, il est vrai, par l’infatigable abbé de Sade, mais qu’on ne connaissait que par la traduction fort libre qu’il en a donnée. D’autres, et c’est le plus grand nombre, offrent tout l’intérêt de la nouveauté. A la publication des vingt-quatre livres de Lettres familières M. Fracassetti ajoute, ce qui n’est pas moins précieux, trente-neuf lettres inédites que Pétrarque, comme il le dit lui-même, n’avait pas comprises dans le recueil des lettres familières, pour ne pas grossir un volume déjà trèsconsidérable, et qu’il n’inséra pas non plus dans la collection postérieuredes lettres de sa vieillesse. On n’en connaissait jusqu’ici quetrente, et M. Fracassetti nous en donne soixante-neuf sous le titre de Varia:.

1 Mémoires pour la vie de François Pétrarque. Amsterdam, 1701.

5 Vita di Francesco Petrarca. Florence, 1792-1837.

INTRODUCTION. ni

l’originalité de son caractère. C’est l’œuvre que réclamaient déjà, en 1822, Ugo Foscolo 1 , en 1859, le docteur Voigt de Munich’, et que j’entreprends aujourd’hui sans m’en dissimuler les difficultés.

Cette élude sera principalement une étude psy- J chologique. Quoique je n’aie négligé aucun événement de la vie de Pétrarque, et que j’aie cherché à éclaircir toutes les parties qui en restaient encore obscures ou mal connues, je ne prétends point refaire ici en détail une biographie minutieuse, Ce que j’ai surtout essayé de démêler dans cette grande existence, ce sont les ressorts de la vie J intérieure, les pensées favorites, les mobiles des actions, les sentiments ou les passions qui les inspirent. Les incidents biographiques s’expliquent souvent par des causes supérieures qui se cachent au plus profond de l’âme humaine, et qu’il faut savoir découvrir si l’on veut retrouver, sous la diversité apparente des faits, l’unité réelle d’un caractère. L’histoire d’un homme de génie s’écrit, d’ailleurs, avec ses œuvres encore

1 Essays on Pctrarch. Londres, 1822.

* Die Wiedcrbclcbuiuj des classichen Alterthums. Bcrl n, 1859.

INTRODUCTION

plus qu’avec ses actes, quand il a laissé, comme Pétrarque , des volumes de confidences , qu’il s’est lui-même regardé vivre, et qu’il a scrupuleusement observé les plus secrètes agitations de sa pensée.

En publiant pour la première fois une partie considérable de la correspondance de Pétrarque, M. Fracasselti fournissait à la critique de nouveaux moyens d’investigation plus utiles et plus importants que le recueil de poésies italiennes trouvé à Munich et publié, en 1859, par M. le professeur Thomas*. Les sonnets curieux, du reste, qu’a découverts M. Thomas, en admettant même qu’ils soient de Pétrarque, ce qui paraît douteux, ne seraient en tout cas que des ébauches négligées, dédaignées par le pocte, et ne nous apprendraient rien sur ses sentiments que nous ne sachions déjà par le Canzoniei'e'* . S’ils ne

* Ueber neuaufgefundene Dichtungen Francesco Petrarcha's. Munich, 1858. —Francisci Pelrarchæ Aretini carmina incognito- Munich, 1859.

4 M. Thomas en convient lui-même, avec une parfaite sincérité dans une très-ingénieuse et très-savante dissertation, d'où j'extrais l'aveu suivant : « Verum cnimvero confidenter pronuntio, ac certus contendo, vix unum alterumque posse inveniri in his ineditis Francisci carminibus amatoriis quod non in editis aliquo modo reluceat, sive

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sonl pas de Pétrarque, un imitateur habile a pu les composer, en lui empruntant ses propres expressions et ses tours familiers ; s’ils sont de lui , ils n’étaient pas destinés à une publicité que Pétrarque ne réservait qu’aux œuvres achevées, et qu’il eût redoutée comme un outrage pour les productions imparfaites de sa jeunesse. Lui-même nous a donné avec un soin jaloux ce qu’il voulait que nous connussions de ses poésies italiennes. Les sonnets de Munich, si intéressants qu’ils soient, n’ajoutent rien ni à sa gloire, ni à la connaissance que nous avions déjà de son caractère.

Celte publication n’en mérite pas moins d’être signalée, sinon au même litre, du moins à côté de celle de M. Fracassetti, qu’elle a précédée de bien peu. D'autres matériaux encore ont servi à mon travail. Aucune ville n’offre plus de ressources que Paris pour l’étude de Pétrarque. La Bibliothèque Impériale renferme d’admirables manuscrits de ses œuvres latines, que la science

in vcrbis et scntentiis, sive in fi gu iis et ornaincnlis. « — Voir à propos île ers sonnets inédits un travail intéressant de M.Carl Maeht: Beilriigc aiim Verstaendnissc ncvaufgefundener Sonelte, Petrarca'a von Cari Maclit . Ilof, 1850.

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et l’obligeance de M. H. Michelant m’ont permis de consulter avec fruit. D’autre part, la bibliothèque du Louvre possède une collection unique dans le monde, les huit cents ouvrages relatifs à Pétrarque, éditions, commentaires, manuscrits, que le professeur Marsand, de Padoue, avait recueillis à grands frais et avec passion, que le roi Charles X acquit en 1829, et que met libéralement à la disposition des travailleurs l’administration actuelle de la bibliothèque.

Si on va au fond de l’âme de Pétrarque, on verra qu’elle est sincèrement religieuse, pénétrée de ce qu’il y a de plus pur dans l’esprit chrétien, habituée à se replier sur elle-même, à se juger sans complaisance, à se sentir sous la main de Dieu , et à se préparer, par la prière ou par la méditation, aux luttes de la dernière heure. Sa vie est un effort pour se rapprocher de la perfection, une aspiration sincère, quoique mêlée de défaillances, vers la vertu chrétienne. Ceux qui le considèrent comme un des ancêtres

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de la réforme, et qui, sous prétexte qu’il attaque les papes, le croient un ennemi de l’Eglise, n’ont certes pas lu les pages où il félicite son frère d’avoir cherché le repos dans un couvent de chartreux, ni les nombreux passages de ses œuvres où il invoque la parole du Christ avec la soumission absolue d’un croyant. Nous oublions qu’au moyen Age il était permis d’attaquer les personnes sans paraître menacer le dogme, que les opinions des souverains pontifes étaient constamment exposées aux controverses des fidèles, et que des bouches orthodoxes leur adressaient plus de reproches que n’oseraient leur en adresser, aujourd’hui, les plus hardis des libres penseurs. L’homme qui appelle Avignon « la sentine « de tous les vices, » et qui, dans ses églogues, immortalise les hontes de la cour pontificale, se levait la nuit, pieds nus, pour prier Dieu, et rêvait, dans sa vieillesse, de bâtir une chapelle à la Vierge.

Mais le sentiment religieux ne suffisait pas à remplir ce cœur ardent; c’était l’asile, le refuge, le port assuré; ce n’était ni la source de toutes les pensées, ni le mobile de toutes les actions.

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Sans jamais chasser la foi, tantôt la sensibilité, tantôt l’imagination, s’emparaient de ce chrétien convaincu, le saisissaient de leur impérieuse étreinte, et ce sont elles qui ont fait le poêle, l’écrivain de génie. Quatre passions, dont une seule eût pu l’absorber, l’amour, l’amitié, le culte des lettres, le patriotisme, se disputent sa vie et échauffent son style du feu qu’elles allument au fond de son âme.

La plus forte, mais non la plus durable, a été l’amour. Amour poétique, idéal, quoique mêlé de désirs sensuels, qui s’adresse à une femme fière et chaste, qui ne sait même pas s’il est payé de retour, qui ne se nourrit que de lointaines rencontres et de marques douteuses d’intérêt, mais qui pénètre au plus profond du cœur et qui s’y enracine par la double attache du mal qu’il cause et des espérances qu’il laisse durer sans jamais les satisfaire . Alternative de joies profondes et d’inconsolables souffrances, nuits sans sommeil, jours assombris, éclairs de gaieté fugitive : la première partie du Canzoniei'e nous renvoie l’image de toutes ces émotions trop souvent altérées par le souci de bien dire et par les

préoccupations de la rhétorique. Sous quelques faux ornements, nous y sentons la sincérité parfaite du sentiment et la vérité de la douleur. L&victime souffre, elle se débat sous sa chaîne, elle essaye de briser les liens doux et cruels qui se resserrent autour d’elle. La prière, la confession, la fuite, les voyages, la solitude, rien ne guérit l’immortelle blessure; partout elle porte avec elle « la flèche empoisonnée. »

Heureuse souffrance qui fait jaillir de l’âme blessée une poésie que le bonheur eût peut-être endormie! Sans son amour, Pétrarque eût-il eu la force de s’arracher, à trente-trois ans, aux plaisirs d’Avignon, aux séductions d’une société élégante, aux succès que lui valaient sa figure et son esprit, pour s’enfermer pendant des années au fond d’une vallée sauvage, au pied d’un rocher abrupt , seul avec ses livres et avec scs pensées? Quelle secousse salutaire son esprit ne reçut-il pas de ce contact immédia l avec la nature, de cette nécessité de se recueillir au-dedans de soi-même et de n’avoir pour témoins de sa vie. que sa conscience et Dieu! Sur les bords verts de la Sorgue, en face des eaux bouillonnantes,

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sous les pins, sous les saules domines par des roches nues, n’enlendanl d’autre bruit, comme il le dit lui-même, que la voix des oiseaux, le chant de la cigale et le mugissement des bœufs au loin dans la prairie, le poëtc retrempa son génie aux sources vives et le purifia par la méditation, par le recueillement, par le travail. Il sortit de Vaucluse malade encore, toujours poursuivi par un souvenir à la fois cher et détesté, mais déjà plus maître de lui, sevré de tous les penchants frivoles de sa jeunesse, mûr pour toutes les luttes de la vie, et armé d’une force intérieure que la prospérité ne pouvait plus émousser ni le malheur abattre.

Quand, au bout de vingt-deux ans, il apprit la mort de celle qu’il aimait, il avait déjà détaché de sa main le premier anneau de la chaîne qui l’unissait à elle. Le temps et sa volonté avaient attiédi son amour sans l’user; il n’en restait plus qu’une flamme douce dont le rayonnement éclairait sa vie, mais ne la troublait plus. Il la pleura, mais sans amertume; souffrant moins de sa mort qu’il n’avait souffert autrefois de sa froideur et de ses dédains. Sa tristesse prit alors un

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caractère plus mâle, et sa pensée, affranchie désormais du soupçon môme d’un désir, s’élança plus librement vers l’ombre de Laure, qu’elle ne s’était jamais élancée vers Laure vivante. Il n’y avait plus de mari, plus d’enfants, plus de lois sociales, plus de barrières qui les séparaient; leurs âmes pouvaient enfin se rejoindre. Le poëte spiritualiste, jusque-là gêné et meurtri par la réalité, retrouvait le droit de s’abandonner à l’ivresse de ses rcves et d’entourer son amante d’une tendresse idéale*.

1 J’ai besoin de dire tout de suite, au début de mon travail, que je ne révoque en doute ni l'existence ni le mariage de Laure, et que je crois, avec l’abbé de Sade, qu’elle s’appelait Laure de Noves, femme d’Hugues de Sade. Cette opinion a été cependant combattue, au commencement de ce siècle, par lord Woodhouselce (an bistorical and critical essay on the life and character of Petrarch. Edimbourg. 1810), par l'Italien Romuald Zotti qui, en publiant à Londres en 1811 une édition du Canzoniere, a traduit presque littéralement et repris pour son compte l’argumentation de lord Woodhouselee, et, ce qui est plus grave encore, par l’un des hommes qui ont le mieux connu Pétrarque, par le professeur Marsand de Padoue. Marsand , dont la précieuse bibliothèque pétrarquesque fut achetée en 18*29 par la bibliothèque du Louvre, a public un catalogue des éditions et des commentaires de Pétrarque qu’il possédait et y a joint une dissertation où il essaye de prouver que Laure no se maria jamais. Son principal argument, qui était aussi celui de lord Woodhouselee, est une raison de sentiment, non une preuve. Il lui répugne de croiie que Pétrarque, chanoine et archidiacre, aima une femme mariée. On pourrait lui répondre que les mœurs de la société chevaleresque autorisaient de

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« Mille fois, disail-il à la fin de fa première « partie du Canzoniere, j’ai demandé à Dieu ces « ailes avec lesquelles notre intelligence s’élève

semblables liaisons et qu'aux yeux d’un troubadour ou d'un trouvère, les liens de l'amour paraissaient beaucoup plus sacrés que ceux du mariage. Que deviendrait d'ailleurs la critique si l’on écartait des renseignements positifs par cela seul qu’ils compromettent la vertu d’un personnage historique ?

On a pu faire des chicanes de détail à l'abbé de Sade, lui opposer même un ou deux textes obscurs. Mais il reste en faveur de son opinion des présomptions si fortes qu’elles la rendent, sinon absolument certaine, du moins parfaitement vraisemblable. 11 a tout d’abord pour lui la tradition constante d’Avignon, qui rattache Laure à la famille de Sade. La famille de la maîtresse de Pétrarque étant ainsi connue, ne serait-il pas bien étrange qu’une Laure de Sade, dont l'âge coïncide avec celui que le poète attribue à son amante, dans les dialogues sur le Mépris du monde, eût fait son testament le 3 avril 1548, fût morte le jour même où mourut celle qu’il aimait et ne fût cependant pas la Laure de Pétrarque? Il n’y -aurait qu’un moyen de ruiner le système de l’abbé de Sade, ce serait de démontrer qu’il a publié des pièces fausses, inventé le contrat de mariage d’Hugues de Sade et le testament de sa femme. Mais de Sade a pris ses précautions contre le reproche possible d’imposture en faisant attester l’authenticité des pièces qu’il tirait des archives de sa famille par des hommes de loi et par les personnages les plus considérables d’Avignon. Aussi personne n’a-t-il mis en doute sa bonne foi et, depuis la publication de son ouvrage, tous les biographes sérieux de Pétrarque se sont-ils rangés à son opinion.

Je citerai, entre autres, Baldelli, Vila di Francesco Petrarca. Florence, 1792 et 1837 ; Ginguené, Histoire littéraire d'Italie, t. II. Paris, 1811, Ugo Foscolo, Essays on Petrarch. Londres, 1822 ; Campbell, Life and tmcsof Petrarch. Londres, 1843; Zeffirino Rc, I biogra/i del Petrarca. Fcrmo, 1859; et Fracassetti, Lellere di Francesco Petrarca, lib. 11, lett. 9. Note de la traduction italienne, Florence, 1863.

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xvu

« de notre prison mortelle vers le ciel l * 3 * . Ma pen- « sée, disait-il pins tard, m’éleva dans le lieu « où était celle que je cherche et que je ne re- « trouve plus sur la terre. Là je la revis plus « belle et moins altière*. Mou âme, s’écriait-il « encore, mon âme qui, si souvent, a brûlé et « s’est refroidie pour elle, désireuse d’aller avec « elle, ouvrit ses deux ailes; mais elle était trop « élevée pour mon poids terrestre. O heureux le « jour où, sortant de la prison terrestre, je lais- « serai, brisée et dispersée, cette pesante, fragile « et mortelle enveloppe 5 ! »

Il put répéter, à ce moment, ce qu’il disait déjà à saint Augustin, dans son dialogue sur le Mépris du monde, qu’il n’avait jamais aimé que l’âme de Laure. Morte, il ne la perdait point, puisqu’il ne perdait que son corps.

Morte, elle lui inspira des vers plus pénétrants et d’une poésie plus virile qu’aucun de ceux qu’elle lui avait inspirés pendant qu’elle vivait. Puis, après l’avoir pleurée, il ensevelit celle

1 Canzon. 17.

* Sonn., 54, P. M. L.

3 Son., 61, P. L. M.

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chère mémoire dans la partie la plus secrète de son cœur, et ne laissa plus rien paraître en public de son ancien amour. Lorsque, vieillissant, il brûlait un millier de lettres et de pièces de vers où sans doute il parlait d’elle, lorsqu’il ne voyait plus dans le Canzmiere qu’une collection de chansonnettes et de bagatelles, comme il les appelait dédaigneusement, restait-il en lui quelque chose de la passion qui avait consumé sa jeunesse? L’amant ne s’était-il pas transformé, sous l’influence de l’âge et d’un pieux repentir, au point de ne plus même attacher de prix à ce qui lui avait coûté tant de larmes, à ce qui avait si longtemps occupé sa vie?

L’ami, du moins, n’eut ni luttes semblables à soutenir ni rien à répudier du passé. Pétrarque mit dans l’amitié, comme dans l’amour, la chaleur d’une âme poétique, et, de plus que dans l’amour, une constance que ne lui reprochaient ni sa conscience ni ses cheveux blancs. Peu d’hommes ont été plus aimés que lui. Il fallait qu’il y eût dans sa personne, dans ses manières ou dans son esprit un charme péné-

INTRODUCTION. xix

Iranl. Car aucun de ceux qui rapprochaient 11e sut lui résister. Il fit presque autant de conquêtes qu’il connut d’hommes distingués. La ! liste serait longue de tous ceux qui recherchèrent sa présence et voulurent le retenir auprès d’eux. Plusieurs papes, un empereur, un , roi de Naples, un roi et un dauphin de France, ' un doge de Venise, les seigneurs de Milan, de Manloue, de Parme, de Padoue, les plus puissants des cardinaux, les plus fiers des patriciens, non-seulement le traitaient en ami, mais sollicitaient comme une faveur une lettre ou une visite de lui.

Étrangepuissancedela poésie et du savoirdans un siècle plus occupé pourtant de luttes politiques que de travaux littéraires! Un simple particulier, par cela seul qu’il avait écrit quelques beaux vers, annoncé un grand poème et reçu au Capitole la couronne poétique, obtenait des plus grands princes et des plus grands personnages plus de marques d’estime que ces puissants de la terre ne s’en accordaient entre eux. Par son génie que relevait encore l’agrément et la sûreté de son commerce, Pétrarque exerça, au milieu

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d’une société généralement ignorante, mais fidèle au culte des lettres comme à une tradition romaine, une royauté intellectuelle plus solide peut-être et à coup sûr moins contestée que celle dont Voltaire s’empara quatre siècles plus tard. Ces amis de haut rang, qu’il n’avait achetés, du reste, par aucune complaisance, qu’il flattait rarement et auxquels il n’épargnait pas les vérités sévères, ne lui firent jamais oublier les amis plus modestes qu’il avait connus avant sa gloire ou que l’égalité des conditions rapprochait de lui. C’est pour ceux-là, au contraire, qu’il réserve ce qu’il y a de plus attentif et de plus délicat dans son affection. Il leur ouvre sans compter son cœur, sa bourse, son crédit, sa maison. 11 aime à leur écrire, il leur prouve son attachement par l’abandon avec lequel il leur parle, par l’intérêt qu’il prend à tout ce qui les touche, par l’anxiété avec laquelle il attend de leurs nouvelles, par l’accueil affectueux qu’il leur fait, par sa joie sincère s’il réussit à les attirer et à les retenir chez lui. Ses jours de fête sont ceux où il peut garder ses amis à sa table. Lui qui veille sur sou

temps avec un soin jaloux, qui le défend sévèrement contre les importuns, quel que soit leur rang, il ne se plaint pas de le perdre s’il le passe avec ses amis. Lui qui cherche la solitude et qui pratique le silence pour n’être point troublé dans ses pensées, il ne se lasse pas d’entretenir l’ami qui vient le voir, et, avec ceux qu’il aime, il cause plus en un jour qu’avec des indifférents en une année. Il demande peu pour lui-même, il refuse toutes les dignités qui l’enrichiraient an prix de sa liberté, mais il demande pour les autres ; ce qu’on lui offre, il n’a pas de plus grand- bonheur que de l’offrir autour de lui. Il comprend l’amitié à la manière antique. C’est plus qu’un lien, c'est la mise en commun des sentiments et des biens.

Il propose plus d’une fois aux vieux compagnons de sa jeunesse, incertains de l’avenir ou inquiets du présent, de s’associer à lui. Scs domestiques, ses jardins, ses livres, il est prêt à tout partager avec eux. Il leur abandonne même le choix de la résidence. Partout où ils voudront aller, il les suivra. Le lieu ne lui importe guère, pourvu qu’il soit assuré de vivre

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avec eux. Et lorsqu’il va ainsi au-devant de ceux qu’il aime, il s’exprime avec tant de grâce, il sait si bien s’effacer et faire valoir autrui, qu’on dirait que c’est lui qui est l’obligé, au moment où il oblige.

11 est rare que la vie ne prépare pas plus d’une déception à ces natures enthousiastes.

Quand on donne tant aux autres, on attend trop de leur dévouement. On a compté sans l’égoïsme et sans l’intérêt. Pétrarque, en amitié comme en toutes choses, fut quelquefois dupe de sa générosité naturelle et de la candeur de ses illusions. Il ne regretta rien pourtant, il ne se repentit pas d’avoir donné son affection même à ceux qui le trompaient. Il pardonna tout à ses amis, excepté de mourir avant lui. Le grand chagrin de sa vieillesse a été 1 de survivre à presque tous. Lorsque dans sa solitude d’Arqua, il revenait sur le passé, il ne pouvait, malgré son courage, compter les coups que la mort lui avait portés sans se plaindre de sa destinée, sans regretter la durée de sa vie. Des amis préférés un seul lui restait \ encore, Jean Boccace, aimable et cher entre

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fous, il est vrai, mais souffrant et éloigné. Il ! essayait de l’attirer à lui, il lui offrait l’hospitalité sous son toit, il ne cessait de lui écrire, il lisait le Décaméron, il traduisait en latin l’histoire de Grisélidis, il lui adressait sa dernière lettre, et, dans son testament, il lui assignait 50 écus pour acheter un vêlement de travail et d’hiver, en s’excusant de laisser si peu de chose à un si grand homme.

Outre tant de causes qui les rapprochaient, une passion commune, le culte des lettres antiques, avait cimenté leur amitié. Ce fut là le premier amour de Pétrarque et celui qu’il garda jusqu’à sa dernière heure. Etudiant, il négligeait les livres de droit pour lire Virgile et Cicéron; et lorsque son père, voulant le ramener à l’étude des Pandectes, jetait au feu ses chers anciens, il en témoignait une telle douleur qu’on les retirait des flammes pour les lui rendre. De l’héritage paternel, il ne conserva guère qu’un manuscrit de Cicéron qui le consola de la perte du reste. Il lisait, il apprenait par cœur, il copiait de sa propre main tout ce que ses contemporains connaissaient de l’anli-

INTRODUCTION

quilé; il ne se contentait même pas des ouvrages ni des fragments connus; il cherchait à en découvrir de nouveaux, il fouillait les bibliothèques, il entrait en relation avec tous ceux qui possédaient des livres et partout où il espérait retrouver quelques pages d’un ancien, il interrogeait, il excitait le zèle des lettrés, il intéressait à ses recherches les particuliers, les villes ou les souverains. On doit à son goût pour les belles copies la conservation de plus d’un monument; à son activité passionnée la découverte de plusieurs manuscrits. 11 eût voulu savoir le grec, il essaya de l’apprendre sous deux maîtres, et abandonné successivement par chacun d’eux, il ne se dédommageait de leur départ qu’en encourageant de ses exhortations et de sa bourse la traduction en langue latine des œuvres d’Homère. On est étonné, en lisant ses œuvres, de l’incroyable quantité de souvenirs et de citations classiques qui se pressent sous sa plume. A tout propos, il se rappelle ce qu’ont raconté ou ce qu’ont dit Ovide, Horace, Tite Live, Sénèque, surtout Cicéron et Virgile, ses deux écrivains favoris.

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On ne s’explique une si exacte connaissance des auteurs anciens que par la ténacité de sa mémoire et par l’opiniâtre labeur auquel il se livra une partie de sa vie, ne donnant au sommeil que six heures par nuit, aux repas et à la promenade que deux heures, travaillant seize i heures par jour, souvent même écoutant une lecture ou prenant des notes pendant qu’il mangeait. 11 mourut sur la brèche, dans celte bibliothèque où il avait passé tant d’heures laborieuses, au milieu de ses livres; on le trouva étendu sans mouvement sur une page commencée, comme un soldat tué à son poste un jour de combat.

Ses lectures lui avaient inspiré une admiration sans réserve pour l’antiquité romaine. A force de vivre avec les grands écrivains et les grands citoyens de Rome, il se pénétrait de leurs sentiments, il s’appropriait quelque chose de leur énergie, de leurs vertus austères, de leur enthousiasme pour la liberté et de leur orgueil patriotique. A ses yeux, comme aux yeux de Dante, l’Italie, cette mère des Scipions, des Manlius, des Gracques, des Césars,

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était une terre sainte et privilégiée, Rome la capitale nécessaire et prédestinée du monde moderne aussi bien que du monde ancien. Hors de l’Italie, même dans cette Provence où vivait encore la poésie des troubadours, même dans cette France du Nord dont il aimait tant les rois, même dans ce Paris d’où rayonnait la science et qu’il appelait « la nourrice des étu- « des, » il ne voulait voir que des barbares. Son patriotisme étouffait sa justice. Nourri de nos cbanls nationaux, appelé par notre Université à recevoir la couronne poétique, il oubliait ce qu’il devait aux travaux, à l’hospitalité de nos pères pour reporter tout son amour sur la cité romaine. 11 entourait celle-ci du prestige du passé, il la repeuplait de ses anciens héros et ajoutant à sa gloire païenne les litres nouveaux que lui avait conférés le christianisme, il revendiquait pour elle un double empire qui lui soumettrait à la fois la société civile et la société religieuse.

Son idéal politique, conforme à celui de Dante, était de replacer l’empereur au sommet de la hiérarchie sociale, de laisser au pape

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le gouvernement des âmes, et de réunir ces deux rois du monde, indépendants l’un de l’autre, égaux l’un à l’autre, dans l’enceinte doublement sacrée de la ville de saint Pierre et de la ville des Césars. Seulement il ne s’enferme pas dans ces formules implacables qui s’imposent à l’esprit de Dante avec l’évidence d’un syllogisme et nulle part il n’aboutil à une hypothèse aussi impérieuse que celle qui couronne le traité de la Monarchie. En cela, comme en presque tout, c’est le sentiment et non la logique qui le décide. Il obéit bien moins à des principes abstraits qu’à des instincts généreux. Peu lui importent au fond quelques variations dans son système, pourvu que sa patrie soit grande et heureuse. Sans doute il voudrait que l’Empereur s’établit à Rome pour pacifier l’Italie et dominer l’univers. Il l’appellera, pendant vingt ans, sans se laisser décourager par les prétextes, par les délais, par les refus; ii le sommera de venir prendre possesion de son trône, il emploiera tour à tour les caresses et l’ironie pour le décider à franchir les Alpes; il lui montrera, dans son style pathétique, l’image éplo-

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rée de la ville éternelle qui pleure et qui gémit, en attendant César. Mais si , pendant que l’Empereur hésite, un autre le remplace, si d’autres mains que les siennes entreprennent l’œuvre impériale, Pétrarque ne les repousse pas. Il s’applaudit, au contraire, de ce secours inespéré, et, dussent les droits de l’Empire être un instant suspendus, il en est consolé dès que l’Italie y gagne l’indépendance et Rome le pouvoir.

Il se demande dans une de ses lettres s’il ne serait pas avantageux pour son pays d’ètre réuni tout entier sous la main d’un prince italien, il croit que cette unité vaudrait mieux que l’anarchie , et il place d’avance à la tête d’une monarchie italienne le roi Robert de Naples.

Dirons-nous après cela que les questions qui transforment aujourd’hui l’Italie sont des questions nouvelles? 11 y a plus de cinq siècles qu’on les posait déjà. À défaut d’un empereur ou d’un roi, Pétrarque ne refusait même pas, pour sa patrie, le bras d'un simple citoyen.

Les souvenirs de la république romaine sont plus grands que ceux de l’empire. Ce que Cé-

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sar ne fait pas, un tribun peut le faire. Aussi accueil le-t-il avec enthousiasme la nouvelle du succès de Rienzi? Il le félicite, il l’encourage, il l’exhorte à ne se laisser ni tromper ni intimider, il conjure les Romains de se grouper autour de lui, il le compare à Romulus et à Brulus, il attend ses réponses en tremblant, il juge ses actes non en spectateur, mais en combattant dont la vie est en jeu, dont la destinée dépend du triomphe et de la chute du tribun.

Autour de lui, presque tout le monde se prononce contre Rienzi. Le pape est irrité, les cardinaux ont peur, les Colonna entrevoient la ruine de leur famille. Pétrarque seul défend son ami contre ceux qui l'accusent. Lui qui vit à Avignon, qui porte l’habit ecclésiastique, qui attend sa fortune de la faveur des souverains pontifes ou de la bienveillance des prélats, il n’hésite pas un instant à compromettre toutes scs espérances pour soutenir une cause déjà condamnée.

Peu lui importent les inimitiés qu’il attire sur sa tète, les préjugés ou les besoins de la cour pontificale. Rome se relève, elle sort de ses

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ruines el de son long silence; elle parle enfin au monde attentif. Les premières lettres de Rienzi sont comme la voix des vieux Romaius entr’ouvrant leurs tombeaux. Tant pis si ce réveil épouvante les princes de l’Eglise, tant pis si les papes tremblent pour leur héritage! N’ont-ils pas volontairement abandonné la ville éternelle, n’onl-ils pas planté leur lente sur la terre étrangère et infligé à l’Église la captivité de Babylonc? De quel droit s’étonnent-ils que, sans eux, loin d’eux, leur épouse délaissée se réveille et se donne à qui la console de son veuvage, à qui lui restitue sa gloire et ses honneurs? Pétrarque avait été peut-être le premier confident de Rienzi, peut-être le futur tribun lui avait-il révélé tous ses projets, le jour où, pendant son ambassade à Avignon, il l’entraîna sous le portail d’une église et lui annonça de telles choses que Pétrarque s’était écrié : Puissé-je les voir de mon vivant! Pétrarque fut aussi le dernier à le défendre, le dernier à croire à ses fautes, à accepter sa chute, et, quand il fut tombé, le seul à invoquer en sa faveur la générosité du peuple romain, à placer ce proscrit,

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ce prisonnier sous la protection de ceux qu’il avait voulu arracher à une oppression séculaire*.

Étrange politique, diront les sages, politique de sentiment et d’imagination qui se nourrit de chimères, qui se paye de vaines appellations et qui croit qu’en ressuscitant les mots de tribun et de peuple, elle ressuscite du même coup le forum et la liberté! Pétrarque, il faut bien l’avouer, se figurait trop souvent que ses rêves ou ses désirs allaient passer de son esprit dans la réalité. Son optimisme l’empêchait de voir les obstacles que les passions humaines opposent presque toujours aux projets de réforme sociale et aux théories philanthropiques. Il croyait qu’il suffisait à un citoyen de Rome de vouloir le bonheur de sa patrie pour trouver en lui la force et le talent de le réaliser, de même qu’il devait s’imaginer plus lard que la seule présence de l’Empereur en Italie désarmerait infailliblement tous les intérêts hostiles et ramènerait l’âge d’or avec la paix universelle.

1 A propos deRicnzi, l’abbé de Sade a commis une grave erreur en soutenant que ce n'est pas au tribun que Pétrarque adressa la fameuse Canzone : Spirlo gentil. Celte opinion a etc victorieusement réfutée par Zeflïrino Re. Vi{a di Rienzi. Florence, 1854.

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Mais n’esl-ce pas le propre des maux sans remède, de ne suggérer à l’esprit que des solulions chimériques? Pétrarque était, à coup sûr, un idéaliste. S’ensuit-il, néanmoins, qu’un politique positif eût mieux remédié que lui aux souffrances de la Péninsule, et guéri des malheurs qui n’avaient d’autre cause que l'inévitable fléau des sociétés divisées, l’ambition des uns, la lâcheté des autres, l’égoïsme de tous. Ce qu’il fallait à l’Italie, c’étaient des leçons de morale encore plus que des leçons de politique; elle avait plus besoin de réformer ses mœurs que de corriger ses gouvernements. A ce point de vue, Pétrarque rendait plus de services que le plus habile théoricien. Eût-il inventé le meilleur des systèmes, il n’eût pas fait autant de bien qu’en s’adressant, comme il le faisait, aux plus nobles sentiments de l’âme humaine : il prêchait ce qui manquait le plus à ses contemporains, le dévouement à la cause commune, l’oubli des haines, le sacrifice des prétentions particulières, la concorde entre les États, l’idée de la grande patrie italienne substituée à l’idée de la petite patrie locale. Une guerre éclale-t-elle entre deux souverains , ou

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entre deux cités, il se jette au-devant des combattants, il leur rappelle que le même sang coule dans leurs veines, qu’ils parlent la même langue, qu’ils déchirent le sein de la même patrie, et qu’en accomplissant leurs projets fratricides, ils livrent leur pays épuisé et sanglant aux convoitises de l’étranger. Ce sont des frères que vous allez combattre, écrit-il au doge de Venise, armé contre les Génois; Dieu a donné à chacun de vous une mer, et ce n’est point assez; il faut encore que vous preniez celle de votre voisin. Vous seriez si grands si vous vous contentiez de la part que la nature vous a faite et si, restant dans vos limites respectives, vous ne formiez qu’un seul peuple. Au lieu de cela, vous aimez mieux, pour un peu de terre et un peu d’eau, vous entre-tuer au profit des barbares. Je suis Italien, écrit-il, un peu plus tard, au doge et au conseil de Gênes qui viennent de remporter une victoire sur Venise; il convient à un Italien d’être touché des maux de l’Italie. Et il les conjure de ne pas abuser de leur triomphe, d’accorder la paix aux Vénitiens, d’oublier leurs vieilles discordes, de ne plus verser désormais

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le sang de leurs concitoyens, el de cimenter leur nouvelle alliance en réunissant leurs armes contre les infidèles.

Ce qui l’afflige surtout, c’est que des Italiens fassent venir et payent des étrangers pour combattre les Italiens. Pas d’étrangers 1 Fuoii \ stranwi / Voilà ce qu’il répète, voilà ce que répètent avec lui les patriotes italiens, depuis des siècles, et les papes comme Jules II, et les politiques comme Machiavel , et les poètes comme Alfieri. On ne comprend pas l’histoire de l’Italie, si on n’y voit pas, dès l’origine, ce courant patriotique qui lutte contre les intrigues des princes, contre les petites ambitions des républiques rivales, contre l’apathie ou l’ignorance des peuples, qui porte avec lui tout ce qu’il y a dans la nation d’instincts généreux, d’amour de l’indépendance, el qui, un jour déchaîné, devait emporter d’un seul coup tous les gouvernements soutenus ou dominés par une main étrangère.

Affranchir la Péninsule, la purger de la présence des barbares, lui rendre la libre disposition d’elle-même et de ses destinées, tel est le rêve des plus grands esprits, des meilleurs citoyens

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qu’elle ait produits, de Dante à Leopardi. Et l’homme qui a le mieux exprimé ce sentiment viril, qui a composé le véritable chant national, la Marseillaise de l’Italie, n’est ni un révolutionnaire, ni un démagogue, ni un ennemi de l’Église, ni un carbonaro. Il vivait il y a plus de cinq siècles, il était clerc, chanoine et archidiacre, admis dans l’intimité de plusieurs papes; s’il l’eût seulement désiré, il eût pu être évêque, secrétaire apostolique, cardinal; il passait pour un esprit doux et religieux. Sa droiture, sa sincérité, sa foi, son attachement au christianisme déliaient jusqu’au soupçon. J’ai nommé Pétrarque. C’est lui qui , en voyant des mercenaires dévaster son pays, écrivait ces beaux vers, que tous les Italiens devraient savoir par cœur : « O mon Italie 1 , bien que la parole soit un vain

! Italia mia, benchè '1 parlar sia indarno

Aile piaghe mortali

Chc nel bel corpo tuo si spesse veggio,

Piacemi almen ch’ e’ miei sospir sien quali Spcra ’l Tevcro c 1’ Arno,

E’1 Po, dove doglioso o grave or seggio. . .

Che fan qui lante pellegrine spade?

Perché 1’ verde lorreno

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« remède pour les plaies mortelles que je vois

« si nombreuses sur ton beau corps, je veux au

« moins que mes soupirs soient tels que les es- « pèrenl le Tibre et l’Arno et le Pô, près ctu- . « quel je réside maintenant triste et grave... « Que font ici tant d’épées étrangères? Pourquoi

Del barbarico sangue si dipinga ?

Vano error vi lusinga ;

Poco vedete e parvi vedcr molto ; i Che’n cor venale araor cercate o fede.

Quai più gente possédé,

Colui è più da’ suoi nemici avvolto. . .

Ben provvide Nalura al nostro stato

Quando dell’ Âlpi schermo

Pose fra noi e la tedcsca rabbin. .

Non è questo ’l terren ch’ i’ toccai pria ?

Non è questo '1 mio nido,

Ovenudrito fui si dolcemente?

Non è questa la patria in ch' io mi fido.

Madré benigna e pia

Che copre l’uno e P altro mio parente 7

Per Dio, questo la mente

Talor vi mova ; e con pietà guardate

Le lagrime del popol doloroso,

Che sol da voi riposo,

Dopo Dio, spera ; e, pur che voi mostriate Segno alcun di pietate,

Virtù contra furore

Prenderà l'arme ; e fia ’l combatter corto ;

Che 1’ anlico valore

Nell’ italici cor non è ancor morto.

Canzon., IV.

« la terre verte se peint-elle du sang des barfca- « res? Une vaine erreur vous abuse ; vous voyez « mal et vous croyez bien voir, vous qui, dans « un cœur vénal, cherchez l’amour ou la fidélité. « Celui qui possède le plus d’hommes de celle « race est le plus entouré d’ennemis. . . La nature « a bien pourvu à notre bonheur, quand elle a « mis le rempart des Alpes entre nous et la « rage tudesque... Cette terre n’est-elle point « celle que j’ai touchée la première? N’est-ce « point ici mon nid, où je fus nourri si doucc- « ment? N’est-ce point la patrie en qui j’ai con- « fiance, mère bonne et. pieuse, qui couvre le « corps de mes deux parents? Au nom de Dieu, « que cela vous émeuve! Et regardez en pitié les « larmes du peuple malheureux qui, après Dieu, « n’attend son secours que de vous ! Pour peu « que vous montriez un seul signe de pitié, le « courage prendra les armes contre la fureur, « et le combat sera court, car l’antique valeur « n’est pas encore morte dans les cœurs ita- « liens 1 . »>

1 « Personne ne reproduit avec autant de naturel et de force, en langue vulgaire, le double patriotisme d’un Italien lettré pour l’Italie

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Il n’cst pas besoin d’accuser davantage les lignes générales de la physionomie de Pétrarque. Pétrarque a vécu pour l’amour, pour l’amitié, pour la science, pour la patrie, pour la religion. Malgré ses vertus et son génie, il n’a pas été au-dessus des faiblesses humaines : il y a dans sa conduite trop de contradictions, dans son esprit trop d’illusions et de chimères; mais il n’a presque jamais obéi à des mobiles vulgaires ou intéressés. S’il aimait trop la gloire, comme il s’en accuse avec candeur, il méprisait l’argent, les dignités, les honneurs. Les jouissances mesquines ne le tentaient point; il aspirait en toutes choses au grand. Peut-être même y a-t-il trop aspiré; cela lui enlève trop souvent le sentiment vrai de la réalité. Sa poésie, du reste, en a plus souffert que son caractère. Rare et honorable faiblesse que celle d’un homme qui ne s’attache qu’à des sentiments généreux, qui ne se trompe que par excès d’enthousiasme ou de sensibilité;

antique et moderne, » dit excellemment M . Villemain, en traduisant ce beau passage, dans une éloquente leçon sur Pétrarque, Tableau de la littérature au moyen âge, t. Il, 13 e leçon. La Canzone tout entière a été imitée en vers par M. Viennet, Pétrarque et son siècle. Revue contemporaine, 1852, t.I.

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qui, ne avec des défauts, travaille sincèrement à s’en corriger; qui, après des fautes de jeunesse, sait vieillir sans ambition personnelle, sans préoccupations de vanité ni de plaisir, ne cherchant qu’à se rapprocher et à rapprocher le monde avec lui d’une perfection morale, religieuse et politique, dont la vision idéale assiège son esprit! Assez d’autres se donnent tout entiers aux œuvres positives. Les esprits pratiques ne manqueront jamais à l’humanité. Si quelques âmes supérieures s’élèvent au-dessus de la région commune où s’agite la foule humaine , ne leur marchandons pas nos éloges. Ne méritentils pas un peu d’admiration et un peu d’amour ces optimistes, ces enthousiastes, ces poêles qui, en nous forçant à regarder plus haut, en nous arrachant pour un jour aux soucis de la terre, nous font entrevoir comme une lueur lointaine et fugitive du monde mystérieux qui nous attend, de la patrie dernière où notre destin s’accomplira?

P É T R A R Q Li E

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