CHAPITRE PREMIER
Sun |>èrc. — Séjour à Carpenlrns. — Montpellier. — Bologne. — Mûri de ses parents. — Avignon. — Traditions littéraires et galantes qui se conservaient dans cette ville. — Goût de Pétrarque pour les succès mondains et pour la société des femmes. — De la poésie amoureuse dans la langue d’Oïl, dans la langue d’Oc et en Italie, avant Pétrarque. — Dante. — Cino de Pistoie.
A la lin de mars, ou au commencement d’avril 1502, un honnête citoyen de Florence, issu d’une famille respectée, fils et petit-fils de notaire, notaire lui-même, ayant rempli avec honneur ces délicates fonctions qui ressemblaient alors à une sorte de magistrature, ayant même été nommé Chancelier des réformes, et chargé par la République de veiller à la construction de quelque^ châteaux que bâtissait pour elle Arnolfo di Cambio, l’architecte de Sainte-Marie
des Fleurs, quittait sa patrie, sous le coup d’une sen-
JEUNESSE DE PÉTRARQUE, tencc d’exil. Les Guelfes Noirs, auxquels l’intervention de Charles de Valois venait de livrer Florence, le punissaient ainsi d’avoir pris contre eux le parti des Guelfes Blancs; ils l’accusaient injustement d’avoir fabriqué un acte faux, et le condamnaient à payer une amende de mille livres ou à avoir la main coupée, s’il ne versait cette somme dans le délai de dix jours. Cet exilé, qui partageait le sort de six cents Florentins, qui comptait parmi ses compagnons d’exil, Dante Àlighicri, Giachétlo Malaspini, tous les Ccrchi, les Uberli, les Lamberli, les Adimari, se nommait lui-même Pelracco. 11 emmenait avec lui sa jeune femme, Elella Canigiani, et allait s’établir, dans le quartier de YOrto, au centre de la ville d’Arezzo, où les Blancs espéraient trouver du secours. 11 resta là ou dans les environs jusqu’au jour où les exilés réunis aux Gibelins, tentèrent, pour rentrer à Florence, la fameuse expédition de la Lastra, si heureusement commencée et si ma] finie. Un peu d’ha bileté et de prudence eût suffi pour assurer le succès de l’entreprise. La précipitation des assaillants les fil échouer. Ils attaquèrent la ville en plein jour, sous un ciel brûlant, au lieu d'attendre la nuit. Hommes et chevaux tombèrent accablés par la chaleur, et leurs partisans de l’intérieur de la cité, qui se seraient probablement prononcés en leur faveur, dans les ténèbres, n’osèrent pas se déclarer sous les yeux du peuple entier.
Pendant que Pelracco repoussé s’éloignait de Florence avec les siens, à l’heure même où il fuyait précipitamment sur la route d’Arezzo, dans la nuit du 19-au 20 juillet 1504, sa femme lui donnait un lilsqui devait être Pétrarque. Entre cette date et le jour non moins mémorable (6 avril 1527), où le génie 'de Pétrarque s’éveilla, en même temps que son amour, dans l’église des religieuses de Sainte-Claire, à Avignon, lorsqu’il vit pour la première fois Laure de Noves et qu’il s’éprit de sa beauté, que s’élail-il passé? Comment avaient été remplies ces vingt-trois années d’enfance et de jeunesse ? Par quelles vicissitudes le premier exil s’était-il changé en un exil plus lointain, et le lils de l’exilé de Florence se trouvait-il jeté hors du territoire de l’Italie? Quelle éducation, quels exemples l’avaient préparé à chanter l’amour?
Pétrarque nous le dit lui-même trop brièvement pour notre curiosité, mais du moins avec certitude. Les premières années de sa vie s’écoulèrent dans le petit domaine de l’incisa, propriété de son père, à quatorze milles de Florence, où sa mère avait obtenu de rentrer, sept mois après sa naissance. Pelracco lui-même, quoique proscrit, y venait quelquefois secrètement. On lui avait bien offert de lever la sentence portée contre lui, mais à condition qu’il subirait, comme les criminels, la cérémonie de l’offrande et qu’il se laisserait conduire, un cierge à la main, dans
l’église de Saint- Jean, le jour anniversaire de la naissance du saint. Pas plus que Dante, l’ancien notaire de la République ne voulut accepter une grâce qui le déshonorait en' l’assimilant aux voleurs et aux assassins. Il espéra un instant que l’empereur Henri VII, attendu comme un libérateur par les Gibelins et par les Guelfes Blancs, lui rouvrirait les portes de sa patrie. Il se transporta même, avec toute sa famille, à Dise, pour y guetter l’heure du retour. Mais d’abord les irrésolutions et les lenteurs, puis la mort soudaine de ce prince coupèrent court à toute espérance.
En 1513, bien convaincu que son parti ne se relèverait jamais, Petracco se résolut à chercher fortune dans la cité nouvelle où le pape Clément V venait de transporter la cour pontificale. Il trouva Avignon encombrée d’étrangers qu’y attirait la présence du souverain pontife, et ne pouvant y loger sa femme et ses enfants, il les envoya dans la petite ville de Carpentras, capitale du comlat Venaissin. C’est là que Pétrarque passa quatre années, dont il garda jusqu’à la fin de sa vie le souvenir le plus doux : « Tesouviens- « tu de ce temps? écrivait-il, bien longtemps après, au « plus ancien compagnon de son enfance. Quel agrc- « ment, quel repos à la maison ! quelle liberté en « public!* quelle tranquillité au milieu des champs! « (juel silence! Je remercie Dieu qui m’a donné cet « espace de temps si tranquille pour que, loin du
« tourbillon des choses, je pusse, autant que le per- « mettrait la faiblesse de mon esprit, sucer le tendre « lait de la science enfantine, et prendre des forces « afin de me nourrir d’aliments plus solides'! » C’est là qu’il apprit la grammaire et la rhétorique sous un maître excellent, sous le Toscan Convennole qui, pendant soixante ans, forma dans son école ' un grand nombre d’hommes de mérite, de savants, de jurisconsultes, de politiques," de gens d’église *. Déjà perçait sans doute le génie de Pétrarque, déjà se révélait aussi le charme de son caractère, car le vieux Convennole déclarait au cardinal Jean Colonna qu’il n’avait jamais eu d’élève qui lui fût plus cher ; il ne pouvait entendre parler de cet enfant sans que les larmes lui vinssent aux yeux. Pelracco qui n’avait pas suivi sa famille à Carpentras restait à Avignon pour s’y créer des ressources. Peut-être s’y livrait-il au commerce, ou plutôt y reprenait-il sa profession de notaire. Il était éloquent , dit Pli. Villani,
1 Lettre adressée à Gui Settimo, archevêque de Gênes. Senil,,, X, 2.
* Convennole, excellent pour la théorie, n'entendait rien à la pratique. Il ressemblait à la pierre à aiguiser qui fait couper le couteau, sans couper elle-même. Tous les jours il commençait un nouvel ouvrage avec un titre magnifique, et lorsqu'il en avait écrit la préface, il entreprenait aussitôt autre chose (Senil., XV, 1). On conserve pourtant de lui, à la Magliabccchiana, les deux manuscrits d'un poëme latin où il représente l'Italie et ses trois plus grandes villes suppliant le roi Robert de secourir Rome, et un Traité îles quatorze vertus.
et irès-versé dans l’art de la chicane ; il aimait et lisait assidûment Cicéron; il se serait facilement élevé haut, nous dit son fils, si les affaires domestiques n’avaient détourné son noble esprit, et si, chassé de sa patrie, chargé de famille, il n’avait été forcé de s’appliquer à d’autres soins 1 !
Ce père prévoyant voulait que son fils restât fidèle aux traditions domestiques, en se livrant à l’étude du droit, qui lui paraissait d’ailleurs un des moyens les plus sûrs de s’enrichir, et même, comme le prouvaient des exemples récents, déjouer dans sa patrie un grand rôle politique. Dès la fin du treizième siècle, les podestats, originairement choisis pour rendre la justice, s’étaient presque partout emparés du gouvernement auquel ils. associaient, dans une certaine mesure, leurs lieutenants naturels, c’està-dire les juges chargés de se prononcer sur les points de droit, et les notaires qui avaient pour fonctions spéciales d’instruire les procès et d'interroger les témoins. Pelracco ne croyait pouvoir faire embrasser au jeune Pétrarque aucune profession qui fût plus lu- •crative ni plus honorée que celle de jurisconsulte. Il l’envoya donc à l’Université de Montpellier où, depuis le douzième siècle, on enseignait les Pandectes. Pétrarque y resta quatre ans (1510-1525), et se souvenait, dans sa vieillesse, de la grande prospérité com-
* Senil., XV, 1.
JEUNESSE DE PÉTRARQUE, merciale dont cette ville lui avait offert le spectacle en même temps que de la foule des. maîtres et des étudiants qui s’y pressaient 1 . Mais il n’en regrettait pas moins les années qu’il y avait passées à poursuivre des études, qu’il eût si volontiers échangées contre des occupations purement littéraires. L’Université de Bologne, où son père voulut qu’il se rendit, au sortir de Montpellier, en compagnie de son jeune frère Gérard, ne le réconcilia pas avec le droit, quoiqu’elle fût alors la plus florissante de l’Europe, quelle comptât des professeurs illustres et des mil- ' liers d’étudiants. Là encore, les trois ans qu’il passa, il les considérait comme perdus. J’ai perdu ces sept années 1 , disait-il en parlant de son séjour à Montpcl lier et à Bologne, plutôt que je ne les ai passées, In eo studio septennium tolum perdidi, dicam verius qiiam exegi. Ce regret ne l’empêchait pas de rendre justice à l’école de Bologne. Il reconnaissait qu’il y avait vu un grand concours d’étudiants, un ordre parfait dans les études et des jurisconsultes « vraiment divins 5 .» Mais ce ne sont pas là les souvenirs qu’il aimait v le mieux à se rappeler, et lorsqu’il repassait dans sa mémoire ces années de jeunesse, il pensait surtout avec plaisir aux longues et libres promenades qu’il prolongeait, les jours de fête, à travers la campagne, sous les
' Senil., X, i.
• Ibid., XV, 1.
5 Jurisconsultes rc divinos (Senil., X, t).
JEUNESSE DE PÉTRARQUE, vignes qui courent d’arbre en arbre, aux retours tardifs par les belles nuits d’été, aux chœurs de jeunes filles qui saluaient les promeneurs aux approches de la ville et surtout à une rapide et plus lointaine excursion qui lui avait permis d’entrevoir les splendeurs de Ven ise 1 .
A Bologne pourtant, le jeune Pétrarque eut un maître célèbre, avec lequel il entretint plus lard une correspondance : Jean d’André, très-renommé alors pour son habileté à expliquer les Décrétales, beaucoup moins connu aujourd’hui par lui-même que par^a fille, la belle et savante Novella, qui possédait assez bien le droit pour suppléer quelquefois son père, mais à laquelle on ne permettait de professer que derrière un rideau, dans la crainte que sa beauté ne causât trop de distractions à ses auditeurs. Peut-être Pétrarque gardait-il à Jean d’André quelque rancune secrète, peut-être ne lui pardonnait-il pas d’avoir été forcé de subir ses leçons, pendant trois ans, et s’en vengeait-il un peu, lorsque avec toutes les apparences de la courtoisie et même de la déférence pour le savoir de son ancien maître, il s’amusait à relever les bévues littéraires que celui-ci commettait trop fréquemment. Jean d’André avait-il l’imprudence d’écrire que, de tous les moralistes le plus grand à ses yeux était Valero Maxime, Pétrarque lui répondait malicieusement :
1 Senil., X, 1.
JEUNESSE DE l'ÉTTl A ROUE. 9
« Je veux bien, puisque vous le voulez, que Valero « Maxime soit supérieur à tous les autres. Mais alors « quel rang donnerez-vous à Platon, à Aristote, à Ci- « céron, à Sénèque? » Il est vrai que le jurisconsulte croyait se tirer d'affaire, en comptant Platon et Cicéron parmi les poètes. Mais son malin disciple ne se tenait pas pour satisfait, et le félicitait ironiquement du cadeau qu’il voulait bien faire à la poésie. C’est aux applaudissements des Muses, lui disait-il, que vous amenez ces deux nouveaux habitants sur les collines du Parnasse. Vous avez fait une découverte. On ne s’était jamais douté avant vous qu’ils eussent écrit en vers. Puis, d’un ton caressant, mais sans rien oublier des erreurs de Jean d’André, il l’engageait à ne pas laisser circuler ses lettres. On y verrait, lui insinuait-il, bien des choses qui ne seraient point à sa louange; on y apprendrait, par exemple, qu’un homme de son mérite ignorait jusqu’aux noms de Nævius et de Plaute, ou bien encore qu’il faisait vivre dans le même siècle Ennius et Stace. Pas tant de charlatanisme, avait-il Pair de lui dire en finissant. Ilne faut pas chercher à produire trop d’effet. A quoi bon parler de choses que vous ne connaissez pas ? Vous éblouissez vos disciples, ils vous croient un savant universel ; vous les étourdissez par l’incroyable quantité de noms que vous leur jetez à la tête. Mais les gens instruits ne s’y trompent pas. Contentez-vous d’être le premier jurisconsulte de votre siècle, sans faire
JEUNESSE DE PÉTRARQUE, d’excursion sur des terres qui vous sont étrangères 1 * * 4 .
Jean d’André reçut fort mal des observations qui, malgré de nombreuses précautions oratoires, devaient blesser au vif son extrême amour-propre. 11 se fâcha, comme les gens qui ont tort, et répondit à Pétrarque par de gros mots, en l’accusant d’avoir déserté l’étude du droit. Quant à cela, disait Pétrarque qui avait déjà subi quelques assauts sur le même Sujet à Avignon de la part du jurisconsulte Oldradi, je n’y puis rien. « Rien ne se fait bien contre nature. La nature m’a' fait ami de la solitude et non delà tribune®. » Dans son ÉpUre à la postérité, il nous donne de son éloignement pour le droit, une autre raison qu’il ne lui était point aussi facile de donner à ses professeurs, parce que ceux-ci auraient pu y voir une injure personnelle. « Ce n’est pas, dit-il, «que la majesté des lois ne me plût pas; elle est « grande sans aucun doute, et pleine de celte antiquité «romaine qui me charme; mais l’usage en a été « corrompu par la perversité humaine. Aussi avais-je « de la répugnance à apprendre une science dont je « ne voulais pas me servir malhonnêtement, dont je « pouvais «à peine me servir honnêtement, et avec la-
1 Faillit., IV, 15. Je n’ai pas besoin de dire que partout où il n’y a
pas de guillemets, je cherche à rendre la pensée de Pétrarque, mais
sans traduire exactement ses expressions.
4 Famil., IV, 16. Edit. Fracassetti.
« quelle si j’avais voulu être honnête, on eût attribué « ma probité à l’ignorance 1 . »
En effet, pas plus à Bologne qu’à Montpellier, le fils de Petracco ne se résignait à l’élude de la jurisprudence, quoiqu’on lui annonçât qu'il y obtiendrait de grands succès, s’il voulait y persévérer*. Les lettres l’attiraient par une séduction invincible. Tout enfant, il abandonnait ses livres d’école pour étudier Cicéron, dont son père était grand admirateur. A l’âge où il ne comprenait pas encore le sens des mots, leur harmonie le charmait. Les belles périodes cicéroniennes résonnaient doucement à son oreille, comme une merveilleuse musique, et lui faisaient paraître grossière toute autre lecture*. A l’Université il avait rassemblé et soigneusement caché tout ce qu’il avait pu trouver des ouvrages de son écrivain favori, en y ajoutant les œuvres de quelques poêles latins. Ce sont ces livres que son père découvrit un jour, commença par jeter au feu, comme la principale cause du peu de goût que Pétrarque témoignait pour le droit, puis retira des flammes à demi brûlés, en voyant la douleur du jeune homme.
De Bologne où il passa trois ans avec son frère
' Epist. ad poster.
* Futuriis magni profectus adolescens, ut mnlti opinabantur, si eœpto insisterem (Epist. ad poster).
5 Sola me verborum dulcedo quædam, et sonoritas detinebat, ut quidquid aliud vel legerera, vcl audirem. raiicum milii longcque dissonum videretur (Seuil., XV, t).
Gérard, Pétrarque fut subitement rappelé à Avignonen 1 32(5, par la mort de son père, qui laissait aux , deux jeunes gens un très-mince héritage, diminué ' même par l’infidélité de leurs tuteurs. Dès qu’il fut libre, il retourna aux études, dont son esprit ne s’était jamais détaché. « Devenu mon maître, dit-il,
« j’abandonnai les livres de droit, cl je revins à mes « goûts avec d'autant plus d’ardeur qu’on reprend « avec plus de vivacité un plaisir interrompu *. »
La modicité de leur fortune obligeait cependant les deux frères à choisir un état. Ils prirent celui qui, tout en leur laissant la liberté de leur travail, leur offrait surtout à la cour d’Avignon, le plus de chances de succès. Ils reçurent la tonsure, sans entrer néanmoins dans les ordres, comme l’ont assuré quelques écrivains mal informés. 11 n’en fallait pas davantage, dit l’abbé de Sade, pour parvenir aux plus hautes dignités de l’Eglise. À peine avaient-ils perdu leur père qu’un autre coup les frappa, du moins si l’on en croit l’ancienne tradition qui leur donne pour mère Eletta Canigiani et qui la fait mourir en 1326. ) M. Fracasselti y oppose un document trouvé à Florence en 1 848, et par lequel, àladaledu 25 mai 1551, une dame Niccolosa, fille de Cino Sigoli, veuve de ser Pelracco Parenzo de Lancisa, nomme un procurateur spécial pour prendre en son nom et à sa place pos-
1 Senil., XV, 1
session de tous les biens de son mari défunt 1 * 3 . Cet acte a tous les caractères de l’authenticité. Mais il semble qu’il ne soit pas question ici des parents de Pétrarque. 11 s’agit sans doute d’un autre Pelracco, probablement d’un des frères du notaire, d’un de ceux qui possédaient en commun avec lui le domaine de l’incisa, et n’étant pas proscrits avaient empêché que ce bien fût confisqué. Le père de Pétrarque était mort, on n’en peut douter, en 152(i. Comment sa veuve aurait-elle attendu jusqu’en 1551 pour réclamer sa succession? D’ailleurs elle ne se nommait pas Niccolosa, mais Eletta. Nous le savons par le témoignage même de son fils a . Pétrarque nous dit en outre, qu’au moment de sa mort elle avait trente-huit ans; il compose même pour elle autant devers latins qu’elle avait d’années. Pour mourir à trente-huit ans, en 1551, quand son fils avait vingt-sept ans, il eût fallu qu’elle devînt mère à onze. Enfin, ce qui coupe court à tout débat, c’est que Pétrarque raconte, dans son Épilre â la postérité, qu'il abandonna l’étude du droit, dès qu’il eut perdu ses parents, et qu’il nous dit autre part qu’il avait renoncé au droit à l’âge de vingt-deux ans, c’est-à-dire en 1526*. Son père etsa mère étaient
1 Voyez la note 1 de la traduction italienne que M. Fracasselti a donnée des Lettres latines de Pétrarque, t. 1".
* Electa Dei iam nomme quam re (Panegyricum in ftinere malris).
3 Senil., XV, t.
nécessairement morts à cette date. D'après un acte publié par Baldelli, on croit généralement que Pe- Iracco laissait, outre ses deux fils, une fille appelée Selvaggia et mariée à Florence. Mais il doit y avoir encore ici quelque confusion de noms. Celte Selvaggia, qui est désignée dans un contrat comme la iille d’un des Petracco deLancisa, était peut-être la fille de cet autre Petracco qui avait épousé une Sigoli et qu’on veut confondre à tort avec le père de Pétrarque, à moins qu’on ne la considère, ce qui à la rigueur est encore possible, comme une enfant naturelle née avant le mariage*. En tout cas, si Pétrarque avait une sœur, il est bien étrange qu’il n’ait jamais parlé d’elle cl que, sur la tombe de sa mère, il se représente, son frère et lui, comme les seuls débris de leur famille.
Ea mort d’Eletta Canigiani fit écrire à Pétrarque les premiers vers qui nous soient restés de lui. Un bon élève de rhétorique en écrirait de meilleurs et surtout de plus corrects aujourd’hui. Le sentiment y vaut mieux que la latinité. 11 n’en est pas moins curieux de recueillir ce premier épanchement du génie, d’y remarquer surtout la confiance que le jeune poète
1 Voici la noie qui avait été copiée par Cantini aux archives de Florence et remise par lui à Baldelli : Joannes quond. Tani de Stimmofonte recepit in dolem a Petrarco (il . ser Parenzi de Ancisa Flor. 55 dante pro dote Selvaggiæ ejus liliæ, et uxoris dicti Joannis... l)ie 12 aprilis 1524. (Baldelli, Vita di Francesco Pelrarca, parte se-* condu )
( témoigne dans sa destinée, et la fierté naïve avec laquelle il se décerne déjà l’immortalité. Ne pressentait-il pas, dès l’âge de vingt-deux ans, sa gloire future, lorsqu’il disait à sa mère : « Nous vivrons ensemble, on se souviendra de nous en même temps 1 ? »
Mais comment conquerrait-il celle gloire? Quel théâtre offrait Avignon à l’activité littéraire de son esprit? Les lettres y étaient-elles encouragées? Un jeune homme amoureux de poésie devait-il y trouver facilement des sujets poétiques et des lecteurs pour ses vers? Si l’on en croyait Pétrarque lui-même, Avignon était une ville abominable où il se considérait toujours comme en exil. 11 n’en aimait ni le climat, ni les habitants, ni les mœurs. Il se plaignait des vents qui y soufflent presque constamment; il déclarait qu’il n’avait jamais vu une ville si infecte. C’était, suivant ses fortes expressions, c< l’enfer des vi- « vants, la senline la plus profonde des vices, un « grand opprobre, la plus grande puanteur de l’uni- « vers. » 11 n’y trouvait « rien de sincère, rien de sacré, « aucune crainte de Dieu, aucun respect des serments,
1 Vivemus jiai’iler, uiemonibimur ambo ( Vancgyriciim in funere malris).
IG
«aucune religion l . » Il l’appelait « un égout où ve- « naient se rassembler toutes les immondices et toutes « les iniquités de l’univers 2 . » Nous ne prendrons pas à la lettre l’indignation d’un homme qui, dans son patriotisme italien, ne pardonnait pas à Avignon d’avoir remplace Rome. Ce qui rend pour Pétrarque le séjour de cette ville étrangère si insupportable, c’estque les papes y ont transporté le siège de leur résidence.
El cependant il dut à cet événement la facilité de ses succès et la prompte renommée de ses oeuvres. Il se montrait véritablement injuste envois Avignon, en oubliant que c’était grâce au séjour des souverains pontifes qu’il y avait trouvé dès sa jeunesse, d’illustres amitiés et les plus utiles des encouragements. Sans doute, le pape Jean XXII , qui occupait le trône pontifical lorsque Pétrarque revint de Pologne, tout plein de sa querelle avec Louis de Bavière, ou plongé dans des discussions théologiques, où il apportait l’âpreté de son caractère et la violence des mœurs du temps, tantôt condamnant un évêque à être écorché vif et brûlé, tantôt enfermant des franciscains qui osaient lui résister et les laissant mourir en prison, n’ayant de passion que pour la théologie, ni de curiosité que pour la médecine, ne pouvait guère s’intéresser aux productions purement littéraires d’un
1 Niliil veri, niiiil sani, nullus Dci metus, milium jusjoraiuluni, nulla religio (Senil., X, t).
* lhid.
JEUNESSE UE l’ÈTKAlUJLE. 17
jeune iioiniiie dont les premiers écrits ne lépondaienl ;i aucune de scs préoccupalions Le premier pape que l'élrarque connut ne lui servit donc à rien. Mais fut-il indifférent pour lui de vivre de bonne heure près d’une cour qui, malgré ses revers, réunissait encore dans une même ville tant d’hommes distingués venus de tout les points de l’Europe pour négocier, jKiur discuter, pour traiter de grandes questions religieuses cl politiques avec le chef de la chrétienté? La papauté avait beau être amoindrie par l'humiliation de Bonil'acc VIII, et par l’étroite dépendance où la tenaient les rois de France en la gardant chez eux, elle n’en demeurait pas moins la plus grande puissance morale du moyen âge. Combattue et ébranlée, elle perdait quelque chose de son autorité sans rien perdre néanmoins de son action sur les esprits. Dans quel autre lieu Pétrarque eût-il rencontré plus de lettrés, plus de savants, plus de prélats et de princes instruits que n’en attirait en quelques années, à Avignon, la cour pontificale? Il y gagnait en outre d’échapper à ces luttes municipales, à ces querelles de parti qui avaient troublé la vie de son père et assombri celle de Dante. A Florence, il eût fallu être Blanc ou Noir; ailleurs, choisir entre le peuple et l’aristocratie, ou entre deux tyrans. A Avignon, les esprits planaient au-dessus de ces discussions locales.
' Vuvcï Jkas Yiluni ; Fluiky, Histoire ecclesiastique; w. l’miEit, Histoire du Christianisme.
JEUNESSE DE l'ÉTKAROUE.
Qu’élail-ce que les petits intérêts des cités italiennes pour des hommes qui prétendaient à la domination spirituelle du monde?
Le séjour d’Avignon offrait encore au poêle un autre avantage. Il y restait des traditions littéraires. Quoique la guerre des Albigeois eût dispersé les troubadours et étouffé la poésie provençale, on n’en gardait pas moins, dans le Midi, surtout dans une ville jadis à demi détruite et ruinée à cause de son attachement pour le comte de Toulouse, un profond souvenir des mœurs et de la gloire du passé. On aimait à se rappeler, on essayait mènïc d’imiter la galanterie poétique et l’élégance des siècles précédents. Nostradamus invente-t-il tout ce qu’il nous racontedccesnoblesavignonnaises,'qui, au milieu du quatorzième siècle, composaient des vers, rendaient des arrêts d’amour et recevaient des visiteurs venus d’Italie, de France, d’Espagne, d’Allemagne pour admirer leur beauté, et pour leur soumettre quelques questions de casuistique amoureuse? Sous des ornements romanesques, n’y a-t-il pas là un fond de véi'ilé? Les habitudes chevaleresques avaient-elles si complètement disparu, qu’il n'en restât plus aucune trace dans un pays où elles avaient été si longtemps en honneur? Sans doute ces cours d’amour dont parle Nostradamus n’étaient plus ce qu’elles avaient été, deux siècles auparavant, dans les beaux temps de la chevalerie, lorsqu’une Ermengarde de Narbonne ou
JEUNESSE DE PÉTRARQUE, une Eléonore de Poitiers les présidaient. Mais les imitations qui s’en faisaient encore, si affaiblies qu’elles fussent, attestaient du moins la grande intluence que les femmes exerçaient sur la société méridionale. Même à côté de la cour pontificale qui, plus d’une / fois d’ailleurs, reconnut leur souveraineté, comme on le vit sous Clément V et sous Clément VI, elles conservaient toujours auprès des esprits délicats, sur- j tout auprès de tous ceux qui s’occupaient de poésie, j l’ irrésistible empire de la grâce et de la beauté.
Le jeune Pétrarque, dont le génie poétique s’éveillait, rechercha évidemment, dès son arrivée à Avignon, le monde élégant où elles régnaient, le seul sans doute où Ton s’entretint d’art, où l’on gardât quelque souci des lettres. Il en subit si bien le charme qu’il en adopta tout de suite les usages, et qu’il y prit jusqu’au goût de celle frivolité, si contraire aux tendances sérieuses de son esprit, que le commerce des femmes impose inévitablement même aux hommes les plus graves. Plus tard, Pétrarque regrettait le temps qu’il avait perdu en leur honneur à s'occuper de sa toilette et des moyens de leur plaire. « Tu le rappelles, écrivait-il à son frère Gérard dc- « venu chartreux, quel soin, quel inutile soin nous c< prenions pour que notre vêlement fût d’une exquise « blancheur; quel ennui c’était que de s’habiller et « de se déshabiller; quel travail répété le malin et le « soir; quelle crainte qu’un cheveu ne vînt à s’é-
•JO JEUNESSE DE PÉTKAHCjUE.
« chuppcr tic la place qui lui était assignée, que l’air « léger ne confondît les boucles enroulées de noire « chevelure; comme nous évitions les chevaux qui « venaient devant et derrière nous, de peur que notre « robe parfumée et brillante ne reçût par hasard une « tache ou qu’elle ne fût froissée et ses plis dérangés. . . « Et pourquoi toutes ces anxiétés? Pour plaire aux « yeux des autres. Et à quels yeux je vous prie? Aux « yeux de beaucoup de gens qui déplaisaient aux « nôtres... Parlerai-je de nos souliers? Quelle pénible « et continuelle guerre ne livraient-ils pas à nos « pieds qu’ils paraissaient protéger? J’avoue qu’ils « auraient rendu les miens inutiles, si averti par la « dernière nécessité, je n’avais mieux aimé blesser « un peu les yeux des autres que de broyer mes nerfs « et mes articulations. Que dirai-je de nos fers à « friser et du soin de notre chevelure? Combien de « fois notre sommeil, que ce travail avait retardé, « n’a-t-il pas été dérangé par le même travail? Quel « bourreau de pirate nous eût plus cruellement « serrés, que nous ne nous serrions nous-mêmes de « nos propres mains? Que de fois le malin, dans notre « miroir, nous avons vu des sillons tracés, pendant « la nuit, sur notre front rougi! Que de fois, nous « qui voulions montrer nos cheveux, n’avons-nous « pas été forcés de cacher notre ligure' ! »
1 .Mumiiiisli, niquai», qui* illc cl quai» $u|>mucuu& uxqiiisili^iimu vcslis nilor ; ... quod iliiul iudueudi exuendique faslidiuiu, et manu ac
Assurément, ce ne sont pas ces raffinements d’élégance qui font les poêles. Mais c’est, pour plaire aux femmes qu’on prend un tel soin de sa personne, et il y a dans le commerce des femmes, il y avait dans le culte qu’on leur rendait alors, de quoi échauffer l’imagination d’un jeune homme nourri de lectures galantes et de traditions chevaleresques. Qu’un sentiment sérieux, profond, vînt à s’emparer de lui, il avait trouvé la matière de la poésie qui convenait le l mieux à son temps, on peut même dire de l’unique poésie que ses contemporains fussent prépares, par leur éducation, à comprendre et à admirer. Aucun sujet ne pouvait les charmer davantage que la peinture d’une passion qui tenait une telle place dans leur vie. Aussi la destinée poétique de Pétrarque fut-
vespere repelitus labor; quis illc metus, ne dalo ordine capillns efflueret, ne complicitos eoniarum globos levis aura confunderet ; quai ilia contra retroque venientium fuga quadrupedum, ne quid adventiciæ sordis redolens ac fulgida toga susciperet, neu impressas rugas collisa reinitteret... Quorsum cnim ea mentis anxielas?Utplacercmu« scilicet oculis alienis. Et quorum oculis, qnæso? t’rofecto mullorum qui nostris oculis displicebant.... Quid de calccis loquar? t'edes , quos protegcrc videbantur quam gravi et quam continuo bellu premeliant ! Meos, fateor, inutiles reddidissent, nisi extremis necessitntihns admonitus, offendere paululum aliorum lumina, quam nervos et articulos meos conterere maluissem. Quid de calamistris et cornai studio dixerim? Quoticns somnum, quem labor illc distulerat, labor ille abrupil? Quis piralicus toitor crudelius arctasset, quam propriis ipsi manibus arctabamur? Quos mane nocturnos sulros in î pécule vidimus, rubenli fronte transversos, ut qui capillum oslenlarc volebainus, faciem tegere cogebamur! (Fnmil., X, 5. Edit., Fracasset ti.)
JEUNESSE RE PÉTRARQUE, elle fixée le jour où il rencontra Laure pour la première fois clans l’église des religieuses de Sainle- Claire d’Avignon. A partir de ce moment , il sut nonseulement quel serait désormais l’olijet de ses vers, mais il choisit la langue dans laquelle il écrirait. ' Peut-être, sans son amour, n’aurail-il jamais renoncé à la langue latine dont Cicéron lui avait inspiré le goût dès son enfance, vers laquelle il revenait chaque fois qu’il n’écrivait plus pour Laure, qu’il employa exclusi veinent dans sa vaste correspondance et qu’il considérait même, on le voit à plusieurs reprises par certains passages de ses lettres, comme la seule qui fût digne des grands sujets. Mais Laure , ne savait pas le latin, non plus que ses belles corn- I pagnes. Il fallait leur plaire; il fallait que les vers d’amour fussent répétés par ces bouches délicates, et c’est ce qui nous valut l’harmonieux langage du Cnnzoniere.
L’amour allait être, encore une fois, commeil l’avait été depuis l’origine, la source vive de la poésie italienne. Après avoir inspiré d’abord Frédéric II et les Siciliens, puis l’école de Bologne avec GuidoGuinicclli, celle de Toscane avec Guiltonc d’Arczzo et Guido Cavalcanti, après avoir fait jaillir de l’âme de Dante la Vie nouvelle et la Divine Comédie, après avoir dicté tous les vers de Cino de Pisloie, il suscitait de nouveau un grand poète. Mais cet amour serait-il celui qu’avaient chanté les poètes antérieurs?
Pétrarque imiterait-il ses prédécesseurs? N’imiterail-il qu’eux? Ne subirait-il pas l’influence de quelque littérature étrangère? Ou bien, n’imitant personne , ne renouvellerait-il pas la poétique amoureuse ? Si on l'en croyait lui-même, il aurait, de parti pris, repoussé toute idée d’imitation. Dans une lettre qu’il adresse à Boccace, pour se justifier de porter envie à Dante, il déclare qu’il n’a jamais possédé les oeuvres d’Alighieri dans sa jeunesse, non par jalousie, mais dans la crainte de lui emprunter quelque chose. 11 voulait ne rien devoir qu’à lui-même ; il ne comptait, pour réussir, que sur ses propres forces. Si jamais, dit-il à son ami, on a trouvé quelque ressemblance entre son style et celui de Dante ou de n’imporlc quel autre écrivain, ce n’est pas qu’il ait jamais songé à imiter quelqu’un. C’est simplement le résultat du hasard ou de l’analogie des esprits. Si on ne s’en rapporte pas pour cela à sa délicatesse, on peut s’en rapporter à son orgueil.il eftt été humilié de marcher sur les traces des autres *.
4 Vercbar ne, si liujus aul altcrius dictis imbuercr, ut est .Tins ilia llexibilis et miratrix omnium, \cl invitus ac nesciens imitator eva- .Jeroin... Iloc unum non dissimule, quod si quid in eo sermone a me diclum illius aul nlterius mjusquam dicto simile, sive idem forte cjm nliquo sit invention, non id furtim aut imitandi proposito, sed vel casu l'ortuito faelum esse, vel similitudine ingeniorum. ( Famil ., XXI, 15.)
JEUNKSSF. DE PKTflAUOlK.
Pétrarque clait cerlainement sincère, lorsqu'à de longues années de distance, il parlait ainsi de ses poésies italiennes. Sa sincérité si réelle, quoique mêlée d’)inbilcté, cl si universellement reconnue par ses contemporains, ne peut être ici mise en doute. Il croyait à coup sûr ne rien devoir à personne, et il avait raison en ce sens, qu’il n'a probablement jamais pris avec intention ni une phrase ni même une expression à ses prédécesseurs. Mais s’il nous est possible de ne pas nous servir des termes dont se servaient hes écrivains qui nous précèdent, nous est-il aussi facile de nous soustraire à l’inllucnce de leurs idées, lorsque nous leur succédons immédiatement et que nous traitons les mêmes sujets qu’eux? Pétrarque, non-seulement ne pouvait ignorer ce que les poêles de la France du Nord, de la Provence et de l’Italie avaient écrit sur l’amour, depuis trois siè les, mais il connaissait trop bien leurs œuvres pour ne pas foire passer, malgré lui, dans les siennes une partie des souvenirs que lui laissaient nécessairement scs leclures. Le choix même du sujet poétique qu’il adoptait montrait assez à quel point celle longue tradition influait sur lui, et plus d’une fois, dans sa conception de l'amour, il devait se rapprocher , qu’il le voulût ou non, de ceux qui l’avaient précédé.
Pour bien démêler co qui lui appartient en propre de oc qu’il doit aux productions antérieures, il faut 1 d’abord que nous sachions ce qu’il en connaissait. ( Recherche difficile et délicate, au milieu de laquelle nous risquerions de nous égarer, si son propre témoignage ne venait à notre aide! Heureusement, dans le Triomphe de l'Amour, où il fait passer devant scs yeux, d’abord les victimes, puis les interprètes de la passion, il nous livre, en quelque sorte, la liste des œuvres qui lui sont familières. A la suite des amants «le la mythologie et de l’histoire, après Kgisthe et Clytcmneslre, après Pyrame et Thisbé, après Cornélie et Pompée, il place immédiatement ces héros de nos romans d’aventures dont la vieille popularité de notre langue et de nos fictions répandait les noms à travers l'Europe et jusque dans l’empire d’Orienl, les Lancelot, les Tristan, les Genièvre, les Iscull; on dirait même qu’il croit h leur existence et qu’il les considère comme des personnages historiques; car il les met sur la même ligne que Paul et Françoise de Rimini ’. C’est un exemple ajouté à tant d’autres, de l’action qu’exerçait la littérature de la France du Nord sur les imaginations méridionales. Quel Italien lettré du treizième et du quatorzième siècle eût pu ne pas connaître les œuvres de nos trouvères, lorsque ceux-ci allaient les chanter,
1 Trionfn il'Amore, r. in, v. 80
•2ii JEUNESSE DE PËTRARQU E.
dans leur idiome national, que comprenaient alors tous les esprits cultivés, de château en château, de cour en cour, cl faisaient pénétrer les mœurs chevaleresques jusque dans les coutumes des républiques et dans les habitudes de la vie de famille'! Pétrarque I lisait aussi le Roman de lu /fuse, dont il contestait le mérite, dont l’auteur lui paraissait ressembler à un rêveur qui ne s’éveille jamais, mais dont il reconnaissait, en même temps, l’éclatant succès en l’envoyant à un de scs amis, comme l’ouvrage le plus renommé qu’il y eût de son temps*.
Pendant les quatre années qu’il passa à Montpellier, luttant contre l’étude du droit qui lui était imposée, cherchant, au contraire, à augmenter ses connaissances littéraires, resta-t-il étranger à la lecture de ces poètes provençaux qui remplissaient encore le midi de la France de leur vieille renommée? N’étaitil pas à l’âge où un esprit comme le sien s’ouvre avidement à toutes les jouissances poétiques? Sans s’arrêter à la tradition fort contestable qui lui fait retoucher le texte provençal ou latin du roman composé par Bernard de Trcviers, sur les aventures de la belle Maguelone et de Pierre de Provence, peut -on douter qu’il ait connu les meilleures productions des troubadours? Il se souvenait
1 Voyez Fauriel., Dante, t. I ; Histoire littéraire tic la France, t. XXIV.
* Carmin., lib. lit, e)>. xxx.
JEUNESSE DE PÉTRARQUE, de leurs œuvres et de leurs vies, lorsqu’il citait les principaux d’entre eux, dans le Triomphe de TAmour , avec des traits caractéristiques. « Parmi (ous, « disait-il, le premier est Arnatild Daniel, grand maî- « tre d’amour, qui fait encore honneur à sa patrie par « son langage original et beau 1 * . Puis venaient ceux « qu’Amour saisit si facilement, l’un et l’autre Pierre*, «et le moins fameiix Arnauld 3 * * , et ceux qui furent « vaincus après une plus grande lutte, je veux dire « l’un et l’autre Rambaut, dont l’un a chanté Béalrix « dans le Montferrat‘, et le vieux Pierre d’Auvergne «avec Giraud; Folquet, qui donna à Marseille sa « renommée, en l’enlevant à Gènes et qui, à la fin, « changea, pour une meilleure patrie, de costume et « de condition 8 ; Geoffroy Rudel, qui employa la voile « et la rame pour chercher la mort; et ce Guillaume « qui, en chantant, a coupé la fleur de ses jours. » Dans le même Triomphe , les poètes italiens occu-
1 Arnauld Daniel, dont nous n'avons certainement pas tontes les* œuvres, avait déjà été célébré par Dante, au XXVI* chant du Purgatoire. Ce qui nous reste de lui ne justifierait pas le rang que lui assignent, parmi les troubadours, les deux premiers grands poêles de l'Italie.
- Pierre Roger et Pierre Vidal; ce dernier surtout célèbre par la multiplicité de scs amours.
5 Arnauld de Marueil.
4 Rambaut d’Orange et Rainbaud de Vaqueiras.
3 Folquet, qui était de Gênes, vint s'établir à Marseille, dont il prit
le nom. Après la mort de sa maîtresse, il entra dans les ordres et de
vint évêque.
•JS JEUNESSE DE l'fiTIIARQUE.
pcnt une place à côté des poêles provençaux. Si Pétrarque n’a pas voulu les imiter, comme il l’assure, il n’a pas pu du moins ne pas lire leurs vers. Durant ces longues heures qu’à Bologne, comme à Montpellier, il dérobait à l’étude du droit et qu’il ne consacrait pas toutes à la lecture de Cicéron ou de Virgile, supposera-t-on qu’il n’eut jamais la curiosité de savoir ce que valaient ces écrivains de sa patrie, dont plusieurs avaient, eux aussi, traversé Bologne et dont la jeunesse des écoles ne devait parler qu’avec enthousiasme? Dès l’âge de vingt-deux ans, avant d’avoir écrit lui-même, ne les connaissait-il pas assez déjà pour pouvoir dire d'eux ce qu’il disait plus tard, en les énumérant? «Voici Dante et Beatrix; voici Scl- « vaggia; voici Cino de Pistoie ; Guîllone d’Arczzo qui 1 « semble irrité de n’ètre pas le premier. Voici les « deux Guidi, qui ont été autrefois célèbres; Oneslo « de Bologne et les Siciliens, jadis les premiers, « maintenant les derniers. »
Tous ces poêles, en quelque temps qu’ils eussent vécu, à quelque nation qu’ils appartinssent, avaient traité le même sujet; tous avaient chanté l’amour. Quelque originalité que réclame Pétrarque, le souvenir des sentiments qu’ils avaient exprimés, l’exemple des mœurs chevaleresques dont leurs œuvres portaient l’empreinte ne furent certainement étrangers ni à la nature de ses premières impressions amoureuses, ni à la manière dont il les traduisit en vers. On saisit entre