SUITE
I’élrarque au Capitole. — Ses dialogues sur le Mt'pris du monde. — Ses confusions. — Nature de son amour dévoilée par lui-même. — Mort de Laure. — L’amour vaincu par la foi
Du fond de sa retraite, Pétrarque obtint la récompense qu’il ambitionnait le plus. On vint lui offrir à Vaucluse ce laurier poétique dont il voulait se couronner en l’honneur de Laure, et que, depuis la chute de l’empire romain, aucun poêle de l’Italie n’avait mis sur sa tôle. Il eut même l’heureuse fortune d’être appelé en même temps par deux grandes villes qui se disputaient l’honneur de le récompenser. Le 25 août 1540, à neuf heures du matin, il recevait de Rome une lettre par laquelle le Sénat l’invitait à aller chercher la couronne au Capitole. Le même jour, à quatre heures de l’après-midi, une autre lettre lui proposait le même honneur, de la part de son compatriote et de son ami, Robert de’ Bardi, chancelier de
Notre-Dame, au nom de l’Université de Paris. Il fallut choisir. Tout en regrettant ce qu’il y aurait eu de glorieux pour lui à recevoir un tel honneur, dans la ville la plus lettrée du monde, dans un lieu où des milliers d’étudiants venaient pour s’instruire de tous les points de l’Europe, Pétrarque inclina pourtant du côté où l’attiraient son patriotisme et sa vieille admiration pour l’antiquité romaine. Rome restait toujours à ses yeux la capitale de l’univers. C’est là seulement, au milieu des souvenirs d’une grandeur sans pareille, qu’il lui plaisait d’être couronné. 11 le fut au Capitole, le 8 avril 1541, devant un peuple qui ne ressemblait guère au peuple-roi, de la main d’un sénateur qui n’avait de commun que le nom avec les pères conscrits. Mais son imagination repeuplait la ville éternelle. Il croyait revoir les vieux Domains, parce qu’il foulait le même sol qu’eux et que leurs ombres l’entouraient. Ses contemporains partagèrent son illusion. Il revint de Dôme aussi grand qu’un triomphateur antique, comme si ce voyage à travers des ruines avait ajouté quelque chose à sa grandeur personnelle.
En 1542, il était de retour à Avignon, mais il ne se pressait pas de rentrer dans sa solitude de Vaucluse. Lui qui avait fui la ville avec horreur, quelques années auparavant, lui qui du fond de sa retraite n’y revenait jamais sans amertume, il paraissait maintenant se résigner à y vivre ou du moins à y passer plusieurs jours, quelquefois même plusieurs mois de
suite. Faut-il croire, comme le suppose l’abbé de Sade, que Laure s’adoucissait depuis que son amant avait reçu la couronne poétique, et le retenait auprès d’elle en lui témoignant moins de rigueur? Nous avons sur ce point mieux que des suppositions. Pétrarque lui-même a parlé. C’est vers celle époque, peut-être dès la fin de 1542, au plus tard en 1545, qu’il composait ces curieux dialogues sur le Mépris du monde, qu’il appelait son Secret, que nous appellerions volontiers ses Confessions, et où il nous ouvre son cœur. On y voit très-nettement ce qu’il éprouvait alors, ce qu’il dut éprouver jusqu’à la mort de sa maîtresse. Laure vieillissait. Un peu plus jeune que Pétrarque, née, suivant toute apparence, en 1507 ou en 1508, elle touchait à sa trente-cinquième année. Les femmes, les blondes surtout, se fanent vite sous le soleil du Midi. D’ailleurs elle avait eu beaucoup d’enfants — elle en laissa neuf, — et ses couches multipliées avaient altéré sa beauté. Le poète ne cessa pas pour cela de l’aimer; il ne parvint même jamais à l’aimer avec calme. Car au fond, malgré quelques intervalles de tranquillité apparente, il éprouva toujours le besoin de la fuir. Plus d’une fois encore, de 1 542 à 1548, il lui fallut s’enfermer à Vaucluse ou courir en Italie pour l’éviter. Quand elle mourut, il l’avait quittée depuis plusieurs mois, sentant bien que, quoi qu’il fit, il ne pouvait, restant auprès d’elle, garder son entière liberté d’esprit.
Malgré les progrès de sa raison, la blessure saignait encore. Cependant, à l’époque où Pétrarque écrivit son Secret, seize ans après sa première rencontre avec Laure, l’âge avait produit sur lui un effet inévitable. On n’aime plus à quarante ans comme à vingt-cinq. Il aime toujours, mais il obéit moins à son premier mouvement, il s’abandonne moins tà sa passion. Surtout il en est venu à s’observer lui-même, à se regarder souffrir en quelque sorte et à voir clair au fond de son âme. Sa confession est l’œuvre d’un homme qui ne sera plus sa propre dupe, que l’amour peut encore enchaîner, mais que l’amour n’aveugle plus, qui non-seulement fait des efforts pour briser sa chaîne, mais qui en compte les anneaux et qui sait où elle faiblit. S'il continue à aimer, ce n’est pas faute de clairvoyance, mais faute de courage, ou plutôt parce que sa maîtresse, toute vieillie et fatiguée qu’elle soit et qu’elle lui apparaisse, conserve encore un charme irrésistible.
Tout en continuant à aimer, Pétrarque fait sur lui cet effort héroïque de s’ôter à lui-même toutes ses illusions. Il justifiait autrefois son amour à ses propres yeux par des raisons spécieuses et généreuses. N’en avait-il pas reçu une excitation féconde? Laure n’avait-elle pas été la providence de sa jeunesse, ne Pavait-elle pas arraché aux plaisirs vulgaires, aux appétits grossiers? Pouvait-on aimer une telle femme, une âme si pure, un caractère si noble, sans devenir
meilleur en S’approchant, sans s’efforcer de lui ressembler? Elle était d’ailleurs si renommée pour sa vertu et pour sa sagesse que nul n’aurait osé lui offrir un amour obscur et sans gloire. C’est pour ne pas rester au-dessous d’elle, pour conquérir un nom aussi glorieux que le sien, que Pétrarque s’était imposé tant de travaux, qu’il avait rompu avec le monde et affronté la solitude. « Le peu que je suis, je le suis par elle, « disait-il alors; si j’ai un peu de renommée et de « gloire, jamais je n’y serais arrivé si la faible se- « mence de vertu que la nature avait placée dans ce « coeur n’a\ait été développée par cette noble affec- « tion l ... Elle m’a séparé de la société du vulgaire, « elle a été mon guide dans toutes mes voies, elle a « aiguillonné mon génie languissant et excité mon « esprit engourdi s . »
En écrivant ainsi, Pétrarque exprimait un sentiment chevaleresque. 11 se pardonnait à lui-même son amour à cause du profit moral et intellectuel qu’il en tirait. Il subissait avec joie, dans sa tendresse pour Laure, une influence analogue à celle qu’acceptaient les chevaliers errants, lorsque pour plaire à deux
1 Unum hoc non sileo me quanlulumcunque conspicis, per illam esse, nec unquam ad hoc, si quid est nominis aut glorire fuisse venturum, nisi virtutum tenuissimam sementem, quam pectore in hoc natura locaverat, nobilissimis his affectibus coluisset. (De contemptu mumli, dial. 3.)
1 Quae me a vulgi consortio segregavit, quæ dux viarum omnium, torpenti ingenio calcar admovit ac semisopitum animum cxcitavit. (M.)
m PÉTRARQUE ET LAURE,
beaux yeux ils faisaient vœu de courir au-devant de tous les périls et de prêter leur bras à toutes les infortunes imméritées. Comme eux, et pour le même motif qu’eux, Pétrarque voulait être. généreux, désintéressé, supérieur aux faiblesses humaines; et ne pouvant surprendre la gloire, l’épée à la main, il voulait la conquérir à force de génie. L’amour d’une femme noble ne se donnait qu’à ce prix. Tant que le cœur du poète resta jeune, il trouva dans cette fièvre chevaleresque de quoi justifier et ennoblir sa passion. Mais à l’âge où il arrivait, lorsqu’il composa son Secret, à trente-neuf ans, après seize ans d’amour, il ne se payait plus des mêmes excuses, il se demandait un compte plus sévère de ses sentiments. Etait-ce assez pour le but qu’il devait poursuivre sur la terre, pour l’accomplissement d’uhe destinée chrétienne, d’avoir pratiqué au hasard quolques vertus, d’avoir obtenu un peu de renommée, non pas en vue de Dieu et de la félicité éternelle, mais uniquement en vue d’une récompense mondaine. Tous ses instincts religieux, tous les souvenirs de l’éducation pieuse qu’il avait reçue, tout ce qu’il gardait de respect au fond de l’àme pour les dignités ecclésiastiques dont il était revêtu, protestaient contre l’empire que la beauté d’une femme exerçait depuis si longtemps sur son cœur. Il avait un fond de piété trop sincère et trop solide pour ne pas voir enfin le piège sous les fleurs. Sans doute l’amour excite et aiguillonne son esprit,
l’amour le rend célèbre parmi les hommes; mais à quoi cela lui sert-il devant Dieu? N’a-t-il pas trop négligé le créateur pour s’occuper exclusivement de la créature? Le temps qu’il a employé à penser à une femme n’aurait-il pas été mieux rempli par la prière et par la méditation? Au lieu d’user son génie en protestations ou en lamentations amoureuses, n’aurait-il pas mieux fait de s’en servir pour comprendre et pour louer l’auteur de toutes choses?
Ce n’est pas tout encore. Dans ce retour sur hiimême, dans cette analyse impitoyable de ses sentiments, Pétrarque ne veut laisser au fond de sa pensée aucune équivoque, il entend s’observer sans illusions et ne se dérober par aucun subterfuge à ce regard clairvoyant qu'il jette sur sa conscience. 11 s’est dit souvent à lui-même que l’amour de Laure élevait son âme et ne lui inspirait que de chastes ardeurs. Il se demande aujourd'hui si cela est bien vrai, et il est obligé de convenir qu’il s’exagère la pureté de sa passion. Il a beau se répéter qu’il n’aime que l’âme de Laure et essayer de se le prouver, en persistant à l’aimer, malgré le déclin de sa beauté; il n’en a pas moins été très-épris du corps qui renferme celte âme. L’aurait-il autant aimée, l’aimerait-il encore autant aujourd’hui si elle habitait un corps difforme, si elle se réfléchissait sur un visage sans charme? Il a trop souvent chanté la beauté physique de Laure, ses tresses blondes, scs yeux noirs, la neige de son cou,
PÉTKARUUE ET LAURE, sa taille légère, ses épaules élégantes, pour se prétendre désintéressé dans la question de beauté. A mesure qu’elle vieillit, il parle moins, il est vrai, de ses charmes extérieurs et davantage de ses qualités morales. Mais ni l’opulence de sa chevelure, ni l’éclat de ses yeux, ni la noblesse de sa démarche ne lui deviennent jamais indifférents. Même en reconnaissant sur sa figure les ravages du temps, il pense toujours avec une secrète douceur au jour où il la vit pour la première fois dans toute la fleur de la jeunesse « Ses « cheveux d’or étaient épars au vent qui les enroulait « en mille doux nœuds. Ses beaux yeux, maintenant « si éteints, brillaient d’un éclat démesuré. Et son « visage, je ne sais si j’avais tort ou raison, me pa- « raissait se colorer de pitié. Moi qui avais au cœur « l’étincelle amoureuse, quoi d’élonnant si je m’em- « flammai tout à coup? Sa démarche n’avait rien de « mortel; elle avait la forme d’un ange; et ses paît rôles avaient un autre son que celui de la voix hu- « maine 1 . » Ailleurs, tout en parlant de ses vertus,
* Erano i capei il’ oro ail’ aura sparsi,
Chc ’n mille dolci nodi gli avvolgea :
E ’l vago lume oltra misura ardea Di quei begli occhi, ch’ or ne son si scarsi ;
E T viso di pictosi color farsi,
Non so se vero, o falso mi parea :
1’ che U esca amorosa al petto avea,
" Quai maravigliu, se di subit' arsi?
Non era U andar suo cosa mortale,
Ma d’ angelica forma ; e le parole
Sonavan altro elle pur voce umana. (Sonn. Gl.)
il ne peut s’empêcher de revenirsur cette beauté qui la rend si séduisante. « Des grâces que le ciel libéral « accorde à peu de personnes, une vertu rare, plus « qu’humaine, sous de blonds cheveux une âme « mûre, chez une humble femme une haute beauté « divine. Une élégance singulière et originale, un « chant qui s’entend dans l’âme, une démarche eé- « leste. . . et ces beaux yeux qui pétrifient les cœurs 1 ? » Un peu plus tard, décrit : « Dans un sang noble une « vie humble et tranquille, avec une haute intelli- « gence, un cœur pur, des fruits mûrs sous une fleur « juvénile, et avec un air pensif une âme joyeuse.
« L’amour se joint en elle à l’honnêteté, une
« démarche élégante à la beauté naturelle; elle a « une attitude qui parle en silence. » Ce portrait, composé peu de temps avant la mort de Laure, et que Pétrarque a voulu faire tout moral, finit par un trait qui est encore un souvenir de ce qu'avait de charmant la physionomie de sa maîtresse, *« Un je ne « sais quoi dans les yeux qui en un moment peut
Grazie, ch'a pochi'l ciel largo destina ;
Rara vertu, non giii d'umana gente; Solto biondi capei canuta mente,
E’n umil donna alta bcltà divina :
Leggiadria singulare c pellegrina ;
ET cantar, che nell'anima si sente, L’andar celeste, c'l vago spirto ardente,
E que’begli occhi, che i cor fanno smalti.
(Sonn. 159.)
« éclaircir la nuit, obscurcir le jour, rendre le miel « amer et l’absinthe douce 1 . »
Nous touchons ici à ce qu’il y a de plus délicat dans la passion de Pétrarque. La vérité est que, si son amour finit par le platonisme pur, il n’avait pas commencé par là. Il nous fait lui-même sur ce point l’aveu le plus sincère. Il fut en somme plus vertueux qu’il n’aurait voulu l’être. 11 ne demandait qu’à perdre sa vertu et, s’il la garda, ce fut par nécessité, non par choix. C’est une curieuse et piquante histoire que celle de ses relations avec Laure. Ce qu’on y découvre de sensualité n’en diminue pas la saveur. Je suis même persuadé que beaucoup d’esprits s’intéresseront plus à l’amour de Pétrarque en apprenant qu’il ne se borna pas à des rêves platoniques et qu’il désira des réalités, comme dit Tartuffe. Quoique l’amour chaste, dégagé de tout désir sensuel, ne soit point un sentiment contre nature, ainsi qu’on le croit
lu nobil sangue vita limite e quêta,
Ed in alto intelletto un puro core ; Frutlo senile in sut gio-venil fiore,
E'n aspetlo pensoso anima lieta,
E non so che negli occbi, ch'en un punlo Puà far chiara la notte, oscuro il giorno, E’I inet amaro, ed addolcir l'assenzio.
(Sonn. 160.)
généralement, c’est à coup sûr un état de l’âme exceptionnel, et, si presque loules les époques de l’histoire en offrent des exemples, il n’en reste pas moins un accident et comme une rareté psychologique. Aussi le monde n’y croit-il guère et n’en parle-t-il d’habitude que pour s’en moquer. Les railleurs se réconcilieront avec Pétrarque quand ils le verront aussi amoureux et aussi passionné que le plus positif des amants.
Il ne connut d’abord de Laure que cette beauté qui le fascina, lorsqu’il la vit pour la première fois à l’église des religieuses de Sainte-Claire d’Avignon. Comme tous les amants, dès qu’il l'aima, il voulut la connaître davantage et obtenir accès auprès d’elle. Il y réussit sans peine. Jeune, élégant, déjà connu, recherché par les principaux personnages d’Avignon ’, Pétrarque dut non pas pénétrer facilement chez Hugues de Sade, mari de Laure (les mœurs du temps s’y opposaient), mais tout au moins la rencontrer souvent dans ce monde choisi auquel tous deux appartenaient. Plus il la vit, plus il s’attacha à elle. Frappé d’abord de ses qualités extérieures, il découvrit, grâce à des relations plus étroites, ses qualités morales, et l’en aima davantage. Cet amour resta d’abord enseveli au plus profond de son cœur. Rien
1 lbi ego jam nosci ego, et familiarilas mea a magnis vins expeti cœperat (Epist. ad posteros)
n’est plus timide que l’amour vrai. Pétrarque aimait
trop pour oser parler.
Un jour vint cependant où il se déclara, et Laure fut effrayée de la violence de sa passion. Ce n’était point, en effet, un amant tiède et réservé qui adressait à sa maîtresse un hommage tranquille. C’était un homme d’un tempérament de feu, d’une complexion amoureuse, très-porté dans sa jeunesse aux plaisirs des sens, comme il nous l’avoue lui-même, qui se jetait aux pieds d'une femme jeune, belle, désirable, et qui témoignait tout de suite, par la vivacité de ses attaques, de l’impétuosité de ses désirs.
Au premier assaut, Laure comprit le danger, avec cet instinct délicat des femmes honnêtes qui les trompe si rarement sur l’imminence du péril. Elle fit aussitôt la seule chose qu’il y eut à faire, elle se renferma dans une réserve dont nous avons déjà parlé, sans en expliquer tous les motifs; elle évita soigneusement les occasions de rencontrer son amant et surtout de se trouver seule avec lui. C’est à ce moment sans doute qu’elle se couvrait si souvent le visage d’un voile, afin d'ôter tout aliment à la passion de Pétrarque et de se dérober elle-même à certains regards dont l’ardeur l’effrayait. En même temps elle s’arma, pour se défendre, de toutes les apparences du dédain. Rencontrait-elle son amant à l’improviste, était-elle forcée de subir sa présence, elle le regardait d’un air méprisant et le paralysait par son aspect
glacial. Plus d’une fois Pétrarque la désarma en lui laissant croire non qu’il était guéri de son amour, mais qu’il saurait se renfermer dans les limites du respect. Plus d’une fois aussi elle fut forcée de reprendre sa rigueur pour arrêter de nouvelles entreprises, Elle passa sa vie à le repousser et à lui pardonner, sans jamais lui rien accorder qui fût contraire à son honneur. Se montrait-il raisonnable et respectueux, elle l’accueillait avec bienveillance. Devenait-il au contraire trop entreprenant, elle l’éloignait avec sévérité.
Pendant vingt et un ans, elle se défendit ainsi, sans jamais faiblir. «Aucune prière ne l’émut, dit « Pétrarque, aucune caresse ne triompha d’elle; elle « garda son honneur de femme, et, malgré son âge, « malgré le mien, malgré beaucoup de circonstances « diverses qui auraient fait fléchir même un cœur « aussi dur que le diamant, elle resta ferme et inex- « pugnable 1 ! » On peut en croire Pétrarque sur parole. Les amants n’aiment pas à convenir de leurs
1 Nullis iriota prccibus, nullis vida blanditiis muliebrem tenait decorem, et adversus suam simul et meam ætatem, adversus multa et varia quæ fledere adamantinuin licet spiritual debuissent, inexpugnabilis et firma pcrmansil (De contemptu mundi, d. 5). Quoique l’usage ne permit pas aux femmes de recevoir les hommes chez elles, cette phrase semble indiquer que Pétrarque et Laure se virent souvent sans témoins. Évidemment Pétrarque n'aurait pu être si pressant que dans le tête-à-tête, et ce n’est aussi que dans le tête-à-tête que Laure aurait eu tant de mérite à résister.
PÉTRARQUE ET LAURE, défaites. Un tel aveu, qui n’a rien de flatteur pour lui, ne peut lui être arraché que par l’amour de la vérité. Laure ne lui accorda, par conséquent, aucune faveur sérieuse. Elle se borna à le saluer, à lui adresser quelques paroles aimables; peut-être même un jour, jour mémorable, lui tendit-elle la main. Du moins semble-t-il indiquer dans un sonnet que la main avec laquelle il écrit a été mieux traitée que d’ordinaire par sa maîtresse 1 . Une fois elle lui fit une promesse innocente, sans doute, mais qu’elle ne jugea pas prudent de tenir. Peut-être s’était-cllc engagée à répondre à un de ses sonnets ou à le recevoir chez elle. Mais elle se ravisa au dernier moment, dans la crainte qu’une première concession n’en amenât de plus grandes, et qu’un amant aussi passionné ne l’entraînât plus loin qu’elle ne voulait*.
Quels furent donc les incidents d’un roman d’amour si élliéré ? On n’en imagine pas de plus simples ni de plus chastes. Quelquefois Pétrarque apercevait Laure à la promenade au milieu de ses amies, et après cette brillante apparition, il rentrait chez lui pour la chanter. D’autres fois, pendant qu’il était assis dans un lieu public, pensant à elle et absorbé dans scs pensées, elle passait tout à coup devant lui et lui adressait un salut auquel la surprise et l’émotion
* Sonn. 201.
4 Sonn. 3(5.
l’empêchaient de répondre. Un jour même, le voyant rêveur, elle lui mettait la main devant les yeux, avec la familiarité qu’autorisait leur longue liaison, mais dont elle se réservait à elle seule l’initiative. 11 la rencontrait dans un jardin, probablement chez son ami Sennuccio del Bene. Cette rencontre prenait l’importance d’un événement dans la vie de Pétrarque, surtout le jour où son ami, à leur approche, cueillait deux roses, en offrait une à chacun d’eux et leur disait : « On ne vit jamais couple d’amants pareil. » Laure allait-elle se promener en barque sur le Rhône, en compagnie de quelques dames, faisait-elle entendre sur le fleuve cette voix harmonieuse qui avait tant de charme pour son amant, celui-ci consacrait par un sonnet le souvenir d’une si belle journée. Privé, comme il l’était, de toute marque positive de l’amour de Laure, le poète grossissait les moindres incidents qui se rapportaient à sa personne.
Dans une réunion, elle laisse tomber un de scs gants; Pétrarque le ramasse, veut le garder, et finit néanmoins par être obligé de le lui rendre. Il ne faut pas moins de trois sonnets pour raconter cette grande aventure. Il est vrai que c’est une bien belle occasion de regarder la main de Laure et de remonlerde la main jusqu’au bras, du bras jusqu’au reste du corps. Les yeux du poêle se donnent carrière cl dévorent des beautés qu’il regrette de ne pouvoir posséder qu’en imagination: «0 belle main, dit-il, qui me
« serres le cœur et qui rcnferines ma vie eu un petit « espace! Main où la nature et le ciel ont mis tout leur « art et toute leur élude pour se faire honneur!... « Gant si blanc, si coquet et si cher qui en couvres « l'ivoire poli et les roses fraîches!... El ce n’est « pas seulement celte belle main nue... c’est aussi « l’autre, ce sont les deux bras qui sont prêts à « serrer ce cœur timide et humble. L’amour tend « mille lacs, et il n’en tend aucun inutilement, au « milieu de ces belles formes honnêtes qui ornent « son corps céleste... les yeux limpides, les regards « étincelants, la belle bouche angélique, pleine de « perles, de roses et de douces paroles 1 . »
O bella man, clic mi dislringi'l core,
E'n poco spam la mia vita cliiudi ;
Man, ov’ ogni arlc, c tutti loro sludi Poser Nalura c l Ciel per farsi onorc ;
Candide, lcggiadrelto, c caro guanto,
Che copria nctlo avorio, e Ircsclic rose ;
(Sonn. 147.)
Non pur quelPunn liclla ignuda mano,
Ma Paîtra c le duo braccia, accorlc e preste Son a stringer il cor timido c piano.
Lacei Amor mille, c nessun tende in vano Fia quelle vaglie nove forme onestc, Ch'adornnn si Palt’abilo ccleslc.
Gli occlii sereni, e le stellanti ciglia ;
La bella bocca angelica, di perle Piena, e di rose, e di dolci parole.
(Sonn. .1 48.)
Un prince etranger, peut-être l’empereur Charles IV de Luxembourg, arrive à Avignon ; dans un cercle de belles Avi gnonnaises, il va droit à Laure comme à la plus belle, probablement aussi comme à la plus célèbre; et, avec la liberté galante des souverains du moyen âge, il l’embrasse sur le front et sur les yeux. Pétrarque en esta la fois content et attristé; il se réjouit qu’on rende hommage à la beauté de sa maîtresse, mais un peu de jalousie lui gâte sa joie, en lui faisant regretter de n’avoir jamais obtenu une faveur semblable. Lorsque Laure souffre physiquement ou moralement, il voudrait partager son mal ou plutôt le lui ôter, pour, en souffrir seul. Elle a une fluxion sur les yeux; il se plaint d’abord de n’en être pas atteint, lui aussi, et il se félicite, quand ses yeux, à leur tour, portent la marque de la même maladie. Laure ne peut pas ressentir un chagrin, perdre des parents ou des amis, sans que Pétrarque mêle ses larmes aux siennes et recueille ses soupirs. Il passe des journées en contemplation devant la maison de sa maîtresse, à attendre un regard d’elle, ou tout au moins une occasion de la voir. Ouvre-t-elle, pendant l’été, ses fenêtres du côté du nord; pendant l’hiver, ses fenêtres du côté du midi; s’assied-elle, devant sa porte, sur le banede pierre hospitalier qui entoure les vieilles demeures, le poêle la voit et la chante. Quelquefois aussi il a l’heureuse fortune de la rencontrer, lorsqu’elle sort de la ville pour se promener à la campa-
llf» • PÉTRARQUE ET LAURE,
gnc. Il la trouve un jour près du Rhône ou de la Sorguc, assise à l’ombre d’un arbre dont les fleurs blanches tombent sur elles et il décrit, en vers charmants, la poétique attitude dans laquelle il l’a surprise. « Chères, fraîches et douces ondes où elle a posé « son beau corps, celle-là seule qui me paraît une « dame! Arbre délicieux dont il lui a plu (je m’en « souviens avec un soupir) de faire une colonne pour «'son beau flanc ! Herbes et fleurs qui recouvraient sa « robe élégante avec son sein angélique!... Des belles « branches descendait (douce m'en est la mémoire) « une pluie de fleurs sur son sein. Et elle était assise, « modeste au milieu de tant de gloire, couverte déjà « du nuage amoureux. I nc fleur tombait sur le bord « de sa robe, uneaulresur ses tresses blondes qui, ce « jour-là, ressemblaient à de l’or poli orné de perles. « D’autres tombaient sur la terre, d’autres sur les « eaux. D’autres, tourbillonnant dans leur course er- « rante, paraissaient dire : Ici règne l’amour 1 . » 11
1 Uliiarc, frcschc c dolci acquc,
Ove le belle membre
Pose colei, cbe sola a ine par donna;
- Gentil ramo, ove piacque
( Con sospir mi rimembra )
A Ici di Tare al bel fianco colonna;
Erba c fior, cbe la gonna Loggiadra ricoversc Con U angelico seno ;
Da’ be’ rami scendca,
PÉTRARQUE ET LAURE, semble même que Pétrarque se soit hasardé une fois jusqu’au lieu où Laure se baignait. Mais autant qu’on peut deviner les choses sous son langage allégorique, elle lui jeta de l’eau à la figure, et il ne rapporta de sa tentative que la honte de l’avoir faite.
Du reste, le Canzoniere s’accorde tout à fait avec le Secret. On n’y surprend aucune trace de triomphe; on y voit que Pétrarque n’obtint rien de ce qu’il souhaitait. Il y parle constamment des refus qu’il essuie, jamais des victoires qu’il remporte. Laure, cependant, s’adoucit en sa faveur et le traita mieux dans les dernières années de sa vie, non pas qu’elle voulût lui faire espérer ou lui accorder plus qu’elle ne lui avait accordé jusque-là, non pas qu’elle fût éblouie, comme le croit à tort l’abbé de Sade, par l'éclat de la couronne poétique que son amant venait de recevoir. Mais une femme de trente-cinq ans, vieillie avant l’âge, peut ne pas se croire obligée de se défendre avec la
(Dolcc ne) la memoria)
Una pinggia di fior sovra ’l suo grombo ; Ed ella si sedea Uniile in tanta gloria,
Coverla già dell’ amoroso nembo.
Quai fior cadea sut lembo,
Quai su le trecce bionde;
Ch’ oro forbilo e perle Kran quel di a vederle ;
Quai s* posava in terra, e quai su U onde;
Quai con vago errorc
Girando parea dir ; qui régna amore.
(Canz. 1 1 .)
PÉTRARQUE ET LAURE, môme énergie qu’une femme plus jeune el par conséquent plus menacée. Laure se trouvait trop changée pour redouter les mêmes dangers qu’autrefois. D’ailleurs elle s’apercevait que Pétrarque vieillissait aussi, elle avait été témoin des efforts sincères qu’il faisait depuis longtemps pour vaincre scs désirs, elle avait des raisons de penser, d’après sa conduite môme, qu’il serait désormais plus maître de lui, et, eu le recevant mieux, elle témoignait simplement d’une plus grande confiance en lui, sans se relâcher pour cela de la sévérité de scs principes. Pétrarque indique dans son Secret que, vers la seizième année de son amour, il se sentait plus fort contre la tentation', et il dit en propres termes, dans la seconde partie du Canzionere , qu’au moment où Laure mourut, elle commençait à ne plus craindre de se trouver seule avec lui, parce qu’insensiblement, parle progrès de l’Age, elle voyait son amour se changer en amitié : « Toute ma jeunesse fleurie et verte s’écoulait ; je « sentais déjà s’attiédir le feu qui hrûla mon cœur, « et j’étais arrivé à l’âge où la vie descend jusqu’à « ce qu’elle tombe. Déjà ma chère ennemie com- « mençait à se rassurer peu à peu contre scs soup- « çons. Sa douce honnêteté tournait en jeu mes « peines cruelles. Le temps approchait où l’amour
• 1 Firinavi jam tandem animum labantcm (De rontemplu muntli, .liai. S).
« sc rencontre avec la chasteté, où il est permis aux « amants de s’asseoir l’un à côté de l’autre et de se « raconter leurs aventures *. »
ni
Si, dès 1545, les deux amants s’acheminaient vers ce dénoùment pacifique d’une passion jusque-là si violente chez l’un d’eux, c’était grâce à la fermeté, à la vertu de Laure qui avait forcé l’amour à se contenir dans les limites du respect. On admire qu’elle ait résisté si longtemps à un homme jeune, passionné, d’une figure si séduisante, d’un esprit si aimable, à un homme qui la chantait en si beaux vers et auquel elle devait la gloire. Mais on ne s’étonne pas moins que, sans jamais le satisfaire, sans jamais même lui rien accorder de ce qu’il demandait, elle ait réussi à le garder si longtemps pour amant. Comment s’ex-
* Tutla la mia lîorita o verde etade
Passa va; e ’ntepidir sentia già ’l foco,
Ch' arsc’l mio cor, cd era giunto al loco,
Ove sccndela vita, ch' al fin,cade :
Giâ incoininciava a prender securtade La mia cara nemica a poco a poco De’ suoi sospetti ; e rivolgca in gioco Mie pene acerbe sua dolce onestade :
Presso era '1 tempo, dov’ Amor si scontra Con castitate; ed agli amanti è dato Sedersi insieme, e dir che lor incontra.
(Sonn. 47, P. M. L.)
PÉTRARQUE ET LAURE, plique ce phénomène d’une passion qui ne reçoit ni récompense ni encouragement et qui dure cependant vingt et un ans? Cela tient sans doute au charme qu’exerçait Laure, à la séduction de sa beauté, à celle de sa voix et de son esprit. 11 fallait même qu’elle eût beaucoup d’art, pour que, sa beauté déclinant, elle ne perdît rien de son empire. Elle montra plus que de la grâce, elle fit preuve d’adresse et d’habileté diplomatique dans ses relations avec Pétrarque. Excepté dans les premières années de leur 1 iaison , dans les moments où des instances trop pressantes mettaient sa vertu en péril, elle ne le découragea jamais complètement. Quand elle le voyait repentant, abattu, plongé dans le désespoir, elle se radoucissait et lui témoignait plus de bienveillance jusqu’à ce qu’une nouvelle attaque de sa part vint la forcer à reprendre sa rigueur. Elle prévint ainsi toute rupture; elle laissa toujours entre eux une porte ouverte, sinon à l’espérance, du moins à la conciliation et au rapprochement. C’est cette habileté innocente que Pétrarque rappelle lorsqu’il fait dire à sa maîtresse, dans le Triomphe île la Mort : « Tels ont été, avec toi, mes « manèges et mes artifices : tantôt un accueil bien- « veillant et tantôt le dédain. Tu le sais, loi qui les a « chantés dans bien des passages. Quand j’ai vu les « yeux si chargés de larmes, que je médisais : Celui- là « court à la mort, si je ne l’aide pas ; j’en vois déjà « les signes ; alors j’eus soin de te secourir honnêlc-
« ment. D’autres fois, je t’ai vu de tels éperons au « flanc, que je me disais : Ici il faut se servir d’un « mors plus dur 1 . »
Sous ces apparences de compassion, n’y a-t-il pas un. peu de coquetterie, dira-t-on? Je ne justifierai point Laure de ce reproche. La femme la plus pure, la plus honnête, n’est-elle pas quelquefois entraînée par sa nature encore plus que par les circonstances à mettre un peu d’art dans sa conduite? Si cet art innocent s’appelle coquetterie, elle en eut. Aimée et glorifiée par un homme de génie, touchée de la célébrité que lui valait cet amour, décidée pourtant à ne rien accorder à son amant qui pût compromettre son honneur, ne fit-elle pas ce qu’eut fait à sa place, je ne dirai pas une sainte, mais plus d’une personne vertueuse vivant dans le monde, en n’éloignant pas d’elle une telle affection, en essayant au contraire de la garder, sans jamais consentir pour cela à la satisfaire? N’éprouvait-elle pas une joie permise, lors-
Qucsti fur teco mie’ ingegni e mie arli,
Or bcnigne accoglienze, ed ora sdegni :
Tu ’l sai, che n’ hai cantato in moite parti. Cil' i vidi gli occhi luoi talor si pregni Oi lagrime, ch' io dissi; qucsli è corso A morte, non l' aitando; i veggio i segni.
Allor provvidi d' onesto soccorso.
Talor li vidi tali sproni al flanco.
Ch’ i dissi : qui convien più duro morso.
(Trionfo délia Morte, c. 11 , v. 109.)
PÉTRARQUE ET LAURE, qu’elle lisait ces beaux vers qu’elle inspirait et qui devaient faire passer son nom à la postérité? Faut-il la blâmer ou diminuer quelque chose de sa vertu, parce que, tout en restant inflexible sur les principes, tout en se retranchant dans son devoir, comme dans une fort inexpugnable, elle n’eut pas le courage de chasser de sa présence l’amant qui la chantait dans un si noble langage?
Qui sait d’ailleurs si les ménagements qu’elle avait pour lui ne cachaient pas un sentiment sérieux? Bien des indices nous font supposer qu’elle l’aimait, quoiqu’elle n’eût jamais consenti à lui adresser une parole d’amour ? Il ne paraît pas qu’elle ait été heureuse en ménage. Si, avec ses neuf enfants, elle connut jusqu’à l’excès les joies de la maternité, elle ne connut pas au même degré celles de l’amour conjugal. Pétrarque insinue, à deux reprises, que son mari était jaloux et la traitait durement. En tout cas, il ne l’aimait pas comme une femme de sa beauté et de son esprit méritait d’être aimée, puisqu’il se dépêcha de l’oublier et qu’il se remaria sept mois après sa mort. Peu comprise par Hugues de Sade, assiégée par un amour plus tendre et plus séduisant que celui de son mari, Laure ne put guère échapper à la contagion des sentiments qu’elle inspirait. Pétrarque le soupçonnait; par moments, il se croyait aimé. Laure lui laissa toute sa vie celle vague espérance, sans jamais la lui continuer. Lui dire qu’elle l’aimait,
PÉTRARQUE ET LAURE, prononcer devant lui une seule parole d’amour, c’était manquer à son devoir, c’était de plus s’exposera ce que son amant demandât de cette affection une preuve qu’elle ne voulait à aucun prix lui donner. Un aveu la perdait. Elle eût eu immédiatement à compter avec les transports d’une passion impétueuse et audacieuse. Mais son amour se trahissait malgré elle. Le soin avec lequel, en tant d’occasions, elle évitait Pétrarque n’indiquait-il pas qu’elle se défiait d’elle-même, qu’elle craignait de succomber, si elle lui laissait un libre accès auprès de sa personne? On ne redoute pas à ce point la tentation quand on sait qu’on ne sera pas tenté. Une femme qui n’aurait pas aimé n’aurait point éprouvé les mêmes frayeurs. C’est surtout pendant que Pétrarque était loin, pendant les longues heures delà séparation, que la jeune femme se sentait envahie et comme vaincue par l’amour. Elle se résignait difficilement à ne pas le voir. Scs absences lui causaient une douleur qu’elle ne réussissait pas à cacher. Si à Avignon, il restait trop longtemps sans paraître devant elle, elle ne pouvait s’empêcher de le lui reprocher, quoiqu’elle ne voulût pas le consoler, lorsqu’il lui répondait: Votre vue me fait mal; pourquoi irais-je volontairement au-devant delà souffrance que vous me causez et que vous ne soulagez pas. Durant un des voyages de Pétrarque en Italie, Sennuccio lui écrivait que Laure souffrait et paraissait malheureuse. Lui-même remarqua plus
m PÉTRARQUE ET LAURE,
d’une fois, que les jours où il la quittait pour longtemps, elle pâlissait, comme sous le coup d’une émotion forte. Dans leur dernière entrevue, elle se sentait fort affaiblie, elle eut peut-être un pressentiment de sa fin prochaine et elle lança à Pétrarque un regard chargé de tendresse. Ce n’était pas la première fois que les yeux de Laure parlaient. Son amant avait déjà cru y voir briller l’éclat d’une flamme secrète. Il semble même que Laure ait éprouvé un des symptômes les plus significatifs de l’amour, qu’elle se soit abandonnée un jour à un accès de jalousie, si toutefois nous avons raison d’interpréter en ce sens une Cansona un peu obscure, où Pétrarque paraît se défendre d’avoir dit qu’il aimait une autre femme qu’elle. La vivacité de sa défense fait croire que le seul soupçon d’une infidélité irritait profondément sa maîtresse.
Tant que Laure vécut, Pétrarque se figura tantôt qu’il était aimé d’elle, tantôt qu’il ne l’était pas. Il flotta constamment entre le doute et l’espérance. Par moments, il se crut sûr de sa tendresse. Mais à la moindre marque de froideur, il retombait dans de nouvelles perplexités. Ce qui le maintint constamment dans l’incertitude, ce fut la réserve prudente cl le silence absolu de la jeune femme. Jamais elle ne laissa échapper une parole d’amour, jamais elle ne prononça un molqui l’engageât vis-à-vis de sonamant. Ce ne fut qu’après sa mort, que celui-ci, à force d’in-
PÉTRARQUE ET LAURE.’ tcrroger scs souvenirs et de grouper les incidents de leur longue liaison, osa croire fermement qu’il avait été aime. Il l’avait été en effet, tout l’indique, il avait touché ce cœur fier et généreux. Mais Laure refoula énergiquement au dedans d’elle-même l’expression de ses sentiments. Elle ne voulut lui prouver son amour qu’en paraissant ne pas l’aimer. Abnégation cruelle cl douloureuse pour tous deux, pour elle surtout, mais à laquelle l’obligeait son devoir, le souci de son honneur et peut-être aussi le prix qu’elle attachait à l’estime de Pétrarque! Que ne dutelle pas ressentir, lorsqu’elle se trouvait en présence de celui qu’elle aimait, lorsqu’elle entendait ses déclarations passionnées, et qu’émue, agitée au fond du cœur, toute prête à partager son entraînement, elle faisait effort pour lui répondre avec froideur, pour le calmer par l’apparence d’une insensibilité dont elle était si loin ! De quelles luttes intérieures celle âme noble ne fut-elle pas le théâtre? Combien n’eûtelle pas à souffrir pour se vaincre elle-même en résistant à la passion qui la consumait! Elle donna pourtant ce courageux exemple. Elle en fut récompensé par l’estime, par le respect de son amant, par une constance qui, chez lui, ne se démentit jamais et que la possession eût peut-être ébranlée. Si elle s’était donnée a lui, l’aurait-il aimée aussi longtemps? Ne se serait-il pas lassé plus vite d’un plaisir que lui auraient reproché, comme un crime, sa foi, scs fonc-
lions ecclésiastiques el jusqu'à son costume 9 Et, quand il la perdit, au lieu de la regretter profondément, n’aurait-il pas rougi d’elle? Au lieu de vénérer • et de bénir sa mémoire n’en aurait-il pas été poursuivi comme par un remords inexorable? Lui, homme d’Ég!ise,lenu plus qu’unautre à la chasteté, se serait-il pardonné d’avoir séduit une femme mariée ? Lui aurait-il pardonne à elle-même de ne pas s’être défendue contre lui? Oui sait d’ailleurs si l’amour heureux eut aussi bien inspiré son génie que l’amour malheureux? La lutte qu’il soutint contre son amante, les alternatives d’espérance et de tristesse qui se partageaient sa vie, les émotions contraires, mais puissantes, qu’il éprouvait tour à tour, excitèrent et fécondèrent sa pensée. La douleur fit jaillir du plus profond de son être des sentiments que la volupté eût endormis. La plénitude du bonheur n’eûl-elle pas émoussé ses facultés poétiques, n’eût-il pas été trop satisfait de la réalité pour que son imagination cherchât d’autres jouissances que les jouissances réelles? Il y a une poésie lyrique qui naît surtout des obstacles que les faits opposent aux désirs el aux rêves du pocle. Mécontent des hommes et des choses, blessé par les aspérités de la vie, celui-ci cherche, dans une sorte d’enivrement poétique, l’oubli et le soulagement de ses maux. II verse dans scs vers le trop-plein de son cœur el du inonde réel qui l’irrite, il en appelle à l’idéal qui le console. Ne trouvât-il dans cet épanchc-
PÉTRARQUE ET LAURE, rnenl d’aulrc consolation que (l’avoir parle de ses douleurs, cela seul est un bien. Que de souffrances s’aggravent par Icsilenceets’adoucisscnt, au contraire, dès qu’elles remontent du cœur aux lèvres! Si l’homme heureux peut sans danger garder son bonheur pour lui, si souvent même les grandes joiessonl muettes, il n’y a pas de pire malheur pour celui qui souffre que de ne pas pouvoir exprimer son chagrin. Dos qu’il en parle, il est déjà soulage. Les déceptions de l’amour servirent à desserrer les lèvres de Pétrarque, qui n'aurait peut-être pas été tenté de chanter ses succès, mais qui eut besoin de se plaindre doses maux, pour les moins sentir. Sa poésie naquit de ses épreuves ou plutôt de la nécessité où il se trouva d’en faire confidence au public pour les mieux supporter.
Ainsi, les beaux vers du Cansoniere , la peinture originale cl sincère de la passion non satisfaite, de l’amour inassouvi, les teintes idéales jetées sur les blessures de l’âme comme un voile sur la douleur, Pefforl que tente à chaque instant Pétrarque pour faire passer sa pensée de la région douloureuse du sentiment dans la région plus sereine de l’art, le soulagement qu’il éprouve lorsqu’il réussit à exprimer en poète ce qu’il sent en amant, nous devons tout cela peut-être à la vertu, à l’héroïsme d’une femme. Si Laure avait succombé, il n’y aurait eu dans le monde que deux amants heureux de plus. Elle résista, et sa résistance nous valut, à nous, un grand
poêle; à elle, la gloire. Elle y gagna l'immortalité. Sortie victorieuse d’un combat difficile, chantée par un amant dont elle ne satisfit pas la passion, mais dont en revanche elle excita le génie, elle conquit sa place dans la mémoire des hommes, comme un exemple de ce qu’il y a de noblesse innée dans le cœur de la femme, et de ce que cache de force la faiblesse apparente du sexe féminin.
Sa mort ne lut pas moins célébrée que sa vie. Pétrarque voyageait en Italie, dans celle triste année 1548 où s’abattit sur le monde occidental le fléau dont Boccacc décrit si énergiquement les effets physiques et les conséquences morales, au commencement du Dkamèron. C’esl là qu’il apprit que, malgré les précautions prises par le pape Clément VI, la peslc ravageait Avignon. Puis bientôt après, lui arrivait à Parme la nouvelle de la mort de Laure, emportée par la maladie, le 6 avril. Il en ressentit une douleur qu’il faut mesurer non-seulement à la force et à la durée de son amour, mais aussi à cette faculté de souffrir qui est à la fois le privilège et le tourment de certaines âmes. Il voulut même que la pensée de la perte qu’il venait de faire fut sans cesse rappelée à son esprit par un signe matériel, et il en consigna
le souvenir sur la couverture d’un manuscrit de Virgile, enrichi d’un commentaire de Servius, orne de miniatures attribuées quelquefois à Simon Memmi, dont il se servait habituellement, et qu’on conserve pieusement à la bibliothèque ambroisiennede Milan '. Cette note fameuse, plus d’une fois contestée, mais dont l’authenticité ne peut plus maintenant être mise en doute, se termine ainsi : « Pour me retracer un « cruel souvenir, j’ai éprouvé une sorte de douceur « amère à écrire ces choses, surtout dans un endroit « qui revient souvent sous mes yeux, afin que je « sache qu’il ne doit plus rien y avoir qui me plaise « en celte vie, et qu’après ce grand lien brisé, je sois « averti qu’il est temps de fuir Babylone, en regar- « dant fréquemment ces paroles et en songeanL à « tout ce qu’il y a de fugitif dans la vie. Grâce à « Dieu, cela sera facile à un homme qui médite f'or- « tement et virilement sur les soucis inutiles du « passé, sur les vaincs espérances et les dénoûmenls « inattendus*. »
1 Voyez sur la noie du manuscrit de Virgile, Mémoires pour servir à la vie de Pétrarque, 1. 11, note 8, et t. III, Pièces justificatives, 8 et 9.
9 Hoc autem ad accrbam rei memoriam amara quadam dulcedine scriljcre visutn est hoc potissimum loco, qui sæpe sub oculos mcos redit, ut ecilicet mliil esse drberet quod amplius rnihi placent in hac vita et effracto majori laqueo, tempus esse de Babylone fugiendi crcbrn horum inspectione, et fugacissimæ ætatis æstimatione commoncar ; quod prævia Dei gratia facile erit praeleriti lemporis curas supervacuas, spes inanes et inexpeclatos évitas acriter ac virililcr cogilanti.
Pétrarque avait chanté Laure vivante, il avait composé en son honneur toute la première partie du Canzoniere. Quand elle mourut, il la chanta encore. Mais, sous le coup de la douleur, il ne parla plus d’elle que dans un style grave et d’un ton pénétré. On ne retrouverait pas dans la seconde partie du Canzoniere celle affectation, celle recherche, ces arlifices de rhétorique qui déparent trop souvent les sonnets des premières années. On y sent moins d’art et plus de simplicité. Le cœur y parle plus que l'esprit. L'allégorie dont Pétrarque abusait autrefois disparaît de cette nouvelle poésie. Aux obscurités conventionnelles, aux allusions détournées cl voilées succèdent des paroles plus franches. Aussi, la seconde partie du Canzoniere paraît-elle infiniment plus claire que la première. On voit que Fauteur se préoccupant moins d’orner sa pensée, la laisse voir davantage. D’ailleurs, une fois que sa maîtresse est morte, il échappe à bien des entraves qui l’enchaînaient de son vivant. Il peut enfin parler d’elle librement sans craindre de manquer aux bienséances, aux usages de la langue amoureuse, aux précautions oratoires auxquelles est tenu, dans la société chevaleresque, tout amant bien, appris, enfin à la réserve que lui imposaient nécessairement la condition de Laure et la jalousie probable de son mari.
Lorsque Pétrarque apprit la triste nouvelle, ce ne fut pas tout à fait pour lui un malheur inattendu. 11
PÉTRARQUE ET LAURE, avait laisse Laure souffrante, affaiblie sans doute par ses couches multipliées, et en se séparant d’elle il avait surpris dans ses regards une expression de gravité eide tristesse qui ressemblait à un adieu. Depuis son arrivée en Italie, il pensait souvent à cette dernière entrevue, avec de sinistres pressentiments. Il se sentait même d’autant plus inquiet que, comme certains esprits poétiques et mystiques, composés d’imagination cl de sensibilité, il croyait aux avertissements d’en haut. Une aventure récente avait encore augmenté chez lui cettb superstition du cœur. Sept ans auparavant, dans cette même ville de Parme où il devait apprendre la mort de sa maîtresse, il avait cru voir apparaître en songe la figure mourante, décolorée de l’évêque de bombez, et appris quelque temps après que cet ami si cher était mort la nuit même où un rêve Pavait averti. Laure aussi ne lui apparaissait plus qu’à travers un voile funèbre. 11 voyait déjà la mort planer sur cette tête adorée, et il exprimait en beaux vers ses douloureuses angoisses: « 0 doux regards, disait-il, ô paroles courtoises, ar- « rivera-t il jamais que je vous revoie et que je vous « entende'? » Quand enfin il fut certain que Laure était perdue pour lui, il se reprochait de n’avoir pas compris son dernier adieu, de n’avoir pas deviné,
1 O dolci sguardi, o parolelte accorle,
Or fia niai T di, ch’ io vi riveggia, cd oda?
(Sonn. 195.)
eu la quittant, qu’il la quittait pour toujours : « Mon
« âme, à ses actes, à scs paroles, à son visage,
« à scs vêtements (elle avait une robe de couleur « sombre), à la compassion nouvelle mcléc à sa dou- « leur, tu aurais bien pu dire, si lu t’étais avisée de « tout : Ce jour-ci est le dernier de mes jeunes an- « nées 1 . »
Sa douleur éclata surtout quand il rentra en France et qu’il revit les lieux où il avait connu Laure. Pouvait-il traverser les rues d’Avignon, sans se rappeler qu’autrefois il y rencontrait sa bien-aimée, parcourir sans trouble ces promenades où jadis elle le saluait affectueusement, repasser sans douleur devant celte maison qu’il avait si souvent regardée avec l’espéj’ance de voir Laure montrer son beau visage à une des fenêtres ou s’asseoir près de la porte sur le banc de pierre hospitalier? Pouvait-il jeter les yeux sans attendrissement sur le cours du Rhône où elle se baignait, où elle se promenait en barque avec scs compagnes, sur ces eaux impétueuses qu’il avait tant de fois saluées au retour de ses longs voyages, comme si en les retrouvant il retrouvait déjà quelque chose de Pair que respirait sa maîtresse et, pour ainsi dire,
1 Mente mia
Agti atti, aile parole, al viso, ai panni,
Alla nova pîelà con dolor mista, l’otei ben dir, se del tutto eri avvislu :
Quest' i 1’ ultimo di de' inici dolci anni.
(Sonn. 4ü. P. M. L.)
dos messagères d’amour? À Vaucluse encore, ce cher et douloureux souvenir l’assiégeait. Tous les recoins de sa solitude étaient peuplés de l’image adorée. Ces rochers, ces arbres, ces sources, ces grottes silencieuses où son imagination obsédée évoquait autrefois, presque malgré elle, la ligure de Laure, la lui renvoyaient aujourd’hui avec une fidélité inexorable. Une sorte d’illusion poétique, réminiscence de celles du passé, faisait apparaître à ses yeux la jeune femme sous la forme d’une nymphe ou d’une déesse sortant des eaux.
La nuit, pendant que les rossignols chantaient mélancoliquement sur les bords de la Sorgue, il croyait les entendre pleurer celle qu’il pleurait lui-même. 11 éprouvait aussi un sentiment par lequel passent souvent les âmes affligées et que les poètes ont exprimé plus d’une fois : le chagrin que nous cause dans nos tristesses l’implacable indifférence de la nature qui ne porte le deuil d’aucun homme, dont aucune infortune humaine n’altère l’éternelle jeunesse. Nos cœurs ont beau être brisés. Elle n’en continue pas moins sa course inexorable, elle n’en ramène pas moins les saisons à l’époque fixée; elle ne retarde pas d’une minute, par sympathie pour nos douleurs, la pousse des feuilles, le réveil des arbres, l’épanouissement heureux du printemps. Pétrarque voit à Vaucluse le premier sourire de la verdure renaissante; comme par le passé, il voit la campagne tres-
saillir, sous les rayons des premiers* beaux jours. Tout est gai autour de lui, tout respire la joie. Lui seul sent sa tristesse et ne peut la faire partager aux lieux qui l’environnent. « Zéphyr revient et ramène « le beau temps, les fleurs et l’herbe, sa douce famille, « le chant de Progné, les pleurs de Philomèle, le « printemps blanc et vermeil. Les prés rient, le ciel « se rassérène... L’air, l’eau et la terre sont pleins ’« d’amour. Tout être vivant se reprend à aimer. Mais « pour moi, hélas! reviennent les soupirs les plus « pesants que lire du fond de mon cœur celle qui en « emporta les clefs au ciel. Et les chants des petits « oiseaux, et les fleurs des rivages, et la douce dé- « marche des belles dames honnêtes, tout cela est « pour moi comme un désert, comme la vue de bêles « cruelles et sauvages *. »
1 Zetiro torna, e ’l bel tempo rimena,
E i fiori, e 1' erbe, sua dolce famiglia,
E garrir Prognc, e pianger Filoména ;
E primavera candula e vermiglin.
Ridono i prati, e ’l ciel si rasséréna;
* L’ aria, e l’ acqua, e la terra è d’ amor piena ; Ogni animal d' araar si nconsiglia.
Ma per me, lasso, tornano i più gravi Sospiri, che de.l cor profondo tragge Quella, ch’ al ciel se ne porto le chiavi :
E eantarc augelletti, e fiorir piagge,
E ’n belle donne oncste alti soavi.
Sono un deserto, e fere asprc e selvagge.
(Sonn. 42. P. M. L.)
Le poëte spiritualiste, le chrétien tire cependant de ses croyances un motif de consolation. Il sait que Luire n’est point réellement morte, que son corps seul a disparu, mais que son âme vit et habite les régions célestes : « Belle dame, lui dit-il, tu as dormi un « court sommeil. Maintenant lu t’es réveillée parmi « les esprits élus, là où l’âme s’unit à son Créateur 1 . » Il la revoit « pjus belle et moins altière*, n’ayant plus rien en elle de terrestre ou de mortel 3 , » au* milieu des amants que renferme la troisième sphère du ciel, dans cette planète de Vénus où Dante envoie un peu pêle-mêle les amoureux honnêtes et ceux qui ne le sont pas : Charles Martel, roi de Hongrie, et le troubadour Folquet de Marseille, à côté de la sœur d’Ezzelin le Féroce, de Cunizza da Bomano, la femme aux trois maris et aux deux amants. En si bonne compagnie, Laure ne regrette pas la terre ; elle se félicite d’avoir conquis le bonheur éternel, et elle reproche à son amant de la pleurer, au lieu de se réjouir de son soi t : « Ce n'est pas sur toi que je « pleure, répond Pétrarque, mais sur moi-même qui
* Dormito hai, boita Donna, un breve sonno :
Or se’ svegliata fra gli spirli eletti,
Ove nel suo fattor U aima s’ interna.
(Sonn. 55. P. M. L.)
’ La rividi più bella, e ineno altéra.
(Sonn. 34. P. M. L.)
s Nieute in iei terreno era, o mortale.
(Sonn. 61. P. M. LA
« suis resté dans les ténèbres et dans le martyre ‘ . » Viens me rejoindre, reprend-elle, et laisse de côté les faux biens de la terre.
C’est là, en effet, l’espoir qui soutient le poëte affligé. Puisque sa bien-aimée vit, comme le lui atteste sa foi religieuse, puisque lui-même est aussi destiné à l’immortalité, pourquoi ne la rejoindrait-il pas enfin, pourquoi ne se réunirait-il pas à elle, avec la •perspective de ne plus la quitter jamais? Mais d’où lui vient une telle espérance? 11 ne P entretiendra il pas, il ne se flatterait pas de la voir se réaliser ; du moins ses sentiments religieux ne lui permettraient pas de s’y arrêter, si sa liaison avec Laure n’était restée pure et honnête. Un homme d’église, qui aurait obtenu les faveurs d’une femme mariée, oserait-il se promettre de la retrouver au Paradis? Il ne peut l’espérer qu’à cause de la nature spirituelle, immatérielle de leur amour, et c’est pour lui une occasion de rendre une nouvelle justice à la vertu de Laure. Il confesse qu’il a désiré ardemment posséder sa maîtresse ; il répète ce qu'il a déjà dit ailleurs sur la vivacité de ses désirs; mais il reconnaît que Laure a repoussé victorieusement ses attaques. Autrefois il s’irritait, il s’indignait de celle résistance. Il maudissait la volonté courageuse qui arrêtait toutes ses entreprises. Maintenant, il la
1 Rispondo ; io non piatigo che me slesso,
Clie son riinaso in lenebre e ’n martire.
(Canz. 6. P. M. L.)
PÉTRARQUE ET LAURE. bénit cl la glorifie. Quels ne seraient pas aujourd’hui ses regrels, ses remords, si son atnanle avait cédé à à l’entraînement de sa passion! Au lieu de lui cire doux, les souvenirs de son amour lui deviendraient odieux. Il se reprocherait d’avoir entraîné une âme h sa perte. Quelle espérance lui resterait-il d’ailleurs de retrouver dans un autre monde celle dont il aurait compromis, par sa faute, le salut éternel 1 ?
Les sentiments chrétiens qu’une éducation pieuse avait jetés dans l’àme de Pétrarque, qu’y entretenait, en outre, l’accomplissement régulier des devoirs religieux, un moment assoupis et comme étouffés par la violence de son amour, puis au bout de sept ans reprenant enfin une partie de leurs droits et tenant la passion en échec, n’avaient fait que s’affermir et s’enraciner davantage en lui avec les années. Lorsque Laure mourut, la religion seule le consola en lui ouvrant les perspectives infinies de l’immortelle espérance. Ce fut sans doute aussi la religion qui, jointe au souvenir toujours puissant de Laure, l’empêcha de retomber dans les pièges d’un nouvel amour; car il n’avait que quarante-quatre ans à la mort de sa maîtresse; il était de complexion amoureuse, et il avoue qu’il fut encore une fois exposé à la tentation. Mais il y résista, en se représentant tantôt la beau té et les agréments de Laure, tantôt ce qu’il avait souffert à cause
* Sonn. ‘21, 22 et 86. P. M. L.
d’elle. Le charme cl les souffrances de l’ancien amour se réunissaient dans sa mémoire pour le préserver d*t nouveau, a Amour, disait-il, si tu veux que je re- « tourne sous ton ancien joug, remets dans ses beaux « yeux la vive lumière... et la douce flamme qui, «hélas! m’enflamme encore, après qu’elle est « éteinte... Rends le mouvement à cette langue où à « toute heure étaient disposés les hameçons qui m’ont « pris... Cache tes lacs parmi ses cheveux crêpés cl « blonds... Répands avec ta main sa chevelure au « vent*. Si je n’avais eu une grande expérience « des premiers ennuis (de l’amour), dit-il ailleurs, « j’aurais été pris et brûlé, d’autant, mieux que je « suis d’un bois moins vert’. » La mort de la femme qui menaçait ainsi sa liberté vint à propos le délivrer
' Amor, se vuo’, ch’ i’ torni al giogo antico,
Riponi entre T bel viso il vivo lume,
e la soave (lamina,
Ch' ancor, lasso, m’ infiamma
Essendo spenla
Movi la lingua, ov’ crano a tutt’ orc
Dispos ti gli ami, ov’ io fui preso
: c i tuoi lacci nascondi
Fra i capei crespi e biondi.
Spargi con le lue mari le chiome al vento.
(Canz. 2. P. M.L.)
5 E se non fosse esperienza molta
De’ primi affanni, i’ sarei preso ad arso,
Tajito più, che son men verde legno.
(Sonn. 5. P. M. L.)
de toute lutte et assurer sa tranquillité d’esprit.
Depuis lors, il ne la perdit plus. Il l'avait recouvrée longtemps avant de renoncer à chanter Laure. À mesure qu’on approche de la fin du Canzoniere , on s’aperçoit que le sentiment religieux prend le dessus et que la note amoureuse s’affaiblit. Le poète élève moins souvent son âme vers sa maîtresse et l’élève davantage vers Dieu. Malgré la ferveur croissante de sa foi, il ne peut cependant consentir plus qu’il n’y consentait auparavant dans son Secret, à reconnaître sans combats que l’amour lui a été mauvais et n’a exercé sur lui qu’une influence pernicieuse. Il défend encore sa passion, il ne se résigne pas sans efforts à se repentir d’une affection à laquelle il doit tant de mouvements généreux et d’élans poétiques. 11 reste en lui un fond de tendresse et de sensibilité qui se soulève contre les conclusions rigoureuses que lui impose d’autre part l’orthodoxie de ses croyances. Avant de terminer son œuvre, il institue encore entre l’amour et la foi une sorte de discussion où l’amour plaide énergiquement sa propre cause. C’est moi, dit l’amour qui l’ai arraché tout jeune au barreau, à l’art de vendre ses paroles ou plutôt ses mensonges. C’est moi qui, en excitant son intelligence, l’ai conduit à la renommée. Lorsque tant de grands hommes ont aimé des femmes indignes d'eux, je lui ai choisi, moi, une maîtresse incomparable, une femme qui ne lui inspira jamais que des sentiments nobles, et dont
PÉTRARQUE ET LAURE, jamais n’approcha aucune basse pensée. C’est moi qui l’ai retiré de mille actes déshonnêtes. Tout ce qu’il y a en lui de remarquable et d’original lui vient d’elle etde moi. Enfin, l’amour termine son plaidoyer par ces paroles triomphantes : « C’est moi qui lui c< donnai des ailes pour voler jusqu’au ciel, à travers « les choses mortelles qui sont une échelle vers « Dieu *. »
En parlant ainsi, le poêle essaye une dernière fois de concilier son amour et sa piété, de présenter sa passion sous les couleurs d’une élévation religieuse de l’âme, et de chercher dans le culte épuré de la lemme le germe du culte de Dieu. Mais, de même que dans le Secret, sa foi ne lui permet pas de se tromper par cette illusion. Elle ne laisse subsister au fond de son âme aucune équivoque, et moins indulgente qu’il ne le voudrait, elle ne lui pardonne pas d’avoir détourné, au profit d’une créature fragile et périssable, l’amour qu’il devait au Créateur seul. C’est elle qui parle la dernière et qui, imposant au Canzoniere une conclusion austère, finit par une hymne à la Vierge une œuvre commencée et continuée pendant plus de trente ans, en l’honneur de Laure. Lorsque Pétrarque écrit les derniers vers de
t)a volar sopra 'I ciel gli avea dat’ ali Per le cose mortali.
Che son scala al Fatlor
(Canz. 7. P. M. L.
l’ÉT H A H QU E ET LAURE. U!
son œuvre, il a cinquante-quatre ans, il a perdu sa maîtresse depuis dix années, il est décidément guéri de son amour, il se jette dans les bras de la religion pour n’en plus sortir, et, avec une sévérité à laquelle l’àge n’est sans doute point étranger, il regrette d'avoir perdu son temps en soupirant pour Laure, au lieu de le consacrer uniquement au service de Dieu. C’est là un effort de la raison, une victoire de la volonté plutôt qu’un sentiment naturel. Au fond, si le chrétien finit par l’emporter dans les dernières années de la vie de Pétrarque, le poêle persiste jusqu’au bout sous le chrétien, puisqu’il emploie encore de longues heures à corriger et à retoucher les vers de ce Canzoniere qu’il se repent d’avoir composé. Il ne faut jamais croire tout à fait au repentir des poêles, lorsqu’ils se reprochent les belles œuvres qu’ils ont écrites. Leurs regrets viennent de leur vertu, mais la vertu ne parle pas seule dans leur cœur; la conscience de leur génie s’y fait entendre à son tour cl absout volontiers ce que leurs scrupules religieux condamnent. Pétrarque était certainement sincère, quand il se faisait un crime de ses poésies amoureuses; mais il ne l’était pas moins quand il travaillait à orner davantage, à embellir pour la postérité cette œuvre criminelle.
D’ailleurs, généralement ocs inquiétudes sur la moralité de la poésie ne se produisent que tard, après que celle-ci a déjà pris son essor et créé les
chefs-d’œuvre. Quel malheur c’eût clé pour les lettres si Pétrarque avait été assiégé plus tôt par ses scrupules, si la crainte d’offenser Pieu avait étouffé de lionne heure la verve de son génie ! Quelle page eût perdue la littérature italienne, si une austérité précoce l’avait empêché de chanter Laure! Cet amour qu’il regrettait à la fin de sa carrière, auquel il se reprochait en quelque sorte de s’être abandonné, avait été l’aiguillon et comme la flamme de sa pensée. C’est cet amour, toujours inassouvi, mais d’autant plus ardent qu’il aspirait toujours à se satisfaire, sans jamais y réussir, qui avait fait de lui un grand poète. La passion moderne, si différente de l’amour antique, n’avait pas encore trouvé son interprète; elle le trouva avec Pétrarque. Pour mieux dire, Pétrarque exprima une nuance de sentiment que personne avant lui n’avait rendue avec génie. Dante comprend et décrit admirablement l’amour chaste, pur, mystique; Réatrix lui inspire une affection sainte qui ne ressemble guère aux attachements des poètes érotiques de la Grèce et de Rome; mais il y a dans son amour quelque chose d’abstrait et de philosophique ; c’est une conception intellectuelle au * moins autant qu’un sentiment. Son esprit se porte d’une telle ardeur vers l’abstraction, qu’il n’éprouve aucune peine, après la mort de Réatrix, à transformer la jeune femme, la belle Florentine à laquelle, enfant, il engageait sa foi, en une personnification
de la théologie et de la philosophie, en un symbole de l’idce pure. Il aime en philosophe et en penseur plus peut-être qu’en amant. Les antres représentants de la poésie amoureuse au moyen âge, les troubadours et les trouvères célèbres, conçoivent au contraire l’amour comme une passion très-matérielle, ils y mêlent d’ordinaire une arrière-pensée île vo- Juplé, ils y font aux sens une large part et ils ne mettent habituellement les femmes en scène que pour raconter leurs aventures galantes.
Il y avait cependant au fond des doctrines chevaleresques, parmi les traditions les plus certaines du premier âge de la chevalerie, l’idée d’un culte pur, d’un hommage désintéressé et platonique rendu à la femme. Mais cette sorte de pureté amoureuse n’avait point encore été chantée par un grand poète, qui ne la lit pas dégénérer en abstraction. Les poètes chastes, tels que Guido Guinicelli, Guido Gavalcanti et Dante, ne s’arrêtaient pas à l’observation de la réalité ; ils arrivaient tout de suite à la généralisation, à la conception d’un type, d’une idée incarnée dans la femme aimée, tandis que le chevalier, lorsque par hasard il est chaste, sait aimer chastement une maîtresse réelle et déterminée, sans pour cela la transformer en une personnification savante. C’est ce sentiment nouveau dans le monde, presque inconnu des anciens, mais d’une réalité incontestable, à la fois positif et pur, que Pétrarque exprime le premier dans
lu PÉTRARQUE ET LAURE,
une langue de génie. Qu’on se rappelle ce qu’a élc son amour pour Laure, on verra qu’il a aimé comme savaient aimer les meilleurs des chevaliers. Sans doute il se mêlait à sa passion des désirs sensuels qui n’auraient pas mieux demandé que de se satisfaire par la possession de l'objet aimé; mais il a dompté ses désirs, il s’est résigné à l’abstinence, il n’a obtenu aucune récompense matérielle; et son amour,, loin de s’éteindre faute de satisfaction, n’en a pas moins vécu et fleuri pendant plus de trente ans. Il a, par conséquent, éprouvé et chanté ce que nous appelons l’amour platonique, c’est-à-dire un amour beaucoup plus humain que ne l’était chez Socrate et chez Platon le culte philosophique de la beauté absolue, mais beaucoup moins matériel que l’amour ordinaire, puisqu’on lui interdisait de jamais posséder l’objet aimé, cl qu’il survivait à celte interdiction. Grâce à Pétrarque, cet élément spiritualiste qui se dégageait avec peine des mœurs grossières du moyen âge, se conserve aujourd’hui dans une grande œuvre d’art, et, depuis qu’une main de génie l’a gravé en caractères durables, compte au premier rang parmi les sentiments nouveaux qui distinguent le monde moderne du monde ancien *.
Et il ne s’agit point ici d’un attachement factice,
1 Voyez sur la nature particulière des sentiments de Pétrarque et sur l’amour platonique en général une belle leçon de M. Saint-Marc Girardin ( Cours de littérature dramatique, t. II, xxxvi).
d’une passion de télé qui ne mel en mouvement que l’imagination. Il ne s’agit pas non plus d’une affection langoureuse, maladive, et par cela même essentiellement passagère. Il s’agit d’un sentiment trèssérieux, très-profond et tout à fait d’accord avec la place que la femme a conquise dans la société chrétienne. Dans le monde moderne, tel que l’ont fait le christianisme et le spiritualisme germanique, s’il est difficile d’aimer une femme sans désirer en même temps la posséder, comme Pétrarque désirait Laure, il est du moins possible de continuer à l’aimer, quoiqu’on n’obtienne d’elle aucune faveur et qu’on sache bien d'avance qu’elle n’en accordera jamais aucune. Il est possible de plus qu’une (elle passion, précisément parce qu’elle est désintéressée, survive pendant bien des années à la personne aimée, et que s’étant nourrie de si peu de chose, de son vivant, elle persiste en se contentant de moins encore après sa mort. L’exemple de Pétrarque le prouve. D’autres après lui ont passé parla ; d’autres y passeront encore, tant qu’il restera dans quelques cœurs un grain d'enthousiasme et de poésie. Aimer d’amour une femme, sans garder à aucun degré l’espérance de la posséder; l’aimer de telle façon que l’amour reste absolument chaste, et que celle chasteté obligée ne lue pas l'amour; voilà ce qu’au fond l’esprit chevaleresque a exigé et obtenu de plus d’une âme passionnée. Pétrarque en exprime les plus nobles tendances, lors-
qu’au plus fort de sa passion, malgré la fièvre d’amour qui le consume, il humilie ses désirs devant la vertu souveraine et l’honneur inflexible de sa maîtresse, sans cesser pour cela de l’aimer, de rapporter à cet objet unique ses plus chères pensées. Son œuvre poétique et amoureuse demeurera le manuel des amants délicats, le code de tous ceux qui croient qu’il y a dans l’amour autre chose que la satisfaction des sens ; que la privation forcée des plaisirs sensuels ne l'éteint pas nécessairement, et que, sevré de toute jouissance matérielle, il peut encore trouver une source de vie dans les élans de l’âme vers l’idéal et dans la chaste contemplation de l’être aimé.