‹ PétrarqueChapitre 5 sur 19 · PÉTRA ROUK ET I AI R K. .V · texte numérisé non relu

PÉTRA ROUK ET I AI R K. .V

un pou plus tard plus ardente que jamais. Sur ce point je ne veux en croire que Pétrarque lui-même, et je m’en rapporte à ce qu’il nous raconte dans ses lettres, de l’emploi de son temps en 1530. Pendant une partie de cette année, tout amoureux qu’il fût, il se laissa facilement distraire de son amour par le changement de lieu. Il fil alors le premier de ces voyages, qui se renouvelèrent si souvent depuis, et qui devinrent comme un des besoins de son tempérament. Soit inquiétude naturelle, souvenirs d’une enfance forcément voyageuse cl exilée, ou simplement désir de voir, il ne se fixa guère et se déplaça souvent. Peu d’hommes aimèrent autant que lui à se promener de pays en pays, peu d’hommes adoptèrent successivement plus 'de résidences différentes. Son premier départ d’Avignon, qui devait être suivi de tant d'autres, eut pour cause la liaison qu’il contracta avec la puissante famille des Golonna, autrefois si persécutée par Boniface VIII, depuis rétablie dans tous ses honneurs, dans toutes scs dignités ecclésiastiques (‘I désormais attachée à la fortune des souverains pontifes, après avoir longtemps servi l’Empire. Un des Golonna, Jacques, frère du cardinal Jean, dont la maison était le rendez-vous des savants, des écrivains, des grands personnages qu’attirait à Avignon la présence des papes, avait vu Pétrarque à l’université de Bologne où- lui-même étudiait le droit. Retrouvant à Avignon ce jeune homme aux yeux vifs, à l’air noble,

ftü l'fiTKAHOI E HT LAI UE.

à In physionomie ouverte cl intelligente, il s’informa de son nom, de son origine, el, quand il lYul su, il l’attira dans sa famille. Ce Jacques Colonna venait de donner une preuve de son attachement au saintsiège, en osant, lui cinquième, pendant que Louis de Bavière occupait Borne, lire à haute voix devant plus de mille personnes, et afficher ensuite à la porte Saint-Marcel une huile du pape Jean XXII qui excommuniait l’Empereur. 11 avait agi en soldat plus qu’en prêtre, cl ajouté à la bulle un commentaire énergique, en offrant de prouver l’épée à la main la vérité de ce qu’il disait. Kn d’autres temps, pour une autre cause, il eût été récompensé de son courage par le commandement d’un corps de troupes.

Jean XXII le fil évêque de la pelile ville de bombez, au pied des Pyrénées. Un Italien, un Bomain, habitué à vivre au milieu des magnificences de la ville éternelle, pouvait redouter l’ennui dans un pays encore un peu barbare, el dans une aussi modeste résidence. Afin d’y être moins exposé, il pria Pétrarque, dont il aimait déjà le commerce, qui écrivait, déjà des vers, et dont il goûtait les poésies, de l’accompagner jusqu’à Lombez.

Malgré la force de son amour, peut-être même avec un secret désir de secouer la mélancolie qui l’accablait, Pétrarque se laissa entraîner sans résistance, se résigna à se séparer pour quelques mois de celle qu’il aimait et supporta avec beaucoup de philoso-

PÉTRARQUE ET I. M UE. ù7

pliie celle séparation. Quand il parle de ce voyage, et il en parle à plusieurs reprises, .à des époques différentes de sa vie, il ne se le rappelle jamais sans un profond sentiment de plaisir. 11 avait bien rencontré en roule quelques désagréments: une saison mauvaise, des chemins difficiles, une contrée inculte, des gens grossiers, moins aimables et moins civilisés que les Italiens. Mais ce n’en est pas moins un des plus beaux temps de sa vie. Il a passé là, dit-il dans son Eptlre à la postérité « un été presque céleste *. » Le souvenir seul de celle époque le rend heureux. Il était jeune, avide de voir, infiniment sensible aux jouissances de l'amitié, et tous ces instincts de sa nature se trouvaient en même temps satisfaits. Il contracta là des lions qui lui furent toujours chers, que la mort seule brisa. Indépendamment de Jacques Cclonna, sur lequel nous reviendrons plus lard en parlant des longues relations de Pétrarque avec sa famille, il connut en roule et à bombez deux jeunes amis de révoque, avec lesquels il se lia lui-même étroitement, dont les noms reviendront souvent dans l’histoire de sa vie. L’un était Lello, noble Romain, •le tout temps attaché aux Colonna, probablement l’un des quatre hommes masqués, qui avaient osé accompagner Jacques Colonna sur la place Saint- Marcel à Rome, le jour où il protestait contre l’Em-

1 Æshilom |iro|)(> nvlrslcm (Episl. ml poster). — Mc frlicêin fola record u tio lacil ( Faillit X, 12.)

PÉTRARQUE ET LAURE, perçu r. Pétrarque, qui aimait à chercher autour de' lui des ressemblances avec l’histoire ancienne, dont il se nourrissait, le surnommait Lélius, en souvenir de l’ami de Scipion, à cause de sa fidélité à la famille que servaient ses ancêtres. L’autre était un étranger, né à Campigne, près de Bois-le-Duc, sur la rive gauche du Rhin, entre le Brabant et la Hollande. Pétrarque, qui lui écrivit bien souvent, le surnommait Socrate, parce qu’il était à la fois sage et gai, plein de raison et d’enjouement, comme le philosophe grec. Entouré de ces trois amis, dans le commerce de ces esprits jeunes, lettrés, délicats, Pétrarque passa l’été le plus agréable qu’il ait passé

Quoi qu’en dise le Canzoniere, quoiqu’il n’y soit question, au commencement, que d’incurables douleurs et de perpétuels gémissements, le poète pouvait donc, même au plus fort de son amour, même sous le coup de sa tristesse amoureuse, trouver ailleurs une distraction, non-seulement puissante, mais assez vive pour laisser dans sa vie, à côté des souvenirs de sa passion, une trace durable et profonde. L’abbé de Sade croit, il est vrai, que les premiers vers du Canzoniere datent d’une époque postérieure au voyage de Lombez. Ce n’es.1 là qu’une probabilité. Fftl-ce même une certitude, Pétrarque n’eftl-il commencé à écrire en l’honneur de Laure qu’après 1 350,

1 Nnnqnnm puto lælior æstasfuit (Sen., XV, t.)

il ne l’on aimait pas moins depuis I ”>27 et il n’en reste pas moins évident que, même dans les sept premières années où il se représente comme dominé et subjugué par son amour, il veut au moins plusieurs mois où, en dehors de l’amour, il reçut des impressions de plaisir très-vives qui ne se rapportaient point à sa passion dominante.

En conclurons nous que Pétrarque n’aima point Laure passionnément, ou qu’il manqua de sincérité dans l’expression de sa tendresse pour elle? Ce serait ne pas connaître la complexité de la nature humaine, ni soupçonner de combien de nuances se compose un sentiment aussi délicat que l’amour. Les preuves que j’ai citées, bien d’autres encore, ne laissent aucun doute sur la force de la passion de Pétrarque. Seulement, il est dans la nature de l’amour, sinon de s’exagérer ses souffrances, du moins de les sentir si profondément, au moment où il se regarde souffrir, qu’il s’imagine de bonne foi les éprouver toujours au même degré, avec la même intensité. Perpétuelle illusion des amants ! Quand la douleur les absorbe, ils croient qu’elle ne finira jamais; ils parlent de l’éternité de leurs peines. S’ils disaient vrai, s’ils souffraient toujours comme aux heures de crise et d’angoisse, leurs forces physiques n’y suffiraient pas. Une douleur aiguë les tuerait en se prolongeant. Cela s’est vu quelquefois. Mais d’ordinaire le calme succède à la fièvre. Les grands désespoirs amènent une

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l'KTRAIlQl'K K T LAI ItK.

miction qui npai.se l’Ame. An plus lin l de la passion, il y a des intervalles de détenir et de repos sans lesquels la nature succomberait. L’amanl qui écrirait ses Mémoires, qui noterait jour par jour ses impressions, serait bien obligé de signaler, pour être sincère, ces intermittences inévitables. Mais le poêle ne dit pas tout; les heures de calme ne l’inspirent point toujours. Ce sont précisément celles où son génie sommeille en même temps que sa passion. 11 écrit souvent lorsqu’il souffre. Ses plus beaux vers sortent dosa douleur. L’inspiration, c’est souvent le cri, le sanglot de l’âme blessée et saignante. Plus lard , lorsqu’on recueille ces pages douloureuses, lorsqu’on rassemble pour en faire des volumes ces plaintes éloquentes, le lecteur oublie trop souvent que ce ne sont là que les fragments d’une histoire, non une histoire complète. Entre les crises qui ont fait jaillir la poésie du cœur de l’amant, il y a eu des intervalles. C’est au lecteur pénétrant à les supposer, à suppléer par sa connaissance du cœur humain au silence que garde le poêle pendant les entr’actcs du drame amoureux, en un mol, à ne pas trop généraliser, à ne pas prendre pour l’expression d'un sentiment permanent, ce qui ne s’applique qu’à certains moments de l’existence, ce qui a été réellement éprouvé, mais ce qui ne l’a été que par accès et par soubresauts.

Pétrarque aimait Laure sincèrement, passionné-

PÉTRAIWJUE ET LAI l(E

(il

nient ; il avilit déjà versé bien des larmes pour elle, lorsqu’il alla à bombez. Mais il était jeune, d’une imagination ardente et mobile: il trouva dans le voyage une dislraclion puissante, dans l’amitié une consolation. Sans oublierson amante, il se livra avec la vivacité de son àgc et de son tempérament au plaisir qui s'offrait à lui; tout en l’aimant toujours, il put être heureux sans elle et loin d’elle. Ce n’était point la trahir, au fond ce n’était même point sentir plus froidement. C'était recevoir des objets extérieurs et des circonstances une impression de bonheur passagère, qui ne guérissait pas l’âme blessée, mais qui la trompait un instant sur sa douleur. Ce. qui prouve que l’amour persistait dans toute sa force, sous les apparentes distractions de l’amant, c’est que Pétrarque revint à Avignon aussi amoureux, aussi malheureux que jamais.

Sauf le court intervalle du voyage de bombez, pendant une période de sept années, la passion du poète est impérieuse et\absoIue; il s’y abandonne sans résistance. 11 aime et souffre. Point de remède à son mal. Comment se guérirait-il? Il voit baure, il la désire sans cesse et elle lui échappe toujours. Ses rencontres fréquentes avec elle nourrissent sa passion sans la satisfaire. « Elle lui avait ouvert la poitrine, comme -« il ledit énergiquement dans sa première ai ozone,

« cl lui avait pris son cœur avec la main. » bas de souffrir sans espérer, il cherche un adoucissement à

Ü2 l'ÉTIUROUE El LAUItE.

sa jtcine dans une nouvelle séparation; Une première absence l'avait distrait ; il voulut se distraire encore. Mais celle fois, l’amour en se prolongeant s’élail, à ce qu’il semble, enraciné davantage encore dans son cœur. D’ailleurs, il voyageait seul, livré à ses pensées, et quoiqu’il visitât des lieux plus faits pour occuper son attention que la petite ville de bombez, il retrouvait parloul une image dont autrefois scs amis le distrayaient mieux.

Après avoir séjourné à Paris, à (iand, à Liège, il arrivait à Aix-la-Chapelle et y entendant raconter la légende des amours de Charlemagne, il écrivait au cardinal Jean Colonna, en homme qui porte le poids d’une passion douloureuse : « L’amour est une hon- « teuseet injuste servitude 1 . » A Cologne, il regardait de bellosjcunes femmes couvcrlesdefleurs, les manches retroussées, qui, pour accomplir, la veille de la Sainl- Jean-Baptislc, une cérémonie expiatoire, plongeaient leurs mainset leurs bras dans les eaux du Rhin; il admirait leur beauté, et il ajoutait, avec un retour sur lui-même : «On aurait pu les aimer, si on n’avait pas « eu déjà Te cœur pris*.» A travers la forêt des Ardennes qu’il parcourait seul, malgré la guerre qui la désolait, il croyait de temps en temps entendre la voix ou apercevoir le visage de sa bien-aimée, tant ce souvenir

1 Fum. I, 5. *

- Amure jRituisset quisquis oo non )trx6ccu{)alum unijnum ull^* lissol (Famil., t. I, 4.)

obsédai l son imagination. « ]| me semble l'entendre, « lorsque j’en tends les branches, les vents, les feuilles, « lus oiseaux se plaindre, et l’eau fuir en murmurant « a travers l’herbe verte. Je vais chantant, ô pensées « peu sages! celle que le ciel ne. pourra jamais éloi- « gner de moi. Car je l’ai dans les jeux. Il me semble « voir avec elle des dames et des demoiselles, el ce « sont des sapins cl des hêtres'. » Vers la lin de son voyage, à Lyon, il aperçoit le Rhône, el songeant aussitôt que le Rhône passe devant le lieu qu’habite Laure, il charge le fleuve de porter à la jeune fournie l’expression de son amour. « Fleuve rapide qui sorti « d’une veine des Alpes-, rongeant tes bords... nuit et « jour descends avec moi plein de désirs vers le lieu où « me mène, moi, l’amour el, toi, la nature seule; va « en avant. Ni lu fatigue, ni le sommeil n’arrêtent (a « course. El avant de payer ton tribut à la mer,

« arrête-toi attentif là où l’herbe est la plus verte el « 1 air le plus pur (à Avignon). Là se trouve notre « vivant et doux soleil qui orne et fleurit ta rive « gauche. Peut-être (q u ’osé- j e^Cspérer) mon retard

Parmi (l'udirla, udendo i ratni c f ùre,

E le frondi, e gli augei lagnarsi, e l'acquu Morinorando ftiggir per I’ erha vente.

E vu eatdïiulo (o penser miei imn saggi!) Eei clic 'I ciel non poria lunlana l'arme ; Ui’i I’ ho negli occlii ; e veder seco panne Donne e dunzellc. e suno alicti e fai/sri.

(Sonn. 124.)

lii 1*ÉTHA HQL' E. ET LAURE.

« l’nllligc-l-il. Baisc-lui le pied ou la main blanche et « belle. Dis lui — que Ion baiser tienne lieu de pâte rôles — : l’esprit est prompt, mais la chair est filet liguée 1 . » C’était une manière poétique d’exprimer son impatience, et de se plaindre que la fatigue ne lui permît pas d’arriver plus tôt près de celle qu’il aimait.

^Loin de Laure, pendant tout ce voyage, Pétrarque souffrit. Il lui arrivait ce qui arrive presque toujours aux amants véritablement épris, dont la passion n’esl point payée de retour. Il croyait, tandis qu’il restait auprès de Laure, qu’il n’y avait pas de plus grand supplice que de la voir, sans obtenir d’elle aucune faveur. Puis, en s'éloignant, il découvrait qu’il était plus cruel encore de ne plus la voir. Il se prenait à regretter ses souffrances passées, il les trouvait plus

liapido filiale, che d’ alpeslra vena,

Kodendo intorno, onde 'I tuo nome prendi, Aotte e di meco desioso scendi Ov' Amor me, te sol A’alura mena :

Vatlcnc innanzi; il tuo corso non frena Nè stanchezza nè sonno ; e pria che rend!

Suo dritto al mar, fiso, u’ si mostri, attendi L’erba più verde c l'aria più serena.

Ivi è quel nostro vivo e dolce sole Cli’ adorua e'ntiora la tua riva inauca ;

Forse (o clic spero) il mio tarder le dole.

Faciale 'I piede, o la nian bclla c hiauca :

liille : il haciar sia'n vecc di parole :

Lo npirlo e pronto, nia la carne è stanca.

(Sonn. 154.)

l'ÉTKARQUË KT LAI HE.

faciles à supporter que celles du présent. N’est-ce point, en effet, la loi de la nature? Ne reconnaît-on pas là, comme dans mille détails du Canzoniere , l’expérience personnelle que Pétrarque avait dû faire de toutes les souffrances de l'amour et la parfaite conformité des sentiments qu’il exprime avec les vicissitudes ordinaires d’une passion pure et malheureuse. Comment douter de la réalité de son affection pour Laure, lorsqu’il passe par toutes les émotions successives et contradictoires du véritable amour? On ne parle pas si bien d’un sentiment si complexe, on n’en saisit pas si délicatement toutes les nuances, quand on ne le peint que d’après l’expérience des autres. Après avoir éprouvé le tourment dG. vivre près de celle qu’on aime, et de ne pas recevoir d’elle une seule preuve de tendresse, n’éprouve-t-il pas maintenant le tourment de l'absence, le poêle qui écrit les vers suivants : « Tout lieu m’attriste, où je « ne vois pas ces beaux yeux suaves qui porteront les « clefs de mes douces pensées, tant qu’il plaira à « Dieu. El pour que le dur exil me pèse davantage, « que je dorme, que je marche, que je m’arrête, je « ne demande jamais autre chose que ces yeux, cl ce « que j’ai vu après eux me déplaît. Combien de mon- « lagnes et d’eaux, combien de mers, combien de « fleuves me cachent ces deux lumières qui ont « éclairé mes ténèbres, comme un beau soleil en plein « midi ! Cela fait que le souvenir me consume davan-

lie

« tagc, cl ma vie présente, âpre et triste, m’apprend « combien mon ancienne vie était heureuse'. »

J1 y a dans ces regrets bien de l’amour. El cependant, c’est presqu’à partir de ce second voyage que Pétrarque commence à lutter contre l’affection qui le domine, à essayer de se soustraire au joug qui pèse sur lui. Jusque-là sa passion avait régné dans son âm c sans contre-poids. Mais, à la fin de 1555, ou au plus lard au commencement de 1 554, il fait un effort pour sortir d’esclavage. Comme le prisonnier qui a longtemps accepté son soi t avec résignation, mais qui tout d’un coup entrevoit la possibilité d’être libre, il travaille à briser sa chaîne. On attribue quelquefois

Ogni loco iii'altri-ta, nv’ io non vejïgio Que’ bcgli occlii soavi Chc portaron le ctiinvi

Ile’ mici.dolci pensicr, n enfr' a llio pincqiie ; E perché T tluro csilio più ni’ aggrnvi,

Allro giaininai non cliirggio.

K ciù cti’ i vidi dopo lor, mi spiarque.

Huante montagne cd arque,

Quanlo mai-, quanti fiumi M’ascondon que’ duo lunii,

Chu <piasi un liel srreno a mezzoT die Fer le tenebre inie,

Acciocclié T rimembrar più mi roiisuini ;

K quant’ cra inia vita allor gioiosa,

M' insegni la présente aspra e noiosa.

(Canzona ô.j

PÉTRARQUE ET LAURE, celle révolution dans les sentiments de Pétrarque aux entretiens qu’il aurait eus à Paris avec un religieux élève de nos écoles, Denis de Borgo San Sepolcro. 11 semble, en effet, qu’il ait choisi ce moine pour confident, car il lui parle de son amour, et lui soumet ses irrésolutions comme à un directeur de conscience. C’est en tout cas Denis de Borgo San Sepolcro, qui donna au poêle un des livres dont celuici lira le plus de consolations et de forces, les Crm fessions de saint Augustin. Duc de rapports Pétrarque ne trouvait-il pas naturellement entre sa situation et celle du fils de sainte Monique ! Tous deux aimaient la créature, tout en sachant qu’il fallait savoir se détacher d’elle pour aimer le créateur. Saint Augustin avait eu le courage de briser ses liens terrestres, cl par cela même indiquait à Pétrarque la voie du salut. Due d’affinités, d’ailleurs, entre ces deux âmes également tendres, et ces deux esprits également subtils! Au fond, Pétrarque ressemblait trop à saint Augustin, pour ne pas subir l’influence du livre touchant où celui-ci raconte, avec une émotion sincère, mais non sans y mêler un peu trop d’art, T histoire de son âme. Dès (jue l’amant de Laure connut les Confessions , il sentit s’éveiller en lui une sorte de remords et comme le besoin d’imiter un si beau modèle, en résistant, lui aussi, aux entraînements de la passion cl en combattant l’amour de la femme par l’amour de Dieu. Dans la lettre déjà citée, où il atteste à l’évêque

de Lotnbez la réalité et la force d’un attachement qu’il qualifie de véritable fureur, il appelle à son secours saint Augustin; il espère que saint Augustin le défendra contre Laure. C’est encore lui qu’il invoque dans les dialogues sur le Mépris du monde, où il ouvre son àme tout entière, avec ses défaillances cl ses irrésolutions, à l’auteur des Confessions.

La première trace des agitations de l’àine de Pétrarque, de ce partage, de cette lutte qui s’établit çn lui entre l’amour et la foi, du désir qu’il éprouve de s’arracher à sa passion, sans réussir à la vaincre, du besoin qu’il sent de recourir pour se fortifier à la prière, à la lecture et à la méditation des livres saints, se retrouve dans une lettre qu’il adressait, le 26 avril 1536, au P. Denis de Borgo San Sepolcro. Il n’y traite cependant, en apparence, aucun sujet philosophique. 11 y raconte simplement une ascension qu’il vient de faire sur le sommet du mont Vcnloux. Mais une âme méditative, un esprit qui a l’habitude de se recueillir cl de se replier sur lui-même, passe facilement de la contemplation des choses extérieures à l’étude des phénomènes psychologiques, à l’analyse des sentiments les plus intimes. Au milieu des fatigues d’un exercice physique, la pensée de Pétrarque veille et s’observe elle-même. Tout en gravissant les pentes de la montagne, il se regarde penser. Parti avec son jeune frère Gérard, par une belle matinée de printemps, par un ciel pur, il monte lentement vers le sommet.

PÉTRARQUE ET LAURE. 6fl

Son frère, va droit aux escarpements et ne craint pas <le gravir les pentes les plus roides pour arriver plus vite. Lui, au contraire, il cherche le moyen de contourner la montagne, il évite les pentes rapides, il voudrait trouver des chemins plus doux, d’un accès moins difficile. 11 aime mieux allonger son ascension en faisant des détours, en se donnant moins de peine, que de monterdroil au butau prix d’unegrande fatigue.. Mais il porte en lui-mème un témoin invisible et impartial de ses actions. Après avoir suivi ainsi à plusieurs reprises une direction différente de celle que suit son frère, après s’être détourné du chemin direct, pour en prendre un plus aisé, il se demande quels sont les motifs qui le font agir ainsi, et il découvre que celte tendance vient chez lui d’une sorte de paresse, d’une lâcheté naturelle qui le détourne de l’effort, quand il aurait besoin, au contraire, de roidir ses forces et sa volonté. Sa vie morales’en ressent. C’est par suite d'une disposition analogue que, tout en aspirant à la félicité éternelle, il espère l’atteindre sans trop de sacrifices, sans renoncer aux voluptés mondaines dans lesquelles il se complaît. Pendant qu’il se juge ainsi sans illusions, il a honte de lui-même, il rougit de sa faiblesse, il se dit que ni les choses de ce monde ni les choses éternelles ne se peuvent conquérir sans combats et courageusement il reprend sa roule par les sentiers les plus difficiles.

Flnfin lui et son frère atteignent le point culminant de la montagne. Fatigués, ils se reposent sur le sommet, ils regardent autour d’eux, ils voient la vallée du Itliùne fuir jusqu’à la mer et au delà se dresser les Alpes neigeuses. Par-dessus ces cimes lointaines, le poêle cherche et devine sa pal rie; il songe qu'il y a dix ans qu'il a quitté sa chère Italie, cl, par une rapide association d’idées, revenant sur ce temps écoulé, il se demande ce qu’il en a fait. Que d’agitations pendant ces dix ans, que de soucis et que de perplexités! Il voudrait s’arracher aux erreurs qui troublent sa vie, il entrevoit le port; mais qu’il en est loin encore! (pie d’efforts il lui faudra pour l’atteindre! Et en comparant son état présent à ses faiblesses passées, il nous révèle la révolution profonde qui s’accomplit au dedans de lui-même. Autrefois il aimait sans résistance, livré tout entier à sa passion, sans essayer de, lutter contre elle : « Maintenant, dit-il, ce « que j’avais coutume d’aimer, je ne l’aime plus. Je « mens. J’aime encore, mais plus honteusement, « plus tristement. Oui, j’ai dit la vérité. Cela est ainsi. « J’aime, mais ce que je n’aimerais pas à aimer, ce « que je désirerais haïr. J’aime cependant, mais « malgré moi, mais forcé, mais avec tristesse, avec « deuil, cl j’éprouve sur moi-même la vérité de ce « fameux vers : Odero si potero; si non, invitas « amabo. Il n’y a pas encore trois ans (cette lettre « est du 20 avril '1050, et nous donne par conséquent

« la date approximative du changement qui s’est fait « dans l’esprit de Pétrarque) ; il n’y a pas encore « trois ans que cette volonté perverse et criminelle « qui me tenait tout entier, qui régnait seule sans « contradiction au fond de mon àme, a commencé à « en rencontrer une autre qui se révolte et qui lui « résiste. Entre les deux (ç’est-à-dire entre l’amour « et la foi), depuis longtemps dans le champ de mes « pensées, pour savoir auquel des deux hommes « restera l’empire, se livre encore maintenant un « combat très-pénible et douteux 1 . » 11 fait des progrès cependant, et il espère que, s’il vivait encore deux lustres, en travaillant sur lui-même autant qu’il vient de travailler depuis deux ans, il pourrait compter sur la miséricorde de Dieu Puis il ouvre les Confessions de saint Augustin qu’il portait avec lui, comme pour y chercher des paroles appropriées à l’état de son esprit et le secret dosa destinée. Il tombe précisément, comme cela

* Quod amare solebam, jara non amo; menlior; amo, sed verccundius, sed tristius. Jam tandem verum dixi. Sic est enim : amo, sed quod non amare amem, quod odire cupiam. . Amo tamen, sed ■ invitus, sed coactus, sed incerlus et lugens, et in me ipso versiculi • iilius famosissimi sententiam miser experior : odero si potero ; si non, invitus amabo. Nondum mihi tertius annus effluxit, ex quo volun'as ilia perversa et ncquam, quæ me tolum habebat, et in aula cordis mei sola sine conlradictore régna bat , cocpit aliam babere rebelltm, et reluclanlcm sibi : inter quas jamdudum in campis cogitationum incarnai de utriusque hominis imperio laboriosissima et anccps ctiam mme pugna conseritur. ( Fami/ . IV, 1.)

arrive souvent en pareil cas, sur un passage qui ressemble à un avertissement personnel. « bes hommes « vont admirer les sommets des montagnes, et les « puissants flots de la mer et les vastes cours des « fleuves et le circuit de l’Océan et les mouvements « circulaires des astres, et ils s’oublient eux-mêmes. » 11 a compris la leçon. Aussitôt il réfléchit à la vanité des spectacles qui attirent les hommes. Qu’est-ce que la plus liante montagne en comparaison des hauteurs de la pensée humaine? Homme, regarde-toi. Cela est plus important que de regarder le monde extérieur. O loi qui le donnes tant de mal pour t’élever de quelques pieds au-dessus de la terre, donne-toi donc quelque peine pour te rapprocher de Dieu ! C’est sur ces réflexions «pie se termine le voyage du poète au mont Vcntoux. Voilà les pensées dans lesquelles il s’absorbe en descendant du haut de la montagne et qu’en arrivant à l’auberge de Malaucène, pendant qu’on prépare le souper, il envoie toutes fraîches encore, avec toute la sincérité du premier mouvement, au P. Denis de Borgo San Sepolcro.

Ainsi parle et pense le vrai Pétrarque, ce noble et grand esprit, que des juges superficiels accusent quelquefois de frivolité. Rien de moins frivole, au contraire, que le fond de ses pensées. Les luttes douloureuses dont son âme est le théâtre le prouvent assez. Ce n’est pas entre des sentimemts légers que se livrent de tels combats. Pour que l’amour d’une

part et le sentiment de l’autre, infligent à un homme de telles souffrances, il faut qu’ils aient pénétré tous deux au plus profond de lui-même. L’amour s’empare de lui le premier. La foi avec ses remords le saisit à son tour. Ce sont deux puissances qui, alternativement victorieuses ou vaincues, vont se disputer son cœur, pendant quatorze ans, jusqu’à la mort de Laure. Pendant tout ce temps, Pétrarque luttera et souffrira. Mais de sa douleur sortira le Canzonierc et quelques-uns de ses plus beaux vers seront faits de ses larmes.

‘ Peu de temps après son ascension au mont Ventoux, à la fin de l’année loôQ, Pétrarque, toujours sous le coup de ses émotions amoureuses et impatient de s’affranchir d’une tyrannie contre laquelle il proteste tout en la subissant avec amour, prend encore une fois le parti de fuir. Il espère qu’à force de s’éloigner de Laure, de mettre entre elle et lui des fleuves, des montagnes et des mers, il se détachera de son souvenir, il réussira à briser sa chaîne. Ce n’est pas nous qui inventons celte explication de ses premiers voyages. Il nous la donne lui-même dans ses dialogues sur le Mépris du monde. « Quoique j’aie mis en avant dif- « férents prétextes, dit-il à saint Augustin, auquel il « confesse les pi us secrets mouvements de son cœur, le « désir de conquérir ma liberté a été le but de toutes « mes pérégrinations. » Cette fois il se dirige non plus vers le Nord, mais vers le pays qu’il désirait le plus

74 PÊTRAROUE UT LAURE,

revoir, vers cette chère Italie dont ses regards cherchaient les limites du haut du mont Venlous, qu'il avait quittée depuis dix ans, qu’il connaissait à peine, mais à laquelle il ne pensait, dont il ne parlait qu’avec enthousiasme; où l’appelait d’ailleurs sa famille d'adoption, la famille des Colonna. Il s’embarque à Marseille; sa passion s’embarque avec lui. Il veut se séparer de Laure et il ne peut s’empêcher de penser à elle. Sur la côte de la Ligurie, la vue d’un laurier l’émeut comme si sa maîtresse elle-même apparaissait à ses yeux. A Home, devant les splendeurs des temples chrétiens et les magnificences du culte, sur celte terre qui réveille tant de souvenirs religieux, il entend une voix l’appeler vers le ciel, tandis qu’une autre voix lui crie de retourner vers Laure, et il ajoute ingénument : « Laquelle des deux « l’emportera, je ne le sais pas. Mais jusqu’à présent » elles ont lutté ensemble, et cela plus d’une fois 1 . »

L’amour le poursuit jusque dans des lieux où il espérait trouver au moins le repos à l’ombre de la religion. Il ne lui reste plus alors qu’une ressource, c’est de courir plus loin, plus loin encore, d’augmenter la distance qui le sépare de celle qu’il aime. Peut-être l’éloignement guérira-t-il la blessure dont il souffre. 11 entreprend un voyage plus long qu’aucun

’ Quai vineerà, non so : ma infino ad ora

Lnmbatlut' lianno, e non pur una vol ta.

(Sorn. 44.)

PÉTRARQUE ET LAURE, de ceux qu’il avait laits jusque-là; il part des côtes d’Italie ; entre la Toscane et File d’Elbe *, il est encore visité par le souvenir de Laure. Fuis il descend vers le Midi, il longe l’Espagne, il traverse le détroit de Gibraltar, et, par l’Océan, il remonte vers le Nord, pour ne s’arrêter que sur le rivage de l’Angleterre. « À la poursuite de la liberté, dit-il à saint Augustin, « j’ai erré à travers l’Occident, à travers le Nord et « jusqu’aux confins de l’Océan s . » Arrivé à cette extrémité de l’Europe, il respire. Il lui semble que l’agitation du voyage, quel» succession des objets a distrait son esprit de la pensée qui l’obsédait; il se sent plus fort, il se croit capable désormais d’affronter l’ennemi sans crainte.

Mais à peine a-t-il remis les pieds dans Avignon, que tous ses souvenirs d’amour l’assaillent à la fois et s'emparent de son âme avec une force nouvelle. Dans une épître en vers adressée à l’évêque de bombez, il nous exprime lui-même avec autant de sincérité que d’émotion ces douloureuses alternatives. « Déjà, depuis deux lustres (1527-1557), j’avais « porté ma lourde chaîne, le cou fatigué, in’indi- (t gnant que pendant si longtemps le joug d’une « femme eût pesé d'un tel poids sur ma tête. Déjà

1 Sonn. 45.

2 Liberlatcm sequens per occidentem et per septentrioncm cl iisquc ad Occani terminos longe lateqne circum aclus smn. (De conlemptu miimli.)

« j’étais miné par ce poison caché, déjà j’étais un « autre homme, déjà par de douces caresses le feu « avait pénétré jusqu’à la moelle de mes os. Je dote sirais mourir, et je portais à peine mes membres « desséchés, quand l’amour de la liberté s’éveilla « dans mon cœur 1 ... Je me redresse et avec beaucoup « d’énergie, je m’efforce de briser mon joug : dure « entreprise que de chasser une maîtresse de l’asile « qu’elle occupait, depuis dix ans, que d’attaquer, « avec des forces brisées, un ennemi puissant! Je le « tentai cependant, et Dieu lui-même m’aida dans « mon effort, me donna la force de détacher mon « cou de ses anciens nœuds et de sortir vainqueur « d’une si grande guerre... Je fuis et, errant, je « parcours l’univers entier... Déjà moins puissante, « moins impérieuse, l’image de l’amante abandonnée « se présentait à mes sens. Hélas! hélas! Que le part conterai-je? Mais tu m’y fortes. Je paraissais déjà « plein de sécurité mépriser les blessures cruelles et « les aiguillons d’un amour insensé. Trompé par l'as- « peclde mon mal légèrement cicatrisé, par unequié-

1 Jam duo lustra gravem fessa cervice catenam

Perluleram, indignans tantum in mea colla tôt annis Fœmineo licuisse jugo; jam tabe latcnli Confectus, jamque aller eram, jam fomile molli Ignis ad extremas penctraverat usque mcdullas :

Optabamque mori vixque arida membra ferebam.

Lihertatis amor miseri dum pcclus amantis Opil

(Epistol. Jncobo de Cohnnna.)

« tude inaccoutumée, j’arrache ma tente cl je reviens « à une mort certaine. Ainsi me poussait une destinée « impie, ainsi mon erreur m’entraînait, moi et mon « esprit. A peine m’élais-je arrêté aux confins de la « ville aimée, que l’ancien fardeau de mes peines « retombe sur mon cœur vide, que la contagion de « mon affreuse maladie reparaît 1 . »

L’épreuve- n’avait pas réussi. Après ces longues pérégrinations, Pétrarque retrouvait à Avignon tous les tourments, toutes les douleurs de l’amour. 11 lui suffisait d’y remettre le pied pour retomber dans son ancien esclavage. En homme qui veut lutter jusqu’au

Erigor, et milita juga vi divellere nitor.

Iliirtim opus eventu, doininam pepulisse deccnni llo.spitio cl fractis liostcm tentasse polcnlcm Virlbus : aggredior tamen, et Dcus ipse labori Affuit, et collum vcleri dissolrere nodo Pnubuit, ac lanto victorem evadere belle.

Diffugio, totoque vagus circumferor orbe.

Juin minor occursu, minus imperiosa, relictæ Sensibus in nostris obversabatuv imago, lieu! heu! quid referain? Sed cogis; acerba videbar Yulnera, et insani stimulos jam tutus amoris Temnerc : fallebat leviter supcraucta cicatrix Et requies insueta mali ; tentm ia vcllo,

Ac certain ad mortem redeo : sic fata premebant Impia, sic animum, sic me meus error agebat.

Vix belle constiteram dilcctæ fiuibus urbis,

Dum subiit vacuum curarum sarcina pcctus 111a prior : rediere trucis contagia inorbi.

(Epistol. Jacobo de Columna.)

PÉTRARQUE ET LAURE, bout cl ne plus céder, s’il le pcul, eux entraînements de la passion, il prit le parti courageux de s’enfermer, à trente-trois ans, dans une solitude absolue. C’ctait une autre manière de reprendre la lutte, un nouvel effort tenté sur lui-même pour maîtriser ses sentiments. Puisque Avignon offrait un danger continuel, il fallait fuir Avignon. Puisque l’agitation du corps, le mouvement du voyage ne guérissaient pas la blessure, il fallait essayer d’un autre remède. Peut-être le repos, le calme, la retraite produiraient-ils plus d’effet que ces longs et fiévreux déplacements qui jusque-là réussissaient si peu. D’ailleurs, pendant ces courses à travers des pays lointains, que d’beures vides, inoccupées! Une de moments où l’esprit fatigué du spectacle des choses extérieures retombait de tout son poids sur lui-même ! Pendant sa dernière absence, Pétrarque avait beaucoup souffert du manque de livres. Les lourds manuscrits du temps ne se plaçaient pas commodément dans les bagages d’un voyageur. S’il se choisissait un asile solitaire, il y emporterait au moins toutes ses richesses intellectuelles, cl, avec son goût pour l’étude, avec scs habitudes laborieuses, son désir de tout savoir, il appellerait sa science et ses livres à son secours contre la passion. Les deux besoins les plus impérieux de sa nature à cemomcntdcsa vie, celui de reconquérir sa liberté nioralccl celui d’apprendre, de travailler, de se former par l’exemple des maîtres et de créer à son tour de

grandes œuvres littéraires, le poussaient en même temps vers la retraite. Déjà sans doute, depuis plusieurs années, il avait choisi dans sa pensée le lieu où il pourrait un jour se retirer.

Vaucluse lui était chère. Dès son enfance, lorsqu’il étudiait la grammaire et la rhétorique dans l’école du vieux Convcnnole, à Carpentras, il avait été conduit à la source de la Sorgue par l’oncle d’un de ses compagnons d’études, et, envoyant ce beau site, il s’était écrié avec une enthousiasme enfantin : « Voici « un lieu que je préférerais au séjour de toutes les vil- « les 1 . «Jeune homme, il y retourna. Quelquefois il s’y réfugiait, nous dit-il, comme dans une forteresse, avec l’espérance d'adoucir sous ces ombrages le feu d’amour qui le consumait*. Quand il prit la résolution de vivre loin du monde, il pensa naturellement à sa chère, vallée. Vaucluse, du reste, mérite bien qu'on l’aimeel qu’on s’y attache. J’en appelle aux voyageurs qui l’ont visitée dans les premiers jours du printemps. Quelleroutecurieusequeccllequiyconduitd’Avignon, le long des bords du Rhône, et qui, s’écartant bientôt du fleuve, gravit les hauteurs deMorières, aux maisons

1 Seuil., 9.

- Faillit., VIII, 5

étagées comme celles d’un village de Grèce ou de Sicile, pour redescendre ensuite vers leThor et vers Plsle où les eaux de la Sorgucapporlentavcelafraîclieur une verdure aussi riante que celle de la Lombardie. Au delà le paysage se dessèche. Mais on voit toujours se dresser devant soi un peu à gauche, ainsi qu’une sentinelle à l’horizon, la cime aiguë du mont Venloux et à droite, dans le lointain, tantôt grandir et tantôt décroître les ondulations des Alpines.

Enfin la Sorgue reparaît, elle court comme un serpent au milieu des prairies vertes, et dans un dernier détour, elle vous mène au pied d’une roche escarpée d’où elle sort et qui, de ce côté, ferme la vallée, comme un rempart de pierre.

C’est Vaucluse, vallis clama, le val fermé. A la racine meme des rochers s’ouvre une caverne d’où jaillit la rivière qui descend aussitôt par une pente rapide^ bondissant avec fureur au milieu des blocs noirâtres qu’elle couvre d’une écume blanche. Dès qu’elle se repose, dès qu’elle ne rencontre plus d’obstacles, elle détend entre deux rives fleuries une nappe d’eau limpide, d’une couleur merveilleuse dont je n’ai retrouvé nulle part, ni dans les Alpes, ni dans les Pyrénées, ni en Italie, ni en Espagne, ni en Orient, les teintes douces et transparentes. Le lac de Zurich est moins pur, le lac de Côme plus bleu, la Méditerranée plus foncée, les fleuves célèbres, le Pénée, l’Àlphéc, l’Achéloüs sont plus argentés; le

Slyx cl FAchéron plus noirs; l’Arno, le Tage, le Guadalquivir, le Rhône plus troubles. La Sorguc seule, d’un vert tendre à la surface et jusqu’au fond de son lit, ressemble à une plante verte qui se serait fondue en eau. C’est comme une herbe liquide qui court à travers les prés. On se rappelle, en la voyant, ces sources vives qui sortant des rochers de la côte viennent quelquefois verser leurs eaux d’émeraude dans les Ilots de la mer Égée ou de la mer Ionienne. Sur les bords, quelques arbres trop rares, mais d’un feuillage élégant, aux branches peuplées de rossignols, des pins, des cyprès, des mûriers, des saules, quelques buissons de lentisques et de troènes, des amas de plantes grimpantes et de ronces collées aux parois du rivage, mêlent des couleurs plus sombres aux teintes diaphanes de la rivière relevée encore par le cadre lumineux que lui font les prairies.

Dans un étroit espace, toutes les nuances de la verdure, depuis les plus tendres jusqu’aux plus foncées, sc combinent harmonieusement pour former un paysage qui caresse l’œil et qui inviteaux impressions douces. Mais la voix des eaux écumantes, le -retentissement continuel de leur chute à travers les blocs accumulés, ajoutent «à la scène un caractère degrandeur dont l’àmc se pénètre bien plus encore, lorsque les yeux quittent le cours de la Sorgue pour se porter vers le cirque de rochei-s nus qui ferme la vallée. Là tout est sévère et imposant. Au-dessus et de chaque côté de la source

8ü PÉTRARQUE ET LAURE,

inonlcnl en demi-cercle d’énormes murailles d’un Ion gris quelquefois veiné de rouge, dont la partie supérieure dentelée et déchirée découpe vaguement sur l’horizon des formes de créneaux et de tourelles gothiques. Çà et là un trou béant, un nid d’aigle ou un pin suspendu entre ciel et terre, cramponné par ses racines aux flancs du rocher, marquent d’une tache noire les parois de celle forteresse naturelle. Assis au pied d’un saule, sur le gazon humide, le spectateur qui ne regarde que les parties du paysage les plus rapprochées de lui, peut n’y ressentir qu’une impression de douceur et de calme. Mais qu’il s’avance vers la source, qu’il lève scs regards sur les rochers sauvages (jui la couronnent, il sera bientôt saisi par une émotion plus forte. 11 comprendra le grand caractère du tableau; il sentira qu’il a devant lui un des plus beaux sites de notre France, une merveille naturelle, comparable à nos paysages les plus grandioses, au cirque dcGavarnie, à la baie de Saint-Malo, au mont Saint-Michel. En même temps, il sera pénétré du sentiment de la solitude. En face de lui, un obstacle infranchissable qui le sépare du monde, derrière lui des montagnes arides qui semblent l’enfermer dans un cercle sans issue. C’est comme une Thébaïde, c’est le lieu que choisirait un saint pour s’isoler des hommes. Nulle part on ne se croit plus loin de toute communication possible avec l’humanité.

C’est pourtant dans celte sévère solitude que se

l'ETRAItqUE ET LAURE, retira, en 15Ô7, un homme que des critiques légers représentent encore comme un esprit frivole, qu’ils ne croient même pas capable d’avoir éprouvé un sentiment sérieux. Ceux qui le jugent ainsi montrent assez qu’ils ne connaissent pas sa vie. Pétrarque témoigna au contraire d’une grande force d’âme, lorsqu’à trente-trois ans il eut le courage de rompre des relations qui lui étaient chères, de renoncer au commerce de ses amis, aux agréments d’une société choisie, aux succès qu’y obtenait sa personne autant que ses vers, pour s’enfermer, pendant des années, dans une vallée sauvage où il ne devait trouver d’autres habitants que quelques paysans et quelques pêcheurs. N'cst-co pas là une de ces grandes résolutions qui ne se prennent que sous l’empire d’un sentiment profond? Si la passion de Pétrarque n’avait été qu’une passion de tête, qu’un jeu d’imagination, aurait-il eu recours à un remède si violent? S’il n’avait trouvé de puissants auxiliaires dans la solidité de sa foi et dans son ardent amour pour l’étude, aurait-il si bien supporté un si long isolement? Je ne vois au fond de son âme, à ce moment de sa vie, que des tendances sérieuses et un travail permanent pour se vaincre soi-même.

La vie qu’il mena à Vaucluse fut nécessairement austère. Aucun ami ne l’avait accompagné, aucun domestique n’avait voulu le suivre. « Je n’ai pour « serviteur, dit-il, qu’un paysan; je n’ai pour com-

« pagnon que moi-même et un chien, liilèle animal. « Ce lieu a effrayé tous les autres*. » Ailleurs, il nous donne sur sa retraite des détails qui se rapportent à une époque postérieure, mais qui ont dû être vrais dès les premiers temps de son séjour. Le paysan qui le servait, qu’il appelle quelque part « un animal aqua- « tique, élevé au milieu des sources cl des eaux, arra- « chant sa vie aux rochers %» possédait une femme, la seule que vit le poëte dans sa solitude, et dont la vue n’avait rien qui pût réjouir les regards. « Je me mor- « tifie en la voyant, disait-il. On croirait voir les dc- « serts de la Libye ou de l’Éthiopie, tant son visage « est desséché et comme brûlé par l’ardeur du soleil. « Si Hélène avait eu une telle figure, Troie subsisle- « rait encore; si Lucrèce et Virginie lui avaient res- « semblé, Tarquin n’aurait pas été chassé de son « royaume, Appius n’aurait pas fini sa vie en pri- « son*. » Il rend, du reste, pleine justice aux vertus du ménage. «Rien de plus gai à sa manière, que « le mari, rien de plus complaisant. Dire qu’il était « fidèle, c’est lui enlever quelque chose, car il était « la fidelité même*. » Quant à la femme, elle rachetait la laideur de son visage par son honnêteté et par ses habitudes de travail. Sous le soleil le plus ar-

1 Epist., I, 7.

* Farnil.. III, 22.

3 Faillit., XIII, 8.

* Senit., IX, 2.

dent, à l’heure ou les cigales supportent à peine le poids du jour, elle passait des journées entières dans les champs, et, le soir, elle paraissait si peu fatiguée qu’on aurait dit qu’elle sortait de son lit. Avec cela elle ne se plaignait jamais ; elle avait grand soin de son mari, de ses enfants cl de tous ceux qui venaient voir Pétrarque, mais jamais elle ne songeait à ellemême. Quelques sarments étendus sur le sol lui servaient de lit ; elle se nourrissait d’un pain assez semblable à de la terre et ne buvait que du vin acide ou plutôt du vinaigre coupé d’eau. C’était là une société sûre et fidèle, mais de peu d’agrément pour un esprit cultivé.

Si Pétrarque mortifiait ses yeux en regardant la figure tannée et basanée de cette honnête paysanne, il ne mortifiait pas moins sa langue. Il passait des journées entières sans adresser une parole à personne. La première année, il semble qu’il n’ait reçu qu’une ou deux visites d’amis 1 . Ses oreilles aussi étaient privées des accords de la musique, une de ses plus douces jouissances, un des liens qui l’attachaient à son ami Socrate, excellent musicien. A Vaucluse, il n’entendait plus que le mugissement des bœufs, le bêlement des moulons, le chant des oiseaux et le continuel murmure des eaux, bien de plus sévère non plus que sa nourriture. Il mangeait souvent le

' Epitl,, 1, 7.

même pain que les campagnards. Celui qui le servait lui reprochait la dureté de son régime, en lui prédisant qu’il ne le supporterait pas longtemps. Du raisin, des ligues, des noix, des amandes, de temps en temps un poisson péché dans la Sorgue, tels étaient ses aliments habituels*. « Je ne fais qu’un repas lé- « ger, écrivait-il à l’évêque de Lombcz, mais j'ai « pour assaisonnement la faim, le travail et de longs « jeûnes*. » 11 vivait en paysan. Sa demeure même, qu’il agrandit et orna un peu plus tard, n’était à l’origine qu’une maisonnette rustique, sur le bord de la Sorgue; il la fil communiquer par un petit pont avec une île où il créa un de ses deux jardins. 11 dessina l’autre dans la partie la plus sauvage de la vallée, près delà source de la rivière.

Pétrarque trouva- t-il à Vaucluse le calme qu’il cherchait? Réussit-il, comme il le voulait, à rompre les liens d'amour qui l’enchaînaient depuis dix ans? Remporta-t-il enfin sur sa passion une victoire complète et définitive? Il répond lui-même à ces questions. Il avoue à plusieurs reprises qu’il ne parvint, malgré ses efforts, ni à oublier Laure, ni à ne plus l’aimer. Et cependant, d’après son propre témoignage, la solitude lui fut bonne; il y gagna, sinon la sérénité à laquelle il aspirait, du moins une tranquil-

* Famil., Mit, 8

* F/, ht., 1,7.

lité d’esprit relative et une sorte de bien-être moral qu’il ne connaissait plus depuis dix ans. Ce fut comme une halte dans sa vie si agitée jusque-là. Aucune époque, à coup sûr, ne contribua plus que celle-là au développement de son caractère et à l’épanouissement de son génie. Ces résultats, qui semblent contradictoires, ne le sont qu’en apparence ou plutôt n’est-il pas naturel de démêler dans des sentiments très-complexes, comme ceux qui agitaient alors Pétrarque, des éléments qui se contredisent? Il s’agit ici d’une analyse délicate que rendent heureusement moins difficile les confessions du poêle.

Loin de Laure, songea-t-il moins à Laure? Oui et non. Oui, si l’on considère les choses d’une manière générale; non, si l’on s’arrête à certains moments de crises, à certaines heures douloureuses et cruelles, à des angoisses d’amour dont la solitude augmentait l’amertume. Une séparation prolongée desserre toujours un peu les liens, même les plus forts. Quelque amoureux que l’on soit, on s’occupe nécessairement un peu moins d’une maîtresse absente qu’on ne le ferait si on la voyait tous les jours, si on habitait le même lieu qu’elle. Même sur les âmes les plus lidèlcs, l’absence exerce une action lente qui nous donne la mesure de ce qu’il y a de fragile et d’éphémère dans les affections humaines. Pétrarque éprouva à Vaucluse ce bienfait de l’éloignement qu’il avait déjà ressenti dans ses voyages. (le qui nous le prouve,

c’est qu’il ne pouvait retourner à Avignon sans que son ancienne souffrance se réveillât. Pour qu’il souffrit plus en se rapprochant de Laure, il fallait qu’il souffrît réellement moins tant qu’il restait loin d’elle et que la distance eût apporté un notable soulagement à son mal. Cette pensée, du reste, revient souvent sous sa plume, aussi bien dans ses œuvres latines que dans ses poésies italiennes 1 : « Que de fois, se fait-il « dire par saint Augustin, dans cette même ville qui « a été je ne dirai pas la cause, mais le laboratoire « de tons tes maux, après que tu avais paru guéri et « que tu l’étais réellement en grande partie, à condi- « lion de fuir, que de fois marchant à travers ces « rues que tu connais, averti par le seul aspect des « lieux, sans même rencontrer une seule des vanités « du passé, lu es resté stupéfait, lu as soupiré, tu « l’es arrêté, enfin tu as eu peine à retenir les larmes, « et bientôt, à demi blessé, lu as dit en fuyant : Je « reconnais que dans ces lieux se cachent encore je « ne sais quelles embûches de l’ancien ennemi; il y « a encore là des restes de mort 1 ! » En pareil cas, il

* Voyez Sonn. 77.

* Quoties tu ipse in hac ipsa civitate, quæ mulorum tuorum omnium, non dicam causa, sed officina est, postquam tibi convaluisse videbaris et magna ex parte convalueras, si ftigisses, per vicos nolo s inoedens, ac sola lororum facie admonitus, veterum vanitatum ad nullius occursum stupuisti, suspirasli, substitisli, denique vix lacrymas tenuisti ! Et mox semisaucius fugiens dixisti tecum : Agnosco in bis locis adhur latere nescio quas anliqui boslis insidias ; reliquix morlis bic habilabant. (De conlemplu mwidi, dial. 3.)

ne connaissait d’autre moyen de salut que la fuite. Il sentait si bien le danger qu’un jour un de ses amis, Guillaume de Pastrengo, qui venait d’Italie, l’ayant prié d’aller le voir à Avignon, il se décida à quitter sa solitude; mais qu’arrivé à la ville, il éprouva une telle émotion que le même soir il retourna précipitamment à Vaucluse, sans avoir vu son ami, pour ne pas passer la nuit dans le même lieu que Laure.

Même loin d’elle, au fond de sa retraite, il éprouvait, surtout pendant les premiers temps, des sentiments très-divers. Il se livrait en lui de nouveaux combats entre sa passion et sa raison. Il était à la fois heureux et triste : heureux de reconquérir sa liberté morale, triste de ne pas voir celle qu’il aimait ; et, comme il arrive d’ordinaire dans ees luttes intérieures, dans ces alternatives de victoire et de défaite, tantôt c’était la joie de la délivrance, tantôt c’était le regret de la séparation qui l’emportait

« En fuyant la prison 1 , disait-il, où l’amour me « tint beaucoup d’années à faire de moi ce qui lui

1 Fuggiendo la prigione ov’ amor m'ehbe Moll' anni a far di me quel ch’a lui parve, lionne mie, lungo fora a ricontarve Qunnlo la nova libertà m’increbbc.

Onde più voile sospirar.do indielro, llissi : oimè, il giogo e le catene e i eeppi Eran più dolci chc l’andare sciolto.

(Sonn. 00.)

« plaisait, il serait long de vous raconter, mesdames, « combien me pèse ma nouvelle liberté.. . Bien souvent « en soupirant après le passé, j’ai dit : Hélas ! le joug c< et les chaînes et les fers étaient plus doux que de « s'en aller délivré! » «Ah! belle liberté! » s’écrie-t-il ailleurs, en la regrettant, lorsqu’il n’est plus aussi sûr de la posséder. Tout cela est dans la nature. Plus on étudie le Canzoniere , plus on voit que si Pétrarque met quelquefois de l’affectation dans l’expression du sentiment, il n’en met aucune dans le sentiment lui-même. Il n’éprouve rien que n’aient éprouvé avant et après lui tous les amants délicats dans des situations analogues. L’homme qui résiste à l’amour sans cependant vaincre l’amour, ne passe-t-il pas sans cesse de la satisfaction au chagrin? Content de lui-même parce qu’il lutte, ne soulfre-t-il pas de l’eflbrl dont il s’applaudit? N’y a-t-il pas en ce genre des victoires dont on se sait gré comme d’une action courageuse, mais qui n’en coûtent pas moins cher à celui qui les remporte?

Nous ne reprocherons pas non plus au poète d’être sorti de la nature, d’avoir exagéré un des effets de la passion, lorsqu’il nous raconte en prose et en vers, en latin et en italien, que dans les lieux les plus déserts, là où il se croit le plus à l’abri des réminiscences amoureuses, son active imagination lui représente souvent le visage de Laure? N’esl-ce pas précisément au moment où nous sommes seuls, loin du monde,

loin des distractions qui nous viennent des hommes et du spectacle des choses humaines, que nous sommes quelquefois le plus assiégés par nos souvenirs? L’âme, sevrée de tout ce qui pouvait la distraire, ne va-t-elle pas d’elle-mêmc au-devant de ce qui la fait souffrir? Saint Augustin laisse échapper une réflexion d’une vérité éternelle, lorsqu’il dit à Pétrarque dans les dialogues sur \e Mépris du monde : Tu as cru tuer ta passion en vivant seul-, tu 1 as au contraire nourrie et entretenue dans la solitude. C’est cette obsession inévitable de sa pensée, cette persécution que lui inflige de temps en temps l’image aimée en le poursuivant, en s’attachant partout à scs pas, que le poète exprime en beaux vers dans une canzone célèbre : «Bien des « fois, dans l’eau transparente, sur l’herbe verte, « dans le tronc d’un hêtre, je l’ai vue vivante, et « aussi dans la nuée blanche... Plus je me trouve « dans un lieu sauvage, sur un rivage désert, plus « ma pensée se la représente » « Elle me sui L « cependant, dit-il ailleurs’, et réclame ses droits.

1' I’ bo più voile (or du fia che met creda?) NelP acqua chiara e sopra l’erba verde Veduta viva e net tronçon d'un faggio,

E ’n bianca nube.

(Canz. 15.)

Insequitur tamen ilia iterum, et sua jura retentai, Nunc vigilantis adest oculis, nunc fronto ntinaci Instabilein vano ludit terrore soporem.

Sa'pe etiatn (minuit dicta), ter butine clause Irrnmpit tlialamns media suit not te répouccns

« Tantôt clic sc présente à mes yeux pendant que je « veille, tantôt d’un front menaçant elle trompe par « une vaine terreur mon sommeil léger. Souvent « aussi (chose merveilleuse!), à travers ma porte « trois fois fermée, elle fait invasion dans ma cham- « lire à coucher, réclamant tranquillement son es- « clave. Mes membres se glacent et tout à coup le « sang répandu dans mon corps accourt de toutes « mes veines pour protéger la forteresse de mon « cœur. Sans doute, si quelqu’un apportait par hasard « une lumière rayonnante, une horrible pâleur ap- « paraîtrait sur mon visage.... » Il se lève alors; il espère lui échapper et se réfugie dans les montagnes, au fond des bois ; mais là encore, elle le poursuit et l’épouvante. « Ce feu juvénil qui m!a brûlé pendant « beaucoup d’années, écrit-il à un de ses amis, j’es- « pérais l’adoucir sous ces ombrages (ceux de Vau* « cluse) et j’avais l’habitude de m’y réfugier, depuis

Mancipiuin sccura suum : mihi membra gelari,

Et circutnfusus subito coucunero sanguis Omnibus ex venis tutandam cordis ad arcem.

N oc dubium si quis radiantem forte luccniain Ingérât, horrendus quin pallor in orc jaccntis Einineat.

(Epistol. Jacobo de Culumna.)

Comment douter d’un sentiment si souvent exprime par Pétrarque dans ses œuvres latines, en prose et en vers, aussi bien que dans ses poésies italiennes? Si l'on doute de la réalité de son amour, il faut douter de tout ce qu’il a écrit ; car il n’y a pas de sujet sur lequel il soit revenu plus fréquemment dans la première partie de sa vie.

« ma jeunesse, comme dans une citadelle trcs-forli- « liée. Mais, imprudent que j’étais ! mon propre re- « mède tournait à ma perte. Car les soucis que j'avais « apportés avec moi me consumant, et dans une si « grande solitude, personne n’accourant pour étein- « dre le feu, jebrûlaisd’unc manière plus désespérée. « La (lammc de mon cœur s’échappait alors par ma « bouche et remplissait les vallées et le ciel de murci mures lamentables, et néanmoins doux, à ce que « disaient plusieurs. De là sont venus ces chants en « langue vulgaire sur mes jeunes douleurs, chants « dont je rougis, dont je me repeus aujourd’hui, « mais qui plaisent beaucoup, ainsi que nous le « voyons, à ceux qui souffrent de la même mainte die »

Il y avait donc pour Pétrarque, même dans la solitude, une cause inévitable de souffrance. Mais en réalité la vie solitaire lui apportait plus de consolations que d’occasions de souffrir. D’abord il était soutenu par la conscience de l’action courageuse

1 Juvcnilem æslum, qui me multos annos torruit, ut nosli, sperans illis umbraculis lenirc, co jam indc ab adolescente sæpe confugerc, velut in areem inunitissimam, solebam. Scd lieu inilii incauto! Ipsa nempe remedia in exitium vertebantur. Nam et bis, quas mecum ad- (tnxeram, curis incendentibus, et in tanta solitudine nullo prorsus ad incendium accurrente , desperatius urebar; itaque per os raeum Itamma cordis erumpens, miserabili, scd ut quidam dixerunt, dulci murmure valles cœlumque complebat. llinc ilia vulgaria juvenilium laboruin meorum canlica, quorum hodic pudcl ac pœnitet, scd eudem morbo affectis, ut videmus, acceptissima. (Fnmil., V 111, 3.)

tjii’il venait d’accomplir, en se séparant du monde, en renonçant à tous les plaisirs pour s’enfermer dans une retraite austère. C’est assurément un principe de force (|uc d’être content de soi, de pouvoir se dire à soi-même qu’on n’a pas reculé devant un effort pénible pour reconquérir la liberté, pour se soustraire à la tyrannie d’une passion impérieuse. On puise un nouveau courage dans le sentiment de celui qu’on a déployé déjà. Et puis si l’isolement ne chassait pas l’image de Laiire, la distance diminuait du moins le mal que ces apparitions amoureuses pouvaient causer. Ce n’était plus elle-même qui apparaissait avec sa beauté, « avec ces paroles émouvantes, avec ces che- « veux d’or, avec ce cou de neige, avec ces épaules élé- « gantes, avec ces yeux mortels et aimables 1 » qui bouleversaient l’âme du poêle. De loin elle troublait moins son amant que de près. L’absence amortissait les désirs, adoucissait les refus et enlevait à l’amour celte poinled’amertumequi s’y mêle toujours lorsqu’on voit l’objet aimé sans pouvoir le posséder. Du fond de sa retraite, Pétrarque n’entrevoyait plus la jeune femme qu’à travers un nuage poétique qui tempérait l’ardeur de sa passion. Il contemplait encore le visage adoré, mais ne le saisissant plus qu’avec les yeux de l’imagination, il ressentait avec moins de feu ces émotions accablantes qui le paralysaient en sa présence. Il ne

1 Episl. I, 7.

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l'ÊTItARQUE ET LAURE, ccssail pas de J aimer, mais il en venait à l’aimer en quelque . sorlc d’une manière moins réelle, en poêle plus qu’en amant. A distance, il la poétisait, il la transligurait dans sa pensée, il ornait et embellissait son souvenir, il recouvrait, grâce à réloignemcnt, assez de liberté d’esprit pour la faire passer de la région du sent, ment dans celle de l’art. Il réussissait même à se détacher assez d’elle pour que le travail d’esprit qu’elle lui inspirait, délivré des révoltes cl des douleurs de la sensibilité, s’élevât jusqu’à la sérénité de la poésie pure. Toute la partie du Canzoniere où la poésie domine sur le sentiment date sans doute de Vaucluse. L’âme de Pétrarque s'affranchit, par la séparation, de ce qu’il y a de trop cruel dans les peines d’amour : comme tous les poêles lyriques, il se soulage pour ainsi dire de sa passion eu l’exprimant sous une forme poétique.

Ecoulons-lc lui-même nous peindre le calme qui rentrait dans son cœur, sous la double influence de la solitude et de l’amour de la nature. « Viens me voir,

« écrivait-il à un de ses amis 1 , tu me verras du malin « au soir seul, errant dans l’herbe, dans la mon- « Ligne, au milieu des sources, des forêts, fuvanl les

1 Videbis a mane ad vesperam solivagum, herbivagum, montivugum, fonlivnguin, silvicolam, riiricolain, liominum vestigia fugientem, avia scctantem, amanlem timbras, gaudentem anlris roscidis, nrati.v que virentibus... vulgi studia ridentem, a lætitia mæstitiaque pari spatio distantem. (Famil.,Vl, A.)

Oü l'ÉTRARQDE ET LADRE.

« Iraccs des hommes, cherchant les lieux écartés, ai- « niant l’ombre, jouissant des antres frais et des prés « vcpls, riant des soucis du vulgaire et également éloi- « gné de la joie et de la tristesse. » — « Les années que «j’ai passées à Vaucluse, disait-il plus tard, je les ai « passées dans un si grand repos, avec une si grande « douceur que, depuis que je sais ce qu’est la vie hu- « maine, je les considère presque comme le seul « temps où j’aie vécu, et tout le reste comme un sup- « plice. »

Mais Vaucluse rendit surtout à Pétrarque le service de former et de mûrir son génie, à l’heure décisive de sa vie, à l’heure où se font les grandes oeuvres. Enfermé dans une solitude absolue, sans autre société que celle de ses livres, sans autre ressource que la me'ditation, ce vigoureux esprit jusquelà trop distrait peut-être par*les relations du monde, se replia sur lui-même et se fortifia en se concentrant. Pendant ces longs mois où il vivait isolé, où son temps lui appartenait tout entier, où, avec ses habitudes laborieuses, il consacrait au travail la plus grande partie de ses journées, il appliqua toutes les forces de son intelligence tantôt à la lecture et à l’élude des anciens, tantôt à la préparation fortement méditée ou à la composition de ses écrits. Non-seulement il recueillit là des provisions littéraires pour tout le reste de son existence, mais il y écrivit ses ouvrages les plus étendus cl les meilleurs. Il aimait à

rappeler dans son âge mûr, que c’était à Vaucluse qu’il avait commencé son grand poëme de l’Afrique, conçu le plan d’une histoire des hommes illustres, composé ses deux traités de la vie solitaire et du repos des religieux, presque toutes ses églogucs, une grande partie de ses épîtres en prose et en vers, écrit la Canzonicre presque en entier. « Jamais aucun lieu, « disait-il 11e m’a procuré plus de loisirs ni de plus vifs «stimulants 1 . »

Années fécondes où, luttant contre l’amour d’une femme, il tira de cet amour même une excitation nouvelle en cherchant dans la gloire de quoi se consoler des mécomptes de la passion, de quoi mériter qu’on l’aimât à son tour, comme ces chevaliers auxquels il ressemblait tant parla nature, par la fidélité, parla constance de son affection, et qui, à travers mille périls, au prix des exploits les plus héroïques, poursuivaient la renommée dans l’unique espérance de la déposer un jour aux pieds de leur maîtresse! Lui aussi, il voulut être célèbre, il aspira à mettre sur sa tête le laurier poétique dont le nom seul lui rappelait un autre nom plus cher; il se livra pour cela à un travail acharné, avec la secrète pensée qu’un jour, à force de succès, il toucherait peut-être le cœur de Laure. Mais la gloire s’achète. On ne la conquiert que

1 Nullus locus aut plus otii præbuit aut stimulos acriores. ( Famil . , VIH, 3 .)

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par l’effort. Le génie seul de Pétrarque n’eût pas suffi à l’illustrer, s’il n’avait été soutenu par une âme courageuse. D’autres eussent pu se laisser éblouir par l’accueil que reçurent ses premiers vers. Pour lui il n’en crut pas sur parole les admirateurs que charmaient ses essais; plus on l’admira, plus il se montra sévère et difficile pour ses propres œuvres. Il ne se contenta pas de plaire au public, il chercha avant tout à se satisfaire lui-même et ne se satisfit qu’en poursuivant sans cesse la perfection, en corrigeant, en retouchant jusqu’à la fin de sa vie, ses productions les plus admirées. Dans cette disposition d’esprit, il profita merveilleusement de son long séjour à Vaucluse. En rompant avec le monde, en s’imposant la nécessité de vivre seul, il se condamna au recueillement, à la méditation, il concentra ses pensées, et de la double lutte qu’il soutenait en lui-même d’abord pour vaincre sa passion, puis pour en exprimer les effets, sous la forme la plus poétique, dans une grande œuvre d’art, sortirent ces beaux vers dont aucun ne paraît livré aux hasards de l’improvisation, mais qui tous ont été polis et ciselés par la main d’un artiste amoureux de la vraie beauté.

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