CHAPITRE V
Relations de Pétrarque avec les Colonna. — Son amitié et son admiration pour Ricnzi. — Suceès et revers du tribun. — Désastres des Colonna. — Embarras de Pétrarque. — Son idéal politique. — En quoi son idéal ressemble à celui de Dante. — Efforts que fait Pétrarque pour pacifier l'Italie. — Son désir de la voir unie cl forte. — Pétrarque et l’empereur Charles IV.
Plus on étudié les relations de Pétrarque avec ses amis, plus on reconnaît que peu d’hommes ont mieux compris et mieux pratiqué que lui l'amitié. Mais nous n’écrivons pas un panégyrique ; nous cherchons la vérité, rien que la vérité. Nous sommes donc obligé de dire qu’il y a eu un jour où cette âme ordinairement si aimante, si tendre même, s’est gonflée d’amertume et de colère contre de vieux amis, où celte nature bonne et généreuse a brisé violemment des liens qui paraissaient sacrés. C’est que Pétrarque n’était pas seulement enclin aux sentiments affectueux. Son extrême sensibilité lui faisait épouser avec passion les idées auxquelles il s’attachait et le
Iransportait d’indignation contre les hommes, quels qu’ils fussent, qui en arrêtaient le triomphe. Ce qu’il voulait, il le voulait ardemment, et malheur aux obstacles qui se rencontraient sur sa route! Or il n’est pas toujours facile de réaliser ce qu’on veut, surtout en politique, et c’est précisément la politique qui le mit aux prises avec d’anciennes et chères amitiés. Cela s’est vu souvent dans le monde. Rien ne divise plus les esprits, rien ne les anime plus les uns contre les autres que les passions politiques. I.a grandeur des résultats à atteindre, la souveraineté du but, celle terrible maxime à laquelle chacun sacrifie plus ou moins, la considération toute-puissante de l’intérêt général, l’excitation et la fièvre de la lutte, étouffent fréquemment chez les politiques non-seulement le respect de l’intérêt particulier, mais celui même des plus vieilles affections. Les hommes les meilleurs n’échappent guère à la redoutable tentation de travailler à ce qu’ils appellent le bien public, fût-ce aux dépens de leurs amis, fût-ce sur les ruines de l’amitié. Nous avons vu tout ce qu’il y avait de bonté, de bienveillance, de générosité, de sensibilité vraie dans l’âme de Pétrarque. El pourtant cet ami, qui sait si bien aimer ses amis, et leur prouver qu’il les aime, sera entraîné dans une lutte violente contre une famille, dont il a reçu, à laquelle il a donné les plus fortes preuves d’attachement ; il la combattra avec une étrange énergie, cl il poussera la passion
jusqu’à faire bon marché même delà vie de ceux qu’il a aimés et vénérés. Nous touchons ici à un des chapitres les plus importants de la biographie de Pétrarque, et aussi à un des plus curieux épisodes de l’histoire de l’Italie au moyen âge.
Dès sa jeunesse, Pétrarque entra en liaison étroite avec la puissante famille des Colonna, par l’entremise de Jacques Colonna, évêque de Lombez, qui le présentaà son frère, le cardinal Jean, et à son père, le vieil Étienne Colonna, le plus redouté et le plus respecté des nobles romains au quatorzième siècle, homme d’un courage antique, que le poète lui-même comparait « au plus grand des anciens*. » A Avignon, chez le cardinal, Pétrarque passa de longues années dans l’intimité de tous ses parents, traité par les plus âgés comme un fils, par les plus jeunes comme un frère. Aucun ami ne lui témoigna ni ne lui inspira une afRèrtion plus vive que cet aimable Jacques Colonna qu’il accompagna à Lombez, qu’il retrouva à Rome, auquel il écrivit quelques-unes de ses lettres les plus expansives et qu’il nous représente sous des traits si séduisants, comme un homme doux et modeste, quoique plein d’énergie, naturellement éloquent, capable d’entraîner une assemblée populaire aussi bien que de satisfaire l’auditoire le plus instruit, et d’une telle sincérité que sous son langage ou sous
1 CuQibet antiquorum par.
son style, on voyait tout de suite la transparence de sa pensée*. Il semble que l’évêque de Lombez soit le seul des amis de Pétrarque qui ose lui parler de son amour cl essayer de l’en guérir pour une raillerie aimable. Pétrarque s’ouvre à lui, avec un entier abandon, il supporte de bonne grâce ses épigrammes, il témoigne même une sorte de respect pour la sagesse précoce et la maturité de son jeune ami. On dirait qu’il découvre chez lui une raison plus forte que la sienne, et qu’il y cherche comme un appui contre ses propres faiblesses. « Il n’y a que toi, lui écrit-il, qui « puisse complètement guérir les soucis de mon « cœur *. » 11 pensait à lui d’une façon si tendre et si continue que, par un secret pressentiment, il fut averti de sa mort imprévue, le jour même où tout jeune encore, à la veille d’être fait cardinal , le noble prélat mourait à Lombez. Pétrarque le pleura comme un frère, et écrivit au cardinal Jean une lettre de condoléance d’où j’extrais ce bel éloge du défunt: « Si la justice, si la bonne foi, si la piété, si la « charité préparent le chemin vers Dieu ; si une âme « dégagée des liens terrestres s’élève d’un vol plus « libre, si le ciel est le dernier et éternel séjour des « esprits bons cl biens nés, nous avons la confiance « que ton frère y est monté*. »
* Senil., lib. XV, I.
1 FamiL, IV, 6.
5 Si justilia, si fides, si pietas, si chantas viam sternit ad superos ;
Dans la maison de Jean Colonna, « le meilleur cl « le plus innocent des cardinaux 1 », disait Pétrarque, le pocte passa plusieurs années, « non pas sous un « maître, mais sous un père, ou comme avec le frère « le plus tendre, comme s’il vivait chez lui et dans sa « propre demeure*. » Il y remplissait les fonctions de chapelain, et il y donnait quelques soins à l’éducation du jeune Agapit, un des petits-fils du vieil Étienne. C’est là, sous ce toit hospitalier, qu’il connut les principaux personnages du temps, attirés à Avignon par la présence de la cour pontificale, et chez le cardinal par le rang que lui assuraient parmi les autres cardinaux l’illustration et l’opulence de la famille Colonna ; c’est de là aussi que sa jeune renommée fut portée à travers le monde par les nombreux visiteurs qui y entendaient réciter ses vers, et, de retour dans leur pays, en parlaient autour d'eux avec admiration. Lorsqu’il s’arrachait à Avignon pour s’arracher du même coup à son amour et tâcher de s’en guérir, en fuyant Laure, il restait en correspondance avec Jean Colonna et lui racontait ses voyages. En Italie, il retrouvait encore les nombreux parents du cardinal et recevait d’eux le plus affectueux accueil. La première
si terrenis laqueis expedita mens libcriorc sursum tollitur volatu, si bonis et bene creatis spiritibus sedes ultima et æterna cœlum est; illuc fralrcm tuum ascendisse confidimus ( Famil ., IV, 12).
' Senil., XV., 1.
4 Epist. ad posteros.
lois qu’il voulut aller à Rome, il lui arrêté en chemin par la crainte de tomber entre les mains de quelques bandes armées qui ravageaient la campagne romaine; il séjourna à Capranica, dans la montagne, chez Orso comte d’Anguillara, un des gendres du vieil Étienne Colonna. Le fils aîné de celui-ci, Étienne, alors sénateur, et l’évêque de Lombez allèrent l’y chercher à la tête de cent hommes armés et le conduisirent en sûreté dans la ville éternelle, quoique la campagne fût occupée par cinq cents hommes du parti ennemi.
A Rome, il fut installé au Capitoleoù demeurait le sénateur, il y retrouva le chef de la famille qu’il avait déjà vu à Avignon, qui aimait à causer avec lui, qui l’entretenait affectueusement de ses affaires les plus intimes et qui, comme il ledit lui-même, ne faisait aucune différence entre lui et n’importe lequel de ses enlanls 1 . C’est un autre Colonna, un frère du vieil Étienne, Jean de Saint-Vit, avec lequel il entretenait un commerce de lettres, qui lui montra les ruinesde Rome et lui en expliqua l’histoire, en concurrence avec un autre seigneur romain, parent et ami des Colonna, Paul Annibaldi. C’est l’influence de celte puissante famille qui le rappela à Rome en 1540, en lui faisant offrir par le sénat romain la couronne poétique. La première personne à laquelle il annonça cette nouvelle fut le cardinal Jean Colonna; c’est ce
1 Ejiistul. ad postures.
mémo cardinal qui l’engagea à se faire couronner à Rome plutôt qu’à Paris ; c’est Orso, comte d’Anguillara, qui pressa la cérémonie, afin qu’elle s’accomplit pendant la durée de sa charge de sénateur ; enfin c’est Etienne Colonna, « homme divin et rare', » comme l’appelait le poëtc, qui, après le couronnement, prononça devant le peuple assemblé l’éloge de Pétrarque.
11 y avait là bien des liens d’affection et de reconnaissance, bien des motifs pour que Pétrarque ne cessât jamais d’aimer les Colonna, d’impérieuses raisons qui, en tout cas, lui défendaient de les attaquer jamais. Mais les Colonna sont les chefs de cette noblesse turbulente qui dominait Rome au moyen âge, cl qui étalait dans la ville éternelle le spectacle insolent de ses violences et de ses ambitions. Pétrarque, qui lit assidûment Virgile, Cicéron, Tite Live, qui se nourrit de la glorieuse histoire du peupleroi, compare avec douleur le présent au passé, considère toujours Rome comme la reine du monde, aspire à la relever de son abaissement pour la rétablir dans son ancienne grandeur, et s’indigne intérieurement de la servitude où la retiennent quelques nobles. Comme Dante, il a sa chimère, et la même que Dante, moins précise cependant et moins rigoureusement exprimée. 11 croit, lui aussi, à la prédestination
1 Famil., II, 12.
LA POLITIQUE DE PÉTRARQUE, d» peuple romain, au choix que Dieu a fait de la nation romaine, dès le temps d’Énée el des Troyens, pour gouverner un jour le monde et y établir l’unitc, cette unité religieuse et politique que rêvent les grands esprits du moyen âge, cl dont ils s’éprennent d’autant plus qu’ils souffrent davantage des maux qu’engendre la division et le morcellement infini du pouvoir. Comme Dante, il ne reconnaît qu’un siège de l’empire et de la papauté, le sol sacré de Rome et ces murailles, dont Àlighieri disait « que les pierres « mêmes en étaient dignes de respect *. »
Là, dans cette enceinte consacrée par le souvenir des vainqueurs de l’univers et des martyrs du christianisme, doivent siéger l’un à côté de l’autre, absolument indépendants l’un de l’autre et également honorés, l’Empereur chef de la société civile, le Pape, chef de la société religieuse. L’un gouvernera les corps, l’autre les âmes. A ce prix seulement, la paix régnera sur le monde et la volonté de Dieu sera obéie. Mais si les pierres de Rome sont sacrées, que dire de ceux qui l’habitent, des descendants de ces vieux Romains que la Providence avait choisis, de toute éternité, pour conquérir la terre? N’est-ce pas en eux que revit l’esprit de Rome et ne forment-ils pas la plus auguste assemblée de l’univers? Dante ne leur accordait aucune place dans le système idéal
• E certo sono di ferma opinione, che le pietre che nette mura suc stannosiano deyne di rcverenzia {Il convito, tr. IV, c. 5).
qu’il composait de toutes pièces; il cherchait chez leurs ancêtres les titres imprescriptibles de l'empereur et du pape au gouvernement universel ; mais, dans le présent, une fois qu’il avait installé ces deux maîtres au siège naturel de leur puissance, il concentrait en eux tous les droits et tous les pouvoirs du peuple romain. Il était difficile pourtant que les descendants du peuple-roi, dont on flattait ainsi l’orgueil, qui d’ailleurs gardaient le souvenir de leur ancienne grandeur, ne se crussent pas, eux aussi, investis de quelque autorité? Dès le treizième siècle, la commune de Rome s’attribuait le privilège de battre monnaie, elle prétendait à chaque élection pontificale conférer elle-même au nouveau pape l’autorité sur la ville, comme une délégation de son propre droit. Enfin, quoique ce ne fût point une règle générale et que, comme partout au moyen âge, il y eût à Rome une extrême confusion de pouvoirs, les assemblées populaires élisaient souvent les sénateurs, et aucun changement ne pouvait être introduit dans la constitution, sans que le peuple réuni ne l’eût voté. Les prétentions des Romains augmentèrent nécessairement, lorsque les papes s’établirent à Avignon. « Des deux soleils « qui devaient briller sur eux, » comme disait Dante, aucun ne les éclairait. Les empereurs ne venaient point et les papes étaient loin. Il en résulta que, du temps de Pétrarque, l’élément populaire fut plus en évidence qu’au temps d’Alighieri, et que, sans s’écar-
ter en principe de la théorie politique de celui-ci, son successeur put espérer qu’en l’absence du pape eide l’empereur, et leurs droits réservés, la régénération de Rome se ferait par le peuple romain lui-même. Mais comment le peuple romain témoignerait-il sa volonté, tant qu’il serait asservi par une poignée de nobles tels que les Orsini et les Golonna? Au moment où Pétrarque, couronné au Capitole, nommé citoyen romain, échauffé par la lecture des anciens, se prenait à rêver la résurrection de la grandeur romaine; où, après avoir inutilement essayé d’y intéresser deux souverains pontifes, il n’attendait plus rien delà papauté, il se trouva un homme qui cherchait, lui aussi, à relever Rome de ses ruines, qui se préparait de loin à la régénérer, mais qui n’y pouvait réussir qu’en brisant la puissance de la noblesse. Forcé de choisir entre ce nouveau venu et les Colonna, entre la réalisation de ses espérances et les droits de l’amitié, Pétrarque sacrifia ses amis et se tourna contre eux de toute l’énergie que les âmes ardentes et les esprits chimériques apportent dans la poursuite de leurs rêves.
Quel était donc le sauveur qui, apparaissant ainsi tout à coup, répondait si bien à l’appel intérieur, à la voix secrète du poêle ? C’était un enfant de Rome, le fils d’un obscur cabaretier des bords du Tibre et
d’une porteuse d'eau, Nicolas, fils de Laurent, destiné à devenir célèbre sous le nom de Rienzi. Élevé à Anagni jusqu’à l’àgc de vingt ans, le jeune Rienzi revint à Rome où il étudia passionnément les écrivains de l’antiquité, depuis Cicéron jusqu’à Boèce, qu’il appelait le dernier des Romains; où il s’appliqua à déchiffrer les inscriptions et à retrouver sur le marbre et sur la pierre quelques traces du passé 1 . A force de vivre dans le commerce des anciens, au mi-lieu des vieilles gloires de la ville éternelle, il en vint, comme Dante et comme Pétrarque, à ressentir par comparaison les malheurs du temps présent, à souffrir de l’humiliation de sa patrie et à chercher les moyens de la tirer de son abaissement. Bien fait de sa personne, d’une belle figure, naturellement éloquent, capable de parler au peuple avec grâce ou avec force, il devait acquérir de l’ascendant sur ceux qui l’entouraient. Une sorte de légende angmenlait son prestige: On disait — et il n’était pas fâché qu’on le crût — que neuf mois avant sa naissance l’empereur Henri VII avait passé quinze jours dansl'auberge de sa mère; on parlait d’un commerce mystérieux dont il eût été lé fruit. A cette fable, qu’il exploitait habilement, il ajoutait des titres plus sérieux à la confiance publique. 11 avait embrassé la profession de notaire, la plus noble après celle des armes, il s’en
1 M. Villemain appelle spirituellement Rienzi « un tribun antiquaire. » Tableau de la littérature au moyen âge, t. II, leçon xiu*.
servait pour défendre les veuves, les orphelins, les opprimés, dont il s’intitulait publiquement le consul. Peu à peu son influence grandissait et, lorsqu’en 1543, le peuple ayant modifié la constitution et remplacé les sénateurs par treize notables ( buoni nomini ), on envoya une ambassade à Clément VI pour lui soumettre ce changement, Rienzi fut adjoint aux ambassadeurs et spécialement chargé de porter la parole. Il peignit au souverain pontife les malheurs do Rome d’une manière si touchante, et il inspira un tel intérêt à quelques personnes de la cour pontificale, probablement grâce aux recommandations de Pétrarque, que Clément VI le renvoya en lui confiant la charge de notaire de la chambre urbaine *.
À partir de ce moment, il ne songea plus qu’à exécuter le dessein qu'il avait conçu depuis longtemps, peut-être depuis l’époque où, un de ses frères ayant été assassiné, il n’avait même pas pu obtenir qu’on recherchât le meurtrier, tant il était difficile de se faire rendre justice dans une ville sans lois, sans police, livrée à l’insolence de quelques nobles. Il s’appliqua d’abord à réveiller autour de lui chez ses compatriotes le sentiment de l’honneur national, à leur présenter de lemps en temps l’image de leur gloire passée et à les faire rougir de leur humilialion
1 Voir pour tous les détails qui concernent Rienzi, l'excellent ouvrage de Papencordt : Rienzi et Rome à son époque, traduit de l'allemand par Léon Boré, et Zefirino Re, Vila di Rienzi. Florence, 1854.
présente. Homme d’imagination , s’adressant à un peuple artiste, qu’on séduit facilement par les yeux, il composait des scènes destinées à émouvoir la foule et les faisait peindre à fresque sur les murs du Capitole ou de quelque église. Tantôt c’était un vaisseau à demi submergé sur lequel on voyait une femme agenouillée, vêtue de deuil, les cheveux épars, les mains croisées et implorant miséricorde. Tantôt c’était une matrone, qu’un ange guidé par saint Pierre et saint Paul arrachait aux flammes, sur le front de laquelle un petit oiseau venait déposer une couronne de myrte. Dans chacune de ces allégories, tristes ou consolantes, le peuple romain se reconnaissait lui-même et trouvait tour à tour un motif d’indignation ou une espérance.
Mais Rienzi agissait surtout directement, par la parole, en remuant les cœurs, en frappant les imaginations. Quand il eut essayé assez souvent l’effet de son éloquence sur les masses populaires pour être sûr de les gouverner et de les entraîner à son gré, il commença l’attaque. Après avoir réuni le peuple une dernière fois sur l’Aventin qu'il avait choisi exprès, à cause des souvenirs que rappelait cette colline de la liberté, après avoir obtenu que tous les membres de l’assemblée s’engageassent à établir dans la cité un meilleur gouvernement, il guetta le moment où le pins redoutable des nobles, le vieil Etienne Colonna, l’ami de Pétrarque, quittait la ville, et aussi-
tôt il se rendit au Capitole, suivi d’une foule compacte, il y proposa une constitution nouvelle et la lit voter d’urgence aux acclamations de tous les assistants. Tout meurtrier devait être puni de mort. Les procès devaient être terminés au plus tard en quinze jours. Les forteresses, les ponts et les portes appartenant à la ville seraient désormais gardés non plus par les barons, mais par un commandant au choix du peuple. Les barons n’occuperaient plus de lieux fortiliés, veilleraient à la sûreté des routes et ne donneraient asile ni aux voleurs ni aux malfaiteurs. Rienzi, auquel on conféra le droit de vie et de mort, prit d’abord le litre de recteur, puis celui de tribun, de libérateur du peuple, et se lit donner comme collègue le vicaire du pape, l’évêque d’Orvieto, afin de témoigner de sa déférence pour le Saint-Siège et de s’abriter au besoin sous l’autorité pontificale. Les barons, contre lesquels la révolution était dirigée, n’eurent pas le temps de se mettre en défense. Le mouvement fut si soudain et si général qu’ils n’essayèrent même pas de résister. Pour résister d’ailleurs, il eût fallu s’entendre, et leurs longues inimitiés, les haines violentes qui les armaient les uns contre les autres, depuis tant d’années, empêchaient qu’aucun accord s’établît entre eux. Rienzi avait eu raison de compter sur leurs divisions pour le succès de son entreprise. Il ne s’était pas trompé non plus en pensant que le besoin d’ordre, de sécurité, de paix, le désir d’échapper enfin à
l’anarchie grouperait autour de lui la population romaine. La ville avait tant souffert qu’elle accepta avec enthousiasme le régime nouveau.
Il y eut alors comme une détente dans la rudesse des mœurs générales, dans les habitudes violentes de cette société si'longtemps livrée aux caprices -de la force. Il suffit que Rienzi prononçât avec émotion ces beaux mots de la langue chrétienne et humaine si oubliés au moyen âge et à Rome [dus qu’ailleurs, mais qui représentent des idées impérissables, les mots d’union, de concorde, de fraternité, pour qu’un souffle généreux circulât dans la foule. Quand, au nom du Christ , il supplia ses concitoyens de se réconcilier, de se pardonner leurs offenses réciproques, il vit des larmes couler des yeux, il entendit sortir de toutes les bouches des paroles de pardon et, et par la seule vertu de son éloquence, il obtint que dix-huit cents inimitiés se terminassent pacifiquement. En môme temps, il se montrait sévère pour tous ceux qui osaient encore troubler la paix, pour les brigands et pour leurs protecteurs. Quelques exécutions énergiques • arrêtèrent immédiatement le brigandage et firent régner à Rome, autour de Rome, dans la campagne romaine, une sécurité inconnue jusque-là.
Là ne devait pas se borner l’ambition de Rienzi. Il rêvait, sinon pour lui, de moins pour sa patrie, un plus grand rôle. 11 ne suffisait pas que la tranquillité régnât dans la ville éternelle. De Rome, il
LA POLITIQUE DE PÉTRARQUE, voulait répandre les idées pacifiques à travers l’Italie, et reconquérir, pour elle, par la propagande de la paix, la suprématie qu’elle avait conquise autrefois par les armes. Aussi envoya-t-il des messagers dans tou le la péninsule aux communes et aux seigneurs, en priant chaque État de désigner deux plénipotentiaires qui se réuniraient pour former au Capitole une assemblée générale où l’on traiterait du salut et de la pacification du pays. Le nom de Rome était encore si grand, le succès de Uienzi paraissait si merveilleux, la proposition répondait si bien à ce vague besoin de concorde et d’union qui tourmentent les sociétés divisées, que, presque partout, d’un bout à l’autre de l’Italie à Venise cl à Naples, à Florence et à Milan, ses messagers furent accueillis favorablement. Le pape lui-même, quoique surpris et un peu mécontent de n’avoir pas été consulté, reconnut la révolution en confirmant le pouvoir de Rienzi. Dans le premier moment, l’opinion de la cour pontificale se prononça en sa faveur et lui sut beaucoup de gré d’avoir obtenu un si grand changement sans porter atteinte au pouvoir des souverains pontifes. Mais, de toutes les personnes qui s’intéressaient à son œuvre, aucune n’en reçut la nouvelle avec plus de joie que Pétrarque. Le rêve du poêle commençait enfin à se réaliser. Rome relevait la tôle, Rome parlait en reine; déjà elle envoyait des messages à l’Ilalie, elle en enverrait bientôt au monde entier. Pétrarque s’enor-
gueillissait de celle résurrection de la grandeur romaine, il se flattait non-seulement de l’avoir souhaitée, espérée, attendue, mais d’v avoir, lui aussi, travaillé à son heure. N’avait-il pas reçu, peut-être avant tout le monde, les confidences de Rienzi, lorsque Rienzi séjournait à Avignon en 1545? Ne l’avait-il- pas encouragé et poussé à agir? il eût pu citer, à l’appui de cette prétention, la curieuse lettre où il nous apprend que le futur tribun s’était ouvert à lui, qu’il avait été profondément ému de ses ouvertures, et que, depuis lors, il attendait dans la fièvre le jour de la délivrance. « Lorsque je me rappelle la con- « versation si sainte et si grave que lu as eue avec « moi devant la porte de ce temple ancien et reli- « gieux (il paraît que Rienzi l’avait tiré à l’écart, à la « porte d’une église), je m’enflamme fortement et je « je suis dans un tel état que je crois qu’un oracle « est sorti du sanctuaire, que j’ai entendu un Dieu, « non un homme. Tu m’as paru si divinement dé- « plorer l’état présent de la république ou plutôt sa « chute et sa ruine; tu m’as paru enfoncer si profon- « dément les doigts de ton éloquence dans nos bles- « sures, que chaque fois que le son de tes paroles « revient à la mémoire de mes oreilles, le chagrin « saute à mes yeux, la douleur remonte dans mon « àme; et mon cœur qui brûlait tandis que tu parlais, « lorsque maintenant il se rappelle, lorsqu’il pense, « lorsqu’il prévoit, se résout en larmes, non pas on
« larmes de femme, mais en larmes viriles, mas- « culines. Si l’occasion s’en offre, j’oserai enlrc- « prendre quelque acte pieux, et, pour ma part, « j’éclaterai pour la défense de la vérité. Souvent j’étais « avec toi par la pensée, mais depuis ce jour j’y suis « plus souvent que d’habitude. Souvent le désespoir « méprend, souvent l’espérance, souvent aussi mon « esprit flotte entre les deux et je me dis : Oh ! si ja- « mais!... Oh! si cela arrivait pendant ma vie!... « Oh ! si je pouvais prendre ma part d’une œuvre si « illustre et d’une si grande gloire 1 ! »
Ce qu’il désirait si ardemment, cette révolution qu’il attendait et dont la seule perspective le troublait à ce point arriva enfin, et ce jour-là, comme il l’avait promis à Rienzi, il épousa énergiquement sa cause.
1 Dum sanctissimum gravissimumque scrmoncm repeto, quem mecum aille religiosi iltius ac vcleris templi fores habuisli, concalesco acriter et ila sum ut oraculum a divis penetralibus emissum putein, cl Deum mihi vidcar audisse, non hominera. Adco mihi divine præsentem statum,' imo casuin ac ruinant reipublicæ deplorare, adeo profundc digilos eloquii tui in vulnera nostra dimittere visus eras, ut quolies verborum tuorurn sonus ad memoriam aurium mearunt redit, saliens moeror ad oculos, dolor ad animum revertatur ; et cor meum quod dum loquebaris, ardebat, nunc dum meminit, dum cogitât, dum prævidet, resolvatur in lacrymas, non quidem fæmineas, sed viriles, sed masculas, et, si detur, pium aliquid ausuras, proque virili portione usque ad justitiæ patrocinium erupturas. Cum sæpc igilur antea, luin præcipue post eum diem solito sæpius tecum sum : sæpc subit desperatio , sæpe spes, sæpc autem inter utramque fluitanle animo mecum dico : Oh ! si unquam... Oh ! si indiehus meis accidat... Oh ! si tam clari operis et tanlæ gloriæ sim particeps! (FamiL, t. III, appendix litterarum. Epist. II. Édit. Fracassetti.)
Les lettres qu’il écrit à celle époque au tribun respirent un enthousiasme juvénil. 11 le félicite, il l’applaudit, il ne veut voir que l’aspect favorable de l’entreprise, il le remercie d’avoir si adroitement concilié la majesté du peuple romain et le respect de l’autorité pontificale, il lui annonce que l’entourage du pape est satisfait de sa conduite, mais il l’engage en termes pressants, à garder tou jours la même mesure; il l’avertit que ses lettres agitent Avignon, que tout le monde veut les lire, qu’on les fait passer de main en main ; qu’il faut, par conséquent, ne rien faire, ne rien écrire légèrement, parce que l’Italie, la cour pontificale, l’univers ont les yeux fixés sur lui Il lui adresse ces beaux vers italiens où il groupe autour de sa jeune renommée toutes les vieilles gloires de Home. « Je te parle, lui dit-il , parce qu’ailleurs je « ne vois pas un seul rayon de vertu ; elle est éteinte « dans le monde, et je ne trouve personne qui ail « honte de mal faire... Les vieux murs que le monde « craint et aime encore, devant lesquels il tremble, « quand il se souvient du temps passé et qu’il regarde « en arrière, les pierres où furent enfermés des « hommes qui ne seront jamais sans gloire tant que « l’univers ne tombera pas en dissolution ; tout ce « qu’une même ruine enveloppe, tout cela espère être « guéri par toi de tous ses maux. O grands Scipions,
1 Var, , 38,
« ô fidèle Brutus, quelle joie pour vous si là-bas vous « est arrivé le bruit d’une dignité si bien placée (celle « de tribun)! Comme je crois que Fabricius se ré- « jouit en entendant cette nouvelle ! Il dit : Ma Rome « deviendra belle encore. Et si dans le ciel on s’oc- « cupe des choses d’ici-bas, les âmes qui vivent là- « haut, qui ont abandonné leurs corps sur la terre le « prient de finir les longues haines civiles... 11 y a « déjà plus de mille ans que Rome est veuve de ces « nobles âmes qui l’avaient placée si haut. Le nou- « veau peuple, démesurément altier, manque de res- « pcct à une si grande, à une telle mère. Toi seul es « son mari, son père. Elle attend de loi tout secours'. »
1 Io parlo a le, perô eh ’ altrovc un raggio Non veggio di verlù, ch’ al inondo è spenla,
Nè trovo chi di mal far si vergogni.
L’antiche mura, ch ’ ancor terne ed ama,
E tréma ’ I inondo quando si rimcinbra Del tempo andato e ’ndielro si rivolve;
E i sassi, dove fur clause le membra Di ta’, elle non saranno senza fa mu,
Se l’universo pria non si dissolve;
E lutlo quel ch’ una ruina involve,
Per te spera sablai- ogni suo vizio.
O grandi Scipioni, o fedel Bruto,
Quanto v’ aggrada, se gli è ancor venulo Romor laggiù del ben localo ofGzio !
Corne cre ’ che Fabrizio
Si faccià lieto, udendo la novella !
E’ dice: Borna mia sar'a ancor hella.
E se cosa di qua ncl ciel si cura,
L'anime, che lassù son cittadine,
Ed liauno i corpi abbandonali in terra,
Presque en même temps Pétrarque adressait au peuple romain et à Rienzi une longue lettre, destinée à être lue publiquement, où il les engage tous, citoyens et tribun, à persévérer dans leur entreprise, où il les adjure de ne pas faillir, où il leur montre que l’énergie est leur seul salut, et où il les pousse aux résolutions les plus vigoureuses. Le ton en est véhément, passionné. C’est un appel à tous les sentiments patriotiques des Romains , c’est le chant de triomphe du gouvernement nouveau, c’est en même temps un cri de guerre contre les oppresseurs de Rome. Vous touchez de la main la liberté, leur dit-il, la liberté sans laquelle la vie n’est qu’un jeu. Pensez sans cesse à votre servitude passée. Qui de vous alors, pourvu qu’il lui reste un peu de sang romain dans les veines, n’aimera mieux mourir libre que vivre esclave! Vous, les maîtres du monde, vous avez été asservis par quelques tyrans, par des hommes qui, méprisant le beau litre de citoyens romains, se sont fait appeler princes. Vous avez versé voire sang pour eux, vous les avez
Del lungo odio civil ti pregan fine.
Passait) A già più che ' I millesitn ' anno,
Chc ’ n Ici inancar quell ’ anime leggiadre Che locala 1 ’ avean là dov‘ ell ’ cra.
Ahi nova gente oltra misura altéra,
Irrcvcrcntc a tanta ed a lal madré !
Tu marilo, tu pudre;
Ogni soccorso di tua man s ’ attende.
(Cunz. 2.)
engraissés de vos biens. Qu’avez-vous reçu d’eux en échange? Du mépris el des outrages. Ils se sont emparé de tout ce qui vous appartenait, ils se sont partagé les quartiers de la ville cl les magistratures, ils ont trafiqué des monuments de votre gloire, mis à prix vos vieux palais, vos arcs de triomphe, vendu vos colonnes de marbre et jusqu’aux degrés de vos temples. Il est temps de mettre fin à ces iniquités. Mais Pétrarque se défie de l’influence que conservent encore les nobles, il craint que de vieilles habitudes d’obéissance et de respect pour les barons ne remettent la population sous leur joug. Aussi les dénonce-t-il avec une violence inouïe. Ce sont des traîtres, des ennemis du bien public. Point de quartier pour ces spolialeurs et ces larrons ! « Toute sévérité à leur égard est pieuse, toute pitié est inhumaine 1 . » il compare Itienzi au premier Ibutus et, en vertu de celte ressemblance, il lui demande d'être prêt à égorger ses meilleurs amis pour la patrie. Lui-même donne l’exemple. Car il ne souhaite pas moins que l’extermination de la noblesse, et il sait cependant qu’au premier rang de ces nobles se trouvent ses hôtes, ses amis, ses protecteurs, les Colonna ; il le sait même si bien qu’il les désigne presque nominativement aux coups du peuple romain, il s’endurcit pour se rapprocher de l’esprit des vieux descendants de Romulus,
• Oinnis severitas pia, miscncordia omnis inhumana est.
(Var. 48.)
il s’approprie leurs maximes féroces, et lu i , col homme aimant cl sensible, il professe qu’il n’y aplus d’affections dès qu’il s’agit de l’intérêt public.
Voilàjusqu’où la passion politique devait entraîner une des natures les plus délicates et les plus tendres du monde moderne. Dans son délire de patriotisme, en poursuivant sa chimère de restauration romaine, il en arrivait à oublier les liens les plus sacrés, les bienfaits reçus, les devoirs de la reconnaissance mêlés à ceux de l’amitié, tout jusqu’à la mémoire de l’évêque de Loinbez, de cet ami cher et vénéré, dont le souvenir eût dû défendre les Colonna contre les violences de leur ancien client. N’étail-il pas encore leur hôte, ne vivait-il pas encore sous le toit du cardinal Jean? La lettre où il excitait les Romains à massacrer les Colonna, n’avait-elle pas été écrite dans la demeure de l’un d’entre eux? Cette situation fausse ne pouvait durer. Pétrarque était lui-même trop sincère pour désirer qu’elle durât. Il la trancha énergiquement en se séparant du cardinal. Si on en juge par l’églogue où il a raconté leur séparation, ils se quittèrent avec une grande froideur. Il représente le cardinal qui, sous le nom de Ganymède, essaye de le retenir, en lui parlant de leur union passée, de l’affection que tous les siens lui ont témoignée, de leurs longues parties de chasse, du plaisir avec lequel ils écoutaient ses vers. Pétrarque répond que les goûts changent avec les années. Il y a assez long*
LA POLITIQUE DE PÉTRARQUE, temps qu’il sert un maître. Ou ne peut pas vieillir dans l’esclavage 1 . Ce maître d’ailleurs est devenu difficile et lui-même a moins de patience qu’autrefois pour supporter un joug. Je t’aimerai toujours, dit- il, je ne t’oublierai jamais, mais ma patrie m’appelle. J’ai d’autant moins de scrupules à le quitter, ajoute-t-il sèchement, « que je suis arrivé pauvre « chez toi et que j’en sors plus pauvre*. » Ce n’était plus comme jadis un de ces congés que le poète demandait au cardinal lorsqu’il voulait voyager, et qu’il obtenait toujours avee peine, parce qu’on ne le voyait jamais partir sans tristesse. Cette fois, c’était une rupture définitive. Pétrarque ne voulait pas avouer ce qui le rappelait en Italie, mais il y allait pour s’associer de sa personne à la politique de Rienzi, peut-être même pour l’accuser davantage, pour combattre à outrance les Colonna et, décidé qu’il était à les traiter en ennemis, il ne pouvait, sans se mentir à lui-même, recevoir l’hospitalité de leur famille. Quand les rapports changeaient à ce point, la loyauté la plus vulgaire ordonnait au moins de ne pas dissimuler le désaccord sous des apparences de complaisance.
Les relations de Pétrarque et de ses vieux amis
1 Triste senex servus ! Sit libéra uostra senectusl ( Eglog ., VIII.)
* Ecce eleuim veni ad tua gramina pauper, l’auperiorque domuin redeo {/(/.).
s'altéraient tellement, en effet, un tel abîme paraissait se creuser entre eux, que le poêle ressentit à peine le malheur qui frappa la famille Colonna, le 20 novembre 1347. Ce jour-là, les barons que Rienzi avait tenus en son pouvoir, presque tous, mais qu’il avait commis l’imprudence d’humilier inutilement pour les mettre ensuite en liberté, et qui, depuis lors, s’étaient coalisés contre leur ennemi commun, partaient de Palcslrine, forteresse des Colonna, avec l’espoir de pénétrer par surprise dans Rome, grâce à la connivence des amis qu’ils y conservaient encore. Mais le tribun était sur ses gardes. Les conjurés trouvèrent les portes de la ville fermées et bien défendues. S’apercevant que leur entreprise était découverte, ils se reliraient en bon ordre, en passant le long des murailles, par une sorte de bravade chevaleresque, lorsque le plus jeune des Colonna en état de porter les armes, l’espoir de la famille, Jean, petit-fils du vieil Étienne, vit s’ouvrir un des ballants delà porte Saint- Laurent ; il crut que ses partisans l’appelaient, et, emporté par la fougue de son caractère, il se précipita dans la ville, suivi d’un seul cavalier allemand. Les soldats de Rienzi, étonnés d’abord et déconcertés de cette impétueuse attaque, reprirent courage en voyant que leurs assaillants n’étaient point suivis, et précipitèrent l’imprudent jeune homme dans un bourbier, où ils le tuèrent. Son père, Étienne Colonna, qui accourait à son secours, fut lui-même
LA POLITIQUE UE PÉTRARQUE. 2iî>
alteinl par une pierre lancée du haut du portail, renversé de cheval et assommé par la foule. Encouragés par ce succès, les Romains firent une sortie, se jctèrentsur la petite armée des barons, la poursuivirent jusqu’à trois heures de l’après-midi , tuèrent deux autres Colonna, cinq de leurs parents et quatre-vingts partisans de leur maison.
Quelle que fût la passion de Pétrarque, un tel désastre devait le loucher profondément. 11 savait toutes les espérances que fondaient les Colonna sur le courage et sur les brillantes qualités du jeune Jean; il avait vu, comme il le rappelle lui-même, l’empereur Charles IV à Avignon s’appuyer familièrement sur l’épaule de ce dernier représentant de leur famille 1 . Pour son compte, il le connaissait et l’aimait de longue date. Quels regrets ne devait pas lui causer aussi la mort du père de Jean, de cet Étienne qui avait été autrefois le chercher à Capranica, pour le conduire en sûreté à Rome, qui l’avait installé chez lui au Capitole, et qui, le jour de son couronnement, avait prononcé son éloge devant le peuple assemblé ! Pouvait-il en même temps ne pas compatir à la douleur des derniers survivants de celle malheureuse famille, du vieil Étienne, qui, à plus de quatre-vingt-dix ans , perdait un fils et un petit-fils, du cardinal qui perdait un frère et un ne-
* Famil., XIX, K.
veu si chers? Il ne témoigna cependant, à ce qu’il semble, aucune douleur. Il n’écrivit même pas une lettre de consolation à ces amis de sa jeunesse, dont il n’eût dû se rappeler, dans un tel moment, que les bienfaits et l’affection. Et quand, plusieurs mois après, à la suite des reproches qu’on lui faisait d’Avignon sur son silence, il se décida à donner signe de vie au cardinal, il le lit d’une manière si embarrassée et avec une froideur si marquée, qu’il eût peut-être mieux valu ne point écrire Il ne suffit pas, en pareil cas, d’assurer qu’on s’est creusé la tête pour trouver des consolations sans y réussir, qu’on a commencé trois ou quatre lettres sans pouvoir les achever, et de se rejeter tout de suite sur les lieux communs de morale. Le cardinal n’avait guère besoin qu’on lui rappelât « que les mortels sontécrasés « par un joug dont ne les délivrent ni la naissance, « ni la beauté, ni les richesses, ni le génie, ni les « armes, ni les satellites, ni les amis, ni les légions, « les flottes et les armées, mais la patience , la lon- « ganimité, la constance. » Était-ce le moment de faire nn jeu de mots sur la maison des Colonna, en disant qu’elle venait de perdre quelques colonnes, mais qu’il lui restait encore des’ fondements solides? Quelques paroles émues eussent mieux valu que toute cette rhétorique, et Pétrarque ne les trouva pas.
* Famil., Vit, 13.
L’embarras cju’il éprouvait alors, 11 e venait pas seulement, il faut bien le dire, de la violence momentanée de ses passions politiques. Au fond, il so sentait partagé entre des souvenirs d’amitié qu’il ne pouvait ni ne voulait fouler aux pieds, et une conviction que les événements récents faisaient entrer plus avant dans son âme. Plus il réfléchissait aux moyens de rétablir à Rome un gouvernement qui rappelât la liberté républicaine, puis il se persudait qu’on n’y réussirait jamais que par la destruction delà noblesse. Il persistait dans cette opinion longtemps après la chute de Rienzi, et il tirait ses arguments les plus forts de la ruine même du tribunal. Lorsque en 1551 Clément VI nomma quatre cardinaux pour réformer la constitution romaine et en détruire les abus, Pétrarque fut consulté. 11 écrivit aussitôt deux lettres qui ne sont pas autre chose qu’un acte d’accusation contrôles nobles de Rome etuneglorificationdu peuple romain. Les conseillers du souverain pontife se demandent s’il faut admettre un élément populaire dans le gouvernement de la cité. On les réunit précisément pour savoir quelle satisfaction et quelle part-dans les affaires il convient de donner au peuple. Pétrarque tranche résolûment la question. Il s’étonne même qu’on la pose. Pour lui il n’y a de Romains à Rome que le peuple. Ce n’est pas une partie de l’autorité, c’est toute l’autorité qu’il faut remettre entre les mains des plébéiens. Eux seuls représentent le vieil
esprit de la république, eux seuls ont dans leurs veines le sang des vainqueurs du monde. Que sont les nobles en comparaison? Des élrangers, des nouveaux venus, des usurpateurs. Pétrarque rappelle avec insistance que les Orsini viennent deSpolète, et les Colonna, suivant une vieille légende, des bords du Rhin. De quel droit ces barbares régneraient-ils dans la ville de Romulus? Est-ce du droit de leurs richesses? Mais ils ne les ont acquises qu’en dépouillant le peuple. Est-ce du droit de leurs titres honorifiques? Mais il n’y a qu’un litre à Home, celui de citoyen romain, et c’est le seul qu’ils ne prennent pas. En résumé, Pétrarque conseille aux cardinaux de ne nommer sénateurs que des gens du peuple et d’écarter des fonctions publiques toute la noblesse. Seulement il prévoit que les barons n’accepteront pas de bonne grâce celte déchéance. Mais il recommande de les y forcer. « Forcez-les, même malgré eux, dit-il ; et, quoiqu’ils « réclament, arrachez-leur une tyrannie empestée *. » On ne peut pas prêcher plus clairement la guerre. 11 saitbien avec quelle énergie et quelle fierté résisteront les Colonna, et quand il demande qu’on les oblige à n’ètre plus rien dans l’État, eux qui jusque-là y ont tenu une si grande place, c’est comme s’il demandait leur extermination. Il ledit, du reste, en propres termes, dans une lettre où il juge la conduite de
' Cogile vel invitos püstiferanique lyraimidem licct reclamnntibus exlorquete ( Famil XI, 17).
llienzi, après sa chute. Il reproche surtout au tribun sa faiblesse et, faisant allusion à un mouvement de générosité auquel a cédé Rienzi, il l’accuse d’avoir pu d’un seul coup écraser tous les ennemis de la liberté et de les avoir renvoyés en armes*. Il approuvait donc la ruse dont s’était servi le tribun pour réunir un jour au Capitole les principaux barons, parmi lesquels se trouvaient le vieil Étienne Colonna et son petit-fils Jean, et il ne le blâmait que d’une chose, c’était d’avoir renoncé au projet de les faire périr. Toutau moins eût-il voulu — et encore laissc-t-il voir que c’eût été un acte de faiblesse — qu’on les dépouillât de tous moyens de nuire, et qu’on détruisît leurs palais.
Conclurons-nous de là, que Pétrarque haïssait les Colonna? En conclurons-nous même que tout senliment de reconnaissance et d’affection pour eux fût éteint dans son cœur? Ce serait mal connaître la complexité de la nature humaine. Nous sommes tous composés de contrastes. Mais ces contrastes éclatent surtout chez les hommes très-sensibles. Leur sensibilité les livres aux impressions du moment auxquelles ils résistent moins que les caractères froids, et la vivacité passagère de leurs sentiments les expose à exprimer très-fortement des opinions qu’ils
1 Libéria tis liostcs quum opprimera simul otnnes posset, quain facuitatein nulli unquam imperalori fortuna cimcesscrat, dimisit arinatos ( Famil XIII, 6).
ne sont pas sûrs de ne pas contredire plus tard avec une égale force. Leur défaut ou leur charme, suivant les occasions, est de se laisser absorber par les choses présentes, au point de perdre un peu de vue les choses passées. En réalité, Pétrarque n’alla jamais jusqu’à haïr les Colonna : lorsqu’il a l’air de les abandonner et de les sacrifier, il ne les sacrifie pas tout à fait pour cela; il subit simplement l’influence momentanée d’une passion qui domine tout à ses yeux, et qui ne lui permet plus de songer à ce qu’il leur doit. Quand la passion sera apaisée ou que du moins elle ne s’élèvera plus entre eux et lui, il redeviendra ce qu’il était pour eux autrefois, ce qu’au fond il ne cesse pas d’être, un ami. Il y a une phrase de lui, dans sa lettre aux cardinaux, qui, sans qu’il s’en doute, nous éclaire sur l’état d’esprit dans lequel il se trouvait en les combattant. On ne m’accusera pas, dit-il, d’apporter de la haine dans mes sentiments à l’égard de la noblesse romaine. « Des deux grandes « familles de Rome, il y en a une que je ne hais pas « (les Orsini) ; quant à l’autre (les Colonna), il est « inutile de rappeler que je l’ai entourée toujours « non-seulement d’affection, mais d’une sorte de dé- « fércnce familière, et que dans tout l’univers, il n’y « a pas de famille princière qui me soit plus chère. « Mais la "chose publique m’est plus chère, Rome*
' Sed carior res publica, carior Roma, carior Italia (Famü., XI, 10 ).
« m’est plus chère, l’Italie m’est plus chère. » Au moment où il écrit ces mots, il n’a plus d’yeux que pour la politique. Rome et l'Italie l’absorbent. Mais qu’il sorte de ces préoccupations violentes, qu’il n’ait plus à choisir entre de vieux amis et des idées qui le passionnent, il ne trouve pour les Colonna que des paroles et des setilimenls affectueux. Dans tout ce qui ne louche pas à la politique, il ne leur témoigne que de l’amitié. D’ailleurs il ne nie jamais les bienfaits qu’il a reçus d’eux. Il proclame volontiers ses obligations et sa reconnaissance vis-à-vis d’eux. « Je te dois tout, écrit-il au cardinal, même après leur « séparation. Ta maison n’a pas été moins utile à « mon esprit qu’à mon corps, qu’à ma fortune. J’ai « été nourri sous toi dès ma jeunesse ; c’est sous toi « que j’ai grandi et que je me suis instruit *. » Vienne une circonstance où il pourra franchement s’associer aux sentiments de ses anciens amis, où la politique ne les séparera plus, il leur écrira aussi amicalement qu’autrefois. Il n’a pas pleuré la mort d’Étienne et de Jean Colonna, tués à Rome, parce que tous deux sont tombés les armes à la main, dans une lutte contre Rienzi et contre les idées que celui-ci représentait; les plaindre, c’eût été abandonner le tribun, renier la cause pour laquelle Pétrarque venait de se
* Fatebortibi me omnia debcre... Nequecnim minus aula tua aniino meo conlulit quam corpori quam tortunis. Sub te nutritus a juvénilité mea, sub te auctus atque cruditus sum. (Famil., Vit, 13.)
252 LA P0L1TIQDE DE PfiTRARQliE. '
prononcer avec lanl d’ardeur. Mais qu’en dehors de la lulte, sans que la politique y soit pour quelque chose, un Colonna meure; aussitôt Pétrarque s’émeut et ne se rappelle plus que son amitié. Autant il a été froid à la nouvelle du désastre militaire de ses amis, autant il est louché de la mort du cardinal, que la peste emporte à Avignon en 1548.
Qu’on rapproche la lettre embarrassée et déclamatoire qu’il écrit tardivement, à propos du premier malheur, et celle que lui inspire la seconde catastrophe, le jour même où il l’apprend, on ne les croirait ni écrites delà même main ni adressées à la même famille*. C’est que celle fois aucune arrière-pensée ne refroidit son émotion. Il écrit à ce vieil Étienne Colonna qu’il admirait lanl, à cet ho. urne héroïque dont il disait que c’était « le plus courageux et le plus invincible de «scs contemporains*,» il voit ce vieillard de quatrevingt-dix ans, survivre à tous les siens, ensevelir successivement tous ses fils, et celte grande infortune lui arrache des larmes qui, des yeux, passent dans le style, liien de plus pathétique que le passage où Pétrarque rappelle une conversation qu’il avait eue à Rome, quelques années auparavant, avec Etienne Colonna. Tous deux se promenaient dans la viaLala, entre le Capitole et le palais des Colonna ; le poêle cherchait à réconcilier le vieillard et un de ses fils
* FamiL, VII, 13 et Famil., VIII, 1.
* Var. 58.
que de récentes discussions séparaient. Tout d’un coup ils s’arrêtèrent, à l'angle d’une rue, au milieu d’une solitude complète. Le chef de famille se tourna vers Pétrarque et lui dit : « Mon fils, ton ami, auquel « tu me forces à témoigner des sentiments paternels, « a vomi contre ma vieillesse des choses qu’il eût été « plus honnête de contenir. Mais, comme je ne puis « te refuser ce que tu me demandes, oublions tout « le passé et comme on dit, rayons -le. Désormais « lu ne verras chez moi, même en paroles, aucune « trace décolère. Il y a une seule chose sur laquelle « je ne me tairai pas, et dont je le fais juge en tout « temps. On me reproche souvent de manquer à « l’honneur de mon âge, en m’embarrassant dans « plus de luttes qu’il ne convient: je laisserai, dit- «on, âmes fils une hérédité de haines et de dis- « cordes. Mais j’atteste Dieu que je n’ai qu’un motif « d’entreprendre la guerre, c’est l’amour de la paix. « Tout me fait désirer le repos, mon extrême vieil- « lesse, mon cœur qui déjà se refroidit dans celle « poitrine de fer, ma longue contemplation des vi- « cissitudes humaines. Mais je suis fermement résolu « à ne pastourncrledosà la fatigue. J’aimerais mieux « une vie plus tranquille. Mais si le sort le veut, j’ar- « riverai au tombeau en combattant plutôt que d’ap- « prendre à servir dans ma vieillesse. Quant à ce «qu’on dit de l’hérédité, je n’ai qu’une chose à rc- « pondre : Plût à Dieu que je laissasse à mes fils
« quelque héritage ! Mais le destin en a décide aulrc- « ment ; je le dis avec tristesse, l’ordre de la nature « sera interverti, et je serai l’héritier de tous mes « fils 1 . » Je vois encore, ajoutait Pétrarque, le lieu de la scène, le tombeau de marbre sur lequel chacun de nous s’appuyait, je vois encore l’expression douloureuse de ton visage, et il me semble quej’entendslc son de ta voix dans mes oreilles. Quel tableau ! quels souvenirs touchants pour le vieillard auquel il s'adresse ! En peu de mots il a rappelé leur étroite amitié, la grandeur d’âme d’Étienne et ses lugubres pressentiments, hélas ! si justifiés. Cette lettre causa au malheureux père une profonde et salutaire émotion. Je savais, disait Pétrarque plus lard, qu’il rele-
1 Filius meus, amicus luus, de quo inc cogis ut paterne sim affectus, in sencclulem meam quæ honestius contimiisset evomuit. Sed quoniam negare tibi hoc non possum, præterilonim omnium oblivio et, ut aiunt, abolitio sit. Post banc dicm, nullum mihi, vel in verbo, inc vestigium Videbis. Uniim non silebo, cujus te tempus in omne testem facio. Mihi quidem ohjicilur in primis, quod contra ætalis me* decus, pluribus me bcllis implicem, quain oportet; liane filiis odioruin ac discriminum hereditatem relicturus. Ego vero Deum testor, nullam me aliain ob causam, nisi amore pacis, bella susciperc. (.tuietis avidum me vel scnectus idtima, et in hoc jam ferreo pectore trigescens animus, vel longa humanorum casuum reddidit observatio. Veruin ita flxum atque firmatum babeo, labori terga non verterc. Mal— lera tranquilliora ; sed si ita sorstulcrit, ad sepulcrum polius pugnando perveniam, quam discam servire senex . Ad id sane quod de heredilate dicitur, hoc unum respondisse velim, et hic fige in me oculos animumque : utinam hereditatem ahquam filiis dimitterem ! Sed... aliud fato visum (quod inœstus dico) : siquidem, confuso naturæ ordinc, filiorum ineorum omnium hcres ero. ( Fatnil VIII, I .)
nnit ses larmes, j’ai voulu le forcera en répandre pour le soulager et j’y ai réussi. 11 lut, en effet, ce que lui écrivait le pocle, avec une telle abondance de pleurs et de tels sanglots qu’on craignit pour sa vie. Puis, après avoir lu, il essuya ses yeux et jura qu’il ne pleurerait plus, lors même que l’univers entier tomberait, car il avait pleuré jusqu’à satiété et versé tout ce qu’il avaitde douleur dans l’âme '.
Dans sa vaste correspondance, Pétrarque prononce souvent le nom des Colonna et, chaque fois qu’il ne s’agit point des affaires romaines, il le prononce toujours avec autant d’affection que de respect. Peutêtre même se repent-il d’avoir tant insisté, pour qu’on les écartât de Rome et du gouvernement. En tout cas, son affection donne un démenti à ses idées politiques, lorsqu’il écrit à Lélius qu’il lui serait impossible d’habiter Rome, depuis que ces amis de sa jeunesse ont cessé de vivre. « Si seulement l’un des « trois vivait, dit-il, ou ce merveilleux vieillard « (Étienne Colonna) ou ce glorieux jeune homme « (Étienne le jeune), ou ce magnanime adolescent « (Jean Colonna), si nous n’avions pas été jugés « dignes d’être privés en même temps de toutes nos « lumières et de toutes celles de notre patrie, je n’hé- « siterais pas*. » Voilà comment il parle après coup
1 Var, .58.
1 Si e tribus unus viveret, aut ille inirificus senex, aut gloriosus il le juvenis, aut ille inagnanirnus adolesccns, nec digni visi essemus
la politique iie Pétrarque.
de ceux donl il demandait l’exlcrminalion, de ceux <|ui sont morlsen combattant Rienzi, et dont alors il ne regrettait pas la perte. On voit l’influence qu’excrcenf sur cette vive imagination les passions du moment. Quand la passion cesse, l’amitié reprend ses droits.
Les Colonna du reste, semblent avoir pardonné à Pétrarque de les avoir momentanément sacrifiés à ses idées politiques. Le vieil Étienne lui en voulait si peu qu’il recevait, ainsi que nous l’avons vu, une de ses lettres avec un profond attendrissement. D’autres membres de la famille restèrent en relations cordiales avec lui. 11 écrit plusieurs fois et dans les termes les plus affectueux, à un Étienne Colonna, petit-neveu du vieil Étienne, autrefois homme de guerre, vainqueur des Orsini, célébré dès sa jeunesse par Pétrarque pour ses exploits guerriers 1 , plus tard entré dans les ordres et devenu prévôt de Saint- Omer. Son ancien élève Âgapit vivait misérablement à Bologne et, tout en reconnaissant les soins que Pétrarque lui avait donnés dans son enfance, il reprochait à son maître de le négliger un peu depuis qu’il était pauvre et malheureux. Pétrarque se défend d’éprouver un si mauvais sentiment, dans une lettre pleine d’aménité et de caresses. 11 n'y a entre eux sur ce sujet qu’une querelle toute affec-
qui omnibus simul noslris ac patriæ luminibus privaremur, nihit dubiclalis occurreret (Famil., XV, 8).
1 Sonn. xi.
tueuse; aucun d’eux ne fait la moindre allusion à leurs divisions politiques, et ne paraît en garder un souvenir amer 1 . Enfin Pétrarque porte le plus vif intérêt au dernier rejeton des Colonna, au jeune Etienne, frère puîné de Jean, petit-fils du vieil Étienne. 11 de- • mande à Lélius ce que fait ce jeune homme, si on découvre en lui quelques étincelles de courage, si la gloire de scs ancêtres le louche, si on peut attendre de lui des vertus dignes de sa race*. Plus tard, au risque de démentir tout ce qu’il avait dit autrefois contre l’influence des Colonna, il engage le secrétaire apostolique, François Bruni, à appeler dans les conseils du pape ce même Étienne, en même temps qu’Agapit, évêque d’Ascoli 5 . 11 se félicite d’avoir reçu à la campagne, près de Milan, la visite du jeune Colonna et, peu de temps avant de mourir, il lui écrit une lettre où je trouve celte phrase touchante :
« lisseront toujours mes ancêtres etils seront toujours « aussi mes fils, ceux qui sont sortis de cette tige que « j’ai aimée, que j’aimerai toujours 4 . » Étienne Colonna répondait non moins affectueusement en priant Pétrarque de se rendre à Rome, de la part du pape.
Il n’y eut donc en réalité dans les relations de Pétrar-
* Famil., XX, 8.
*Famil., XV, 8.
* Senti., IX, 2.
* Erunt semper moi domini meique simul erunt filii quicunquc ex ilia radiée prodicrint quam dilexi et diligam (Senil., XIV, 2).
LA POLITIQUE DE PÉTRARQUE, que et de ses vieux amis, qu’une éclipse momentanée d’amitié. La passion politique lit de lui leur plus ardent adversaire, mais non leur ennemi : tout en les combattant, tout en travaillant même à leur ruine, il ne cessa pas de les aimer. Et dès que la politique ne l’éloigna plus d’eux, il retrouva au fond de son cœur, avec tous scs souvenirs de jeunesse, tous les sentiments de reconnaissance et d’affection qu’il leur devait. Leur mort d'ailleurs effaça dans son âme toute trace d’amertume. Condamné à leur survivre, il ne songeait plus qu’à leurs vertus ou à leurs bienfaits, et leur mémoire le touchait encore si profondément qu’au déclin de sa vie il oubliait, en faveur de leurs derniers descendants, ses vieilles rancunes contre l'aristocratie romaine et ses professions de foi plébéiennes.
lit
Cet épisode de la vie de Pétrarque jette un grand jour sur ses idées politiques. C’est par là surtout, que nous apprenons de quelles chimères il se nourrissait, quelle admiration lui -inspirait l’histoire romaine, et quel vague espoir il conservait encore de voir revenir les beaux temps de l’antiquité. A ses yeux l’Italie, malgré ses malheurs, restait toujours la reine du monde, et Rome la capitale prédestinée de l’univers. Mais quelles causes empêchaient donc
qu’une théorie si flatteuse pour l’orgueil italien, passât du domaine des conceptions abstraites dans celui de la réalité? Pourquoi les nations ne s’inclinaient-elles ni devant la puissance de l’Italie ni devant celle de Rome? Pétrarque croyait que cela tenait uniquement aux divisions de la péninsule, que le jour où l’Italie ne se déchirerait plus elle-même de ses propres mains, où ses habitants vivraient en paix, elle reconquerrait un empire qu’elle ne perdait que par sa faute. Aussi ne cesse-t-il de prêcher aux Italiens la concorde, comme la meilleure garantie de leur prospérité. Lui-même cherchait un remède aux maux dontsouffrait sa patrie et pensait le trouver, dès 1357, en plaçant la péninsule sous le sceptre du plus juste et du plus éclairé des princes italiens, du roi Robertde Naples. « Aucundoute ne nous est laissé, disait-il ; une « monarchie est excellente pour rassembler et répa- « rer les forces de l’Italie, qu’a dispersées la longue « fureur des guerres civiles... J’avoue qu’une main « royale est nécessaire à nos maux 1 . » Le besoin de l’unité se faisait sentir si impérieusement à lui, qu’à vrai dire il l’eût acceptée, de quelque partie de la péninsule et de quelque main qu’elle vînt. C’était pour lui la première condition du salut public. A ne
1 IS'ulla prorsus apud nos dubitatio rclinqnitur , monnrehiarn esse optimal» rclegendis reparandisque viribus llalis, quas longus bellorum civilitim sparsit furor... Fateor regiam manum nostris malis ncccssariam esse (Famil., II, 7).
consulter que le droit et les principes, il la voulait théoriquement ainsi que Dante l’avait voulue, comme une tradition romaine et par l’influence de Rome; mais en pratique, il eût certainement soutenu quiconque eût loyalement cherché à la réaliser. Comment avec un tel système, n’eût-il point applaudi à l’entreprise de Rienzi? Lui qui au fond tenait moins aux principes qu’Alighieri et qui jusqu’à la fin de sa vie, eût à la rigueur employé tous les moyens pour atteindre cette unité sans laquelle il sentait bien que l’Italie ne redeviendrait jamais une grande nation, comment n’eût-il pas été heureux de la voir s’annoncer de la manière la plus logique, au lieu même d’où le signal devait partir, dans l’enceinte de la ville éternelle, par l’initiative d’un citoyen romain parlant au nom du peuple romain? Rienzi ne faisait que mettre en action une pensée de Pétrarque, en appelant les députés des Etats et des communes de l’Italie, à former un congrès qui se réunirait à Rome pour le règlement pacifique des affaires italiennes. Pétrarque, de son côté, s’associait au tribun jusque dans la déclaration audacieuse par laquelle celui-ci restituait au peuple romain tous ses anciens droits, accordait la liberté aux habitants de l’Italie, et leur conférait le titre de citoyens romains.
Toutes ces idées étaient-elles autre chose que des chimères généreuses sorties de deux cerveaux exaltés? Etait-il possible de les faire passer dans les
faits? Un grand homme et un grand peuple eussent peut-être pu y réussir. Mais Ricnzi ne possédait qu’une partie des qualités d’un grand homme.
Quoiqu’il aîmài sincèrement sa patrie, quoiqu’il ne fut dépourvu ni de générosité, ni de noblesse ni de dévouement au bien public, son esprit manquait de précision, son caractère de fermeté et de mesure. Sa vive et mobile imagination le portait facilement aux extrêmes, aujourd’hui aux plus folles espérances, demain au découragement le plus profond. Sa rapide élévation, l’heureux début de son gouvernement, l’accueil que reçurent ses envoyés dans toute l’Italie, la terreur des barons, les éloges de Pétrarque, les compliments du souverain pontife l’enivrèrent. Après un si beau commencement, il se crut assuré delà fortune, à l’abri de toute disgrâce. Il s’attribua en même temps tout l’honneur de son succès, et les fumées de l’orgueil lui montèrent à la tête. Cet enfant du peuple, élevé dans la pauvreté, presque dans la misère, auquel la modestie convenait si bien et paraissait devoir être si facile, prétendit vivre en prince et s’entourer de tout le luxe d’une cour. Il ne se montrait plus en public que dans un costume somptueux ; il ordonnait qu’on portât devant lui des bannières aux couleurs éclatantes ; il offrait aux Romains des festins splendides; il restait assis, lorsque les plus grands seigneurs venaient le voir et les forçait à rester debout, tète nue, en sa
présence; il voulait que sa femme ne sortît jamais qu’accompagnée des dames romaines de la plus haute naissance. Il multipliait les cérémonies et s’y réservait toujours un grand rôle. Un jour il prenait solennellement un bain dans le fameux baptistère de Saint- Jean-dc-Latran, où l’on disait que Constantin avait reçu le baptême des mains du pape Sylvestre, et au sortir de là se faisait armer chevalier ; une autre fois il se faisait offrir sept couronnes qu’on posait successivement sur sa tête, comme pour attester que les sept dons du Saint-Esprit descendaient sur lui. Il agissait en parvenu, et il cédait peut-être aussi à ce besoin de mise en scène, à ces goûts de représentation théâtrale qui caractérisent souvent les natures italiennes. Pendant qu’il provoquait ainsi, par son faste et par son insolence, beaucoup d’inimitiés inutiles, il n’acquérait pas les vertus qui lui eussent permis de leur résister. 11 ne pouvait se passer d’une armée ; il lui fallait des soldats pour soutenir son pouvoir, pour lutter contre les barons, ses adversaires, et il ne savait pas les commander.
11 n’avait ni l’éducation ni le tempérament d’un homme de guerre. Il semblait même qu’il fût dépourvu de cet autre courage plus nécessaire encore que le courage militaire à ceux qui veulent gouverner les hommes. Il n’était pas résolu à donner sa vie pour sa cause. On surprend chez lui d’étranges défaillances, de soudaines faiblesses aux jours de crise, et
comme la peur de mourir. Une certaine lâcheté naturelle le paralysait et le désarmait quand il se croyait vaincu et qu’il n’eût pu regagner la victoire qu’à force d’audace. Il tomba misérablement, à la première apparence de danger, sans avoir même essayé de se défendre, trop occupé de sauver sa vie pour oser résister. Une émeute sans importance, une simple collition entre scs gens et un noble, l’effraya au point de le décider à fuir, avant même qu’un péril sérieux ne le menaçât. Il avait promis de mourir pour le bien du peuple, dit son biographe, et il ne montra même pas le courage d’un petit garçon. Il a fui du Capitole, disait Pétraque, et nulle part il n’eût pu mourir plus glorieusement 1 !
Si Rienzi avait eu moins d’orgueil et plus de résolution, s’il eût commis moins de fautes, eût-il réussi davantage ? Non sans doute, quoi qu’en pensât Pétrarque. Le point d’appui lui eût toujours manqué. Que peut faire un grand homme sans un peuple qui le suive ? De toutes les chimères qui assiégeaient l’esprit du tribun et celui du poète, la plus étrange était de croire qu’il restait encore dans le peuple romain quelque chose des vertus et des traditions de la République, comme si les guerres lointaines, les guerres civiles, la longue domination des Césars, les invasions des barbares et dix siècles de décadence n’avaient
! Famil., XIII, 0.
pas effacé dans la Rome nouvelle jusqu’aux derniers vestiges de la Rome ancienne. Avant Svlla, avant Marius, Scipion Nasica reprochait déjà aux plébéiens de n’être plus que des faux fils de l’Italie. Il ne pouvait se résigner à appeler citoyens ces étrangers, ces affranchis, qui déjà envahissaient la ville éternelle. Qu’eût-il donc dit de la plèbe dégénérée que payait César et que ses successeurs devaient conduire au dernier degré de l’ignominie? C’était pourtant decette vile populace, et non des Romains de la République, que descendaient les Romains du moyen Age. Pétrarque et son ami faisaient trop bon marché de l’histoire en supprimant d’un trait de plume tout ce qui avait suivi l’avénement de l’empire. Ils parlaient toujours de Rome et de ses citoyens, comme si elle n’avait jamais produit que des Cincinnatus, des Fabricius, des Scipions et des Brutus. Ils oubliaient que les triumvirs, Néron ^Domitien, Caracalla avaient passé par là, versé des flots de sang pur et vicié le reste.
La chute même de Rienzi et le peu d’appui qui lui avait été prêté par ceux qu’il voulait délivrer, ne guérissaient pas Pétrarque de ses illusions. Il s’obstinait à croire à la vitalité aussi bien qu’aux droits du peuple romain. Il s’indignait que la cour pontificale osât mettre en jugement le tribun, pour avoir voulu délivrer Rome, et il parlait de ses accusateurs avec une sanglante ironie. « Il est entré à la cour pontifi- « cale humble et méprisé, celui qui, dans tout l’uni-
« vers, a fait trembler et épouvanté les méchants, « celui qui a rempli les bons de l’espérance et de « l'attente la plus joyeuse ; celui qu’accompagnaient « autrefois tout le peuple romain et les premiers « citoyens des villes italiennes; maintenant flanqué « de deux satellites, il s’avançait, le malheureux, « au milieu de la foule avide de voir le visage de « l’homme dont récemment elle avait tant entendu « prononcer le nom illustre. C’était le roi de Rome « qui l’envoyait au pontife de Rome, O merveilleux « marché !... Dès qu’il fut arrivé, aussitôt le souve- « rain pontife donne sa cause à juger à trois princes « de l'Église, auxquels il est ordonné de décider de « quel genre de supplice est digne l’homme qui a « voulu que la république fût libre... On ne lui re“ « proche rien de ce qui déplaît à tous les gens de bien. « Ce n’est pas sa fin, c’est son commencement qu’on « accuse. On ne lui reproche pas de s’être attaché aux « méchants, d’avoir abandonné la liberté, d’avoir fui « du Capitole, lorsque nulle part il ne pouvait ni vivre « plus honnêtement ni mourir plus glorieusement. « Quoi donc? On lui fait un crime d’une seule chose, « et, s’il était condamné pour cela, non-seulement a il ne me paraîtrait pas infâme, mais décoré d’une « gloire éternelle. Il a osé vouloir que la Répu' « blique fut sauvée et libre, qu’on décidât à Rome « de l’empire romain et des dignités romaines. O « crime digne de la croix et des vautours! Un ci-
2ti6 LA POLITIQUE DE PÉTRARQUE.
« toyen romain s' est plaint de voir sa patrie qui « de droit est la maîtresse de toutes, asservie aux « hommes les plus vils. Voilà le résumé de l’accu- «sation; c’est pour cela qu’on demande son super pliee 1 . »
S’il y avait quelque chose de chimérique dans ces idées de Pétrarque et de Rienzi, tout n’y était cependant pas chimérique. Tous deux se trompaient absolument sur les conditions comme sur les tendances de la société moderne, en rêvant au profil de Rome une résurrection de l’empire, une nouvelle domination du monde par les Romains. Les nations se décomposaient, au contraire, en groupes trop
1 Intravit curiam hurailis atque contemptus is qui malos orbe tolo Iremefecit ac terruit, bonos spe tætissima atque expectalione complevit ; et universo quondain populo Romano, Italicarumque urbium primalibus comitatus, nunc duobus hinc illinc slipatus satellitibus ibat inlelix plebe obvia videndique avida faciem ejus, cujus modo tamclarum nomen audierat. Erat autem a Romano rege ad Romanum pontilicem missus. O mirum commercium !... Ut ergo pervenit, illico pontifex maximes tribus e numéro principuin Ecclesiæ causarn ejus discernendam dédit, quibus impositum est, videant quo supplicii généré dignus sit qui rempublicam liberam esse voluit... Nibilenim ex eisquæ bonis omnibus in illo viro displicent arguitur, neque omnino finis scd principii rcus est. Mon sibi objicitur quod malis adhæserit, quod libertatein destituent, quod c Capitolio fugerit, cuni nusquam honcstius vivere, nusquam gloriosius mori posset. Quid ergo? Illud unum sibi crimen opponitur undc, si condemnatus fuerit, non mihi quidtm infamis, sed æterna decoratus gloria videbitur, quod scilicet cogitàre ausus sit ut salvara ac liberam vellet esse rempublicam, et de Romano imperio dcque Romanis potestatibus Romæ agi. O cruce vulturibusquc dignum scelus ! Civem Romanum doluisse quod patriam suam jure omnium dominam, servant vilissimorum hominum videret! Hæc certe criminis sumraa est ; hinc supplicium poscitur. (Famil., XIII. 6.)
LA POLITIQUE DE PÉTRARQUE, distincts et trop puissants pour se laisser jamais absorber dans une seule unité qui les eût confondus sous la même main. Mais si l’on avait tort de rêver l’unité pour le monde, avait-on tort de la rêver pour l’Italie ? Était-ce demandera la péninsule un effort audessus de ses forces, ou contraire à scs besoins, que de la supplier de mettre enfin un terme à scs longues discordes, aux divisions qui la coupaient en morceaux, et qui la livraient en proie aux ambitions étrangères? Pétrarque tenait-il un langage insensé et impolitique, lorsqu’il disait aux princes, aux cités, aux républiques de l'Italie : Vous parlez la même langue, vous êtes les enfants de la même patrie, vous descendez des mêmes ancêtres. Ne vousépuisez donc pas en luttes fratricides. N’oubliez jamais que vous êtes frères. Vivez en paix, unissez-vous, et au lieu de rester faibles et opprimés comme vous l’êtes, vous redeviendrez une grande et puissante nation. Tous les esprits généreux de l’Italie, au moyen âge et dans les temps modernes, ont vu le mal dont souffrait leur pays et en ont cherché le remède dans l’union de tous les Étals italiens. Que l’union se fit par une confédération, comme le demandaient quelques-uns, qu’elle se fît par Florence et par les Médicis, comme le souhaitait Machiavel, ou bien par Rome et par le souverain pontife, comme le voulait Jules II, peu importait. La grande idée, l’idée féconde, celle de la concorde, se transmettait de génération en génération avec les
œuvres des poêles et des écrivains de génie jusqu’au . commencement de ce siècle, où de courageux publicistes l’affirmaient de nouveau, en face de l’étranger, et où d’héroïques jeunes gens donnaient périodiquement leur vie pour elle. Si l’unité est devenue un jour possible en Italie, si elle n’y a pas rencontré plus de résistance, c’est qu’elle était déjà faite dans les esprits éclairés avant de passer dans les faits. Les lettres, qui ont tant servi à la gloire de l’Italie, n'y ont pas été moins utiles à l’idée patriotique. Elles ont devancé le temps, elles ont été unitaires quand les politiques n’osaient pas encore l’être. Que vous enseignait-on dans les universités italiennes, demandais-je un jour à un étudiant qui y avait pris ses grades, avant la guerre, sous les anciens gouvernements. On nous enseignait l’unité, me répondit-il. C’était alors le mot d’ordre secret de tout enseignement indépendant; mol d’ordre qui ne datait pas d’hier, car le premier professeur de l’unité italienne s’appelait Dante, le second Pétrarque, le troisième Machiavel.
Je sais bien tout ce qu’on peut dire contre l’unité actuelle de l’Italie. Je sais qu’elle ne s’est pas faite sans violences et sans douleurs. Les Italiens ont commis des fautes, ils en commettront sans doute encore; mais si j’accepte quelques-unes des accusations qu’on porte contre eux, je ne puis supporter qu’on les accuse d’être des novateurs, d’avoir improvisé, sous
l’empire des circonstances, leurs théories unitaires. Il n’y a pas, au contraire, d’idée plus ancienne en Italie, que l’idée de l’unité. Elle remonte à l’origine même de la langue et de la littérature italienne. Le jour où Dante créait un idiome national, ilrelevaildans la péninsule la vieille idée de nationalité. N’y a-t-il pas d’ailleurs une raison historique pour qu’elle date de si loin et pour qu’elle ait duré? N’est-ellc pas le contre-coup des invasions étrangères? Elle est née du sang et des malheurs de l’Italie. Que pouvait souhaiter un pays ou s’abattaient successivement tous les peuples voisins, que se disputaient tour à tour les Lombards et les Francs, les Allemands, les Français et les Espagnols? Il devait nécessairement aspirer à devenir un jour plus fort, afin de n’êlre pas sans cesse écrasé et conquis ; et celte force qui 1 eût sauvé des invasions, il sentait bien qu’il ne la trouverait jamais que dans l’union de tous ses enfants. Récemment encore, qu’est-ce donc qui a maintenu l’union un peu artificielle du Nord et du Midi de la péninsule? Pourquoi Naples, malgré ses frémissements, a-t-elle supporté l’unité piémontaise? C’est qu’il restait encore sur le sol italien une armée étrangère, et que tous savaient bien, d’un bout à l’autre du pays, qu’ils ne l’en chasseraient jamais, qu’en com- • battant sous le même drapeau, qu’en tendant vers ce but commun toutes les volontés patriotiques. Peut-il être question de morcellements, de divisions, de con-
fédération mémo, quand l’ennemi est aux portes, et que pour le vaincre il faut concentrer contre lui toutes les forces de la patrie? Il nous est facile, à nous qui avons conquis notre unité depuis des siècles, de parler froidement et à notre aise de celle des autres, comme d’une matière de discussion spéculative. Mais quand je vois un peuple mutilé travailler, par les seuls moyens qui lui soient laissés, à réunir les morceaux de la patrie saignante, je pense à ce que nos pères devaient souffrir, lorsque avant Jeanne d’Arc, une armée ennemie occupait la moitié de la France; je me rappelle les récits indignés que nous font encore les témoins oculaires de nos derniers malheurs, et je ne puis m’empêcher de saluer au passage une idée généreuse, une idée devant laquelle nous sommes tenus de nous incliner tous, quelles que soient nos préventions, quels que soient nos intérêts, parce que dans l’ordre politique il n’y a rien de plus sacré en ce monde, que le sentiment qui pousse un peuple à tout souffrir et à tout oser plutôt que de supporter la main de l’étranger.
Pour un homme qui s’intéresse autant que Pétrarque à la gloire et à la grandeur de l’Italie, aucun spectacle n’est plus douloureux que celui des guerres que se font entre eux les États italiens. 11
LA POLITIQUE DE PÉTRARQUE, sent trop bien que l’Italie ne peut reprendre son rang dans le monde que par l’union de tous ses enfants, pour ne pas déplorer amèrement les inimitiés qui les séparent. C’est là une douleur que malheureusement ses compatriotes ne lui épargnent pas. Pendant qu’il cherche à les unir, la géographie même de l’Italie, à laquelle Rome a fait violence pour un temps, et, plus encore que la configuration du sol, la différence des intérêts compliqués des ambitions locales, les divise et les met aux prises. L’histoire des républiques italiennes au moyen âge n’est qu’un long récit de leurs sanglantes rivalités. Pétrarque assiste avec une douleur profonde à ces déchirements de la patrie; quelquefois même, quand il s’agit d’une lutte plus grave que les querelles ordinaires, plus grave que les démêlés si communs des petits États entre eux, lorsque la guerre éclate entre deux cités puissantes et jette le trouble dans toute la péninsule, le poète patriote ne résiste pas à la tentation d’intervenir au milieu des combattants et de plaider publiquement la cause de la paix. S’il eût vécu quelques années plus tôt, il eût essayé de réconcilier Florence et Pise, ces vieilles ennemies, au plus fort de leur combat. Au temps où il vit, au milieu du quatorzième siècle, il entreprend de faire déposer les armes à Venise et à Gênes armées l’une contre l’autre. Pensée chimérique si l’on veut, mais digne assurément d’un grand esprit et d’une Ame patriotique I
Dans les lettres qu’il adresse au doge de Venise Dandolo, son ami particulier et l'un de ses contemporains les plus éclairés, je trouve des phrases pleines de patriotisme, des passages qu’on croirait écrits par un Italien de nos jours, tant les sentiments de l’Italie moderne y sont exprimés avec force. « Je suis ému, lui dit-il, et très-ému... Italien, « je pousse une plainte italienne. — Combien il serait « plus digne que les Vénitiens et les Génois ne lissent « qu’un au lieu de déchirer le beau corps del’Italie 1 * * * 5 ! » Non content d’écrire au doge de Venise qu’il connaît, il écrit aussi au doge de Gênes, qu’il ne connaît pas, et il invoque également pour justifier l’émotion que lui cause la guerre, sa qualité de compatriote des belligérants : « Il convient à un homme d’être « touché des maux de l’humanité, à un Italien d’être « touché des maux de l’Iialie*. » Il appelle celte lutte « une guerre italienne et sociale*. » Ce n’est point encore assez. Voyant que ses lettres n’ont pu ni empêcher le commencement des hostilités ni les arrêter, une fois commencées, il va de sa personne à Venise, auprès de Dandolo, et il y passe un mois à plaider
1 Moveor equidem et valde permoveor... Italiens hoino ad Ilalicam qucrclam venio... Qunnto dignius fuerat Venelos cum Januensibus
unum fieri, quant formosum corpus Italiæ lacerari. (Famil., XI, 8.)
* Cum ncc homincm dcdeceal humains, nec Italicum Italicis malis
tangi (Famil., XIV).
5 Ab hoc Ilalico et social! bello (Ibid.).
la cause de la paix. Pétrarque ne pardonne pas à scs contemporains ces haines fratricides qui déchirent l’Italie, mais il leur reproche surtout d’y faire intervenir des étrangers, de chercher des secours çhez les peuples voisins. Il ne voit pas sans indignation les Italiens appeler des barbares contre les Italiens. Comment des citoyens peuvent-ils livrer leur patrie aux armées étrangères? Dès sa jeunesse, dès l’Age de 29 ans, il éprouvait déjà ce sentiment patriotique, et le traduisait énergiquement, dans une épître en vers latins, où il protestait contre l’invasion de la péninsule par les soldats du comte d'Armagnac. « Je ne suis pas autrement, disait-il, « que si, debout sur le rivage, je voyais tristement « ma mère chérie ballottée au milieu des flots*. «Plus lard il faisait un crime aux Vénitiens de s’allier avec les Aragonais et avec les Grecs contre les Génois. « Jusques à quand, malheureux que nous sommes, « irons-nous chercher les secours des barbares, pour « égorger notre patrie et causer la mort publique? « Jusques à quand louerons-nous à prix d’or des « gens qui nous égorgent? Je dirai à haute voix ce « que je pense : il n’y a rien de plus insensé que de « nous voir nous, Italiens, payer avec tant de soins
Haud aliter quam sicharam stans liitorcmatrem Aspiciam mediis jactalain inœslus in nndis.
(Epist. ad Æneam Senensetn. Edil. Rossclli, 1. 1, p. 36.)
« et à si haut prix, les dévastateurs de l’Italie*. » Quelques expressions de ses lettres d’alors, rappellent l’admirable canzone qu’il adresse aux princes italiens contre les mercenaires étrangers, et ces beaux vers si souvent cités : « Que font ici tant d’épées étran- « gères? Pourquoi la terre verte se peint-elle du sang « des barbares?... quels étranges déserts vomissent « le déluge qui inonde nos douces campagnes?... « La nature a bien pourvu à notre salut, quand elle « a mis le rempart des Alpes entre nous et la rage « tudesque*. »
Pour établir en Italie cette paix universelle qu’il ne pouvait obtenir ni de la bonne volonté des princes, ni de celles des peuples, Pétrarque compte principalement sur une grande institution à laquelle il attache ses dernières espérances. Comme Dante, il attend de l’Empire le salut et la pacification de sa patrie. 11 esquisse pour son compte, la théorie qu’Àlighieri dé- . vcloppe dans le traité de la Monarchie, et, de même que son glorieux prédécesseur saluait Henri VII, comme le sauveur de l’Italie, il appelle l’empereur Charles IV au secours de la péninsule, avant même
* Quousqtic cnim miseri in jugulos palriæ et in publicam necem barbarica 'circumspieienius auxilia? Quousquc qui nos slrangulent pretio conducemus? Dicam clara voce quod sentio ; inter omnes mortalium errores, uihil insanius quam quod tanta diligenlia tantoque dispendio Italici hommes ltaliæ conducimus vastatores. (Famil., XVIII, IG.)
* Vojez l'Introduction de ce volume.
d'être connu de lui, sachant bien que sa gloire lui sert d’introduction auprès des plus grands personnages de son temps. Il lui écrit comme au chef suprême, comme au libérateur prédestiné de la nation italienne. Il lui promet que les gens de bien se soulèveront en .sa faveur et l’accueilleront avec enthousiasme. Mais, comme l’Empereur, qui aimerait mieux une armée de bons soldats que cette vague promesse d’une armée d’honnêtes gens, lui répond avec défiance en énumérant les difficultés d’une descente en Italie, il lui reproche de manquer de foi et il lui rappelle ce qu’un simple citoyen de Rome, un homme sans aïeux et sans illustration personnelle, a pu faire pendant quelque temps, par la seule vertu de sa croyance dans les destinés immortelles du peuple romain. Si un tribun a failli restaurer la grandeur romaine, quel succès n’obtiendrait pas un Empereur entouré de tous les souvenirs et de tout le prestige de l’Empire!
Après quatre ans d’hésitation, en 1554, l’Empereur se décida à suivre le conseil de Pétrarque, moins pour satisfaire le poète que pour répondre à l’appel de Florence qui, malgré ses vieilles traditions guelfes, redoutait les Visconti plus que l’Empire et leur opposait volontiers un adversaire aussi redoutable que paraissait l’être Charles IV. Jamais empereur n’entra en Italie dans des conditions plus favorables. La ville qui avait résisté le plus longtemps
et le plus énergiquement à la domination impériale, l’ennemie opiniâtre et heureuse de son grand-père Henri VII, lui ouvrait clle-mcme les portes de la péninsule. Aussi Pétrarque, en apprenant sa venue, crul-il l’Italie sauvée, et se livra-t-il à des transports lyriques tout à fait analogues à ceux que Dante éprouvait, quand Henri VII partit de Lucerne pour franchir les Alpes. « Que dirai-je? par où commencerai-je? « lui écrivait-il. Tu as soulagé mon cœur de beaucoup « d’angoisses, et lu l’as rempli de joie... Déjà lu n’es « plus pour moi le roi de Bohème, mais le roi du « monde, l’empereur de Rome, le vrai César 1 .'» Tu n’es plus un Allemand, ajoute-t-il. Dès que lu as mis le pied en Italie, tu deviens un Italien. C’est, en effet, par celle ingénieuse explication que Pétr arque, comme Dante, échappait au reproche d’appeler en Italie un prince étranger. H revendiquait pour l’Empereur le droit d’être Italien, sinon de naissance, du moins par adoption, comme héritier du peuple romain cl des Césars.
Au cœur de l’hiver, Charles IV arriva à Mantouè et manda immédiatement Pétrarque auprès de lui. Tous deux passèrent ensemble huit jours dans des entretiens familiers qui duraient quelquefois depuis le matin jusqu’au soir. Par son esprit, par sa
> Quid dicain? Unde ordinr? Vacuasti cor meum multis angoribus atque implcsti gaudio... Jam mihi non Bohcmix, sed numdi rex, jam Roinanus imperator, jam verus Cæsar es. (Famil., XIX, 1.)
grâce, par la liberté même de ses manières, le poète exerça sur l’Empereur la séduction qu’il exerçait presque toujours sur ceux qui l’approchaient. Il ne parlait cependant pas en courtisan, mais auprès d’un homme bienveillant comme Charles IV, la hardiesse de son langage était un mérite de plus, une nouveauté qui donnait plus de piquant et de sel à sa conversation. « J’usai avec lui, dit Pétrarque, de « cette liberté dont j’ai résolu de me servir, surtout « avec les grands, liberté qui est un don dé la na- « lure mais qu’augmente encore le voisinage de la « vieillesse 1 . » Il fit entre autres au souverain cette libre réponse. Comme l’Empereur l’interrogeait sur son livre des Hommes illustres et y demandait une place, le poêle lui répondit : « Je te la promets si tu « as assez de mérite et moi de vie, » voulant dire par là, comme du reste il l’explique lui-même, qu’il ne suffisait pas, pour être rangé parmi les hommes illustres, de porter une couronne, mais qu’il fallait mériter cet honneur par de belles actions. Un autre jour, il offrit à l’Empereur des médailles d’or et d’argent qui représentaient des empereurs romains et particulièrement Auguste, en lui disant : Yoilà tes prédécesseurs, voilà les hommes sur lesquels tu dois le régler, que tu dois imiter. Par tous les moyens, le poêle
1 Occurri libertate ilia mca, qua cum majoribus magis uti propositum est, quain mibi quidem conlulit natura, auxil vero vicina jam senectus. (Famil., XIX, 3.)
cherchait à enflammer son interlocuteur et à lui communiquer quelque chose de l’enthousiasme qui l’animait lui-même. L’Empereur voulait l’emmener à Rome et lui témoigna toujours, à partir de cette rencontre, une extrême bienveillance. Plus tard il lui envoya le diplôme de comte palatin ; une autre fois, une coupe richement ciselée. À la naissance de son premier enfant, qui fut une fille, l’impératrice prit elle-même la peine d’écrire au poêle pour lui annoncerson heureuse délivrance. Enfin toute la cour impériale lui fit à Prague l’accueil le plus empressé, et l’Empereur essaya, à plusieurs reprises, de le retenir dans ses États.
Comme simple particulier, Pétrarque obtint tout ce qu’il voulait, plus même qu’il ne demandait de la courtoisie de Charles IV. Mais en politique, il en fut tout autrement. L’Empereur manquait des grandes qualités qui l’eussent fait réussir dans le rôle difficile que lui réservait le poète. C’était un homme affable, doux, d’un commerce facile, mais sans une seule étincelle de ce feu sacré, de cette ardeur héroïque dont Pétrarque dit, quelque part, que les rois ne peuvent se passer. Par une sorte d’indolence germanique, il aimait la paix, les loisirs tranquilles ; l’activité de la lutte répugnait à son génie pacifique. Là où Pétrarque s’attendait à trouver un héros, il ne trouvait qu’un bourgeois plus occupé de bien administrer sa maison, de mettre ses finances en bon ordre, que d’entreprendre de grandes choses.
Pour un souverain, il y a un certain degré de bon-homie qui va jusqu’à l’oubli de la dignité personnelle et qui dégénère facilement en faiblesse. Charles IV ne se respectait pas assez lui-même, il n’était pas assez pénétré de ce qu’il devait à la majesté impériale ; faute de savoir garder son rang, il acceptait des situations qu’une âme plus fière eût énergiquement repoussées. Rien de plus humiliant que le voyage qu’il fit à Milan pour y recevoir la couronne de fer. Les orgueilleux Visconti l’obligèrent à entrer dans leur ville avec une escorte désarmée, et comme pour étaler plus clairement sous ses yeux le spectacle de leur puissance en regard de sa faiblesse, ils se plurent à faire défiler devant lui, plusieurs fois par jour, les seize mille hommes armés que renfermait leur capitale. A Rome, il se soumit sans résistance à la condition que lui imposait le souverain pontife, de n’y pas coucher même le jour de son couronnement, et après avoir mis sur sa tête la couronne impériale, il alla passer la nuit à Saint-Laurent hors les Murs. Enfin il usait son crédit et son autorité dans do misérables intrigues locales, à Sienne, à Pise, à Lucques, et lorsqu’il quittait l’Italie, un an après y être entré, il en sortait avec de grosses sommes d’argent, mais tellement déconsidéré et avili
que les Visconti ne gardant même plus avec lui les
dehors de la bienséance, lui refusaient l’entrée des villes de leur territoire, et ne consentaient à le reee-
voir pour une nuit dans Crémone, qu’après l’avoir séparé de toute sa suite et avoir désarmé son escorte. Treize ans après, en 1 568, l’Empereur rentrait en Italie et à Rome, mais uniquement cette fois pour conduire par la bride jusqu’à Saint-Pierre le cheval du souverain pontife Urbain Y, et pour servir comme diacre à la messe de couronnement de sa quatrième femme.
Pétrarque, déjà mécontent des actes de l’Empereur, fut consterné en apprenant son départ précipité, et lui écrivit sur-le-champ une lettre véhémente où il poussa très-loin la liberté du langage, sans que l’Empereur ait paru s’en offenser. « Ainsi donc, lui dit- « il, ce que ton aïeul et tant d’autres ont poursuivi « au milieu de tant de sang, par tant de fatigues, « l’Italie apaisée et ouverte, Rome t’ouvrant ses portes, « le sceptre facile, l’empire paciliquc et sans troubles, « un diadème non ensanglanté, tu abandonnes tout « cela et tu retournes vers ton royaume barbare 1 ... « Toi, maître de l’empire romain, tu ne soupires qu’a- « près la Bohême... Et cependanf, je crois que ni « l’art de commander ni celui de faire la guerre ne
4 Ergo tu, Cæsar, quod avus tuus innumerique alii tanlo sanguine quæsierunl tanlisquc laboribus, sine laborc adeptus et sanguine, complanatam npcrtamque Italiam, patens limen urbisRomæ, sceptrum facile, impeiiurbalum ac pucificum imperium, incruenta diademata.. . ad barbarica rursus régna revolveris!... Tu unperii dominus Romani, nil nisi Rohemiam suspiras... Quamvis ergo tibi ncc imperanili scientiam dcessecrediderim, nec bcllandi, fons aclionum omnium voluntas deest. (Famil., XIX, 12.)
« te manquent. Mais la source île toutes nos actions, « la vclonté te manque. » Six ans après, en 1561, Pétrarque, dans une nouvelle lettre, revenait sur le même sujet et rappelait Charles IV en Italie, en lui faisant honte de son ancienne fuite. Qui donc a pu te faire peur, lui disait-il ? Craignais-tu les difficultés? Mais ne savais-tu pas qu’il n’y a pas de mer sans flots, de montagne sans vents, d’empire sans soucis ? Il s’indigne surtout que le pape ait eu l’audace d’interdire à l’Empereur le séjour de Rome, et que l’Empereur ait eu la faiblesse de se soumettre à celle interdiction. A ses yeux, ainsi qu’aux yeux de Dante, ces deux grands pouvoirs qui dominent le monde matériel cl le monde moral, l’Empire et la Papauté, sont absolument indépendants l’un et l'autre et, en vertu d’un droit égal, par une délégation spéciale de Dieu, tous deux doivent avoir leur siège à Rome, l’un comme successeur des Césars, l’autre comme héritier de sainlPierre. Le chanoine et l’archidiacre Pétrarque n’hésite pas à protester contre les prétentions pontificales. « Quel orgueil, dit-il en parlant du souverain « pontife, quel orgueil de priver de sa liberté le « prince des Romains, l’auteur de la liberté publique, « de façon que celui de qui tout doit dépendre ne « s’appartienne pas à lui-même'! » Puis il para-
1 Nunc vero quænam ista superbia est, pnncipcm romanum publier libertatis auctorem libertate privare, ut cujus esse debent omnia, ipse nonsit suus? (Famil., XXIII, 2.)
phrase les beaux vers de Danle, il présente à Charles IV l’image de Jérusalem, veuve, dénuée de tout, eaptive, esclave, misérable, qui n’allend et n’espère de secours que de lui. Mais il était trop tard. Charles IV lui-même ne pouvait pas réparer le mal qu’il avait fait. Son premier voyage avait tué l’idée de l’Empire en Italie. Quand il y retourna, il ne restait plus dans la mémoire des hommes que l’ombre de ce grand nom.
Ainsi, les deux plus grands poètes de l’Italie, au quatorzième siècle, poursuivirent le même rêve, crurent tous deux qu’ils le verraient se réaliser et le virent au contraire se dissiper comme une vaine illusion. Henri VII du moins méritait qu’on s’enflammât pour lui. Il avait l'enthousiasme d’un chevalier etl’âmed’un empereur. S’il n’eût fallu que de la vertu et de l’héroïsme pour rétablir l’empire universel, il l’eût rétabli. Dante ne regrettait pas d’avoir mis sa confiance en lui; il pouvait, sans le flatter, lui réserver une place dans son paradis. Pétrarque, moins heureux, n’eut pas la ressource d’attribuer à la fortune, à une mort précipitée, à la mauvaise foi des ennemis de l’Empire, l’échec de son héros. Il le savait seul responsable, seul coupable, et il ne lui restait même pas la consolation decroireà un insuccès immérité. Au fond, il en était réduit à mépriser intérieurement l’homme qu’il appelait jadis au gouvernement de l’Italie et du monde.
Cette dernière douleur du poète italien servit du moins à l'instruction de sa patrie. On cessa depuis lors de caresser l’idée chimérique de l’empire universel et de chercher, hors de l’Italie, les moyens de la bien gouverner. L’impuissance des Empereurs guérit les Italiens de la tentation de recourir à eux. Il se détachèrent ainsi de toute espérance d’intervention étrangère, et s’habituèrent à ne plus compter que sur leur propres forces pour se régénérer. Les successeurs politiques de Dante et de Pétrarque réclament, comme ceux-ci, l’union, la pacification, la grandeur de la péninsule ; mais ce n’est plus aux Empereurs qu’ils les demandent, c’est aux efforts et aux vertus de l’Italie. Tel est le progrès qui s’accomplit de Dante à Machiavel. Le vieil Alighieri croit encore à la puissance de l’Empire. Machiavel, instruit par l’expérience, ne croit plus qu’à celle de l’Italie. C’est des Italiens seuls qu’il attend le salut et la régénération de leur patrie. Vue pratique, profonde, philosophique, applicable non-seulement à l’Italie moderne, mais à tous les pays dans tous les temps ! Conception par laquelle ce grand esprit, si vigoureux et si logique, remonte aux principes mêmes et aux lois fondamentales de la politique! Dante et Pétrarque commettaient tous deux la même erreur en faisant dépendre d’un homme le salut d’une nation. Il est rare qu’un homme ait assez de vertu et de génie pour sauver un pays. Mais fut-il même assez
grand pour cela, il ne le sauverait jamais que pour un temps, après lequel il faudrait que le peuple sauvé se protégeât tout seul. Les véritables sauveurs des peuples, ce sont les peuples. Le sort des nations est entre leurs mains, non dans celles de quelques hommes. Chacune d’elles fait sa destinée, comme chacun de nous fait la sienne, par l’effort, par l’énergie, par la patience, par l’amour du bien public, par le sentiment de ses devoirs soutenu du sentiment de ses droits.