‹ PétrarqueChapitre 9 sur 19 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Sa sévérité pour les papes. — Jean XXII. — Benoît XII. — Clément VI. — Innocent VI. — Urbain V. — Églogucs et lettres secrètes de Pétrarque. — Causes principales de son animosité contre les papes et les cardinaux français. — Son patriotisme italien. — Ce que Dante et Pétrarque pensent des Français. — I,a France jugée par les écrivains étrangers.

Pétrarque qui, comme Dante, veut réunir à Rome l’Empereur et pape, n’échoue pas seulement dans sa tentative de restauration impériale. Il ne réussit pas mieux avec avec les souverains pontifes qu’avec Charles IV. Né à l’époque même où un pape transportait le saint-siège à Avignon, il passe sa vie à souhaiter, à demander que les papes retournent dans la ville éternelle, leur séjour obligatoire, providentiel; il voit pendant un demi-siècle, quatre souverains pontifes se succéder, sans qu’aucun d’eux réalise son rêve; un cinquième répond enfin à ses espérances, ramène à

FamU., XXIII, 2.

Rome la cour pontificale, mais bientôt découragé par les obstacles, rentre en France pour y mourir et, quatre ans après, Pétrarque meurt lui-même sans emporter dans la tombe la consolation de penser que la capitale du christianisme a définitivement reconquis son chef spirituel.

De là, l’irritation dePélrarque contre les souverains pontifes qui précèdent Urbain V. Jean XXII, Benoît XII, Clément VI et Innocent VI sont des hommes de caractères très-différents, plusieurs d’entre eux le traitent personnellement avec faveur et lui offrent ou lui font offrir, à leur cour même, un poste de confiance. Néanmoins il n’aime aucun d’eux et, dans ses églogues ou dans ses lettres secrètes, il parle de tous avec une extrême animosité, en style de pamphlétaire, dans les termes les plus violents et les plus injurieux. Il les traite si mal qu’on est tenté de les défendre contre lui et que, l’histoire à la main, on trouve en leur faveur des arguments que le poète passe sous silence. Sa passion l’aveugle. Dans son enthousiasme pour l’Italie et pour Rome, il ne pardonne aux papes de son temps ni d’être Français, ni de tenir à la France, ni d’y demeurer.

D’abord il déteste Avignon. Cetle ville où son père a cherché un refuge, pendant l’exil; où il a vécu enfant, où, jeune homme, il a été si bien accueilli, à son retour de l’université; où les Colonna lui ont ouvert leur maison hospitalière, où il a obtenu ses premiers

succès, où il a connu tant d’hommes de mérite ; cette ville où il a vu et aime Laure, qui à tant de titres, devrait lui être chère, il la compare « à un égout dans « dans lequel viendraient se réunir toutes les immon- « dices de l’univers ou à un marais infect*. » « On y « méprise Dieu, on y adore l’argent, on y foule aux « pieds les lois divines et humaines, on s’y moque « des gens de bien*. Judas avec ses trente deniers y « serait le bienvenu ; mais le Christ pauvre en serait « repoussé*. Tout y respi rc le mensonge ; l’air, la terre, « les maisons et jusqu’aux chambres à coucher*. » Les mœurs de Babylone, l’orgueil de Nemrod et de Cambyse, les infâmes voluptés de Sémiramis, toutes les turpitudes de l’antiquité se reproduisent à Avignon *. Tout ce qu’on a entendu raconter, tout ce qu’ona lu, dans quelque livre que ce soit, sur la perlidie, sur la ruse, sur l’inhumanité, sur l’orgueil, sur l’impudicité, tout ce qu’il y a sur la terre ou tout ce qu’il y a eu çà et là d’impiété, de mœurs détestables, tout cela se retrouve accumulé et amoncelé sur les bords du Rhône 1 .

1 Famil., XII, 2.

* Ubi Deus spernitur, adoratur nuraraus, calcantur loges, irridentur boni. Epist. sine tituIoIX.

s Ubi et Judas, si triginla illos suos argenteos, pretium sanguinis attulcrit admittetur, et pauper a liminc Christus arccbitur (Epist., sine titulo, XV).

* Epist., sine titulo, XII.

6 Epist., sine titulo, VIII.

6 Epist., sine titulo, XV, 7.

Dans ce cadre sinistre, Pétrarque introduit successivement les figures des souverains pontifes en les chargeant des couleurs les plus sombres. S’ils ont quelques vertus, à peine en parle-t-il. Mais il prend plaisir à mettre en relief et à grossir leurs défauts. Au conlemporain de sa jeunesse, à ce Jean XXII, qui après deux ans de débals entre les membres du conclave, succéda à Clément V, il accorde le goût de l’é- (ude et l’amour des livres ; mais il ajoute aussitôt que c’était un homme d’un esprit violent, engagé dans des luttes acharnées et inextricables avec l’empire romain 1 . Ailleurs il l’accuse d’avoir promené la guerre en Italie, et d’avoir traité celte noble contrée comme si c’était l’Egypte ou la Syrie. Il raconte même qu’un jour un cardinal dit au pape : Ton dessein est. clair, tu veux ruiner l'Italie. Mais tu ne l’y prends pas comme il faudrait. Il y a pour cela un moyen bien simple, c’est de transporter la papauté à Cahors (patrie de Jean XXII), et l’empire en Gascogne. Insensé, répondit le pontife, ne vois-tu pas que dans ce cas, mes successeurs ne seraient plus que des évêques de Cahors et les Empereurs que des préfets de Gascogne? Le véritable pape demeurerait toujours l’évêque de

1 Vehementioris animi... Simultalcs acerbas et incxtricabilcs agens cum imperio romano (Edit, Bas. f. 429).

AVEC LES SOUVERAINS PONTIFES. '289 Home, le véritable empereur celui qui régnerait à Home. Au lieu de diminuer l’Italie, lu la grandirais encore. Arrangeons-nous au contraire pour rester les maîtres du ponlilicat romain, et lâchons qu’d ne tombe plus dans des mains italiennes 1 .

Nous nous figurons sans peine l’indignation que de telles paroles, vraies ou fausses, attribuées au souverain pontife, devaient exciter dans l’âme patriotique de Pétrarque. Peut-être cependant un lettré tel que Pétrarque, eût-il dû pardonner quelque chose à Jean XXII, en faveur des efforts que lit celui-ci pour ranimer partout les fortes éludes, en faveur des mesures qu’il prit pour que les dignités ecclésiastiques fussent conférées de préfércnccaux prêtres instruits, aux gradués des universités, en faveur de la protection qu’il accorda aux universités de Paris, d’Oxford et de Cambridge. 11 eût été juste de la part du poêle de se souvenirquele pontife, dont il parlait si durement, fondait des écoles àCahors, à Pérouse, et voulait établir des collèges lalinsjusqu’cn Arménie. Mais JeanXXlI n’aimait pas l’Italie, et ce fut un crime irrémissible aux yeux des écrivains italiens. Dante qui, à la mort de Clément V, écrivait aux cardinaux pour les supplier de nommer un pape italien, n’épargna pas plus que Pétrarque le Français qui venait de s’asseoir sur le siège de saint Pierre. « Sous le vêtement des pas-

1 Epist., sine litulo, XV.

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