Ed. Nec d. alia... amisi C. iiidicium
4. Le ms. dont je me sers donne à cette lettre la date Arqiiade, V Cal. Aprilis.
5. Cf. A. D'Ancona, Studj sulla letter. ital. de' prinii secoli, Ancone, 1884, qui, dans une complète notice sur le personnage, penche à fixer ses dates de 1260 environ à 1340 (p. 116 sqq.).
contrôle par les éditeurs de Cicéron ' et presque tous ses propres biographes ; les doutes soulevés par un de ces derniers ^ n'ont pas été accueillis par l'opinion générale ' ; il est impossible, a-t-on dit, de supposer une confusion de souvenirs chez un homme aussi familier avec les œuvres de Cicéron, et, puisque Pétrarque déclare, dans un récit aussi circonstancié qu'on peut l'exiger, avoir eu le De gloria sous les yeux et l'avoir perdu, nous devons l'en croire sur parole et unir nos regrets aux siens.
Écartons d'abord une question secondaire, sur laquelle l'accord est facile. On a cru longtemps que le De gloria existait encore au xv^ siècle : Philelphe, puis Pietro Alcionio, ont été accusés de l'avoir utilisé dans leurs ouvrages, puis brûlé pour faire disparaître toute preuve de leur larcin. Pour Philelphe, on n'a pas de tradition contemporaine ; pour Alcionio, il y a des autorités qui semblent sérieuses, son rival et adversaire, Paul Jove et surtout Paul Manuce. On ne peut voir cependant, en leurs témoignages, que des racontars de cercles lettrés. Au lieu de se servir du De gloria pour quelques pages, qu'il serait d'ailleurs difficile de désigner dans son obscur traité, Alcionio eût fait un calcul infiniment meilleur en publiant le texte même du De gloria, à une époque qui saluait avec enthousiasme l'apparition d'un nouveau texte classique et où princes et papes rivalisaient de générosité envers les éditeurs ; la publication d'une telle découverte eût assuré à Alcionio la fortune et la renommée. Une observation nous garantit, d'ailleurs, qu'il n'a
1. V. les éditions des fragments de Cicéron, dans Orelli, Lemaire (Leclerc), Baiter et Kayser, les manuels de Bernhardy, de Teuffel, etc.
2. Voigt, t. I, p. 40-41. L'opinion de Voigt remonte à son travail de 1859 ' ^^^^ a été adoptée dans le manuel deBahr et dans le Mcichiavclli de Villari,éd. de 1895, t. I, p. 89.
3. Kôrting, p. 65, 87, 489; Mézières, p. 336; Geiger, D'Ancona, Hortis, etc.
PÉTRARaUE ET CICÉRON
jamais eu en main le De gîoria : le manuscrit où l'on prétend qu'il l'aurait retrouvé avait appartenu à Bernardo Giustiniani, bibliophile distingué, fils lui-même d'un humaniste illustre, Leonardo Giustiniani ' ; ce n'est pas dans une pareille maison qu'aurait pu passer inaperçu un livre de Cicéron aussi important et que recommandait en outre le souvenir de Pétrarque. On peut donc tenir pour certain que le De gloria n'existait plus au xv^ siècle. Existait-il au xiv^ siècle ? Je ne le crois pas davantage et vais en dire les raisons.
Nous n'avons qu'un seul témoignage de Pétrarque. Il appartient à un récit de son extrême vieillesse, à une des dernières lettres qu'il ait écrites, postérieure de plus de quarante ans aux faits racontés. Cette longue lettre, à laquelle est assignée la date de 1 3 74, porte des traces évidentes de sénilité; la composition est incertaine, diffuse, décousue; l'auteur y avoue en propres termes sa fatigue et commet d'évidentes erreurs de mémoire Les doutes légers que suggère, dès l'abord, l'autorité isolée d'un pareil document, disparaissent, il est vrai, devant l'abondance et la précision des détails. Mais ces détails n'établissent, somme toute, que les faits suivants : Pétrarque, étant fort jeune, possédait un manuscrit contenant des œuvres de Cicéron, parmi lesquelles étaient le De orafore, le De legihus et un ouvrage qui
1. P. Manuce dit qu'un ms. avec le titre De gloria figurait sur l'inventaire des livres que B, Giustiniani avait légués à un couvent de femmes, où Alcionio le déroba. On sait avec quelle insuffisance se rédigeaient alors les inventaires ; mais comme cette pièce ne s'est pas retrouvée et que Manuce ne dit même pas l'avoir lue en personne, nous n'avons pas à attacher d'intérêt à ce renseignement : il prouverait tout au plus, si on tient à l'accepter, que des extraits de Cicéron sur la gloire pouvaient avoir été réunis par un humaniste en tête d'un manuscrit,
2. Par exemple, lorsqu'il y fixe le voyage à Liège à sa vingt-cinquiérne année, tandis qu'il est de sa vingt-neuvième. V. p. 38, n. 2 (La croyance des biographes à un grand voyage de P. ^n 1329 repose tout entière sur cette confusion).
264 PÉTRARdUE ET CICÉRON
traitait de la gloire L'indication des deux livres du De gloria ne peut être regardée, en effet, comme une présomption favorable à l'exactitude du récit, car ce fait, qui semble d'accord avec le témoignage de Cicéron, a pu être emprunté après coup au De ofjîciis, par un procédé dont Pétrarque est coutumier Il serait bien plus intéressant qu'il nous fît savoir quelque chose du traité de Cicéron ou de ce qu'il se rappelle y avoir vu; mais il reste muet; ses souvenirs, si précis pour toute la narration, manquent absolument sur le point essentiel. Ne peut-on supposer qu'il a rencontré dans le mystérieux volume, non un ouvrage, mais un des nombreux passages de Cicéron sur la gloire? En dehors même des développements connus des Tiisnikmes, ils ont, plus que tous les autres, frappé un jeune homme qui allait faire du désir de la renommée un des mobiles de sa vie; à distance, ces pages lues jadis, et pour lui si importantes, se sont transformées dans son esprit en un ouvrage spécial sur le sujet. Comment dans ce cas, dira-t-on, ne les aurait-il pas reconnues, en les retrouvant plus tard dans les œuvres de Cicéron ? A cette objection répond une observation de psychologie commune. Pétrarque a pu relire les mêmes pages sans y trouver la saveur de la première lecture, l'accent entraînant de la nouveauté, par conséquent sans les reconnaître, sans supposer non plus l'identité de morceaux qui ne lui produisaient plus la même impression \
1. Voigt suppose « qu'un titre arbitraire, placé par un copiste sur quelque partie d'un livre qui lui aurait semblé spécialement important » peut avoir été l'origine de l'erreur de P. ; il pourrait, par exemple, avoir trouvé le titre De gloria en tête de quelques chapitres des Tusculanes (1. î ; III, 2; V, 15, etc.). Cette hypothèse ingénieuse n'est appuyée, dans le cas présent, d'aucun exemple, et on va voir qu'on peut s'en passer.
2. Off., II, 9 : Niinc âicawiis de j^loria, quanquam ea quoque de re duo sunt nostri libri.
3. Sauf quelques exceptions, on ne peut savoir cà quelle époque P. a eu en main
Des doutes plus sérieux encore viennent du silence de Pétrarque sur le De gloria avant cette lettre de la fin de sa vie. Alors qu'il s'entretient si souvent, dans sa correspondance et dans ses livres, de Cicéron et de l'amour de la gloire, il n'a parlé nulle part du traité qu'il aurait eu un jour entre les mains, ni exprimé le regret de l'avoir perdu. En annotant le manuscrit de Troyes, il a manqué une occasion excellente de faire pour le De gloria ce qu'il faisait pour YHortensius. On a vu comment, en face du titre mentionné de ce dernier traité, il a inscrit le souvenir de son désappointement Quelques lignes plus loin, il a rencontré la mention du De gloria et la marge est restée blanche ^; il n'avait donc alors rien à dire de particulier sur cet ouvrage.
Je n'oublie pas que, dans la lettre adressée d'Avignon à Cicéron, il fait la liste de ses principaux ouvrages disparus et indique le De gloria avec une réticence particulière : Ouod in fuis conqiieror et in miiUis uirorum iUustrium lihris accidit ; tiioriim sane... quorum insignior iactiira est haec sunt nomina : Rei pubîicae, Rei familiaris, Rei militaris, de Lande philosophiae, de Consolatione, de Gloria, quamnis de his ultimis spes mihi magis duhia qnam desperatio certa sit \ La lettre est de 1345, d'Avignon, et le passage a été invoqué à l'appui du témoignage des Seniles. Mais ne voit-on pas qu'il le ruine ? Non seule-
les diverses œuvres de Cicéron. Ses lettres, très remaniées pour la mise en volume, ne peuvent même pas guider, car c'est précisément par l'insertion de citations ou d'allusions classiques que la rédaction primitive a été le plus modifiée; on ne peut tirer de cet ordre d'observations aucune indication pour la question qui nous occupe.
2. De même dans le corps du vol., au passage du De officUs. En regard des mentions du De gloria, on attendrait, par analogie avec le cas de VHortensiuSy une note comme celle-ci : Hune habui, sed perdidi.
3. Fam. XXIV, 4. Cette fin de phrase peut être, d'ailleurs, une addition postérieure. Je donne le texte du Par. 8568, f. 281', et non celui des éditions qui porte de hoc uJtimo).
PÉTRARQUE ET CICÉRÔN
ment Pétrarque perd ici la meilleure occasion de dire d'une façon précise : « J'ai eu ce livre », mais encore il le cite parmi les œuvres de Cicéron perdues de son temps, celles qui ne se retrouvent plus nulle part, ni dans le commerce des livres, ni dans les collections de couvents, celles que les âges modernes, selon lui, ne connaîtront pas. Il exprime un doute, il est vrai, et une espérance pour le De gïoria, qui viennent de son vague souvenir ; mais il est loin d'être sûr que l'ouvrage soit venu jusqu'à lui : le citerait-il, avec la République et les autres, s'il l'avait vu de ses yeux, s'il savait qu'il en existe un exemplaire caché, à deux pas peut-être, à Avignon même ou à Carpentras ? Évidemment, à ce moment, Pétrarque n'a sur la conservation du De gloria qu'un soupçon, ou plutôt « un doute mêle d'espérance », comme il le dit lui-même. C'est ce simple espoir d'une chose désirée qui, après trente années encore, va devenir le regret d'une chose perdue.
N'insistons pas sur la nature Imaginative de Pétrarque et sur l'appui que fournirait à notre thèse le caractère du poète et peut-être de l'homme du midi; ne parlons même pas de l'amour-propre spécial aux bibliophiles, toujours flattés d'avoir possédé une chose rare, toujours prompts à se la figurer unique. Montrons plutôt que le fait ne serait point isolé dans la vie de notre auteur. Il croit, en effet, avoir vu des ouvrages anciens qu'il n'a certainement pas pu rencontrer, et non seulement il les cherche plus tard comme des réalités mais cette imagination revêt successivement
I, Telles les lettres et épigrammes de l'empereur Auguste, dont il dit d'après Suétone : Scripsit et epigrammatum lihrum et epistolarum ad amicos... quod opus inexplicitum et carie semesum adolescenti rnihi admodum in nianus iienit frustraque postmodum quaesitum. P. fournit lui-même, sans s'en douter, l'explication de la confusion qu'il a pu commettre, par la phrase qui suit immédiatement : Ceterum epistoïae aliquae sparsim a scriptorihus refenintur, qiiariun indaginem studioso commit-
des formes diverses. Que dira-t-on, par exemple, de ces deux rédactions d'un même passage sur les livres perdus de Varron ? Dans la première, Pétrarque s'adresse à l'écrivain en ces termes : Nul lue tamen extant seti admodum lacer ae tuoriim operiim reliquiae, e quibus aliqua pridem uidi, et recordatione torqueor summis,ut aiunt, lahiis gustatae dtdcedinis, et ea ipsa, praecipiie Dininarum et Humanarum rerum ïibros, qui nomen tihi sonantins peper ère, adhiic alibi for sit an latitare suspicor \ La seconde rédaction porte : ...tuorum opermn reliquiae, licet Diidnarnm et Humanarum libros, ex quibus sonantius nomen habes, puerum, me nidisse meminerim et recordatione torquear ...gustatae dulcedinis. Hos alicubi forsitan latitare suspicor ^ Ainsi, dans sa première rédaction, Pétrarque assurait simplement avoir vu autrefois un reste des ouvrages de Varron, peut-être les aliqua Varronis qu'il avait eus autrefois de Soranzo ' ; dans la seconde, ces reliquiae ont pris un titre et ne sont rien moins que le De rébus diuinis et le De rébus Immanis! On aurait tort, sans doute, d'attribuer une autorité extrême à des souvenirs de jeunesse aussi variables.
Je crois avoir rendu compte, par le rapprochement des textes et les vraisemblances psychologiques, de la façon dont s'est formée, dans lesprit de Pétrarque, l'idée qu'il avait possédé le De gloria. Il faut accepter du récit des Seniles tous les faits matériels; le prêt des livres à Convenevole, l'instance du prêteur pour les reprendre, l'infidélité du déposi-
ïiinus lectori (Rsr. mevwr. I, 2 ; Op. 395). Cf. Rûhl, dans Berline r philol. Wochenschr., ann. 1895, c. 468.