V e.tuslioris litterae maiestas (Fam. XVIII
minuscule du et du xi^ siècle, qui n'a pas cessé de réjouir les regards des paléographes. Précurseur d'un goût qui va régner en Italie, au début du xv^ siècle, pour la lettera antica \ il réagit contre le caractère anguleux, lourd et massif de la première moitié du trecento. Sous l'influence même de ses lectures, sa propre calligraphie subit une transformation ; l'habitude contractée par ses yeux donne à son écriture le caractère personnel de clarté et d'élégance que ses manuscrits nous font connaître et qui était admiré déjà par ses contemporains ^
Ce que Pétrarque cherchait avant tout, c'était de bons textes. Qu'il fît transcrire chez lui ou au dehors, la correction était son grand souci. S'il avait le bonheur de rencontrer l'exactitude orthographique et grammaticale, il l'appréciait ^ ; il attachait même à la ponctuation une importance que révèlent ses propres copies et autographes ; mais il tenait surtout au respect de la pensée des auteurs, avec laquelle, autour de lui, les copistes prenaient de grandes libertés. 11 se plaignait notamment qu'aucune garantie d'apprentissage ne présidât à leur travail : « En admettant que les textes soient d'une intégrité parfaite, comment remédier à l'ignorance etàla négligence des copistes qui mêlent et corrompent tout? Cette crainte, je le crois, a détourné plusieurs esprits distingués de composer de grands ouvrages. Juste châtiment
1. Nulle quidem littere sunt meis oculis gratiores, écrivait Salutati dès 1395 (Novati, Epistolario di Coluccio Salutati, t. III, Rome, 1896, p. 76).
3. In qua nihil orthographicuni, iiihil omnino grammaticae artis omissum dicas {Fam. XXIII, 19). Neglectam... orthographiani, pot lus quant insignes defectus inuenies (Fam. XVIII, 5).
4. On lui attribue un petit traité, Ars punctandi, qui a été imprimé au XVe siècle. L'authenticité commence à en être établie par les observations d'Ettore Modigliani, dans la préface de son édition paléographique du Canioniere Vatican, Rome, Società filologica romana, 1904, pp. XXIX-XXXI. Le même traité a été attribué à Salutati ; v. Novati, Epistolario di Salutati, t. III, p. 176.
72 PÉTRARQ.UE BIBLIOPHILE
d'une époque paresseuse, pleine de sollicitude pour la cuisine et d'indifférence pour la littérature, qui fait subir des examens aux cuisiniers et non aux copistes. Tout ce qui sait gratter un parchemin et tenir une plume passe pour copiste, fût-il dépourvu de tout savoir, de toute intelligence, de toiit métier. Je n'exige pas d'eux l'orthographe, qui a disparu depuis longtemps; mais plût à Dieu qu'ils reproduisissent, de quelque manière que ce fût, ce qu'on leur donne à transcrire ; leur insuffisance pourrait apparaître, du moins la substance du texte ne disparaîtrait pas. Au lieu de cela, nos scribes brouillent original et copie, promettent d'écrire une chose et en écrivent une autre, si bien qu'un auteur ne reconnaît plus ses propres paroles. Si Tite-Live ou Cicéron revenaient au monde, outantd'autresAncienset surtout Pline, et s'ils voulaient relire leurs œuvres, les reconnaîtraient-ils? ne seraient-ils pas embarrassés sans cesse ? ne croiraient-ils pas lire tantôt l'œuvre d'autrui tantôt celle d'un barbare '?.. Les plus nobles ouvrages des hommes sont entrain de périr et ont même déjà péri en grande partie. Ne sentant pas le mal, on n'y apporte aucun remède. La perte des lettres est comptée pour rien; quelques-uns même la regardent comme un avantage... A ce mépris, à cette haine de la plus belle chose qui soit au monde, s'ajoute le rôle des copistes, qui ne sont assujettis à aucune règle, à aucun examen. Pareille licence n'est accordée ni aux forgerons, ni aux laboureurs, ni aux tisserands, ni à aucun des autres métiers où cependant les inconvénients seraient moindres. Cette profession seule est ouverte à tous; chacun s'y précipite, certain de toucher un salaire pour tout ravager ^ »
1. P. croit devoir admettre ici une exception pour les Livres Saints.
2. Rem. I, 43. Pour la transcription même de ce traité, P. écrit à G. Sette : Oiieii/ liheUiiui hLibu/sSi S, iiisi qitid et ego iam scriheiidi fessiis el ailiuior nulliis. Amici
Il écrit à Boccace, en 1365, à propos de son traité De Vita solitaria : « Chose à peine croyable, ce petit livre composé en quelque mois, je n'ai pu en plusieurs années le faire copier, par suite de cette insuffisance des scribes dont je me plains souvent et que tu sais comme moi la pire peste des bons esprits. Juge de la difficulté qu'on trouve pour des œuvres de plus longue haleine. Enfin, après mainte vaine tentative, j'ai laissé, en quittant la maison, l'ouvrage aux mains d'un prêtre. Sera-t-il consciencieux comme prêtre ou trompeur comme copiste? je ne sais. Mes amis m'écrivent qu'il a déjà fini ; mais comment? Ce que je connais des habitudes de ces gens-là m'inquiète : que ce soit ignorance, négligence ou mépris, ils transcrivent toujours autre chose que ce qu'on leur confie ' ». Des plaintes semblables reviennent à plusieurs reprises dans la correspondance % où Pétrarque poursuit les copistes d'autant d'invectives que les domestiques et les médecins.
Pour remédier aux ennuis que cette engeance infidèle lui causait ^ il avait pris le parti de tenir en sa maison quelques jeunes gens et de les formerlui-même à la transcription. Un tel concours lui devenait de plus en plus nécessaire à mesure que ses ouvrages se multipliaient, car il était obligé d'en faire exécuter des exemplaires pour les grands personnages de sa connaissance qui les lui réclamaient, et pour ses amis
enim ud absentes, uel suis rébus inipliciti, occiipatam seu longinquani mihi dexteram accommodare non possuiit. Quanta uero sit scriptorum fides, quanta constantia, quantus denique inteîleclus experti sumus ; polliceiitur plurima, corrumpnnt omnia, nihil expediunt... (Fam. XXIII, 12).