CHAPITRE II
LES LIVRES DE PÉTRARaUE APRÈS SA MORT
Tanto vince e ritoglie il Tempo avaro.
{Trionfo del Tempo.)
Le poète avait fini sa vie en travaillant, comme il avait vécu, et, suivant un pressentiment plusieurs fois exprimé, la mort avait arraché de ses mains sa plume fatiguée Les livres des Anciens l'avaient entouré jusqu'à la fin, après l'avoir accompagné durant toute sa carrière et l'avoir aidé pour la composition de ses œuvres. Qu'allait devenir maintenant cette bibliothèque, réunie avec tant de sollicitude et qui lui avait permis de répandre dans le monde, par la parole et par la plume, l'esprit de l'Antiquité? Si l'on se préoccupait de sa dépouille mortelle, que les humanistes de Padoue voulaient enlever aux paysans d'Arquà % on était bien plus anxieux de connaître le sort réservé à ses livres. Dès les premiers jours qui suivirent l'émotion de la nouvelle, les cercles lettrés s'en informèrent et des rumeurs contradictoires leur répondirent.
1. Secr. III (Op. 365). Cf. Fam. préf. : Scrihendi mihî iiiiiendique umis, ut aiiguror, finis erit. V. aussi Sen. XVII, 2 : Gpto ut [me] legentem aut scrihentem . . . mors inueniat.
2. V. le curieux poème de Zenone da Pistoia, la Pietosa Fonte, écrit à Padoue, dans l'entourage des Carrare, l'année même de la mort de P. et destiné à exalter sa mémoire. Texte cité par Antonio Medin, // cuîto del P. ml Veneto fino alla dittatura del Bemho, Y enise, 1904, p. 9-12.
LES LIVRES DE PÉTRARaUE
Dans une lettre où Boccace se faisait l'interprète de l'Italie désolée de la mort de son poète, il écrivait à Francescuolo da Brossano : Attamen impellit affectio, ut aliqua superaddam ; audissem ego libenter, quid de hibliotheca pretiosissima uiri illustris dispositum sit, nam apiid nos aïii iiaria credunt, alii referiint \ Avant les premières recherches d'où ce livre est sorti, l'érudition moderne pouvait encore poser la question de Boccace. Examinons les rares documents qui la renseignaient et tentons ensuite de résoudre les menus problèmes, souvent embrouillés plutôt qu'éclaircis par les nombreux travaux qui les abordèrent \
Il y avait à Florence un savant, jeune encore, destiné à un grand rôle dans le gouvernement et dans les lettres, et qui, depuis 1368, avait l'honneur d'être en correspondance avec Pétrarque, Coluccio Salutati \ Il avait été un des plus empressés à demander l'achèvement et la publication de YAfrica. Après la mort de Pétrarque et celle de Boccace, qui suivit de près, tous les efforts de celui qui allait leur succéder à la tête de l'humanisme italien tendirent à sauver le poème menacé d'être jeté au feu ; telle était, disait-on, la décision dernière de l'auteur, jusqu'au bout imitateur de Virgile. De la correspondance échangée à ce sujet entre Salutati et l'Italie du Nord, quelques fragments sont conservés ; on y trouve les principaux renseignements qu'on puisse mettre en œuvre pour notre sujet. Le 16 novembre
1 . Le lettere, p. 383 . Matteo Villani écrivait, à Florence à propos de P. et de Zanob da Strada : « Le loro cose nella loro uita a pochi eranonote » (Muratori, XIV, 321).
2. Une bibliographie considérable, embrassant quatre siècles d'érudition, pourrait être apportée ici ; mais il est inutile d'imposer au lecteur l'encombrement de cette richesse stérile.
3. Cf. Novati, Epistolario di Coluccio Salutati,].. I, Rome, 1891, p. 62. La lettre écrite de Montefiascone à P. répond à Sen. XI, 2. Leurs relations avaient été créées par Boccace et Fr. Bruni.
LES LIVRES DE PÉTRARQUE
1375, il écrit à Broaspini, à Vérone, en lui rappelant sa promesse de lui procurer Properce et Catulle, qu'il ne connaît guère que de nom ' ; on voit que le second poète est entre les mains du Véronais, mais que le premier fait partie de la bibliothèque de Pétrarque. On lit en effet : Si prece uel precio Propertium de hihliotheca illius celeherrimi uiri, Petrarce inquam,... haberi posse confidis, uel ut meus sit, uel ut exeinplari queat, deprecor ut procures \ Coluccio ajoute qu'il se fie aux démarches de Broaspini pour obtenir aussi YAfrica.
Un peu plus tard, il entre en relations directes avec la famille de Pétrarque et en correspondance avec Brossano et Lombardo délia Seta, au sujet du poème que les lettrés Florentins sont impatients de connaître \ On se prête obligeamment à cette demande ; VAfrica arrive entre les mains de Coluccio, mais il en trouve le texte en si mauvais état, qu'après avoir vivement désiré se charger lui-même de le publier, il est obligé d'y renoncer, par sa lettre du 28 janvier 1377 Deux ans plus tard, nous voyons une nouvelle négociation engagée ; Lombardo s'occupe de faire transcrire
1. Quorum mihi nil pene nisi nomen innotiiit (lettre antérieure, du 25 juillet 1374, à Benvenuto da Imola, qui s'était chargé d'abord de la négociation. Novati, /. c, t. I, p. 170).
2. Catiilliim, quem credo paruiim libelhim, aiit exemplaium aut exemplandum rogo transmitte. Tenent ibi Florentini, qui totum terrariim orhem discurrendo terunt, pro mercihus apothecas ; in ballis qiias faciunt illmn iiibere poteris alligari, quem ad me, ut arbitrer, libenter quilibet destinabit... Africam P. nostri... nisi per manu s tuas uidere non spero, quod quant ardenter cupiam non facile dixerim (Novati, /. c, t. 1, p. 221- 223).
3 . Le travail de Novati est le plus précis qui ait été donné sur l'histoire de la publication de VAfrica; il complète non seulement l'essai de Pingaud, mais ceux de Corradini et de Zardo. (La première lettre de Coluccio, adressée à Brossano, est du 24 décembre 1375. Dans la lettre du 4 juin 1376, à Lombardo, il demande aussi les Sine titulo.)
4. Cf. les observations de Novati, /. c, 1. 1, p. 250, n. 4. Coluccio, en abandonnant le projet de publication, avait gardé la copie reçue sans la laisser lire ou bien l'avait restituée ; ce pouvait être fort bien une condition de la communication faite à Padoue.
LES LIVRES DE PÉTRARQUE
le De Fïm pour Coluccio Celui-ci, dans une lettre du 13 juillet 1379, demande qu'on veuille bien y joindre le livre des Res memorandae ; il reparle du Properce, et il insiste pour avoir une copie sur parchemin ou sur papier, une série de discours de Cicéron qu'il indique ; il s'étonne ensuite de l'absence de certains traités du même auteur et prie Lombardo de faire à ce sujet des recherches plus minutieuses. Il paraît répondre à une communication de son correspondant, qui lui aurait fait connaître sommairement et, à ce qu'il semble, par une liste assez peu exacte, les œuvres de Cicéron trouvées parmi les manuscrits de Pétrarque. Cette lettre de Salutati, intéressante à divers égards et à laquelle on aura à renvoyer plus tard % établit
1. V. dans Nolhac, Le De Vins ill. de P., p. 74, la description de cette copie (aujourd'hui à la Vaticane, Ottoh. 1833) exécutée sur parchemin et souscrite : Transcriptus hic liJjer Pataiii et expletus 1380° die xv nouembris.
2 . Nuper autem quanta diUgentia, sicut iocunda tua epistola patenter insinuât, liheîlos quos ego postula conqnisisti, quanta cura illos pro me te asseris facturum ut exemplentur! Unum tamen amicahiliter insérant. Video quod lihrum De Viris illustrihus in papyro faciès exemplari, sicut scrihis ; sed per religiosum uiriim Fratrem Thedalâum [délia Casa] de ordine Minorum mihi relatum fuit te in hoc mutasse consiîium ; de quo, si scriptorem- hahesqui possit in pergameno conscrihere, longe magis conlentor... [V. note précédente]. Si igitur in una potes transcriptione me expedire, ne ex altéra pendeam, te totis affectibus rogo et, si non impossibile fuerit, ut adiciatur eiusdem uiri gratum opusculiim Rerum Memorabilium et hortor et peto ; illo tamen priori me participent omnino facias. De Propertio autem nihil aliud, nisi quod scribis expecto, ut uidelicet exemplatum habeam. De Ciceronis uoluminibus miror, quod plura non sint apiid nos, et eo maxime quia ex quadam Petrarce epistola, quae incipit Geminus mihi Parnasus, etc. datur intelligi longe pliir es Arpinatis libros apud eum fuisse [la lettre ainsi désignée est Sine tit. 5 (Op. y 16); mais le passage auquel Coluccio fait allusion se trouvait dans la seconde partie de la lettre qui en a été détachée par P. pour former Fam. XII, 8]. Audieram etiam ipsum habuisse Verrinas. Sed ne, dum omnia quaero, pluribus caream, hos uel in papyro transcribi peto : de Lege frumentaria, ad Hortensium, pro Plancio, pro P. Sylla, de laudibus Magni Pompeii, et Milonianam, qiiam ultimam habeo adeo corruptam et inexpletam, quod dici potest me illam penitus non habere. Philippicarum, quatuor habeo, quarum prima incipit : Antequam de Repu-
blica dicam, quam primant reor. Altéra incipit Reliquas rogo scribi facias in
papyro ; et si istaesunt ordinatae priniae quatuor orationes notum facito . Habeo or ationem
LES LIVRES DE PÉTRARQUE
pour nous un point important : c'est que, en 1379, la bibliothèque était à Padoue, à la disposition de Lombardo délia Seta, qui pouvait y faire transcrire les ouvrages que lui demandaient les lettrés.
Les compositions de Pétrarque formaient une série de manuscrits à part facile à détacher de l'ensemble de la collection. Elles constituaient même une sorte de dépôt sur lequel veillaient la famille et les amis qui avaient entouré les derniers jours du poète. Lombardo y portait tous ses soins, maximus famae Francisci nostri custos, disait Coluccio. L'un des ouvrages les plus importants, le De Viris resté incomplet, demeurait entre ses mains, car il avait reçu de François de Carrare mission de le terminer et il ne finit son travail que le 25 janvier 1379 \ D'autres, tels que VAfrica et les Trionfi, ne furent pas aisément livrés à la publicité ; après avoir échappé à la destruction ordonnée par l'auteur, ils avaient été soumis à une revision ordonnée par Carrare, et l'inquiétude ressentie par Boccace d'une décision qui pouvait être maladroitement ou indiscrètement exécutée, avait causé un de ses derniers chagrins ^ Pour les ouvrages dont la rédaction était définitive, les dépositaires ouvraient libérale-
Ad Popidum Romanum Si esset altéra abilla quae apud nos intitulatur Ad Equités
Romanos, fac et illam scribi ; aliter siifficiat ea quant habeo. Gratulationem Ad Senatum pro reditîi de exilio habeo, sed, ut arbitror, incompletam.... ; si ultra habetis, exemplari facias. Non possum crederè quod libros De finibus bonorum et malorum non hàbeatis ; si apud uos sunt, cummihi sit liber ille imperfectus, utpote qui usque ad quartum librum usque ibi : atque plena eorum, qui cum de summo bono quaererent, etc., nam ulterius non procedit, desidero habere complementum eiusdem quarti et totum quintum. Quatuor Academiae libros, si reperiri possent, nouit Deus quam ardenter
uidere cupiam et habere. Vide quam amicabiliter, quaue confidentia tecumagam
Franciscolum meum saluta. Florentiae xiij^ Iulii. (Novati, t. I, p. 330-333. Le texte donné au siècle dernier par Bandini est incomplet.)