‹ Pétrarque et l'humanisme (volume 2)Chapitre 62 sur 139 · Poetantiuni commun is habet opinio (Op · texte numérisé non relu

Poetantiuni commun is habet opinio (Op

seule liberté qu'il prenne, c'est de se mouvoir à son gré dans l'allégorie virgilienne et de proposer, sur les détails, les interprétations qui satisfont davantage sa raison ou s'adaptent le mieux à ses rêves.

Jeune encore, ayant entendu un jour « un monstre d'envie » attaquer Virgile, Pétrarque avait écrit une pièce de vers indignés pour faire connaître à ce Zoïle qu'il y avait de grandes vérités abstraites cachées sous les fictions des poètes. Ce n'est pas dans cette épître, d'ailleurs curieuse qu'il faut chercher la pensée complète de Pétrarque ; on la trouve mûrie et développée dans une lettre de sa vieillesse, qui a bien des chances pour contenir l'exact résumé de ses réflexions morales sur Virgile. Francesco d'Arezzo lui avait demandé de lui révéler les secrets de VEnéide dont il parlait dans son épître ; Pétrarque répond à son jeune ami que ces explications sont choses douteuses et incertaines de leur nature : comment être sûr de l'intention d'écrivains qui composaient il y a mille ans et plus, et prétendre qu'ils ont voulu dire telle chose et point telle autre ? Il peut y avoir, d'ailleurs, plusieurs sens cachés dans les mêmes paroles, et peut-être quelques-uns auxquels l'auteur, en les écrivant, n'a point songé ; l'essentiel est d'en découvrir qui expriment des vérités morales, et cette découverte est à la fois plus facile et plus utile que celle même du sens certain que le poète a voulu y déposer.

Pétrarque consent donc à faire part à son correspondant

I. Epist. II, II (Op. II, p. 94-97). En voici quelques vers :

Aspice Virgilium : nunquid pueriliter unum ? Terrarum caelique plagas et sidera lustrât : Istapalam, quam multa latent !...

Quid pins Aeneas, socius quid signât Achates ? Oiiid Venns anibohus inediae uelit obuia silvae ? Ouo Jeror ? hic nullum inuenies sine legniine uersuni.

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de quelques-unes des explications dont son esprit, dit-il, s'est longtemps nourri ' . Énée représente pour lui l'homme vraiment vertueux, épris de la perfection ; la fidélité d'Achate exprime la précieuse compagnie de la vertu et son active sollicitude. La forêt qu'ils traversent au premier livre est l'image de notre vie ; elle est pleine de ténèbres, de routes tortueuses et incertaines ; elle est stérile et inhospitalière, peuplée de bêtes fauves, difficultés et périls de tout genre que l'homme rencontre dans l'existence ; elle a pourtant des charmes trompeurs, la fraîcheur des feuilles, le chant des oiseaux, le murmute des sources, figurant l'espérance fragile, les plaisirs éphémères et illusoires. A mesure qu'on avance, les halliers se font plus inextricables ; l'hiver et la vieillesse ont les chemins fangeux, hérissés de bois mort, dépouillés de toute verdure. Au centre de cette forêt, qui rappelle beaucoup plus celle de Dante que celle de Virgile % Vénus paraît ; c'est la volupté, victorieuse surtout au milieu du chemin de notre vie. Si elle a pris le visage et l'aspect d'une vierge, c'est pour mieux tromper les hommes, car, s'ils la voyaient telle qu'elle est en réalité, ils la fuiraient avec horreur. La déesse disparaît aussitôt, pour indiquer que rien n'est plus rapide et plus fugitif que la joie qu'elle donne. Elle porte un vêtement de chasseresse ; ne va-t-elle pas à la chasse des âmes?...

1 . Ego autem, quando id rogas et me fessiim inclinât a iam die de hospitio cogitantem ad matutina negotia retrahis, dicam breuiter non quod iierissimum electissimumque esse contendam, sed quod, illa aetate quant mine degis, cum eisdem quibus tu mine euris ac studiis exerecrer iiarieqne, ut fert actas illa, modo hue opinionibus agerer, modo illuc, mine hoc, mine illiic oecurrere eogitanti saepiiis occursabat, quodqiie eiim coaeuis meis... saepius fabulabar (Sen. IV, 5 (4); Op. 785). Il y a diverses autres explications allégoriques de Virgile au livre II du Seeretum et dans Rer. meni. III, 3 (Pp. 443)-

2. On peut croire, en efFet, que P. a été hanté ici par le souvenir de l'allégorie initiale du divin poème; les mots même de son texte eirca tempus uitae médium font songer au premier vers de VInferno.

L'écrivain continue ainsi pendant de longues pages, soumettant au même procédé d'analyse une foule de détails du poème et cette lettre, qui est une de ses plus longues, devient un véritable manuel pratique de l'interprétation allégorique. On comprend, lorsqu'on l'a lue, le sentiment d'admiration et peut-être d'épouvante qu'éprouvait le bon roi Robert après ses causeries poétiques avec Pétrarque, lui qui confiait plus tard à Boccace qu'il ne se serait jamais douté qu'il y eût tant de choses dans Virgile ^

Ces rêveries médiévales, dont Rabelais se moquera clairement au commencement de Gargantua, se sont prolongées beaucoup plus tard qu'on voudrait le penser. Torquato Tasso, publiant le Rinaldo en 1562, se croyait obligé de faire précéder le poème d'un avertissement où il attribuait une signification morale à chacun des épisodes ^ Bien plus les auteurs français de poèmes épiques du siècle de Louis XIV acceptaient encore, comme une nécessité de ce genre littéraire, les lois de l'allégorie ; Chapelain se faisait hon-

1. Les mythes proprement dits forment, parmi les explications de P., une catégorie spéciale, sur laquelle il y aur-^ lieu de revenir, au chapitre sur Homère.

2. Voici le texte original de Boccace (Genealogiae deorum, XIV) ; Robertiis, lerusaîem et Sy cilié rex inclitus ; qui clarus olim phylosophus et medicine. preceptor cynigius atque inter ceteros eius temporis insignis theologus, cum in sexagesimum sextum usqiie etatis sue annimt paruipendisset Virgilium, illumque reliquis tno?'e uest7'0 fabulosum diceret hominem et niillius fore pretii, ornatu siibtracio carminum, quam cito Franciscum Petrarcham arcanos poematum referentem sensus audiuit, ohstupefactus se ipsum redarguit, et, ut ego eo dicente meis aurihus audiui, asseruit se nunquam ante arhitratum adeo egregios atque sublimes sensus siib tant ridiculo cortice, uti poetarum sunt fictioneSy latere potuisse, ut aduertebat post demonstrationem solertis uiri dbsconditos esse, suumque mira compunctione damnabat ingenium et Infor tiinium, qiiod tam sero poeticiim artificiiim cognouisset. (Dans O. Hecker, Bôccaccio-Funde, p. 259).

3. Opère minori in versi di T. Tasso, éd. A. Solerti, t. I, Bologne, 1891, p. 9-12. Quant à la Gerusalemme, Tasso l'avait entreprise sans penser aucunement à l'allégorie, ce qu'il fit seulement au cours de la composition. On n'en voit pas moins toute l'interprétation allégorique reproduite et acceptée encore en France en plein xviiie siècle (V. la 2^ éd. de la trad. de Baudoin, Paris, 1648, p. 27-42).

neur d'y soumettre la composition de sa Piicelle d'Orléans ; et Louis Racine enseignait qu'elle était cachée dans toute VIJiade et dans tout VOdyssée ' . Il ne faut donc pas s'étonner de trouver ces idées chez Pétrarque, et nous n'avons qu'à le plaindre d'avoir fatigué son imagination à lutter contre la pensée de Virgile.

Le document où nous le surprenons appliqué à cette œuvre stérile, nous le montre, un peu plus loin, posant un curieux problème de critique virgilienne avec audace et intelligence. Après avoir minutieusement raconté l'histoire alUgorisée de Didon et d'Enée, qui exprime pour lui la chute de l'homme vertueux dans les péchés de la chair, il revient au récit littéraire du poème et en examine les bases historiques. Voici le morceau, traduit dans toute sa naïveté, avec l'indication des sources de notre auteur et la revendication de ses découvertes : « Didon, fondatrice et reine de Carthage, fut une femme parfaitement chaste. Si nous ne le savions d'autre part, il nous suffirait du témoignage qu'a laissé saint Jérôme, aussi savant en lettres profanes qu'en lettres sacrées, dans ce livre contre l'hérétique Jovinien, qui regorge de tant de récits. Ajoutons que Didon et Énée n'ont pas vécu en même temps et n'ont pu se connaître : Énée était mort depuis trois cents ans environ, quand Didon naquit, comme le sait bien quiconque a appris un peu de chronologie et d'histoire grecque ou punique, et n'a pas lu seulement les commentaires sur Virgile, mais aussi les Saturnales. Au deuxième livre des Confessions, saint Augustin rappelle aussi qu'Énée ne vint jamais à Carthage, et tout le récit de l'origine de cette ville, avec la vie de Didon, a été fait par Trogue- Pompée ou par Justin, au livre XVIIL Pourquoi chercher des preuves à l'évidence ? Hors du vulgaire, trouverait-on

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