I. Le texte dit his locis (Op
quelqu'un d'assez ignorant pour croire que l'épisode de Didon et d'Enée est autre chose qu'une fable ? Si le grand nombre l'a tenu pour vrai, c'est par le charme et la beauté du sujet, par la grâce et l'art du narrateur ; maintenant même, les hommes se résignent difficilement à y renoncer et souffrent de se dépouiller d'une erreur si douce. Je sais ce que j'en dis, moi qui suis le premier et même le seul, de nos jours en Italie \ à avoir renversé ce m.ensonge. Les esprits en étaient si imprégnés que beaucoup refusaient d'en entendre la réfutation, la considérant non seulement comme une hérésie nouvelle, mais comme une injurieuse abomination... : « Moi, nouveau venu, homme obscur, accuser Virgile d'ignorance? » Et si je répondais que Virgile avait su la vérité et dit volontairement l'erreur, ils refusaient de l'admettre, n'en voyant aucune raison. De fait, pourquoi le poète le plus grand et le plus savant de tous a-t-il eu recours à cette incontestable fiction ? pourquoi, pouvant choisir entre tant d'autres héroïnes ou en inventer une à son goût, a-t-il été prendre de préférence celle qui mérite une éternelle louange ^ ? pourquoi la {"emme qui garda ardemment jusqu'à la mort la chaste fidélité de son veuvage a-t-elle été représentée par lui en proie à un coupable amour? Certes, il y a de quoi chercher et hésiter. »
Pétrarque n'en disait pas plus long dans cette lettre, ren-
1. P. met ici une pïtrenthèse pour dire que, parmi ceux qui l'attaquèrent, se trouvait le Zoïle de son épître ; ce détail semble prouver que sa réfutation de la légende appartenait déjà à sa jeunesse.
2. Par deux fois, dans le Trionfo délia Castità (10 sqq., 154 sqq.), P. a célébré Didon ; ces deux passages étant assez semblables et sur les mêmes rimes, j'imagine que, dans sa rédaction définitive, le poète en eût sacrifié un. L'intention est d'ailleurs la même que dans le texte latin :
Taccia il volgo ignorante : i' dico Dido, Cui studio d'onestate a morte spinse, Non vano amor com' é '1 pubblico grido.
voyant à une causerie de vive voix le développement des explications qu'il aurait à donner de l'idée de Virgile; on peut les trouver, je crois, au moins en partie, dans celles que Boccace nous a transmises sous son propre nom \ Quoi qu'il en soit, notre poète ouvrait, par ces considérations historiques, une voie féconde à l'étude; ce ne fut point sa faute si les travailleurs hésitèrent à s'y engager et si, trop longtemps encore, en plein xv*^ siècle, les humanistes s'attardèrent à s'occuper de la philosophie symbolique de Virgile, à la mettre d'accord avec la doctrine de Platon et à couvrir de plus en plus l'épopée des origines de Rome de tous les brouillards de l'allégorie morale \
Pétrarque avait couru le danger, lui aussi, de lire Virgile toute sa vie sans le comprendre. Il fut sauvé des excès du symbolisme par ce sens littéraire si délicat, qui lui avait fait choisir de bonne heure ses maîtres et ses modèles parmi les meilleurs écrivains de la latinité. Il a certainement lu Virgile en poète plus souvent qu'il ne l'a étudié en moraliste. Le pathétique du romain le touchait profondément, et il savait goûter, pour leur beauté propre, tant de vers qu'il retenait
1. Selon BoccacQ(GeneaLdeor. XIV), 1° Virgile a voulu insérer dans son poème, à la façon d'Homère, un récit des événements antérieurs à l'arrivée en Italie : la tradition lui fournissait avec Didon une personne qui pouvait recevoir Énée et lui demander ce récit ; 2° Cherchant à démontrer comment l'homme vertueux peut être amené à tomber, Virgile, a dû mettre en relief tout ce qui peut entraîner la concupiscence ; Didon, par sa race, sa beauté, sa fortune, sa chasteté irréprochable, son état de veuvage, devait offrir à Énée des séductions particulières ; 30 Virgile a voulu exalter à l'avance la gloire du nom Romain, et les imprécations de Didon mourante font songer à l'avenir de Carthage, la future ennemie de Rome, la future vaincue. Boccace conclut que Virgile, n'a pas outrepassé les droits de la fiction poétique. Il faut lire son texte d'après le ms. original du De Genealogia partiellement édité par O. Hecker, Boccaccio-Funde (notamment les pp. 231-233 qui offrent le rapprochement le plus complet avec le morceau de P.).
2. Système de Cristoforo Landino (Sabbadini, Stor. del Ciceronianismo, Turin, 1886, p. 107 sqq.).
par cœur et qu'il retrouvait parfois dans sa mémoire, transformés en (( rimes » heureuses \ Il notait déjà avec admiraration l'exacte observation du cœur humain chez l'auteur de VEnéide\ Il reconnaissait en lui, avec quelque fierté patriotique, le chantre des origines nationales et l'interprète le plus illustre de la gloire de Rome \ Enfin, et surtout peutêtre, il l'honorait par la sympathie instinctive d'un écrivain qui se sent de même race. Qu'il ait, après cela, imité Virgile dans toutes ses compositions latines ^, personne ne songera à s'en étonner; on lui a fait un reproche d'avoir donné le premier exemple d'un procédé, qui a exercé une influence décisive sur le développement de l'épopée de la Renaissance K A vrai dire, le tort de l'épopée de la Renaissance ne fut pas d'imiter Virgile ; elle ne pouvait guère faire qu'imiter et n'eût rien gagné, par exemple, à suivre de préférence Homère; ce fut plutôt de persister si longtemps à se servir