Ed. Nec d. alia... amisi C. iudicium
4. Le ms. dont je me sers donne à cette lettre la date Arquade, V. Cal. Aprilis.
5. Cf. A. D'Ancona, Studj sulla letter. ital. de' primisecoli, Ancone, 1884, qui, dans une complète notice sur le personnage, penche à fixer ses dates de 1260 environ à 1340 (p. 116 sqq.)
6. V. les éditions des fragments de Cicéron, dans Orelli, Lemaire (Leclerc), Baiter et Kayser, les manuels de Bernhardy, de Teuffel, etc.
7. Voigt, t. I, p. 40-41. L'opinion de Voigt remonte à son travail de 1859 ; elle a été adoptée dans le manuel de Bàhr et dans le Macchiavelli de Villari, t. I, p. 90.
8. Kôrting, p. 65, 87, 489 ; Mézières, p. 336 ; Geiger, D'Ancona, Hortis, etc.
peut Texiger, avoir eu le De gloria sous les yeux et Tavoir perdu, nous devons Ten croire sur parole et unir nos regrets aux siens.
Écartons d'abord une question secondaire, sur laquelle l'accord est facile. On a cru longtemps que le De gloria existait encore au x^'* siècle : Philelphe, puis Pietro Alcionio, ont été accusés de l'avoir utilisé dans leurs ouvrages, puis brûlé pour faire disparaître toute preuve de leur larcin. Pour Philelphe, on n'a pas de tradition contemporaine ; pour Alcionio, il y a des autorités» postérieures, il est vrai, à ce personnage, mais qui semblent sérieuses, Paul Jove et surtout Paul Manuce. On n'y peut voir cependant que des racontars de cercles lettrés. Au lieu de se servir du De gloria pour quelques pages, qu'il serait d'ailleurs difficile de désigner dans son obscur traité, Alcionio eût fait un calcul infiniment meilleur en publiant le texte même du De gloria, à une époque qui saluait avec enthousiasme l'apparition d'un nouveau texte classique et où princes et papes rivalisaient de générosité envers les éditeurs ; la publication d'une telle découverte eût assuré à Alcionio la fortune et la renommée. Une observation nous garantit, d'ailleurs, qu'il n'a jamais eu en main le De gloria: le manuscrit où on prétend qu'il l'aurait retrouvé avait appartenu à Rernardo Giustiniani, bibliophile distingué, fils luimême d'un humaniste illustre, Leonardo Giustiniani'; ce n'est pas dans une pareille maison qu'aurait pu passer inaperçu un livre de Cicéron aussi important et que recommandait en outre le souvenir de Pétrarque. On peut donc tenir pour certain que le De glbria n'existait plus au xv* siècle. Existait-il au xiv® siècle? Je ne le crois pas davantage et vais en dire les raisons.
Nous n'avons qu'un seul témoignage de Pétrarque. Il appar-
1. P. Manuce dit qu'un ms. avec le titre De gloria figurait sur Tinventaire des livres que B. Giustiniani avait légués à un couvent de femmes, où Alcioniole déroba. On sait avec quelle insuffisance se rédigeaient alors les inventaires, mais comme cette pièce ne s'est pas retrouvée et que Manuce ne dit même pas l'avoir lue en personne, nous n'avons pas à attacher d'intérêt à ce renseignement : il prouverait tout au plus, si on tient à l'accepter, que des extraits de Cicéron sur la gloire pouvaient avoir été réunis par un humaniste en tèle d'un manuscrit.
tient à un récit de son extrême vieillesse, à une des dernières lettres qu'il ait écrites, postérieure de plus de quarante ans aux faits racontés. Cette longue lettre, à laquelle est assignée la date de 1374, porte des traces évidentes de sénilité; la composition est incertaine, diffuse, décousue ; Tauteur y avoue en propres termes sa fatigue et commet d'évidentes erreurs de mémoire*. Les doutes légers quosugggère, dèsTabord, l'autorité isolée d'un pareil document, disparaissent, il est vrai, devant l'abondance et la précision des détails. Mais ces détails n'établissent, somme toute, que les faits suivants : Pétrarque, étant fort jeune, possédait un manuscrit contenant des œuvres de Cicéron, parmi lesquelles étaient le De oratore, le De legibus et un ouvrage qui traitait de la gloire ^ L'indication des deux livres du De gloria ne peut être regardée, en effet, comme une présomption favorable à Texactitude du récit, car ce fait, qui semble d'accord avec le témoignage de Cicéron, a pu être emprunté après coup au De officiis, par un procédé dont Pétrarque est coutumier^ Il serait bien plus intéressant 'qu'il nous fit savoir quelque chose du traité de Cicéron ou de ce qu'il se rappelle y avoir vu ; mais il reste muet; ses souvenirs, si précis pour toute la narration, manquent absolument sur le point essentiel. Ne peut-on supposer qu'il a rencontré dans le mystérieux volume, non un ouvrage, mais un des nombreux passages de Cicéron sur la gloire ? En dehors même des développements connus des Tusculanes, ils ont, plus que tous les autres, frappé un jeune homme qui allait faire du désir de la renommée un des mobiles de sa vie ; à distance, ces pages lues jadis et pour lui si importantes se
1. Par exemple, lorsqu'il y JBxe le voyage à Liège à sa vingtièmecinquième année, tandis qu'il est de sa vingt-neuvième. V. p. 37, n. 2 (La croyance des biographes à un grand voyage de P. en 1329 repose tout entière sur cette confusion).
2. Voigt suppose « qu'un titre arbitraire, placé par un copiste sur quelque partie d'un livre qui lui aurait semblé spécialement important », peut avoir été l'origine de l'erreur de P. ; il pourrait, par exemple, avoir trouvé le titre De gloria en tête de quelques chapitres des Tusculanes (}. I; III, 2; V, 15, etc.). Cette hypothèse ingénieuse n'est appuyée, dans le cas présent, d'aucun exemple, et on va voir qu*on peut s'en passer.
3. O/l'., II, 9 : Nunc dicamus de gloria, quanquam ea quoque de re duo sunt nostri libri.
sont transformées dans son esprit en un ouvrage spécial sur le sujet. Comment dans ce cas, dira-t-on, ne les aurait-il pas reconnues, en les retrouvant plus tard dans les œuvres de Cicéron? A cette objection répond une observation de psychologie commune. Pétrarque a pu relire les mêmes pages sans y trouver la saveur de la première lecture, Taccent entraînant de la nouveauté, par conséquent sans les reconnaître, sanT supposer non plus l'identité de morceaux qui ne lui produisaient plus la même impression *,
Des doutes plus sérieux encore viennent du silence jie Pétrarque sur le De gloria avant cette lettre de la fin de sa vie. Alors qu'il s'entretient si souvent, dans sa correspondance et dans ses livres, de Cicéron et de l'amour de la gloire, il n'a parlé nulle part du traité qu'il aurait eu un jour entre les mains, ni exprimé le regret de l'avoir perdu. En annotant le manuscrit de Troyes, il a manqué une occasion excellente de faire pour le De gloria ce qu'il faisait pour VHortensius. On a vu* comment, en face du titre mentionné de ce dernier traité, il a inscrit le souvenir de son désappointement. Quelques lignes plus loin, il a rencontré la mention du De gloria et la marge est restée blanche'; il n'avait donc alors rien à dire de particulier sur cet ouvrage.
Je n'oublie pas que, dans la lettre adressée d'Avignon à Cicéron, il fait la liste de ses principaux ouvrages disparus et indique le De gloria avec une réticence particulière : Quod in tuis conqiivror et i7i multis uiroriim illiisirium libris accidit ; tuortim sane... quorum insignior iactura est haec sunt nomina: Rei publicae, Rei familiaris, Rei militaris, de Laude philosophiae, de Consolatione, de Gloria, quamuis de his
1. Sauf quelques exceptions, on ne peut savoir à quelle époque P. a eu en main les diverses œuvres de Cicéron. Ses lettres, très remaniées pour la mise en volume, ne peuvent môme pas guider, car c'est précisément par rinsertion de citations ou d'allusions classiques que la rédaction primitive a été le plus modifiée ; on ne peut tirer de cet ordre d'observations aucune indication pour la question qui nous occupe.
3. De môme dans le corps du vol., au passage du De officiis. En regard des mentions du De gloria^ on attendrait, par analogie avec le cas de Vlhrtensius^ une note comme celle-ci : Hune habui^ sed perdidi.
ullimis spes mihi magis dubia quam desperatio certa sii\ La lettre est de 1345, d'Avignon, et le passage a été invoqué à Tappui du témoignage des Seniles. Mais ne voit-on pas qu'il le ruine? Non seulement Pétrarque perd ici la meilleure occasion de dire d'une façon précise : « J'ai eu ce livre », mais encore il le cite parmi les œuvres de Cicéron perdues de son temps, celles qui ne se retrouvent plus nulle part, ni dans le commerce des livres, ni dans les collections de couvent, celles que les âges modernes, selon lui, ne connaîtront pas. Il exprime un doute, il est vrai, et une espérance pour le De gloria, qui viennent de son vague souvenir ; mais il est loin d'être sûr que l'ouvrage soit venu jusqu'à lui : le citerait-il, avec la République et les autres, s'il Tavait vu de ses yeux, s'il savait qu'il en existe un exemplaire caché, à deux pas peutêtre, à Avignon môme ou à Carpentras ? Evidemment, à ce moment, Pétrarque n'a sur la conservation du De gloria qu'un soupçon, ou plutôt « un doute mêlé d'espérance », comme il le dit lui-même. C'est ce simple espoir d'une chose désirée, qui, après trente années encore, va devenir le regret d'une chose perdue.
N'insistons pas sur la nature Imaginative de Pétrarque et sur l'appui que fournirait à notre thèse le caractère du poète et du méridional ; ne parlons même pas de l'amour-propre spécial aux bibliophiles, toujours flattés d'avoir possédé une chose rare, toujours prompts à se la figurer unique. Montrons plutôt que le fait que nous voulons faire accepter ne serait point isolé dans la vie de notre auteur. Il se figure, en efl*et, avoir vu des ouvrages anciens qu'il n'a certainement pas pu rencontrer, et non seulement il les cherche plus tard comme des réalités*, mais cette imagination revêt successivement des formes diverses. Que dira-t-on, par exemple, de ces deux
1. Fam. XXIV, 4. Cette fin de phrase peut être, d'ailleurs, une addition postérieure. (Je donne le texte du Par. 8568, f. 281', et non celui des éditions qui porte de hoc ultimo),
2. Telles les lettres et épigrammes de Tempereur Auguste, dont il dit d'après Suétone : Scripsit et epigrammalum lihrum et epistolarum ad amicos ...quodopus inexplicitum et carie semesum adolescenti mihi admodum in manus uenil fruslraque poslmodum quaesitum, P. fournit lui-même, sans s'en douter, l'explication de la confusion qu'il a pu commetlre, par la phrase qui suit immédiatement : Ceterum epistolae
rédactions d'un même passage sur les livres perdus de Varron ? Dans la première, Pétrarque s'adresse à l'écrivain en ces termes : « Nullae tamen ex tant seii admodurii lacerae'tuorum operum reliquiae, e quibus aliqua pridem utdi, et recordatione torqueor summis, ut aiimt, labiis gustatae dulcedinis, et ea ipsa, praecipue Diuinariim et Hiimananim rerum libros, qui nomen tibi sonantius peperere, adhuc alibi forsitan lalitare suspicor^. La seconde rédaction porte: ,..tuorum operum reliquiae, licet Diuinarum et Ifumanarum libros, ex quibus sonantius nonien habes, puerum me uidisse meminerim et recordatione torquear .,, gustatae dulcedinis. Hos alicubi forsitan latitare suspicor^. Ainsi, dans sa première rédaction, Pétrarque disait simplement avoir vu autrefois un reste des ouvrage de Varron, peut-être les aliqua Varronis qu'il avait eus autrefois de Soranzo'; dans la seconde, ces reliquiae ont pris un titre et ne sont rien moins que le De rébus diuinis et le De rébus humanis ! On aurait tort, sans doute, d'attribuer une autorité extrême à des souvenirs de jeunesse aussi variables.
Je crois avoir rendu compte, par le rapprochement des textes et les vraisemblances psychologiques, de la façon dont s'est formée^ dans l'esprit de Pétrarque, l'idée qu'il avait possédé le De gloria. Il faut accepter du récit des Seniles tous les faits matériels ; le prêt des livres à Convennevole, l'instance du prêteur pour les reprendre, l'infidélité du dépositaire, les détails extérieurs, en un mot, peuvent être exacts. Il est visible que Pétrarque n'a point pardonné à son maître de lui avoir fait perdre deux des premiers volumes de Cicéron qu'il ait possédés, deux des plus précieux aussi, à supposer qu'il ne s'en exagère pas l'intérêt; de leur perte même, il
aliquae sparsim a scriptoribus referuntur^ quarum indaginem studioso commitlimus lectori {Rer. memor. 1,2; Op. 395).
1. Fam. XXIV, 6 (Je suis le texte du Par. 8568. f. 283', légèrement différent de l'édition Fracassetti).
2. Texte de Tédition de Venise, 1501, mis en lumière par Voigt. Il est suivi par les éditions de Bâle (p. 709 de celle de 1581). Je fixe, par la vraisemblance seulement, la succession des rédactions ; en tout cas, comme il n'est pas contesté qu'elles ne soient toutes les deux de P., elles fournissent un exemple concluant de l'hésitation de ses souvenirs.