‹ Pétrarque et l'humanisme (volume 3)Chapitre 244 sur 362 · QUINTILIEN · texte numérisé non relu

QUINTILIEN

Quintilien a été acquis par Pétrarque la môme année que Pline et pendant le même séjour en Italie. Le manuscrit apprend non seulement la façon dont il a lu les IristitutioneSy mais encore quelles parties il en a eues entre les mains. On sait que le texte complet fut découvert par Poggio, en 1416, pendant le concile de Constance, et que Theureux chercheur en trouva presque en même temps deux exemplaires *. Mais Thistoire de Quintilien pendant la Renaissance commence bien avant ces découvertes. Si rien ne prouve queBoccace Tait possédé', du moins Pétrarque et Salutati ' en ont, au xrv* siècle, étudié un texte fragmentaire.

Quand le poète le rencontra pour la première fois, il adressa au contemporain de Domitien une épître, datée du 7 décembre 1350, qui témoigne de son heureuse surprise et dont certains passages font connaître où et en quel état fut acquis son manuscrit : Olim timm nomen audieram et de tuo aliquid legeram^et mirabar wide tibi nomen acuminis, Sero ingenium tuum noui: Oratoriarum Institutionum liber heu! discerptus et lacer uenit ad manus meas ... Diu tuis in rébus erraueram : errori finem aduenisse gratulor, Vidi formosi corporis artus effusos; admiratio animum dolorque concussit. Et fartasse nunc apud aliquem totus es, et apud talem forsitan qui suum hospitem habet incognitum ! Quisquis in te reperiendo forlunatior fuerit, sciât se rem magin pretii possidere quamque si nouerit primas inter diuitias locet ... Opto te incolumem uidere et, sicubi totus est, oro ne diutius me lateas^.

1. L'état actuel de la question est donné par le travail récent de Sabbadini, dans Riv, di filol. class., t. XX, fasc. 4-6 (Due quest. stor. crit, su Quintiliand).

2. Je sais que je contredis ici Hortis (p. 453) ; mais des deux seuls textes de Quintilien, vaguement cités par Boccace qu'il allègue, Tun ne se retrouve pas dans les Institutiones^ l'autre semble emprunté au De uita solitaria de P. (v. plus bas, p. 288, n. 3). Il est vraisemblable pourtant que Boccace a parcouru l'ouvrage.

3. V. la lettre inéd. de Salutati publiée par A. Thomas, De loannis de Monsterolio uita et op., Paris, 1883, p. 111.

4. Vale. Apud superos, intei' dexlnim Apennini latus et dextram Ami riparUy intra ipsos patriae mené muros [Arezzo], ubi primum mihi coeptus es nosci, eoque ipso VU*" idus decembris, anno Eius quem dominus tuus persequi maluil quam nosse MCCCL (Fam. XXIV, 7, avec leçons du Par. 8568).

L'allusion initiale sur un ouvrage de Fauteur que Pétrarque a connu avant les Institutiones et qu'il trouve médiocre s'applique évidemment à celui qui est désigné plus loin: [Liber] quem de causis edidisti^ , Les critiques y ont vu jusqu'à présent le dialogue De causis corruptae eloquentiae, attribué parfois à Quintilien, et en ont conclu que Pétrarque avait lu ce célèbre opuscule *. Mais c'est lui faire injure que de croire qu'il aurait pu parler avec tant de mépris d'un tel livre, dont l'intérêt historique tout au moins eût été si propre à frapper son esprit. L'explication est plus simple : il s'agit certainement des Déclamations de Quintilien, indigeste recueil pour lequel le jugement de Pétrarque n'a rien de surprenant. La désignation qu'il en donne se justifie très bien, car il a pu rencontrer un manuscrit de cet ouvrage sous le titre De ciuilibus causis^,

La même lettre offre un double exemple des erreurs qu'il commettait sur les écrivains anciens. En un passage où il s'essaie à un parallèle littéraire dans le goût classique, il regrette que Quintilien ait attaqué le style de Sénèque et il se l'explique par une rivalité entre les deux auteurs. Cette rivalité, que la chronologie rend pour nous impossible, il en trouve la preuve dans un morceau où Sénèque à son tour traiterait Quintilien avec le plus grand mépris [contemptissime) et comme étant déjà mort à ses yeux : Ille autem, dit Pétrarque, te inter eos numerat quorum cum ipsis fama. sepulta est, cum necdum tua fama sepulta sit, nec tu illo scribente aut sepultus esses aut mortuus^. Or le texte invoqué n'est pas

1. L'ouvrage est jugé en ces termes: Idcirco non periity ni constaret aetatem nostram optirnarum rerum praecipue negligentem, mediocrium non ita,..

2. C'est notamment Topinion de Hortis, p. 453-454. En réalité, le Dialogue des orateurs n*a été connu qu'au xv«s. (Cf. Voigt, t. I, p. 255, ou la préface à l'éd. Michaelis, p. xix sqq.)

3. Je peux, en effet, en indiquer un du xiv* siècle (ex-librîs détruit daté de 1370), Par, 7801, où le titre des Declamationes se présente sous cette forme singulière : Instilucionum oratoriarum siue déclama' cionum seu de ciuilibus causis incipit.

4. P. fait d'autres allusions à cette rivalité, dont la pensée lui est pénible. V. par ex. : Fam. XXI, 15, et la fin du De ignorantia : lam Annaei Senecac in Quintilianum alque in Senecam Quinliliani detractio nota est ; eranttjue amho uiri egregii, ambn Hispani ; mutuis

JUGEMENTS SUK QUINTILIEN. 283

de Sénèque le philosophe, mais de Sénèque le rhéteur*, et il ne vise pas notre Quintilien, mais un rhéteur du même nom, qui était mort effectivement à Tépoque où le premier Sénèque écrivait. Ces confusions étaient faites, on l'avouera , pour embarrasser notre humaniste.

Pour revenir au manuscrit des fnstùutiones, on sait de quel ami Pétrarque le tenait, puisque Lapo da Castiglionchio a laissé de sa main sur un exemplaire des Familiares la note suivante : Verum dicis, quia ego illum tibi donaui, dum Romam peteres, quem ante, ut dixisti, nunquam tiideras^. Je ne trouve plus rien sur Thistoire du volume de Pétrarque, sinon que, pendant un certain temps de la fin de sa vie, à Arqua, il ne Tavait plus entre les mains ; il s'excuse, en effet, de citer Quintilien de mémoire à Luca délia Penna : Nil mihi fere nisi unus Cicero sapiebat, praecipue ex qiio Quintiliani Institua tiones oratorias legi, quarum quodam loco haec plane serttentia sua est, nam et liber abest et uerba non teneo : Bene de se speret, quisquis erit eut ualde Cicero placebit^. Pétrarque a toujours attaché grand prix à ce texte, qui lui avait révélé un genre littéraire nouveau de l'antiquité. Il a bien compris et apprécié le but de l'auteur et a même défini heureusement le rôle qu'il a voulu prendre, in eo libro ubi oratorem a Cicérone armatum bullis ac phaleris curiosissime perpoliuit^. Comme il connaissait la rareté d'un ouvrage qu'il n'avait rencontré lui-même qu'à quarante-six ans, il n'a pas craint d'en faire dans ses œuvres des extraits assez étendus, notamment dans le De Vitasolitaria, et il en explique une fois le motif: Haec Quintilianus, quae libentior inserui^quia secretior locus erat, nam Senecae de hoc ipso uulgatior epistola est^.

tamen morsibu^ sese carpunt aique aller allerius slilitm damnai, minim prorsus in tantis ingeniis (Op. 1059).

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