INTERPRÉTATION DES MYTHES
OÙ Zeus fait rénumération de ses amours, il annote ironiquement : Libidines louis multe. Pulcer deus insanorum miserorum I
Les connaissances mythologiques de Pétrarque, telles qu'on les trouve éparses ici, méritent d'être rapprochées de celles qui sont méthodiquement exposées dans les Genealogiae deo* rum de Boccace. On est surpris, au premier abord, de voir les deux grands humanistes s'occuper avec tant de soin, pendant les dernières années de leur vie, d'études de ce genre*. Mais ils croyaient trouver l'un et l'autre un avantage sérieux à rechercher dans le détail les mythes des anciens, pour les dépouiller de leur sens vulgaire et en faire sortir l'enseignement caché. Comme pour Boccace, avec qui il avait dû en causer plus d'une fois, les mythes, aux yeux de Pétrarque, sont susceptibles d'interprétations diverses ; oh les peut expliquer tantôt par le « sens naturel », qui se rapporte aux phénomènes de la nature extérieure, tantôt par le « sens moral » ou allégorique, qui rend compte des abstractions psychologiques ou religieuses voilées par la fable, tantôt par le « sens historique », qui correspond à ce qu*on a appelé depuis l'Evhémérisme. De ces trois sortes d'interprétation les premiers humanistes trouvaient des exemples dans les auteurs païens ou chrétiens de l'antiquité latine, et ils se servaient indifféremment de l'une ou de l'autre, pourvu qu'elle expliquât le mythe en quelque partie. Tout le travail compliqué que Pétrarque avait tenté pour Virgile, il le recommençait dans un bien plus grand détail pour Homère*. Voici des exemples de chacun des trois « sens », pris parmi les nombreuses scholies de ce genre que renferme notre Iliade :
F. 65 ', sur VII, 272 (tov 3 ' ait}; * wpôûxiev 'AirôXXwv, Hune autem cito direxit Apollo) : Quod hic de Apolline dicitur, quidam sic accipiunt ut, uergente ad occasum sole et radiis Aiacis oculos ferientibus, casum Hectoris non uidens, spatium illi dederit resurgendi. Alii autem Hector em in ortu solem habuisse ita dispositum, ut ex ui constellationis mori tune
, 1. Le traité de Boccace, excellemment analysé par Hortis, a été commencé par l'auteur d'assez bonne heure ; mais P. n'a pu s'en servir (v. plus haut, p. 267, n. 2).
2. El quod de Virgilio dixi, de Homero dixerim; une enim calle qradiuntur aequis passihus (Sen. IV, 5; Op. 786). Cf. p. 111 sqq.
non posset, Astrologorum nuge ueteres. — F. 45', sur V, 392 sqq. : Hercules audiens ab Eunstheo, implacabili fatigatore suOy quod luno esset sibi omnium laborum causa uel fuisset, sumpto arcu illam uulnerauit. Hoc morale uolunt esse figmentum, quod uir fortis et sapiens régna contemnit, queper lunonem significantur, memorque laborum pro rébus pereuntibus susceptorum, in illas arcum rigide cogitationis intendit ac dirigit cuspidem rationis\ — F. 45 , sur V, 385 sqq. : Ferunt esse hanc historicam fictionemy quod scilicet isti duo fortissimum et bellicosum quemdam suum hos~ tem ui captum in carcere ferreo xiij mensibus tenuerunt, ideoque dicti sunt Martem ligasse; quod cum fama ac sermo^ nibus hominum qui in aère fiunt, ideoque per lunone fieri dicuntur*, uulgatum esset, quidam uir sapientissimus atque eloquentissimus eum liberauit, et ideo dictus est enm libérasse Mercurius^.
Beaucoup de ces scholîe?, mais non toutes, sont empruntées à des notes rédigées par Léon Pilate ou prises sous sa dictée, A côté de l'une d'elles, Pétrarque amis, en retouchant le passage : Errauit hic modicum Léo no^ler. Sa propre science mythologique finit par lui inspirer tant de confiance.
1. Cf. le sens donné au ceste de Vénus, f. 133, XIV, 214 (^4 pectoribus soluit ceston cingulum): Nomen est cinguli uenerei animos stringentis,
2. Junon est ici prise pour le symbole de Tair; c'est un exemple du « sens naturel », figurant dans un mythe expliqué au « sens historique. »
3. Même interprétation pour quelques mythes de Virgile. Voici pour le récit de la rébellion des vents contre Éole, au début de VÉneide, les explications qu*essaye P. dans Sen. IV, 5 (Op. 786). Sens historique: il y a eu un Éole réel qui a régné sur les îles Eoliennes, voisines de la Sicile et fort exposées au vent ; ce roi savait reconnaître à l'aspect du ciel le déchaînement prochain des tempêtes et en prédire de même l'apaisement; l'admiration du vulgaire le surnomma le roi des vents et les poètes, Homère à leur tête, développèrent cette légende. Sens allégorique: les vents sont les passions, les mouvements impétueux de la concupiscence et de la colère, qui se soulèvent en tempête au fond de notre cœur; Éole est la raison dont la fonction est de les maîtriser'; les speluncae alrae, où le poète les montre retenus, sont les parties intimes du corps, ubt secundum Platonicam dimensionem suis sedihus passiones habitant^ pectus et ilia; enfin la moles qui ferme les cavernes, c'est la tête, quam rationi sedem Plato idem statuit.