CONCLUSION SUR PETRARQUE HELLENISTE
phiés machinalement devant un modèle, comme tant de copistes du moyen âge, et il faut conclure que son ignorance du grec n'allait point jusqu'à ne pas savoir l'écrire.
La réunion des vingt scholies ci-dessus fait connaître assez bien ce que Pétrarque avait pu apprendre de grec. Il avait retenu quelques mots du vocabulaire, à grand'peine, parfois de travers, et, bien entendu, sans soupçonner la moindre diflFérence entre la langue de Platon et d'Homère et celle des Calabrais de son temps \ Il avait essayé de fixer les mots dans son esprit au moyen de l'étymologie ; mais les explications qu'il avait reçues lui venaient de maîtres tout à fait incompétents et plus capables de l'égarer que de le guider. Non seulement, il n'est pas arrivé à connaître le grec, mais il est resté toute sa vie un Graius elementarius, et n'a même pas eu les notions générales qu'on lui reconnaît encore trop souvent*.
dans le manuscrit de Paris, au f. 19' de l'autographe VaL 3359 du De ignoranlia, daté de 1370 (Op. 1048). Sur un mot grec dans le Par. 7448, V. plus haut, p. 206. Il n'y a qu'un petit nombre de mots grecs dans les œuvres imprimées de P.: De otio reL 1,0/?. 307 (passage sur la métempsychose); Rer, mem, III, Op. 447 (Arislon metron, quod latine sonat modm opiimus, texte du Par. 6069 T, f. 34) ; IV, Op. 470 (aeolico sermone Sybilla theosbele [sic] dicitur^ id est Dei coiwt/ium, texte du Par.^ f. 48); IV, Op. 483 ({xaviei; et {xaviix»! d'après Cicéron) ; Fam, X, 3, à propos de l'émigration des âmes (famosa (uxotxEaia [sic] quam miror sequi uel Platonem uel Aristolelem potuisse^ sed magis miror Origenem); Contra med. I, Op. 1090 {Mercurium... inde dictum uolunt quod mercaturae xûpioç, hoc est dominus, esse uidetur) ; III et IV, Op. IIQI, 1110, 1115 (OepaTCEUTixïl). L'original dé P. ne portait peutêtre pas tous ces mots en caractères grecs. Les éditeurs les ont rétablis, comme ils ont fait pour le chapitre sur Pylade (/?er. mem. III, Op. 457), dont le grec manque au Par. 6069 T, f. 40. Remarquons deux mots grecs dans VInuectiua du Français (Op. 1060-61). Les exemples chez Boccace sont bien plus nombreux.
1. On trouve assez souvent dans nos scholies les formules In greco sonat ou Grecus hahet. V. par ex. sur les v. 1 et 4 (Jram cane dea): Grecus habet iram coUeclam, quod apud nos odium sonat; — (cadauera ordinauit canibus): Grecus habet lacerata corpora uel discerpta [EXcupta]. C'est seulement par Pilate que P. a de telles notions sur la propriété des termes, et il est souvent plus mal renseigné que pour ces deux exemples.
2. V. Gradenigo, Ragionam. istor.-critico, Brescia, 1759, qui cite les auteurs antérieurs, et bien des livres modernes de seconde main
Boccace, sans être « un grand Grec », comme disaient les Français du xvi" siècle, a dépassé pourtant sur ce point celui qui, sur presque tous les autres, fut son maître. C*est que les moyens d'étudier ont été pour lui bien plus faciles, puisque, en dehors même de ce qu'il pu apprendre en ses voyages à Naples, il a passé près de trois années à Florence en compagnie d'un homme parlant le grec. Pétrarque cependant doit garder sa place parmi les précurseurs de la renaissance de l'Hellénisme. Il y a contribué par ses désirs et par ses efforts. S'il ne s'est pas instruit davantage, ce n'est pas la bonne volonté qui lui a manqué. Il est touchant de le voir commencer, au milieu de sa vie et comme le vieux Caton dont il rappelait lui-même le souvenir, l'étude d'une langue nouvelle, entièrement ignorée autour de lui. C'est surtout un mérite pour l'infatigable humaniste de s'être mis à la recherche d'une littérature oubliée et qu'il savait glorieuse; on se rappellera toujours qu'il a remis Platon en honneur et qu'il a été le premier, parmi les hommes d'Occident, à connaître quelque chose d'Homère.
l'antiquité dans la bibliothèque de PÉTRARQUE.
En terminant cette enquête sur l'état des connaissances de Pétrarque relatives à l'antiquité classique, il convient de dresser un tableau d'ensemble des auteurs qu'il avait lus. L'ami des livres, dans la familiarité duquel le lecteur vient de pénétrer, était trop zélé dans ses recherches et trop soucieux de compléter sa collection pour laisser hors de sa bibliothèque un seul des ouvrages anciens dont il lui était possible de se procurer une copie ; la liste qui suit peut donc être considérée comme un inventaire de la partie antique de la bibliothèque du premier humaniste.
Presque toutes les grandes œuvres de la poésie latine étaient entre ses mains. Il lisait Virgile avec le commentaire de Servius, Horace avec celili du pseudo-Acron, Ovide, Catulle, Properce, Perse et Juvénal, Térence, quatre comédies de Plante et le QueroliLs, les tragédies de Sénèque, Lucain, les deux épopées de Stace, Calpurnius, Claudien presque entier et quelques parties d'Ausone. Il avait VBomerus latinus et une rédaction des sentences de Publilius Syrus. Les compilations antiques et les Florilegia du moyen âge lui donnaient à lire, en outre, beaucoup de fragments, par exemple des extraits de TibuUe. Le poète dont l'absence est surtout notable est Lucrèce.
Bien que les graves lacunes soient plus nombreuses pour la prose, elle occupe déjà chez Pétrarque une belle place. Il a notamment une large collection d'historiens : Salluste, les Commentaires de César, qu'il croit l'œuvre de Julius Celsus, vingt-neuf livres de Tite-Live et les Periockae, Valère- Maxime, Suétone, Florus, Justin, le recueil de VHistoire Auguste, sans parler d'ouvrages de l'époque chrétienne, le De Viris attribué à Aurelius Victor et qu'il attribue lui-même à Pline l'ancien, les livres d'Eutrope et d'Orose. Il a encore
p. DE NOLHAC. — Pétrarque, 24
Quinte-Curce, qu'il range parmi les historiens, et les récits mis sous le nom de Darès et de Dictys, auxquels il ne fait pas le même honneur. Il possède V Histoire Naturelle de Pline, les Déclamations de Quintilien et une partie importante de son grand traité. Il a Sénèque tout entier, y compris les Controverses qu'il attribue au philosophe et plusieurs apocryphes qu'il lui refuse. Il a peut-être en mains le traité rustique de Caton, plus sûrement celui de Varron et des extraits au moins du De lingtia laîina. Il lit Vitruve, Pomponius Mêla, Solin, Aulu-Gelle, Macrobe, avec le Commentaire sur le Songe de Scipion, Nonius Marcellus, Martianus Capella, Marins Victorinus, Firmicus Maternus le païen, Censorinus, les œuvres de tactique de Frontin et de Végèce, Apulée, le Tertius mythographus Vaticanus, Palladius, Vibius Sequester, et bien entendu Donat et Priscien. 11 a de Cassiodore les lettres et un traité, de Boèce la Consolatio et des apocryphes.
Les œuvres de Cicéron qu'il a pu se procurer sont les suivantes. Lettres: les lettres à Atticus et à Quintus, la correspondance avec Brutus. Discours : les Catilinaires, les Philippiques, avec une lacune au milieu du recueil, la troisième au moins des Verrines, De imperio Cn. Pompeii, Pro Sulla, Pro Archia, Post reditum in Senatu et Post reditum ad Quirites, Pro PlanciOy Pro Milone, Pro Marcello, Pro Ligario, Pro Deiotaro{la, liste est peut-être incomplète, mais nos recherches n'ont pu établir d'autres points). Rhétorique : Z)^ inuentione, De oratore, la dernière partie de VOrator, dont Pétrarque faisait le quatrième livre du traité précédent, Partitiones, et sans doute aussi Topica et De optimo génère oratorum. Philosophie : De legibus, Paradoxa, De finibus, ce que nous avons des Academica et de la traduction du Timée, les Tusculanes, De natura deorum, De senectute, De diuinatione, De fato, De ainicitia, De officiis. Il possède également, et sans en contester l'attribution, le traité Ad Herennium, la lettre à Octavianus, le discours Ad équités Romanos, et le double apocryphe des Invectives prêtées à Cicéron et à Salluste.
La littérature chrétienne, qui a été pour Pétrarque une source importante d'informations sur l'antiquité même, est loin d'être très abondante chez lui. Il n'y a que trois Pères dont il ait recherché les œuvres avec ardeur, S. Jérôme, S. Ambroise et surtout S. Augustin. Les autres écrivains chrétiens qui se
trouvent représentés, d'une façon plus ou moins étendue, dans nos manuscrits sont Prudence, S. Paulin de Noie, Fulgence, S. Grégoire, Isidore ; mais plusieurs autres, et notamment Lactance, étaient aussi chez Pétrarque. Si Ton veut essayer une restitution de la partie chrétienne de sa bibliothèque, et à plus forte raison de la partie médiévale et scolastique, on ne fait que mettre en meilleure lumière la force avec laquelle ses g#ûts Tout entraîné vers les œuvres profanes.
La lecture du grec lui étant interdite, il a recueilli toutes les traductions de livres en cette langue qu'il a pu trouver. Outre quelques ouvrages ecclésiastiques, il possède \e Timée de Platon traduit et commenté par Chalcidius, plusieurs ouvrages d'Aristote, au moins VEthique à Nicomaque et la Politique, avec des commentaires d*Eustathe, d*Aspasius et de Michel d'Éphèse, et Tapocryphe De porno, les deux grandes œuvres historiques et le Contra Apionem de Josèphe, la chronique d'Eusèbe continuée par S. Jérôme ; il fait traduire enfin lui-même Y Iliade et VOdyssée. Cette insuffisance d'initiation aux lettres grecques est le plus grand défaut de son éducation d'humaniste ; elle Tempêche même, en le privant de tout moyen de comparaison, d'avoir une vue suffisamment juste de la littérature latine, dont il a réuni tant de monuments.
Telle qu'elle se présente, en somme, à la suite de nos investigations, la bibliothèque de Pétrarque nous apparaît, malgré ses lacunes, comme un puissant instrument d'étude. Ces manuscrits, rassemblés par une vie laborieuse, ont permis à leur maître de pénétrer dans l'antiquité et d'en transporter dans ses livres l'image et l'esprit ; ces volumes contiennent les œuvres qu'il a pu mettre à la disposition de l'humanisme naissant, à Aygnon, à Florence, à Milan, à Venise, à Padoue, dans tous les centres où se sont rencontrés ses correspondants et ses disciples. Quelle fut sa part personnelle dans ce mouvement intellectuel destiné à un succès si rapide, et dans quelles directions il contribua à le pousser, nous avons tenté de le faire mieux comprendre.
EXGURSUS
EXCURSLS I.
l'iconographie DB PÉTRARQUE.
Aurons-nous jamais le portrait de Laure ? Les documents ne manquent point ; ils abondent même, en France comme en Italie ; mais cette richesse apparente n'est qu'un vain trésor. De bonne heure, l'enthousiasme des lecteurs de Pétrarque leur fit souhaiter de connaître les traits de la femme aimée du poète. Les archéologues les découvrirent à l'envi dans les monuments du temps ; les amateurs les cherchèrent et les trouvèrent, assez naturellement, dans leur propre collection ; les artistes, enfin, interprétèrent le Canzoniere à leur guise et multiplièrent les images de la belle Provençale, à l'aide de ces deux renseignements : occhi neri et treccie d'oro. On vit à l'œuvre, sous toutes les formes, ce besoin de satisfaire l'imagination par les yeux, qui a causé tant de déconvenues à la recherche iconographique.
L'amour-propre aidant, tout le monde voulut posséder le véritable portrait de Laure. Des légendes se forment vite dans une famille, dans une ville, où l'on croit avoir un objet d'art important, et telle hypothèse, jetée au passage par un visiteur mal informé ou complaisant, devient, dix ans après, une tradition enracinée. Les érudils ne tardèrent pas à entrer en lice et à échangercomme des arguments, en articles ou en brochures, les affirmations les plus incertaines ; d'autres se chargèrent de résumer le débat, discutèrent consciencieusement des racontars sans autorité et ne purent aboutir, bien entendu, à des conclusions positives ^ Parmi les portraits dont il fut beaucoup parlé, il faut peut-être accorder ici une mention, pour l'ancienneté de l'attribution, à cette fresque du porche de Notre-Dame-des-Doms, à Avignon, qu'on
1. On trouvera les renvois bibliographiques aux travaux de Cicognara, de G. Bayle et E. d'Auriac, dans l'article de Miintz, P. et Simone Martini, à propos du Virgile de V Ambrosienne (Gazette archéolog. de 1887). Il faut y joindre une dissertation de Zefirino Re, / Ritratli di Madonna Laura, Fermo, 1857, et le Catalogo délia Petrarchesca Rossettiana di Trieste, par Hortis, Trieste, 1874.
376 EXCURSUS I.
disait de Simone Martini et où on montrait déjà Laure, en 1472, au père du cardinal Bembo*. On peut citer aussi,' pour la grâce de rinspiration^la jolie miniature de la Bibliothèque Laurentienne, qui n'est pas, quoiqu'on le dise souvent, du xiv® siècle, mais seulement du XV*, et qui nous montre une Laure exquise, les yeux baissés, en face d'un Pétrarque lauré assez ridicule^. Quant à celle de ces œuvres qui mérite le plus de créance, personne jusqu'à présent n'a pu sérieusement la désigner.
Il y a eu cependant un portrait de Laure fait de son temps et dont l'auteur est connu. C'est Simone Martini qui Ta exécuté à Avignon pour son ami Pétrarque, et vraisemblablement en miniature. Le poète l'atteste lui-même en deux sonnets célèbres ;
... Ma certo il mio Simon fu in Paradiso Onde questa gentil donna si parte ; Ivi la vide e la ritrasse in carte, Per far fede quaggiù del suc bel viso.
11 y fait allusion datis le Secreium, quand il se laisse reprocher par saint Augustin de porter toujours avec lui l'image d'une femme trop aimée. Mais je ne crois pas que l'œuvre du maître siennois ait été reproduite, au moins du vivant de son possesseur, par d'autres artistes. Qui connaît un peu l'âme de Pétrarque peut être sûr qu'il a gardé avec un soin jaloux et pour lui seul ce souvenir des émotions de sa jeunesse, dont le grand public n'avait connu que le reflet. Après sa mort, il n'est fait nulle part mention de l'objet. Le détruisit-il sur ses vieux jours avec tant d'autres papiers du même temps ? Etait-ce un portrait distinct ou une figure dans une composition plus importante, analogue à celle du frontispice de Virgile peint par le même Martini ? Voilà des questions auxquelles il semble qu'on ne puisse échapper. En tous cas, si le portrait de Laure n'a pas été détruit, c'est dans un des manuscrits égarés de la bibliothèque de Pétrarque qu'on aurait quelque chance de le trouver. Il faut renoncer aux fresques, aux bas-reliefs, aux tableaux, à tous les documents soi-disant traditionnels où on l'a cherché jusqu'ici.
La question des portraits de Pétrarque est aussi fort embarrassante. Les mêmes causes ont contribué à l'embrouiller de siècle en
1. Y. le texte de Bernardo Bembo dans La hiblioth. de F, Orsiniy p. 293.
2. La plus récente et la meilleure reproduction de ces portraits accompagne un travail de Henry Cochin sur P. ennemi des femmes, dans Les lettres et les arts^ fasc. de juillet 1886.
l'iconographie de PÉTRARQUE. 377
siècle et, quand on veut essayer de la reprendre, on est découragé par Tabondance inutile des matériaux. Cependant quelques observations préliminaires autorisent à la recherche. La raison morale, qui a arrêté, à mon avis, la reproduction du portrait de Laure^ n'existe pas pour celui de Pétrarque. Ce grand homme, si fier de sa gloire, si soucieux des moindres détails de sa personnalité, cet écrivain qui nous a laissé la première autobiographie des temps modernes et qui se livre à la postérité en tant d'oeuvres diverses, n a pu être indifférent au souvenir matériel qui devait rester de lui. A côté de l'homme moral, il a décrit en lui, etavecune grande précision, l'homme physique, qu'il savait beau. Il a dû faciliter aux peintres de son temps des travaux que la curiosité publique leur demandait. Vasari dit que Pandolfo Malatesta envoya Martini à Avignon « per ritrarre messer Francisco Petrarca » ; le fait est inexact en ce qui concerne Martini*, mais le témoignage se rattache au récit que fait Pétrarque de l'exécution de son portrait à deux reprises pour Malatesta *. On le trouvait, d'ailleurs, chez de simples particuliers. Le poète parle, dans une de ses lettres, d'un admirateur qu'il avait à Bergame et qui avait mis à tous les coins de sa maison « les armes, le nom et le portrait » de son auteur favori ; celui-ci devait bien à ce brave homme une visite, qu'il fit en effet, en 1358 ou 1359, quinze ou seize ans avant sa mort'. Depuis cette époque, la renommée immense de son nom, qui ne cessa de grandir, dut multiplier ses portraits ; il y a donc des chances sérieuses d'en retrouver un ou plusieurs offrant quelques garanties d'authenticité.
11 en est un grand nombre qui, à des titres divers, sollicitent l'attention. Dès la fin du xiv* siècle, les fresques accueillent, dans des groupes symboliques, l'image du grand lyrique italien et du premier maître de la Renaissance ; les collections iconographiques tiennent à la présenter, et le nom de Pétrarque, souvent uni à celui de Laure, apparaît dans les inventaires de tableaux^. Puis, les