‹ Pétrarque et l'humanisme (volume 3)Chapitre 55 sur 362 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Tanto TiDce e ritoglie il Tempo araro.

{Trionfo del Ttmpo).

Le poète avait fini sa vie en travaillant, comme il avait vécu, et, suivant un pressentiment déjà ancien chez lui, la mort avait arraché de ses mains sa plume fatiguée*. Les livres Tavaient entouré jusqu'à la fin, après l'avoir accompagné durant toute sa carrière et Tavoir aidé dans ses études et dans ses œuvres. Qu'allait devenir maintenant cette bibliothèque, réunie avec tant de sollicitude et qui lui avait permis de répandre dans le monde, par la parole et par la plume, l'esprit de l'antiquité ? Les cercles lettrés de l'époque se posèrent promptement cette question et des bruits contradictoires y répondirent. Dans une lettre où Boccace se faisait l'interprète de l'Italie désolée de la mort de son poète, il écrivait à Francescuolo da Brossano : Attamen impellit affectiq, ut aliqua superaddam ; attdissem ego libenter, quid de bibliotheca pretiosissima uiri ilhtstris disposifum sit, nam apud nos alii uaria credunty alii referunt'^ , A l'heure présente, l'érudition n'est pas beaucoup mieux informée que ne l'était Boccace en 1374. Les pages suivantes reprendront l'examen des rares documents qui nous renseignent et tenteront de faire avancer

1. Secr. III (Op. 365). Cf. Fam. préf. : Scribendi mxhi uiuendique unuSj ul avguror, finis erit. Sert. XVII, 2 : Opto ut \mé\ legentem aut scribentem... mors inueniat.

2. Le lettere, p. 383. Matteo Villani écrivait à Florence de P. et de Zanobi da Strada : « Le loro cose nella loro uita a pochi erano note » (Muratori, XIV, 321).

SALUT ATI. 75

une question embrouillée, plutôt qu'éclaircie, par la plupart des nombreux travaux qui y ont touché*.

H,y avait à Florence un savant, jeune encore, destiné à un grand rôle dans le gouvernement et dans les lettres, et qui, depuis 1368, avait Thonneur d'être en correspondance avec Pétrarque, Coluccio Salutati*. Il avait été un des plus empressés à demander Tachèvement et la publication de VAfrica. Après la mort de Pétrarque et celle de Boccace, qui suivit de près, tous les efforts de celui qui allait leur succéder à la tête de l'humanisme italien tendirent à sauver le poème menacé d'être jeté au feu ; telle était, disait-on, la décision dernière de Tauteur, jusqu'au bout imitateur de Virgile. De la correspondance échangée à ce sujet entre Salutati et l'Italie du Nord, quelques fragments sont conservés ; on y trouve les principaux renseignements qu'on puisse mettre en œuvre pour notre sujet. Lo 16 novembre 1375, il écrit à Broaspini, à Vérone, en lui rappelant sa promesse de lui procurer Properce et Catulle, qu'il ne connaît guère que de nom'; on voit que le second poète est entre les mains du Véronais, mais que le premier fait partie de la bibliothèque de Pétrarque. On lit en effet : Si prece uel pretio Propertium de bibliotheca illius celeberrimi uiri, Petrarcae inquanif,... haberi posse confidis, uel ut meus sit, uel ut exemplari queat, deprecor ut procures^, Coluccio ajoute qu'il se fie aux démarches de

1. Une bibliographie considérable, embrassant quatre siècles d'érudition, pourrait être apportée ici; mais il est inutile d'imposer au lecteur cette fatigue stérile.

2. Cf. Epistolaria di Coluccio Salutati publié par Fr. Novati, t. I, Rome, 1891, p. 62 (public, de VIstitulo slor. HaL). La lettre écrite de Montefiascone à P. répond hSen. XI, 2. Leurs relations avaient été créées par Boccace et Fr. Bruni.

3. Quorum mihi nil pêne nisi nomen innotuit (lettre antérieure, du 25 juillet 1374, à Benvenuto da Imola, qui s'était chargé d'abord de la négociation. Éd. Novati, p. 170).

4. Catullum, quem credo paruum libellum^ aut exemplatum aut exemplandum rogo transmiUe, Tenenl ibi Florenlini, qui tolum terrarum orbem discurrendo terunt^ pro mercibus apothecas; in battis quas faciunt itlum iubere poteris alligari, quem ad me, ut arbitror, tibenter quilibet deslinabit... Africam P. noslri.., nisi permanus tuas uidere non spero, quod quam ardenter cupiam non facile dixerim (Ed. Novati, t. I, p. 221).

Broaspini pour obtenir aussi VAfrica, Un peu plus tard nous le trouvons entré en relations directes avec la famille de Pétrarque et en correspondance avec Brossano.et Lombarde délia Seta, au sujet du poème, que les lettrés Florentins sont impatients de connaître \ On se prête obligeamment à cette demande ; VAfrica arrive entre les mains de Coluccio, mais il en trouve le texte en si mauvais état, qu'après avoir vivement désiré se charger lui-même de le publier, il est obligé d'y renoncer, dans sa lettre du 28 janvier 1377 *. Deux ans plus tard, nous voyons une nouvelle négociation engagée; Lombarde est occupé à faire faire une copie du De Viris pour Coluccio^. Celui-ci, dans une lettre du 13 juillet 1379, demande qu'on veuille bien y joindre les Res memorandae ; il reparle du Properce, et il insiste pour qu'on fasse transcrire pour lui, sur parchemin ou sur papier, une série de discours de Cicéron qu'il indique; il s'étonne ensuite de Tabsence de certains traités du même auteur et prie Lombarde de faire à ce sujet des recherchçs plus minutieuses. Il paraît répondre à une communication de son correspondant, qui lui aurait fait connaître sommairement et, à ce qu'il semble, par une liste assez peu exacte, les œuvres de Cicéron trouvées parmi les manuscrits de Pétrarque. Cette lettre de Salutati, intéressante à divers égards et à laquelle j'aurai à renvoyer plus tard*, établit pour nous un point important : c'est que,

1. Le travail de Novati est le plus précis qui ait été donné sur Thistoire de la publication de VAfrica; il complète non seulement l'essai de Pingaud, mais ceux de Corradini et de Zardo. (La première lettre de Coluccio, adressée à Brossano, est du 24 décembre 1375. Dans la lettre du 4 juin 1376, à Lorabardo, il demande aussi les Sine titulo.)

2. Cf. les observations de Novati, p. 250, n. 4. Coluccio, en abandonnant le projet de publication, avait gardé la copie reçue sans la laisser lire ou bien l'avait restituée ; ce devait être une condition de la communication faite à Padoue.

3. V. dans Nolhac, Le De Viris ill. de P., p. 74, la description de cette copie (aujourd'hui à laVaticane, Otlob. 1833) exécutée sur parchemin et souscrite: Transcriptns hic liber Pataui et expletus 1380« die XV nouembris.

4. Nuper autem quanta diligentia^ xicut iocunda tua epistola patenter insinuât^ libellos quos ego postula conquisisti, quanta cura illos pro me te asseris facturum ut exemplenlur ! Unum lamen arnicabiliter inseram. Video quod librum De Viris illustribus in papyro faeies exemplariy sicut scribis;. sed per religiosuni uirum Fratrem

LA BIBLIOTHEQUE A PADOUB. 77

en 1379, la bibliothèque était à Padoue, à la disposition de Lombardo délia Seta, qui pouvait y faire transcrire les ouvrages que lui demandaient les lettrés.

Il n*y a rien ici de surprenant pour ce qui est des compositions de Pétrarque, qui formaient une série de manuscrits à part, facile à détacher de Tensemble de la collection. Elles constituaient môme une sorte de dépôt sur lequel veillaient la famille et les amis qui avaient entouré les derniers jours du poète. Lombardo y portait tous ses soins, maximus famae

Thedaldum [dalla Casa] de or dîne Minorum mi ht relatum fuit te in hoc mutasse consilium; de quo, si scriptorem habes qui possil in per-

gameno conscribere, longe magis contenlor [V. note précédente] .

Si igitur in una potes transcriplione me expedire^ ne ex altéra pendeam, te tolis a/fectibus rogo et^ ^i non impossibilc fuerit, ut adicialur eiusdem uiri gratum opusculum Rerum Menwrabilium et hortor et peto ; illo tamen priori me participcm omnino facias. De Properlio autem nihil aliud, nisi quod scribis expecto, ut uidelicet exemplatum habeam. De Ciceronis uoluminibus miror, quod plura non sint apud uos, et eo maxime quia ex quadam Petrarcae epistola^ quae incipit Geminus mihi Parnasus, etc. datur inlelligi longe plures Arpinalis libros apud eum fuisse [la lettre ainsi désignée est 6ï/te tit. 5 (Op. 716) ; mais Je passage auquel Coluccio fait allusion se trouvait dans la seconde partie de la lettre qui en a été détachée par P. pour former Fam, XII. 8], Audieram eliam ipsum habuisse VetTinas. Sedne, dum omnia quaero, pluribus caream, hos uel in papyro transcribi peto : de Lege frumentaria, ad Ilortcnsium^ pro Plancio^ pro P. Sylla, de laudibus Magni Pompeii^ et Milonianam^ quam ullimam habeo adeo corruptam et inexplelam,qitod dici potcst me illam penitus non habere. Philippicarum quatuor habeo, quarum prima tnc//iï7 : AntequamdeRepublica

dicam, quam primam reor. Altéra incipit Reliquas rogo scribi

facias in papyro ; et si istae sunt ordinatae primae quatuor orationes

notum facito. Habeo oralionem Ad Popuhim Romanum Si esset

altéra ab illa quae apud nos intitulatur Ad Equités Romanos, fac et illam scribi; aliter su/ficiat ea quam habeo. Gratulationem Ad Sena-

tumpro reditu de exilio habeo, sed, ut arbitror, incompletam ; si

ultra habetis, exemplari facias. Non possum credere quod libros De finibus bonorum et malorum non habeatis; si apud uos sunt, cum mihi sit liber ille imperfectus, utpote qui usque ad quartum librum usque ibi : atque plena eorum, qui cum de summo bono quaererent, etc.. nam ulterius nonprocedit, desidero habere complementum eiusdem quarti et lotum quintum. Quatuor Academiae libros, sireperiri possent, nouit Deus quam ardenler uidere cupiam et habere. Vide

quam amicabiliter, quaue vonfîdcntia tecum agam

Franciscolum meum salula. Florent iae' xiij'*^ Iulii. (Éd. Novati, t. I, p. 330-333. Le texte donné au siècle dernier par Bandini est incomplet.)

Francisci nostri custoSy disait Coluccio. L'un des ouvrages les plus importants, le De Viris, resté incomplet, demeurait entre ses mains, car il avait reçu de François de Carrare mission de le terminer et il ne finit son travail que le 25 janvier 1379 \ D'autres, tels que VAfrica et les Trionfi, ne furent pas aisément livrés à la publicité : après avoir échappé à la destruction ordonnée par l'auteur, ils avaient été soumis à une revision ordonnée par Carrare, et l'inquiétude ressentie par Boccace d'une décision qui pouvait être maladroitement ou indiscrètement exécutée, avait causé un de ses derniers chagrins*. Pourles ouvrages dont la rédaction était définitive, les dépositaires ouvraient libéralement leur porte aux transcripteurs qui leur arrivaient de divers côtés. Un pape bibliophile, Grégoire XI, qui semble avoir été imbu de beaucoup des idées de Pétrarque, venait à peine de recevoir Tannonce de la mort du grand homme qu'il chargeait le cardinal vicaire en Italie, Guillaume de Noellet, de procurer à la librairie d'Avignon ses œuvres complètes ^ La Toscane n'avait pas tardé à envoyer prendre à la bonne source des copies du même genre; on en a plusieurs directement tirées des manuscrits originaux par fra Tedaldo délia Casa et datées de Padoue 1378*. Enfin, comme r^/nca, à la suite du projet abandonné de Coluccio, était restée ignorée au cercle florentin, l'un de ses membres les plus actifs, le jeune Nicolo Niccoli, se rendait à Padoue et en rapportait, avec d'autres ouvrages, le poème tant désiré*. Petrarcam, lui fait dire un contemporain, tanti

Page 1