‹ Pétrarque et l'humanismeChapitre 11 sur 353 · LE RÔLE DE PÉTRARQUE DANS LA RENAISSANCE · texte numérisé non relu

LE RÔLE DE PÉTRARQUE DANS LA RENAISSANCE

Le siècle dernier a beaucoup étudié Pétrarque. Son œuvre de poète s'est trouvée de mieux en mieux comprise, son caractère moral a subi, sans trop d'atteintes, les contestations les plus diverses, mais surtout l'initiateur de la Renaissance n'a cessé de grandir à mesure qu'on l'a connu davantage. Les travaux de l'érudition moderne viennent ainsi rajeunir le laurier du poète, qui reste le premier lyrique de l'Italie sans que personne puisse voir en lui le rival de Dante.

Son rôle historique s'en est trouvé fort élargi. L'écrivain, que revendiquait seule une littérature nationale, a pris place parmi ceux qui ont le plus contribué à notre civilisation présente et que tous les peuples ont le devoir d'honorer. (( Ce n'est pas seulement dans l'histoire littéraire de l'Italie, mais dans celle du monde civilisé, dans celle même du développement de l'esprit humain, que le nom de Pétrarque brille comme une étoile de première grandeur;

P. DE NoLHAC. — Pétrarque. i

il n'aurait pas moins d'éclat, n'eût-il pas écrit un seul vers en langue italienne'. » Il semble utile d'indiquer l'action de Pétrarque sur la Renaissance, avant de rechercher les éléments de sa culture et les forces nourricières de son génie.

On a défini heureusement Pétrarque « le premier homme moderne ». Ainsi le désignait Renan, alors que la plupart des critiques ne voyaient encore en lui, avec Lamartine, que « le plus accompli des poètes de sentiment ». Cette âme à la fois vigoureuse et sensible s'est cultivée avec une singulière indépendance. Pour la direction de sa pensée, Pétrarque échappe presque entièrement à l'influence de son siècle et de son milieu. Peu importe que les idées en lui ne soient pas originales, puisque ses aspirations le sont à un degré si rare ; c'est un poète, non un philosophe, qui va agir sur le monde et l'aider à se transformer.

Doué tout enfant d'un sens si fin delà beauté que la seule harmonie de la phrase de Cicéron sufiit à l'enchanter, il dédaigne, avec la littérature du Moyen Age, les études qui mènent à la renommée et à la fortune, et ces sciences qui sont alors le point de départ de toute formation intellectuelle : la jurisprudence, la théologie, la philosophie scolastique. De la voie utilitaire où tout ce qui l'entoure, à Avignon, à Montpellier, à Bologne, le pousse à marcher, il est détourné par un sens poétique extrême, qui l'emportera toute sa vie sur ses autres facultés. Déjà, l'enthousiasme de ses premières lectures lui a révélé ses maîtres, les Anciens ; il n'en veut point d'autres, parce qu'il n'en goûte point d'autres, et les

I. G. Voigt, Die Wiederhelebung des classischm Alterthut7is i , Berlin, 1895, t. I, p. 22.

circonstances de sa carrière, qui, de plus en plus vont le libérer dans l'ordre matériel, lui permettre de suivre sa voie. L'imagination le transporte dans le monde de ses livres, le fait vivre en ce passé de sa race, où son patriotisme italien s'enorgueillit et s'exalte :

Gente di ferro e di valor armata, Siccome in Campidoglio al tempo antico Talora per Via Sacra o per Via Laïa.

Son éducation s'achève lentement dans cette société idéale, qu'il reconstruit d'abord pour lui seul, et son esprit se modèle sur les écrivains qu'il prend pour guides. Sa personnalité y perd sans doute à nos yeux le relief qu'a gardé Dante, à peine initié à l'Antiquité ; mais ce qui, à distance, nous semble artificiel lui crée, pour son époque, une originalité très accentuée, très féconde, qui s'impose à l'étonnement, à la discussion, bientôt à l'admiration de tous.

S'il n'a pas le savoir encyclopédique d'un Vincent de Beauvais ou d'un Bacon, il offre à son temps l'exemple d'une culture toute différente, mais non moins vaste, et sa production littéraire en est l'exacte image. A la fois poète épique et lyrique, historien, géographe, moraliste, écrivain religieux, polémiste, orateur même, il montre en lui quelque chose de Thomme universel, tel que l'âge suivant va le connaître.

Ce caractère apparaît mieux en certains détails : Pétrarque est curieux d'art et sait lui-même un peu dessiner; il chante les vers provençaux ou ses propres chansons de langue vulgaire en s'accompagnant sur le luth; en dehors de ses livres, une foule de choses de la vie extérieure l'intéressent et le passionnent, de la pratique du jardinage à la théorie du gouvernement. La pleine Renaissance, celle de Léonard et de Michel-Ange, fournira des hommes plus complets; mais

il compte déjà, à ce point de vue, parmi les puissantes figures italiennes des grands siècles.

Après s'être formé lui-même par l'Antiquité, Pétrarque est entré en guerre contre les fausses sciences et les mauvaises méthodes, soutenu par un amour ardent de la vérité et par ce dédain de l'ignorance générale, qui ne va pas sans un certain besoin de la braver. Ces deux sentiments, de noblesse inégale, mais chez lui d'égale force, ont inspiré ses longs travaux et dirigé ses polémiques.

L'astrologie régnait dans le monde scientifique d'alors ; elle était consultée par les princes, enseignée par les universités; l'Église, qui la tolérait quelquefois, reconnaissait la réalité de ces études, puisqu'elle en condamnait certaines pratiques comme l'œuvre du démon. La magie, de son côté, appuyée sur ses longues traditions orientales, inspirait un respect général. Astrologues et magiciens trouvent à la fois en Pétrarque un adversaire. Aidé deCicéron et de S. Augustin, fidèle surtout aux claires notions générales que l'esprit antique lui a communiquées, il s'élève au-dessus de l'explication démoniaque et voit dans les sciences occultes le produit de l'aberration ou de la malice humaines. Il ne croit ni aux horoscopes, ni aux songes ; toutes les recherches de ce genre sont pour lui bien autre chose que dangereuses, elles sont vraiment vaines et stériles.

Il faut quelque courage à ce poète pour dénoncer l'imposture des savants et la crédulité du public, pour se demander « si l'une est plus odieuse que l'autre n'est ridicule » ; et il y a toujours du mérite à supporter d'être seul ou à peu près seul de son avis. Pétrarque, en effet, est bien loin d'être soutenu par ses contemporains : à peine si quelques voix isolées lui font écho ; on verra même les humanistes, au

xv^ siècle, abandonner en partie le terrain qu'il a conquis pour la science rationnelle.

Au même combat, livré au nom du sens commun, se rattachent ses attaques contre la médecine. Il commence à les porter, sous forme épistolaire, devant le Pape ; puis, certaines représailles, que se permettent contre la poésie les médecins d'Avignon, font de lui un adversaire irréconciliable. Il ne nie pas, au reste, la science de la médecine, bien qu'il soit douteux pour lui que les Anciens eux-mêmes l'aient possédée ; mais les praticiens qui s'en réclament de son temps n'en ont point encore établi la méthode et exploitent, en attendant, la crédulité publique. Diverses lettres et quatre livres d'Invectives contre un médecin contiennent le détail de cette polémique, qui permet d'entrevoir en même temps les idées de l'auteur sur les sciences de la nature.

Sans doute, il n'a pas cultivé ces sciences et il les a subordonnées outre mesure, dans sa pensée, à l'étude de l'homme moral, mais on peut presque dire qu'il en a aperçu les principes. Ses tentatives d'horticulture raisonnée qu'ont révélées ses notes, ses observations sur la vie des plantes et les circonstances qui peuvent l'influencer, sont déjà de celles qui serviront un jour à fonder la botanique. En des domaines voisins, n'a-t-il pas signalé avec mépris et colère la vanité des recherches de l'alchimie? n'a t-il pas expressément laissé de côté les bestiaires, les lapidaires, et toute cette littérature légendaire des naturalistes du Moyen Age, qui encombre encore le Trésor de Latini ? ne s'est-il pas séparé même de Pline et des Anciens, à propos des fables qu'ils ont transmises et que l'expérience ne vérifiait point ? Cette attitude de Pétrarque, qui nous paraît si simple, eut quelque nouveauté ; elle servait indirectement les intérêts des sciences

d'observation, qui allaient fournir àla Renaissance le champ de ses plus durables conquêtes.

Au charlatanisme des médecins et des alchimistes, s'ajoute celui des légistes. Ceux-ci vivent, à ses yeux, dans une science mesquine, sans horizon, dont le seul but est le lucre et la tromperie. Il se plaît à discuter, la plume à la main, avec le plus fameux juriste d'alors, son ancien maître, Giovanni d'Andréa, pour lui prouver au moins son insuffisance littéraire. Il voudrait voir, dit-il, la jurisprudence appuyée sur la philosophie et sur l'éloquence. Il a quelque idée des monuments du droit romain et n'ignore point tout à fait, sans être capable d'en mesurer l'importance, l'œuvre qu'ont accomplie les jurisconsultes dejustinien; mais la pratique de son temps le fait douter qu'elle suffise à l'enseignement. Une de ses lettres sur le sujet résume sa pensée en quelques mots: (( La science du droit, jadis nourrie par l'éloquence, est tombée d'abord à l'étude aride du droit civil et de l'équité; puis, décadence plus grave, à l'ignorance et au bavardage. La législation de nos pères, œuvre d'une réflexion profonde et d'un génie lucide, est incomprise ou trahie. La justice, qu'ils se sont efl"orcés de servir, devient une vile marchandise. Ils la défendaient etl'armaient de saintes lois; on la désarme aujourd'hui pour la prostituer. » Combien doit être estimée davantage, selon lui, l'œuvre de l'orateur et du moraliste, et comme gagnerait la science à se retremper dans ses sources !

Dans le champ philosophique, le débat prend encore plus d'ampleur. Pétrarque ne traite pas mieux les scolastiques de Paris que les décrétalistes de Bologne. Il considère bien la dialectique comme un excellent instrument de travail, c( un degré pour s'élever plus haut » ; mais il s'irrite contre ceux qui font du syllogisme le but même de la science,

contre ces docteurs « gonflés de néant », comme il les appelle, héritiers indignes de S. Thomas et de maître Albert, disciples de Duns Scot et de la scolastique dégénérée.

Un des beaux dialogues où il s'entretient avec S. Augustin, et qu'il a surtoutécritspour lui-même, donne libre cours à ses sentiments : « Ce bavardage des dialecticiens, qui n'aura jamais de fin, fourmille de définitions embarrassées, matière d'éternelles disputes... Demandez à quelqu'un de ce troupeau la définition de l'homme ou de quoi que ce soit, il aura toujours une réponse prête ; allez-vous plus loin, il gardera le silence, ou bien, si l'habitude du développement lui donne audace et flux de paroles, sa façon de parler vous montrera qu'il n'a aucune connaissance vraie de la chose qu'il a définie. J'aime attaquer des personnages si dédaigneusement négligents et si frivolement curieux. Pourquoi travaillersans cesse dans le vide, ô malheureux, et vous exercer l'esprit sur de vaines subtilités? Pourquoi oublier la réalité des choses pour vieillir parmi les mots, et, avec des cheveux blancs et un front ridé, vous occuper toujours d'enfantillages? Et plût à Dieu que votre folie ne nuisît qu'à vous seuls, et n'eût point gâté trop souvent les plus nobles des jeunes intelligences! »

Contre des gens aussi pleins d'eux-mêmes, la raillerie est l'arme la plus sûre. Bien avant Érasme, et presque avec sa maîtrise, Pétrarque se complaît à la manier. On se rappelle le morceau où il décrit la ridicule soutenance des thèses doctorales ; dans notre dialogue même, il fait appuyer ses idées hardiment par son saint interlocuteur : « J'avoue, dit celui-ci, qu'on ne peut rien trouver d'assez mordant contre ce fléau des études ». Il faut rendre, avant tout, à notre humaniste cette justice, qu'il ne s'est jamais payé de phrases et qu'il s'est habitué à chercher sous les mots des idées claires.

8 LE RÔLE DE PÉTRARaUE

Ce n'est là, d'ailleurs, pour ainsi dire, que le côté extérieur de la philosophie du temps. Si l'on va au fond des choses, on voit que Pétrarque s'en prend au principe d'autorité, avec une hardiesse que les philosophes de profession n'ont pas atteinte avant lui et une vigueur de polémique qui sera rarement dépassée. Il a lu quelques pages d'Abailard, mais il ne doit rien à ce grand précurseur. Les vrais maîtres de sa pensée ont suffi à lui apprendre le maniement de la recherche personnelle, oubliée, étouffée autour de lui. Les Averroïstes, si nombreux en Italie, se réclament d'Aristote non moins que les scolastiques, et si sa guerre aux premiers prend un caractère plus âpre, à cause de leur hostilité contre le christianisme, il n'a qu'un dédain général pour toute la philosophie de son siècle. On dira avec raison que la sienne est bien incomplète, réduite en fait à la seule morale, formée d'ailleurs à l'école de Cicéron, et reflet d'un reflet. En son temps, du moins, elle est bien à lui et à lui seul, et munie déjà des principes qui frayent à l'esprit humain la voie nouvelle.

Un peu embarrassé de s'en prendre à Aristote, que l'Antiquité tout entière recommande à son respect, il soutient d'abord qu'on ne connaît qu'un Aristote défiguré par les traductions et les commentaires. Du reste, qu'importent, dit-il, « les cinq syllabes de ce nom qui délecte le vulgaire y) et cette autorité invoquée à tout propos ? « Certes, je trouve qu'Aristote fut un grand homme et fort savant; mais, après tout, ce ne fut qu'un homme; il a pu ignorer certaines choses et même beaucoup; bien plus (pourquoi le taire ?) Aristote a erré, même dans les matières les plus importantes. » Ces paroles et d'autres jetées au cours des livres de Pétrarque font époque dans Thistoire des idées ; il n'est pas indiff'érent que l'Italie ait trouvé, au xiv^ siècle,

un esprit assez libre pour attaquer de front la plus haute autorité du Moyen Age, « le maître de ceux qui savent ».

Le besoin d'opposer un nom à celui d'Aristote, autant que l'étude de Cicéron et de S. Augustin, fait deviner à Pétrarque l'importance de Platon. Non seulement il le met à chaque instant en face du Stagirite, mais il proclame la sublimité exceptionnelle et la précellence de ses enseignements. Ce contempteur de l'autorité ne parle guère, il est vrai, que sur le témoignage de ses maîtres, car il a vu en latin bien peu de chose de Platon; la doctrine de l'Académie reste encore vague dans son esprit; cependant, là même, il apparaît comme ayant deviné toute une direction de la pensée moderne, et il est le premier à prendre position dans la grande bataille platonicienne qui va remplir le xv^ siècle.

Je n'ai pas à dire ici comment ses idées, si profondément imbues de libre examen, s'accordent avec sa foi et sa piété. Mais cet accord même n'est pas aussi surprenant, aussi en dehors des voies de la Renaissance qu'il peut sembler tout d'abord. Notre poète ne cherche dans la philosophie qu'un moyen pour devenir meilleur, et ce moyen, il le trouve, plus sûr et plus complet encore, dans la pratique de la vie chrétienne'. Beaucoup d'esprits très hardis du siècle suivant penseront comme lui. Il est telle prière éloquente de Pétrarque, où l'humaniste fait place au croyant ; il s'agenouille « devant le Dieu des sciences, pour le préférer à toute étude et à tout enseignement », et cet accent se retrouvera aux lèvres de Marsile Ficin et de Pic de la Mirandole.

I. L'esquisse d'un Pétrarque chrétien, contre-partie ou complément de celui que nous présentons ici, est tracée par Henry Cochin dam Le frère de P. et le livre du Repos des religieux, Paris, 1903 (t. IV de Xa Bibliothèque littéraire de la Renaissance).

De la science de son temps, Pétrarque fait table rase, ou peu s'en faut. Il y substitue l'étude pure et simple de l'Antiquité. Les hommes du Moyen Age sans doute ont lu et transcrit abondamment les ouvrages païens; mais chacun d'eux n'en a connu qu'un petit nombre, et aucun ne les a complètement compris. Les écrivains même dont l'érudition est la plus vaste, un Albertano de Brescia par exemple, ne font qu'entasser des citations, souvent travesties par l'interprétation qu'ils en donnent. Les maîtres de grammaire puisent dans les auteurs des exemples pour leur enseignement, les théologiens ou les philosophes leur empruntent des textes à l'appui d'un système; mais l'esprit antique, nul ne le pénètre et n'en soupçonne même la nature.

Certains Italiens, il est vrai, ont gardé avec vénération le souvenir des grands écrivains de Rome, défiguré dans la légende populaire et si vague chez les lettrés même. Le toscan Brunetto Latini, qui écrit en langue française, est du nombre de ces écoliers instinctifs de l'Antiquité; Dante surtout, par le respect qu'il témoigne aux maîtres de la Grèce et de Rome, dont la plupart ne sont pour lui qu'un nom, semble reconnaître en eux « les éducateurs éternels de l'humanité » ' ; mais eux-mêmes leur doivent peu de chose. Que d'ignorance dans la vision du passé chez Latini ou chez Dante, et comme leur information est incomplète !

Il faut que notre poète paraisse pour qu'il se produise un mouvement durable et un intelligent retour vers les Anciens. On doit admettre que l'Italie y serait arrivée sans lui, puisque tout le Moyen Age italien vit de l'obscur désir

I. Gebhart, Les origines de la Renaissance en Italie, p. 144 (La tradition classique).

de la pensée antique ' ; ce pays, si profondément imprégné de la tradition classique, ne pouvait faire autrement que de retrouver un jour la voie perdue; mais, si l'on supprime de l'histoire intellectuelle du xiv^ siècle l'œuvre et l'action de Pétrarque, on peut se rendre compte du retard que cette marche aurait subi.

La littérature latine classique fut embrassée par lui dans son ensemble, comme elle ne l'avait été par personne depuis l'époque des Pères de • l'Église. Il a consacré la meilleure partie de son temps et de sa fortune à en recueillir les restes. Il en a fait ensuite une étude et un classement, dont les grandes lignes sont demeurées acquises te que nous acceptons encore aujourd'hui. Il a su établir entre les écrivains des distinctions que quelques-uns de ses successeurs n'ont pas faites avec autant de sûreté. Il n'a point célébré en bloc l'Antiquité et mis sur la même ligne tous les auteurs anciens. Il en est un petit nombre qu'il a lus à fond et relus sans cesse, Virgile, Cicéron, Horace, Tite-Live, les deux premiers surtout, « pour qui, dit-il, l'admiration l'avait mené à l'amour, et avec qui sa longue étude l'avait rendu tellement familier, qu'il ne pensait pas qu'on pût l'être autant avec des vivants ».

Ce qui l'a séduit dans la littérature antique, c'est le caractère d'oeuvre d'art. Pour la première fois depuis des siècles, on n'en peut douter, la perfection de la forme a décidé des préférences d'un esprit. Cette recherche du beau pour lui-même et cette distinction établie entre des productions qui le révèlent inégalement, sont une des plus fécondes initiatives de Pétrarque ; en même temps, elles instituent de

I. Toute cette question, si importante pour notre sujet, a été reprise par Novati dans Linjiusso del pensiero latino sopra la çiviltà italiana del tnedio evo% Milan, 1899.

nouveau, à la fin de ce Moyen Age qui ne l'a point connue, la critique littéraire.

Il nous plaît de proclamer que cette œuvre considérable d'érudition et de pensée, dont l'importance apparaît davantage à mesure qu'on l'étudié de plus près, a été accomplie au nom de principes esthétiques et par un poète. Pétrarque rêve et compose en poète, même quand il se croit destiné à restaurer et à reproduire dans ses livres la science des Anciens, et cela seul l'empêche d'être un pédant, alors qu'il sacrifie le plus au pédantisme. Sa richesse d'imagination et sa puissance plus grande encore de sentiment ont vivifié sa recherche, soutenu son courage dans les difficultés de l'étude et donné à son rôle cette ardeur et cette continuité d'effort qui en assurèrent le succès.

La transformation de la pensée scientifique, qui est l'œuvre essentielle de la Renaissance, a commencé par la rénovation de la forme, et cette rénovation est née de l'enthousiasme, d'abord tout littéraire, ressenti par un poète d'Italie. C'est à son intime génie qu'il doit d'avoir été le premier de ces hommes qui, selon le mot d'Anatole France, « aimèrent les lettres mortes d'un vivant amour et retrouvèrent dans la poussière antique l'étincelle de l'éternelle beauté ».

A côté des chefs-d'œuvre, Pétrarque voulut mettre tous les ouvrages de l'ancienne latinité, quels qu'ils fussent, devinant que les plus humbles débris de l'édifice détruit par les siècles avaient du prix pour la reconstitution qu'il méditait. Il y comprenait les Pères, qui étaient pour lui (( les anciens » de la littérature ecclésiastique, et il n'oubliait point les auteurs grecs, alors disparus de l'Occident, et

dont il parvint à se procurer quelques manuscrits et quelques ébauches de traduction. Que de désappointements dans cette recherche de livres ! que de cris d'indignation contre les âges barbares, destructeurs de tant de trésors ! « Autant j'évoque de noms illustres de l'Antiquité, s'écriaitil un jour, autant je rappelle de crimes du temps qui les a suivis ! Accablé de la honte de sa stérilité propre, il a même laissé perdre les livres nés des veilles de nos ancêtres et le fruit de leur génie. Cette époque, qui n'a rien produit, n'a pas craint de gaspiller l'héritage paternel. » Il secoue la torpeur de ses contemporains, les rappelle au devoir qui leur incombe de sauver les restes derniers d'une civilisation pleine de grands exemples et de féconds enseignements. Il s'écrie en une phrase singulièrement consciente : « Je me trouve placé aux confins de deux peuples différents, d'où je regarde à la fois celui du passé et celui de l'avenir; et la plainte que nos pères ne m'ont pas fait entendre, je veux du moins la transmettre à nos descendants. »

Les livres sont le dépôt le plus certain de la pensée antique; c'est de ce côté qu'il convient de se porter d'abord pour la sauver et la répandre. Pétrarque en multiplie donc les copies et enrichit chaque année sa bibliothèque ; il veut que tous ses chers Anciens « habitent chez lui », où ils seront en sûreté. Il médite même de les mettre après sa mort à la disposition d'un public d'élite, qui saura conserver et enrichir cette collection, qui voudra surtout y chercher ce qu'il y a trouvé lui-même, non seulement des instruments d'étude, mais encore le délassement et la culture désintéressée de l'esprit. C'est la conception d'une bibliothèque publique moderne. Si cette idée n'aboutit point, il n'en a pas moins l'honneur de l'avoir exprimée et léguée à ce xv^ siècle, qui en a vu la réalisation première avec la donation de Bessarion à Saint-Marc de Venise.

Pétrarque cependant n'est pas tellement absorbé par le « livre », qu'il n'envisage ce que nous appelons aujourd'hui l'archéologie. Il n'a point parlé des monuments de la Provence, déguisés sans doute à ses yeux, sous les appellations médiévales; mais, dans le voyage tant désiré qu'il fait à Rome à trente-deux ans, la grandeur des ruines dont il ne peut méconnaître l'origine lui cause une impression profonde. « Je craignais que les livres ne m'eussent fait concevoir une idée excessive de Rome et d'être désenchanté en la voyant. Bien au contraire : elle fut plus grande jadis et ses restes sont plus grands aujourd'hui que je ne me l'étais figuré par mes lectures. »

Il peut, dés lors, évoquer en son imagination, avec une force nouvelle, « le temps des aïeux » et tout ce passé plein de gloire que lui ont, d'une autre manière, raconté les historiens : « Nous avions coutume, rappelle-t-il à un ami, d'aller, après avoir parcouru l'immense ville, reposer notre fatigue aux Thermes de Dioclétien, et nous montions parfois sur les voûtes de cet édifice jadis merveilleux; l'air y est sain, la vue libre, et nulle part on ne trouve plus de silence et de chère solitude... Nos promenades à l'intérieur des murs de la cité à demi détruite, notre repos en ces lieux, tout mettait sous nos yeux des monceaux de ruines ». Il narrait alors à son compagnon émerveillé les récits dont témoignaient ces vénérables pierres, joignant au souvenir des Brutus et des Camille celui des saints et des premiers martyrs, s'essayant à nommer les collines, les temples, les portiques, acceptant souvent, rectifiant quelquefois les erreurs populaires et les légendes des Mirahilia. Reconnaissons en lui un des premiers érudits qui aient eu le goût de la topographie de Rome ; surtout, saluons le premier poète qui ait médité avec l'esprit moderne devant ces ruines.

Au bonheur d'admirer ces débris se joint déjà chez Pétrarque le souci de les conserver. Il écrit à Paolo Annibaldi une lettre en vers pour le supplier de restaurer, de défendre au moins ces murs mutilés, qui ont résisté aux Barbares, mais que détruisent chaque jour l'abandon des Papes et la honteuse incurie des habitants : « Ce sera un honneur pour toi d'avoir sauvé des ruines, car ces ruines attestent quelle fut jadis la gloire de Rome inviolée ». Il se montre ici plus rapproché de nous que beaucoup d'humanistes des siècles brillants qui, pleins d'enthousiasme pour les livres et pour les objets d'art des Anciens, n'ont prêté nulle attention aux restes de leurs édifices ; il est plus avancé qu'Érasme lui-môme, qui a visité Rome à trois reprises et habité l'Italie longtemps, sans faire une observation sur un monument antique'. La religion des ruines n'est peut-être qu'un sentiment du patriote ou qu'une rêverie du poète; elle le place pourtant au-dessus de ces princes, papes, prélats, grands amis des arts et des lettres. Mécènes généreux et convaincus, actifs promoteurs de la Renaissance, qui détruiront ou laisseront détruire les constructions romaines, sans qu'un seul élève la voix pour protester avec l'accent indigné de Pétrarque.

La curiosité de notre humaniste n'est pas moins en éveil sur d'autres points. Il achetait, nous dit-il, pendant son séjour à Rome, les médailles que lui apportaient les paysans et il y déchiffrait avec émotion le nom des empereurs. Moins zélé, moins bien placé aussi que son ami Rienzi, il ne recueillait pas les inscriptions; mais il lui arrivait d'en lire, d'en citer même, et il se déclarait amateur « passionné » des statues antiques. Il n'y a, en tout cela, à vrai dire ^ qu'un pressentiment des merveilleuses études que l'Italie

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