I. Erasme en Italie^, Paris, 1898, p
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réserve au xv^ et au xvi^ siècles ; Flavio Biondo et Cyriaque d'Ancone laisseront déjà loin derrière eux les notions confuses de Pétrarque. Pour la recherche des manuscrits, au contraire, son zèle ne sera pas dépassé, non plus que le succès de ses découvertes, pas même au temps des Poggio et des Niccoli.
Ce fut un grand jour pour Pétrarque, et auquel, dit-il, il ne put longtemps penser sans pleurer, que celui où, sous le porche de Saint-Agricol d'Avignon, il entretint Nicolas Rienzi de la mission de Rome dans le monde. Il crut avoir trouvé en lui l'homme destiné à relever la République des ses misères et à renouveler, dans la politique, son antique splendeur. Lui-même se réservait de rajeunir la gloire littéraire de leur mère commune et de reprendre le travail interrompu de la pensée latine. Le rôle du poète fut moins chimérique que celui du tribun. Quand celui-ci tomba à mi-chemin, victime de sa politique à la Tite-Live, Pétrarque, bien que douloureusement atteint, ne suspendit point sa marche et remplit jusqu'au bout la tâche qu'il s'était fixée.
Son œuvre est calquée sur celle de l'Antiquité qu'il a exhumée. Elle manque d'originalité dans la forme et souvent dans le fond ; elle prépare toute une littérature d'imitation, qui entravera presque autant qu'elle servira le développement des littératures nationales ; mais cette imitation, malgré tout, est un grand pas en avant et une nouveauté d'une portée extrême. Elle contribue à former des générations rares et vigoureuses, qui vont mettre, de gré ou de force, les arts et les lettres au service d'un idéal oublié.
Les compositions de Pétrarque et celles de Boccace, qui fut son disciple, aident tout d'abord à maintenir au latin le caractère de langue littéraire par excellence. A la fin de sa vie, Boccace renie ses romans et, à partir du moment où il se met à rêver de poésie épique, Pétrarque attache beaucoup moins d'importance à ses « fragments vulgaires », qu'il traite volontiers de bagatelles de jeunesse (nugaé). Celles de leurs oeuvres sur lesquelles comptent ces grands hommes pour arriver à la gloire sont celles qu'on ne lit plus aujourd'hui. En fait, leur calcul ne fut pas aussi faux qu'il a semblé; la plupart de ces travaux ont eu une popularité immense : « Quoi qu'on fasse, s'écriait Salutati, il faut reconnaître que Pétrarque est supérieur à Cicéron et à Virgile » ; et le bon chancelier de Florence consacrait de longues pages à développer son sentiment. Le siècle entier pensa comme lui et prit modèle sur cette puissante production latine, qui donnait de telles illusions. C'est pour avoir exercé une influence aussi forte, qu'elle tient aujourd'hui dans l'histoire des lettres la place de ces charpentes cachées qui soutiennent, sans qu'on y songe, les édifices et qu'il est indispensable d'étudier, si l'on veut bien connaître la construction.
La recherche d'art est aisément saisissable dans le style de Pétrarque. S'il traita de même, sous ce rapport, les deux langues dont il se servit, en latin il fut sûrement le premier « styliste » des temps modernes. Il remaniait et perfectionnait ses livres, remplissant de corrections les marges de ses manuscrits de vers ou de prose. On le voit bien dans les brouillons italiens conservés au jVatican, les plus anciens autographes de poète que nous possédions. La seconde rédaction de la Vie de Scipion révèle aussi des centaines de retouches de pure forme, destinées à augmenter la clarté du texte, à donner aux phrases toujours plus d'élégance ou de rapidité.
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Le résultat importe moins ici que l'effort dont l'exemple est donné. D'ailleurs, médiocre tant qu'on voudra, oratoire à l'excès, non exempte d'impropriétés et de fautes de grammaire, alourdissant les vers de prosaïsmes et mêlant à la prose des réminiscences de poètes, la langue latine de Pétrarque n'en a pas moins un caractère qui la fait goûter presque toujours : elle est originale. Il sait déjà que le style doit être l'homme même, puisqu'il veut qu'on y trouve un accent personnel « comme dans la voix », et qu'il revendique pour chaque écrivain le droit de se former un langage. C'est la fin du latin monotone du Moyen Age gardé de toute fantaisie par la sévère éducation de la logique et que Dante lui-même n'a pas songé à libérer. Avec Pétrarque le sentiment individuel, la passion, la couleur envahissent la langue de la scolastique et la transforment. A cette émancipation nous devons le latin de Poggio, celui d'Ange Politien et celui d'Érasme.
La plupart des genres cultivés par l'immense littérature de THumanisme viennent plus ou moins directement de Pétrarque. Si l'épopée latine se nourrit désormais de l'imitation de Virgile, c'est qu'il l'a fait lui-même dans YAfrica. L'épître familière en vers, descriptive ou morale, dont il a reçu le modèle d'Horace, il la transmet à Philelphe toute préparée à rendre les sentiments d'un moderne. La bucolique allégorique, héritée d'ailleurs du passé, a un succès moindre; Pétrarque et ses successeurs immédiats sont ici les derniers représentants d'une forme littéraire qui disparaît, tandis qu'au contraire commence après eux cette grande production lyrique et élégiaque, dont ils ont à 'peine fourni quelques essais. En revanche, l'épître en prose a été entièrement renouvelée par les recueils des Familiares et des Seniîes ; narration familière, étude de politique, dissertation d'éru-
dition ou de morale, elle va fleurir sous divers aspects et se développer chaque jour davantage. Quant à l'exemple que l'auteur a donné, en recueillant et en préparant sa correspondance pour le public, il ne sera point perdu; chaque humaniste entendra laisser à la postérité le témoignage souvent insignifiant, parfois précieux, de ses études et de ses amitiés.
La composition historique tient une grande place dans l'œuvre de Pétrarque. Bien qu'il s'efforce de multiplier et de contrôler les sources et qu'il pratique ostensiblement la critique des témoignages, il travaille plutôt en moraliste qu'en historien. Passionné pour l'étude de l'individu, il demande surtout un enseignement au récit des actions des grands hommes. Il conçoit l'œuvre d'histoire tantôt comme une suite de portraits et d'anecdotes (^Res memorandaé), tantôt comme une biographie (^De Viris ilhistribus), double forme qui aura dans la littérature de la Renaissance une égale fortune. On connaît surtout l'importance qu'y va prendre le genre biographique ; elle se lie à la fois à l'imitation des œuvres de Pétrarque et de Boccace, celui-ci inspiré déjà par celui-là, et au développement de l'idée de la gloire, auquel ils ont l'un et l'autre contribué.
Notre poète a, comme historien, un mérite particulier ; c'est à son De Viris qu'il faut faire remonter la première application de l'intelligence moderne aux légendes de l'antique Orient, tentative bien incertaine sans doute et parfois puérile, toute troublée encore par les traditions latines, mais qui n'est pas sans être digne de quelque attention, si l'on veut considérer l'insuffisance des renseignements dont disposait l'écrivain. Sur le terrain romain, il était plus sûr de ses pas. Il a retrouvé, on peut le dire, les sources de l'histoire de Rome. En remettant en honneur Tite-Live, qu'il regardait comme le premier historien national, et
surtout en l'utilisant avec intelligence, Pétrarque a frayé la voie à un grand nombre d'œuvres importantes. Si, pour divers motifs, esprit d'indépendance, par exemple, ou dédain de son propre temps, il s'est refusé presque toujours à raconter les événements contemporains, d'autres causes agissent en sens contraire sur l'esprit de ses successeurs ; mais la méthode des recherches, le ton du récit, la mesure même de l'imitation des Anciens, tout cela est déjà trouvé par Pétrarque et l'historiographie de l'Humanisme commence avec lui.
Les dialogues De contemptu mundi (Secretum), où se rencontre la plus intime confession de ses ambitions et de ses faiblesses, ne sauraient être imités des humanistes, aucun d'eux ne devant retrouver l'âme à la fois très haute et très inquiète de Pétrarque ; mais ses traités moraux (^De remediis îitriusque fortmiae, De iiiia soîitaria, etc.) seront refaits à profusion, sous diverses formes. On verra reparaître, appliquée à tous les sujets, la dissertation morale, dont la matière est empruntée plus ou moins directement aux Anciens, semée de leurs citations, et où l'auteur va « de porte en porte » quêter les témoignages des poètes ou des prosateurs. Là, il est vrai, où Pétrarque, malgré son abus de la pensée d'autrui, se mettait lui-même tout entier et révélait à chaque instant son cœur, on ne trouvera plus que d'habiles développements ; les mots souvent tiendront lieu d'idées, et ce qui manquera le plus sera précisément la sincérité.
Un traité d'une extrême importance, le De ignorantia, par quelques-unes des questions qui s'y trouvent agitées, est un premier type de la grande discussion philosophique. VItmerarium Syriacum, né du goût de l'auteur pour les voyages et pour les études géographiques, marque
une date dans la restauration prochaine de ces études, surtout par l'essai d'application des textes et des noms antiques aux régions modernes. Il n'est pas jusqu'au genre batailleur tant exploité des humanistes, l'invective, dont Pétrarque ne fournisse le modèle dans les Iniiectiiiae contra medicum qiiemdam, les Epistolae sine titido, VApologia contra Gallum. Ses imitateurs n'y ajouteront que l'ordure et la calomnie personnelle ; il y a déjà mis l'aveuglement de l'homme de parti et l'irritabilité de l'homme de lettres.
Pétrarque a fait naître encore une branche considérable du travail littéraire du xv^ siècle, la traduction du grec. Incapable de la cultiver par lui-même, il a obtenu d'un Calabrais et fait exécuter à ses frais une interprétation littérale de V Iliade et de VOdyssée. Cette littérature mystérieuse des maîtres de Rome, complètement ignorée en Occident, il en a presque deviné l'importance. Les leçons de grec qu'il a prises du moine Barlaam, étant encore à Avignon, sont les premières qui aient été reçues par un humaniste ; s'il n'a pu arriver à la connaissance de la langue, il a essayé, à force de patients efforts, de goûter les œuvres les plus vénérables qu'elle ait produites. La traduction qu'il en fit faire, de concert avec Boccace, quelque informe qu'elle paraisse, n'en a pas moins révélé à ces deux précurseurs de l'héllénisme, et aussi aux premières générations de la Renaissance, le monde poétique d'Homère.
Une activité si variée et si large explique l'influence que subissent les contemporains de Pétrarque. Il obtient même des hommages qu'aucun lettré avant lui n'a reçus. Sa vanité exagère singulièrement l'importance du triomphe au Capitole, célébré avec un cérémonial antique usité pour d'autres que lui. Mais les honneurs lui viennent de toutes
parts, et il se défend des sollicitations les plus flatteuses, pour sauvegarder sa liberté et sonloisir.il est certain que les princes les plus puissants l'attirent et s'estiment honorés de le recevoir. Il ne tiendrait qu'à lui de jouer un rôle prépondérant dans les conseils du Pape, où il a été si longtemps tenu en suspicion. L'enthousiasme qu'il suscite chez les gens lettrés est incroyable. Ses œuvres, parcimonieusement données au public, excitent l'attente universelle. Un vieux maître d'école aveugle parcourt l'Italie à pied, appuyé sur deux jeunes étudiants, pour rencontrer Pétrarque, embrasser ses genoux, baiser ce front sous lequel sont nées tant de pensées sublimes. Après sa mort, les humanistes lui gardent une sorte de culte. On connaît l'histoire de Leonardo Bruni qui fut, à peine adolescent, au milieu des guerres civiles de Toscane, enfermé dans un château fort où se trouvait un portrait du poète ; la vue de cette image vénérée et les méditations qu'elle lui suggéra suffirent, paraît-il, à lui inspirer la passion des lettres et décidèrent sa vocation. Tel, en d'autres temps, le saint peint sur un mur d'église enflammait un jeune homme pour le cloître.
Ce n'est pas dans le renouvellement de l'art que s'est exercée l'action de Pétrarque sur la Renaissance. Les grands artistes italiens du Trecento n'ont pas eu besoin, sans doute, pour exalter leur génie, des leçons ni des encouragements d'un écrivain. On peut cependant assurer qu'il n'est pas resté entièrement étranger au large mouvement qui s'accomplissait autour de lui.
Il a conservé des dessins, recherché et commandé des miniatures, tenu au nombre de ses trésors plus d'un tableau
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de contemporain, par exemple cette Madone de Giotto, ft dont la beauté, dit-il en son testament, échappait aux ignorants et ravissait les maîtres de l'art ». Il a aimé et fréquenté des peintres. S'il ne caractérise point expressément l'œuvre des Giottesques, il a du moins, dans sa jeunesse, connu le maître florentin. Beaucoup plus tard, les peintres de Padoue, qui ont exécuté pour le palais des Carrare les portraits des Romains illustres, ont travaillé d'après ses conseils. Ne s'inspirait-il pas lui-même de la salle des hommes célèbres peinte par Giotto et qu'il avait vue à Naples dans le palais du roi Robert? C'est fort probable; mais il y portait un sentiment un peu différent de la composition historique. Déjà à Avignon, quand il demandait à son ami Simone Martini de représenter des personnages anciens, celui-ci cherchait, pour lui plaire, à leur donner un costume tout autre que celui du xiv^ siècle.
Il serait difficile d'affirmer ici une influence directe et personnelle du poète ; toutefois, les premiers essais de symbolisme à la manière antique, qu'on trouve dans les fresques du temps ou dans la décoration des livres, doivent évidemment quelque chose aux changements intellectuels provoqués par Pétrarque et ses disciples. Il a rempli lui-même sa description du palais de Syphax, dans YAfrica, d'attributs et de motifs mythologiques que le Moyen Age ignorait. On ne lui doit rien de l'illustration de ses Trionfi, tant répétée au xv^ et au xvi^ siècle dans les peintures, les bas-reliefs, les tapisseries; mais comment supposer que les frontispices des manuscrits du De Viris ilhistribiis n'aient pas été imaginés par l'auteur? Cette noble figure de la Gloire sur son char, distribuant d'égales couronnes, aux princes, aux guerriers, aux écrivains, compte sans doute au nombre de ces types d'art nouveaux que vont réaliser les artistes et que le poète a pressentis.
Cependant, au xiv^ siècle, les arts et les lettres ne se sont pas encore rapprochés. L'intelligence même d'un Pétrarque les tient séparés. Il se tait, en effet, sur l'architecture et sur la décoration de son temps; aucune allusion ne lui échappe aux merveilleux monuments religieux et civils qui commencent, s'achèvent ou s'embellissent sous ses yeux. On sent que ce Florentin, fils de banni, qui n'a jamais voulu habiter Florence, a vécu, par cela même, hors du centre le plus actif de l'art italien. Pour la sculpture, qu'il préférait à la peinture, son sentiment de la beauté humaine lui dicte une esthétique fort juste; il distingue avec rigueur, par exemple, la valeur d'un ouvrage d'art de la richesse de la matière. Mais on aimerait trouver un mot plus précis, la preuve d'une sympathie prêtée aux efforts des maîtres de Pise, dont il a dû voir quelques ouvrages, ne fût-ce que la porte du Baptistère florentin. Bien au contraire, il mettra les sculpteurs fort au-dessous des peintres : « J'en ai connu quelques-uns, dira-t-il, mais de moindre renommée [que Giotto et Martini], car en cet art notre siècle est tout à fait inférieur. » Son indifférence laisse douter qu'il eût apprécié ou encouragé un Andréa Pisano.
Il contribue cependant, pour sa part, à ramener les esprits vers des œuvres longtemps dédaignées. Le plus ancien des écrivains de la Renaissance est aussi le premier à parler de l'art antique avec admiration. Il a vu à Rome et célébré par deux fois, en vers et en prose, les fameux dompteurs de chevaux du Quirinal, qu'il croyait de Phidias et de Praxitèle. Il a prêté attention aux statues et aux bustes des empereurs qu il a rencontrés, avec leurs inscriptions, épars en Italie et dans la France méridionale. Une statue équestre importante, le bronze aujourd'hui détruit de Marc-Aurèle à Pavie, est décrite par lui, dans une lettre à Boccace, avec
l'enthousiasme d'un connaisseur. Il caractérise en quelques mots sobres et justes la vivante réalité des chevaux de Saint- Marc. Un fait surtout paraît concluant : les plus anciennes médailles italiennes fondues à la façon antique, bien antérieures aux essais dePisanello, représentent les seigneurs de Carrare et ont été faites dans cette ville de Padoue où Pétrarque était mort entouré d'une vénération particulière ; les monnaies romaines réunies par lui, et qu'il a souvent célébrées pour leur noblesse et leur beauté, ne semblent pas étrangères à cette première tentative de restauration d'un art perdu.
L'art est indirectement intéressé à certains côtés nouveaux de l'action littéraire de Pétrarque. On serait embarrassé de dire à qui revient le mérite d'avoir révélé aux modernes la nature et le paysage. La Divine Comédie abonde en tercets descriptifs d'une puissance incomparable ; mais les brèves évocations de Dante, jetées presque toujours dans ses comparaisons, ne pouvaient avoir sur les lettres l'influence des morceaux très conscients et très complets de Pétrarque. Les descriptions qu'il a placées dans ses œuvres latines ont servi, plus que toute chose, à répandre, dans la littérature qui a suivi, le sentiment de la nature. Le premier il a cherché, après avoir regardé un paysage, à le rendre visible par des mots, à fixer, comme ceux d'une personne aimée, les traits d'un site parlant à son cœur. Cet art, qu'Énéas-Sylvius et d'autres humanistes allaient cultiver au xv^ siècle et que les langues modernes devaient, mais beaucoup plus tard, pousser si loin, apparaît déjà pleinement mûr dans le latin de Pétrarque.
Rappelons, entre cent exemples, les récits sur Vaucluse en prose et en vers, l'ascension du Mont Ventoux, le bain des femmes de Cologne dans le Rhin, les travaux rustiques
au milieu des champs de Capranica, le coup d'œil sur la plaine lombarde du haut de la colline de S. Colomban, et, dans un ordre de composition tout différent, le groupement de souvenirs qui sert à raconter, dans VAfrka, la navigation d'une flotte antique le long de la rivière de Gênes. Quelques lignes sur la campagne romaine et la douce ondulation de ses horizons font de Pétrarque le précurseur de tant d'écrivains qui rivaliseront à la peindre et ne la rendront pas mieux que lui.
A la vision précise il ajoute un goût particulier du pittoresque, identique à celui qui a prévalu depuis et que l'Antiquité n'aurait pu suffire à lui inspirer. Il sent la poésie des lieux sauvages, des rochers, des forêts, des montagnes, et s'y abandonne avec enchantement ; il est tel spectacle grandiose de la nature dont il est impressionné si violemment que la direction de ses travaux, de sa conduite même, en est changée.
Quelque chose de plus subtil encore entre dans son amour des voyages. Il court le monde, ayant l'histoire présente à l'esprit. Il sait le charme mystérieux dont le passé a revêtu certaines contrées. Personne avant lui n'a exprimé ce sentiment tout moderne, l'émotion historique devant un site eu dans une ville témoin de grands événements. Cette émotion faite de souvenirs est, d'ordinaire, d'autant plus profonde qu'elle est mieux nourrie par l'étude, et elle n'est vraiment éloquente que chez les hommes pénétrés à la fois, comme Pétrarque, de poésie et d'érudition.
Il n'y a pas une originalité moindre en ses observations psychologiques. Il doit beaucoup sans doute à Sénéque et aux Pères; mais, de même qu'il peignait par des paroles justes les spectacles extérieurs qui frappaient ses yeux, il a cherché, en tenant la plume, à rendre un compte exact de
sa personne morale. Il a rédigé une lettre Ad posteras, où il nous renseigne sur la couleur de son teint et les variations de sa vue, à plus forte raison sur les aptitudes et les qualités qu'il se reconnaissait. Cela seul permettrait de dire que la littérature autobiographique, au sens complet du mot, commence avec lui, et le ferait désigner comme un précurseur de Montaigne.
La lecture de tant d'autres lettres et traités, dans lesquels il s'étudie ou se livre sans cesse, n'a pas tout le charme qu'on pourrait attendre, surchargés qu'ils sont de citations et de réminiscences étrangères. Il est un ouvrage pourtant qui se lit d'un bout à l'autre, où la sincérité est incontestable et l'accent plus ému qu'ailleurs. Ce sont les dialogues avec S. Augustin, que le poète intitulait son « Secret » et qui sont les « Confessions » véritables de son cœur et de son génie. Les demandes du saint fouillent impitoyablement dans la conscience du fidèle, et celui-ci répond, se défend ou s'accuse, avec une simplicité touchante, avouant à la fois celle des passions dont on est le plus fier, l'amour de la gloire, et ceux des défauts qui coûtent le plus à reconnaître, les petitesses de la vanité. Depuis le livre de S. Augustin, qui l'a inspirée, aucune œuvre n'a révélé à ce degré l'intimité d'une âme, et cette âme se trouve, une des plus délicates et des plus complexes qui aient jamais existé.
La Renaissance doit encore à Pétrarque l'influence qu'il a exercée sur les mœurs. Laissons de côté ici la prodigieuse popularité du CauTjoniere et ce qu'elle a visiblement ajouté au rôle de la femme et de l'amour. Parmi les idées que le poète s'est proposé de répandre, il en est une qui peut suffire, à elle seule, pour transformer un milieu moral, l'idée de la gloire. Pressenti par quelques écrivains du Moyen Age, elle n'est avant Pétrarque le mobile princi-
pal d'aucune vie et personne n'en développe même une conception précise. Il la tire de l'Antiquité, qui lui en a fourni à la fois la théorie sous mille formes et les plus frappants exemples. L'histoire lui a fait toucher du doigt la trace que laissent sur la terre les grands esprits et les grandes œuvres. A son tour, il veut avoir place parmi ces « hommes illustres », qu'il sent à ses côtés malgré les siècles et qui ne cessent point d'appartenir, en quelque façon, à l'humanité vivante. Il poursuit la Fama,
Che trae Tuorn di sepolcro e 'n vita il serva.
Cette idée prend la direction de sa conduite : « C'est la gloire qui est le but de mes travaux, écrit-il à chaque instant. Dès l'enfance, j'ai désiré avant toute chose l'immorta litéBe mon nom ». Son jeu de mots continuel sur Laura et le laurier n'est pas seulement un symbole de sa double passion; c'est le symptôme d'une obsession parfois maladive, mais dont l'excès même a quelque chose de fécond. La recherche de la gloire, que les Anciens lui ont apprise, il s'efforce de l'inspirer autour de lui, il la conseille à ses amis, à ses disciples, aux princes, et jusqu'aux Papes; il la prêche dans tous ses livres, il s'en fait le propagateur et comme l'apôtre. Il offre à l'usage de tous un ressort nouveau de l'effort individuel. C'est lui, et non pas Dante, qui a vu clairement come F nom seterna, et qui ensuite l'a fait voir à son temps.
En substituant à l'idéal chrétien et certainement plus pur du Moyen Age des modèles jusqu'alors oubliés, Pétrarque est devenu le maître de l'Italie du xv^ siècle, où Tite-Live et bientôt Plutarque serviront à former les caractères de plusieurs générations, où l'histoire ancienne passera aisément du cabinet d'étude sur la place publique et dans les
camps, OÙ les tyrans prétendront se modeler sur César, et les condottieri sur Scipion. Dans cette Italie prochaine, dont ses amis les Correggio, les Carrara, les Visconti même, réalisent autour de lui les premiers types, il assigne au lettré de profession son rôle social : c'est avant tout le dispensateur de la gloire.
Plus encore que les arts plastiques, la poésie, par les louanges dont elle dispose, peut satisfaire pleinement ce désir d'immortalité qui inspire, à l'avenir, l'homme d'État ou l'homme de guerre. L'honneur premier doit être réservé, bien entendu, à celui qui le distribue, à ce favori des Muses, qui mérite de participer, comme Pétrarque l'a fait lui-même, au laurier des triomphateurs. Dans la vie ordinaire, l'humaniste est le conseiller du prince ou de la république ; il tient la plume et prend la parole en leur nom, et ces charges lui reviennent uniquement à cause de sa connaissance de l'Antiquité et de sa pratique du beau langage. Pétrarque aurait pu déjà occuper cette place, briguer ces fonctions, s'il n'avait trop sincèrement aimé la solitude, et si, d'autre part, les princes de son temps avaient eu, pour l'employer sérieusement dans leurs affaires, autant de confiance eiî ses lumières que d'admiration pour son éloquence.
Une forme raffinée de l'activité humaine, la littérature, a repris possession du monde avec Pétrarque. Les oeuvres didactiques du Moyen Age, les compositions en langue vulgaire de certains centres poétiques d'alors ou les puissants efforts des génies isolés, ne ressemblent que de loin à la production littéraire des siècles modernes. Dès le xiv^ siècle, nous nous sentons moins dépaysés : voilà un grand public lettré qui se forme, des ouvrages qui circulent, et en même temps les rivalités d'école, les enthousiasmes de coterie, le
goût du succès, le jeu des petites vanités et l'élan des camaraderies loyales. Tout cela paraît ou se développe, grâce à Pétrarque et à ses amis. Il est le premier « homme de lettres » et se meut déjà dans un milieu à son image.
Mais ce n'est là que le moindre aspect d'un rôle qu'il faut regarder de plus haut. En conversant en latin avec des gens instruits de tous pays, particulièrement de France et d'Allemagne, « en répandant de tous côtés dans l'Europe émerveillée ses lettres, ses poèmes, ses traités, il adonné aux nations occidentales, liées jadis par la théologie, un lien tout autre, philosophique et littéraire ; dans cette Europe, sujette encore au pouvoir ecclésiastique et féodal, il a fondé une puissance nouvelle, hors de l'Eglise et de l'Etat, toute morale, toute moderne, la République des lettres'. »
Il a provoqué enfin, dans les systèmes d'éducation, une rénovation qu'il est impossible de passer sous silence, Après lui, inévitablement, les jeunes générations commencent à s'élever à l'école des Anciens. Des maîtres Italiens, pleins de ses livres et de son esprit, tels que Guarino de Vérone etVictorin de Feltre, esquissent la théorie nouvelle et en tentent les premières applications. Les humanités vont sortir de l'Humanisme. Quand elles triompheront avec tant d'éclat au xvi^ siècle, dans les pays transalpins, Érasme, Vives, Budé, Mélanchthon ne seront, à certains égards, que les continuateurs de Pétrarque. Le détail, la forme, la méthode didactique, mainte chose importante restait à trouver après lui ; il n'avait jeté que des notions générales, et il était fort mal doué pour les mettre en système. Mais il avait clairement montré l'Antiquité comme la source de tout un enseignement littéraire et moral, et rendu possible qu'on y puisât désormais.
I. Carducci, Opère, t. I, p. 251 {Discorso presso la tomba del Petrarca).
Ces pages suffisent, semble-t-il, à rappeler quel genre de reconnaissance mérite Pétrarque. Il est du petit nombre des esprits auxquels nous devons tous quelque chose de notre vie intellectuelle. Il ne faut pas, pour le mesurer, considérer sa science, bornée et insuffisante sur tant de points ; il fayt juger sa grandeur à celle des idées qu'il a semées et dont l'Europe n'a pas encore, après des siècles, cessé de nourrir sa pensée.