CHAPITRE I
Tu ch'ài, per arricchir d'un bel tesauro, Volte l'antiche c le moderne carte.
(Canz. O aspettata.)
L'Antiquité a été révélée à Pétrarque par ses écrivains, et l'histoire de sa bibliothèque, si on pouvait l'avoir complète, serait l'histoire même de son esprit. Personne plus que lui n'a vécu du livre et pour le livre. Ce poète, qui a conçu dans une langue moderne de si belles formes artistiques, a donné à l'étude des Anciens le meilleur de ses forces intellectuelles; cet Italien, si directement mêlé à l'activité sociale de son temps, a choisi pour domaine de sa pensée un passé lointain, où il a trouvé le modèle de presque toute sa production personnelle et l'aliment de sa vie morale. Chaque lecture nouvelle, chaque découverte bibliographique, chaque acquisition d'ouvrage inconnu a laissé une trace en lui et fourni à son esprit une excitation nouvelle. Distinguer exactement les époques de cette culture, désigner les livres qui sont venus successivement l'enrichir et les courants d'idées qu'ils y ont apportés, ne serait point jugé besogne stérile pour qui voudrait bien songer au mouvement général qui en est sorti. Par malheur, une telle précision est impossible. Les documents, si nombreux qu'ils soient, sont trop remaniés ou trop vagues pour permettre de dresser partout la chronologie des études de Pétrarque et de suivre, comme on l'aimerait,
tous les chemins parcourus, dès ses premiers pas, par l'Humanisme naissant.
On a pu, du moins, constituer ici d'une façon générale l'inventaire des connaissances du poète, indiquer l'étendue de ses lectures, l'importance respective qu'il y attachait et la manière dont il en tirait profit pour ses propres œuvres, retrouver enfin et mettre en lumière les principaux manuscrits où restent des marques de ses travaux. L'intérêt que prennent, dans l'histoire littéraire, toutes les questions d'origine, excusera peut-être la minutie de ces recherches. Elles veulent être préparées par un tableau d'ensemble de la carrière de Pétrarque comme bibliophile. En recueillant les mentions et les dates qui s'y rapportent dans sa correspondance, dans ses traités, dans les témoignages de son temps, on a essayé de faire revivre le chercheur heureux, l'infatigable collectionneur, le plus sincère et le plus illustre ami des livres dont soit conservé le souvenir.
Une des premières anecdotes de la biographie de Pétrarque nous le montre déjà livré à sa passion favorite. Il était à Montpellier ', étudiant le droit pour obéir à la volonté paternelle, mais surtout occupé de littérature, et il réunissait dans son armoire d'écolier, en se privant de tout autre plaisir, les maîtres qu'il s'était choisis. Il avait Cicéron, Virgile, quelques poètes latins". Son père survint à l'impro-
1. Cf. G. Koerting, Pctrarcd's Leheu und IVerke, Leipzig, 1878. p. 70. Dans peu de temps, cet ouvrage, celui de Mézières, qui remonte à 1867 (réimpression, Paris, 1895), ceux de J.-H. Robinson (New-York et Londres, i898)'etG. Finzi (Florence, 1900), et les autres ouvrages d'ensemble seront, d.ms l'usage, remplacés parle travail de Carlo Segrè. Je renvoie une fois pour toutes à ces livres pour les faits généraux de la vie de P. ; on verra aisément quels sont les détails biographiques discutés sur lesquels j'ai pris parti.
2. Le texte de Sen. XVI (XV), i, porte et simul aliquot poetarumlihri \ l'âge de P. ferait penser à un recueil de troubadours; mais il ne les appellerait point y70^/j<', désignation réservée par lui aux poètes en langue latine.
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vistc : « Craignant le cas. racontait Pétrarque, j'avais caché mes trésors; les voilà découverts sous mes yeux et jetés dans le feu ainsi que livres d'hérésie !Je me himentais comme si j'y avais été jeté moi-même; mon père alors, il m'en souvient, voyant mes pleurs, retira deux volumes déjà noircis, et, me tendant d'une main la Rhétorique de Cicéron, de l'autre Virgile: « Garde celui-ci, dit-il en souriant, pour te distraire (( de temps en temps, et celui-là pour t'aidera étudier le droit (( civil ». Et cette compagnie peu nombreuse, mais si noble, me consola. »
Le père de Pétrarque n'est pas cependant un ennemi des lettres. S'il apparaît ici un peu sévère et préoccupé avant tout du succès de son fils dans la carrière qu'il lui faisait entreprendre, il avait fait beaucoup pour développer en lui le goût de l'étude. Pendant un voyage à Paris ', il avait acheté un beau manuscrit d'Isidore et l'avait rapporté à Carpentras pour l'instruction de l'enfant, qui devait le garder toute sa vie comme un filial souvenir'. Il était lui-même admirateur de Cicéron et possédait un volume de ses œuvres, « ses délices », où le jeune Pétrarque avait fait ses premières lectures: « Étant tout enfant, écrit celui-ci, je m'appliquais aux livres de Cicéron, tant par instinct naturel que sur le conseil de mon père, qui l'avait en grande vénération ; mon père eût lui-même aisément élevé son esprit, si le souci de la vie matérielle n'eût forcé cet exilé chargé de famille d'occuper à d'autres soins sa noble intelligence'. » Cette
1 . Ce voyage de ser Petracco, dont il n'est pas aisé de supposer le motif, se place à peu près au moment du séjour dans la même ville du père de Boccace (Crescini, Contrib. agli. stii.ii sul Boccacio^'Xunw, 1887, p. 40).
2. Par. 7595 (Nolhac, Fac-similés de récrit, de P., Rome, 1887 p. 34 et pi. IV). Sur tous les mss. indiqués ici et les points nouveaux de biographie qu'ils ont permis de fixer, le lecteur est prié de se référer aux chapitres suivants.
3. Seu. XVI, I (Opéra, Bâle, 1581, p. 946). Cf. Fam. XXI, 15.
modeste figure du notaire florentin mérite d'être évoquée telle que la revoyait le poète, alors qu'il parlait de sa jeunesse aux amis de ses vieux jours.
Le temps passé aux études juridiques à Montpellier et à Bologne a été considéré par Pétrarque comme du temps perdu ; à Bologne cependant, ainsi qu'il le laisse entendre lui-même, il étudia surtout les lettres '. Une fois maître de sa vie et revenu définitivement à Avignon, il ne songe plus qu'aux livres anciens et à la poésie. L'objet le plus précieux qu'il lui importe de s'assurer dans la succession paternelle est ce manuscrit de Cicéron, qui l'initia dès l'enfance aux beautés de la langue latine ^ ; il emploie le premier argent dont il peut alors disposer à l'achat de la. Cité de Dieu, en un bel exemplaire mis en vente à Avignon après le décès d'un prélat ^ Il a déjà entre les mains Virgile, Servius, YAchilléide de Stace et quelques odes d'Horace, réunis dans un magnifique volume, dont il chargera plus tard les marges de notes et de références à ses autres lectures ^. Il entre en relations, pour augmenter sa collection naissante, avec les bibliophiles de la cour pontificale.
La présence du Pape retenait au bord du Rhône une société internationale qui faisait d'Avignon le centre véritable
1. L'aveu est dans une note de ses manuscrits {me ibi tune puera in Viteraruni studiisagente). Voir plus loin la description de son Végéce. Au reste,CarloSegrè vient de démontrer que le séjour à Bologne l'a initié à la poésie plus qu'au droit. {La patria poetica di F. P., dans Nuova Antol. du i6 juillet 1904.)