CHAPITRE VI
L'antiche mura, ch' ancor terne cd ama
E trcma '1 mondo, quando si rimembra
Del tempo andato e 'ndietro si rivolve.
(Canz. Spirto gentil.)
L'histoire a été une des études favorites de Pétrarque. Elle a charmé son imagination, nourri sa poésie, inspiré son sentiment si neuf de la patrie. Les grands ouvrages historiques qu'il a lui-môme écrits ne sont pas de simples compilations. Sans doute la composition se réduit à peu de chose dans le Liber Rerum memorandartun, conçu sur le modèle de Valère-Maxime, recueil d'anecdotes, de traités moraux, de portraits de personnages anciens et modernes, où les pages qui nous intéressent le plus sont celles qui se rapportent aux contemporains ' ; c'est un recueil d'érudition et de morale, sans plan apparent, dont les chapitres pourraient être
I. Le texte très fautif des éditions sera prochainement remplacé par l'édition critique à laquelle travaillent Henry Cochin et Léon Dorez, d'après les mss. de Florence et de Paris. Elle formera les t. VIII et IX de notre Bibliothcqiie littéraire de la Renaissance .
P. DE NoLHAC. — Pétrarque. i
modifiés et multipliés indéfiniment '. Mais l'originalité est grande dans un livre plus étendu et plus important, le De Viris ilhistrihiis, qui occupa Pétrarque, sous diverses formes, presque toute sa vie. Il y a produit le premier en date des travaux de la Renaissance consacrés à l'histoire romaine; en même temps, il a restauré le genre antique de la biographie avec un souci remarquable d'information exacte et de clarté dans la mise en œuvre.
Il en avait conçu le dessein à Vaucluse et y travailla toute sa vie. Après avoir projeté d'y faire entrer les héros de tous les temps et de tous les pays (ex omnibus terris ac saeculis') et avoir même entrepris la vie des personnages de la Bible et de la légende grecque \ il avait peu à peu rétréci son cadre afin de le mieux remplir. Sous sa forme définitive, le De Viris d^ Pétrarque devait être, comme son poème de VAfrica, une apologie de Rome, née d'une étude longue et sérieuse des historiens. La composition des deux livres a dû, plus d'une fois, marcher de front, le poète ayant recherché dans l'histoire romaine tous les élénjents de son épopée ; mais le De Viris avait été commencé avant VAfrica, si l'on s'en rapporte au dialogue où Pétrarque se fait reprocher par saint Augustin son amour de la vaine gloire :
1 . Le Par. 6069 T prend fin sur un morceau inachevé, omis par les éditions ; c'est la preuve que l'ouvrage de P. n'a jamais été terminé. J'ai risqué l'hypothèse qu'il y recueillit les notes et les morceaux rejetés de la composition dernière du De Viris. En attendant l'étude de Dorez, on peut consulter encore G. Kirner, SuUe opère storiche di F. P. Pise, 1889.
2. Ces biographies forment un groupe distinct, inconnu aux éditeurs de P. et que, seul jusqu'à présent, nous a révélé le Par. 6069 L Ce sont celles d'Adam, Noé, Nemrod, Ninus, Sémiramis, Abraham, Isaac, Jacob, Joseph, Moïse, Jason et Hercule. Sauf pour les vies de Jacob et de Joseph, qui sont seulement analysées, j'ai publié le texte du recueil dans Le De Viris illustrihus de P. notice sur les mss. originaux suivie de fragments inédits^ Paris, 1890, p. 58-80. (On cite ici la pagination du t. XXXIV, I, des Notices et extraits des mss. p. p. l'Académie des Inscriptions. Sur les sources de ces biographies et la méthode de P., v. p. 52-53).
(( Tu as rcvé, lui dit le saint, d'être renommé dans la postérité, et tu as abordé pour cela les plus grands sujets : tu as entrepris d'écrire l'histoire depuis le roi Romulus jusqu'à Titus César, œuvre immense qui exige beaucoup de temps et de travail. Puis, sans attendre qu'elle fût terminée, aiguillonné par le désir de la gloire, tu as vogué vers l'Afrique sur une poétique nef, et tu y composes maintenant les livres de ton Africa, sans négliger ton premier travail. Ta vie entière est donc prise par cette double occupation, sans parler de toutes celles qui surviennent; tu prodigues ainsi le plus précieux des biens, celui dont la perte est irréparable ; tandis que tu écris l'histoire des autres, tu t'oublies toimême. Sais-tu pourtant si la mort, avant qu'un seul de tes deux ouvrages ne soit fini, n'arrachera pas de ta main ta plume fatiguée' ? ».
Pétrarque a souvent parlé de son grand ouvrage historique. Au livre IX de VAfrica, il met dans la bouche d'Homère une sorte de résumé prophétique des œuvres que doit donner au monde le chantre de Scipion, et parmi lesquelles le De Fins est tout d'abord désigné ^ En 1353, il répond de Mantoue à l'empereur Charles IV, qui lui en demandait un exemplaire, que le travail . est demeuré inachevé faute de
1. Secr. HI (Op. 365). Texte revu à l'aide des Par. 6052, f. 18', et 6728, f. 156'. — On a vu, t. I, p. 85, que P. mourut en travaillant à sa Vie de César, devenue par son importance un ouvrage distinct, mais comprise dans le plan général du De Viris illustrihiis.