‹ Pétrarque et l'humanismeChapitre 26 sur 353 · Fam. préf. ; Sen. IX, 2; Var · texte numérisé non relu

Fam. préf. ; Sen. IX, 2; Var

Le premier jour, on devrait passer la Durance avant le coucher du soleil; mais Pétrarque s'arrête à Cavaillon pour prendre la bénédiction du bon évêque. Celui-ci, malade, insiste pour le retenir ; sur ces entrefaites, la pluie se met à tomber avec violence, les torrents grossissent ; le voyageur, tremblant pour ses[. livres que la pluie peut gâter, pense à les laisser en lieu sûr d'où on les lui expédierait un peu plus tard. En attendant, il passe la nuit chez Philippe de Cabassoles ; là on lui porte la nouvelle que les environs de Nice sont parcourus par des compagnies armées qui interceptent les communications. Toujours inconstant, il est enchanté de trouver autant de bonnes raisons pour revenir sur ses pas. D'ailleurs, il lui en coûterait de ne pas voyager en surveillant, de son cheval, ses précieuses caisses : « J'avais avec moi, dit-il, un très cher bagage, des livres, et avec eux ces hum.bles compositions dont je couvre moi-même le papyrus de Memphis. Je ne craignais pas pour ma personne, habituée à souffrir toutes les intempéries, mais j'avoue que je tremblais pour ces fardeaux bien-aimés. Que faire? n'était-ce point la volonté de Dieu qui s'opposait à ce départ? Je laisse quelques serviteurs continuer la route jusqu'en Italie, et je retourne goûter ma solitude, rendue plus profonde encore par leur absence ' . » C'était six mois de plus que Pétrarque donnait à Vaucluse ; il partait enfin, ne se doutant pas que c'était pour toujours.

L'Italie garda son poète sans partage, les vingt et une dernières années de sa vie ; sauf pour deux courts voyages d'am-

I. Faui.XY, 3. Dans Fam. XV, 2 (à Nelli), le passage des livres est ainsi conçu : Ad ea accedehat metus corrumpendi libros ex quihiis sarcinulae magna ex parte constabant. Dans Var. 64 (à Cabassoles, le récit le plus sûr): [Ivipedimeutum], etsi libroniDi qiios mecum fer endos assiimpseramaïuore tangebar acuehenienlissime retrahebar, postule tainen lllos diniittere non uetabat...

bassade, à Prague près de l'empereur Charles IV, à Paris près de Jean le Bon, il resta fidèle à la patrie de son sang et de son cœur. Mais, fêté et attiré par les princes et par les villes, en proie lui-même à cette inquiétude d'esprit qui le rejetait sans cesse des cours bruyantes dans les retraites silencieuses et de la solitude dans la vie active, il ne se fixa nulle part aussi longtemps qu'au bord de la Sorgue. Quand il crut avoir enfin trouvé dans sa campagne d'Arquà l'équivalent de son cher Hélicon de Provence, il mourut avant d'en avoir vraiment joui.

Aux premières années de son retour, son installation principale fut à Milan, dans une paisible maison à l'extrémité de la ville, toute voisine de l'église S. Ambrogio'. Comme à Vaucluse, levé dès minuit, après les quelques heures de sommeil qui lui suffisaient, il allait dans la bibliothèque attenant à sa chambre, et l'aurore l'y trouvait chaque jour au travail depuis longtemps". Un hiver très rude, où l'encre gela dans les encriers, ne changea rien à ses habitudes et n'atteignit pas sa santé \ Il résistait au froid, grâce à la longue cape de laine qui l'enveloppait entièrement et dont il voulait procurer les bienfaits à son cher Boccace-^. La maladie lui vint et d'où il l'attendait le moins : « Je possède, écrit-il à un ami, un gros volume contenant les Lettres de Cicéron. Pour qu'il fût à portée de ma main, je le mettais d'ordinaire, tu l'as vu, à l'entrée de la bibliothèque, appuyé contre le chambranle de la porte. Un jour que j'entrais, pensant comme d'habitude à autre chose, je

i.Fflw. XVI, II ; XIX, i6; XX, 8.

2. [A lecto] niox... auellor inqiie bibliothecavi illi proximam uelut in arcem fugio {Fam. XIX, i6).

Page 1