‹ Pétrarque et LaureChapitre 1 sur 3 · A M«^ HÉLÈNE · texte numérisé non relu

A M«^ HÉLÈNE

COMTESSE DE CHOISEUIL ,

?(iï PRI?<CESSE CE BAUrFREMOKT.

Mon amie,

J'ai vu croître avec vous cette amitié fidèle, dont vous m'avez donné de si touchantes preuves depuis votre enfance, que j'ai fini

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par oublier la disproportion de nos âges. Par la vivacitéde messentimens et par le charme infini que je trouve dans nos entretiens, il me semble toujours que je suis aussi jeune que vous. C'est une illusion du cœur, on peut conserver celles de ce genre jusqu'au tombeau, et elles dédommagent de la perte de toutes les autres.

Vous aimez le sujet et le héros de cet ouvrage. Qui peut apprécier mieux que vous une âme grande , sensible, elle plusbeau talent poétique ! Je n'ai point profané les épîlres dédicatoiresj jamais, dans

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mes ouvrages, elles n'ont été dictées par la vanité ou par l'ambition ; mais à l'époque de la vie où je suis parvenue, songez , mon amie, que cet hommage est bien solennel ! Je crois vous offrir mes dernières pensées! et cette idée mélancolique n'est pas pour moi sans douceur; vous relirez souvent cet ouvrage, et toujours avec attendrissement; vous y retrouverez mes opinions , mon imagination , mes sentimens,mon âme tout entière; enfin , tout ce qui , par la sympathie, nous attache Tune à l'autre.

Le portrait d'une figure n'est qu'une image fugitive ^t trom-

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peuse; il faut si peu de temps pour lui ravir sa ressemblance! mais l'âme ne vieillit ni ne meurt : dans cotte absence dont le nom fait tressaillir , tout ce que l'àme a de bon , de tendre , de généreux , non seulement ne s'anéantit point, mais no peut que s'épurer et s'exalter ; peindi^e la sienne dans ses écrits , c'est laisser à l'amitié le seul souvenir qui ne soit point une illusion, c'est vivre toujours avec ceux qu'on aimait. Ainsi, au moment de l'inévitable séparation, écoutez la voix intérieure qui vous répétera 7^^ trois mots si consolans qui terminent cet ouvrage! En

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altendant, goûtons tout le charme attaché à la communication réciproque des idées et à la confiance intime. En se consacrant au travail ^ aux arts, à l'amitié, on retranche de sa vie les inutilités , les vanités frivoles; en dépit du sort , on embellit son existence; et ne rien perdre des plus pures jouissances du cœur et de l'esprit, c'est la prolonger. Vous verrez dans cette histoire que notre destinée n'a rien de matériel, et qu'elle est tout entière dans nos goûts , notre imagination , notre caractère et nos occupations habituelles. Cette puissance de déjouer les plus funestes

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combiDaisons de la fortune, ef d'ôter au hasard sa triste influence, est le plus beau don que le créateur ait fait à la nature humaine. Les animaux ne peuvent rien sur leur sort; l'homme peut tout sur le sien , il peut adoucir sa situation par de réelles, de sublimes espérances, ou la transformer, la créer par çl'heureuses illusions î il y a de la souveraineté et même de la magie dans sa volonté («). Mais ces fa-

{a) Cette force d'imagination, qui peut donner à des rêveries tout l'intérêt de la réalité, n'est pas plus étonnante que l'effet que produisent sur nous les fictions théâtrales, et quelquefois la seule lecture d'un livxe. Pour-

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cultes merveilleuses ne produisent pour lui le bonheur que lorsqu'elles sont unies à la vertu et au sentinienl profond du devoir. Une tête ardente et une ànie vicieuse ne peuvent enfanter que des monstres et les folies les plus coupables. Ces réflexions ne sont point déplacées dans la dédicace de l'histoire de Pétrarque; car on voit dans ses lettres et dans ses vers qu'il a dû,

quoi nos propres inventions dans ce genre, et adaptées à nos sentimens, ne nous feraientelles pas éprouver des émotions aussi vives que celles qu'excitent en nous des illusions létrangères à notre situation et à nos affection» particulières?

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aux illusions et aux scènes idéales ♦ produites par son imagination, les plus douces émotions qu'il ait éprouvées dans sa vie.

Comme nous l'avons dit souvent dans nos conversations ie7<?« têté^ le sujet de cet ouvrage offrait une grande difficulté, celle de représenter Pétrarque également passionné pour les beaux-arts, pour la gloire et pour Laure. Il semble que l'amour de la gloire, inséparable de l'entliousiasme poétique , doive faire de toute autre passion un sentiment secondaire, mais, en étudiant attentivement dans les

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écrits de Pétrarque et dans son histoire, son caractère et les motifs de ses actions, j'ai reconnu qu'il y eut une si grande élévation et une telle pureté dans ses idées, une si profonde sensibilité dans son cœur, que^ malgré la vivacité de sa tëtC;, son enthousiasme vint toujours de son âme 5 il adora Laure, parce qu'elle fut à ses yeux la plus parfaite de toutes les femmes; il se passionna pour la liberté, non pour jouer un rôle, mais uniquement par philanthropie et par la séduction des souvenirs de l'ancienne Rome. Son amitié fut toujours fondée sur l'admiration; il se livra

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avec ardeur à la poésie coiume au langage qui pouvait le mieux exprimer la noblesse, l'énergie et l'exaltation de ses pensées et de ses sentimensj il aima la gloire, parce qa'il la regarda comme le prix de la vertu, et le seul sur la terre qui soit digne d'elle. Ses goûts et ses penchans ne furent jamais produits par l'orgueil ou la vanité 5 toutes ses passions^ venant du même principe, ne se combattirent point, ^aucune ne fut exclusive, et leur accord au contraire fit leur force et en assura la durée. Enfin il fut éminemment religieux , et cela dût *tre; l'abjection de l'impiété était

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contraire à la nature d'un si noble caractère et d'un esprit capable de tout embrasser, de tout concevoir, hors l'idée du néant; et si la sublimité de la morale évangélique n'eût pas persuadé sa raison, elle aurait entraîné, séduit son cœur.

Il y a de l'infini dans la perfection morale qui n'est autre cbose qu'une grandeur sans mesure; toute belle ânie, unie à une forte imagination, se dirigera vers elle par un élan naturel; et si les passions l'en détournent, elle y reviendra avec ardeur : semblable à l'arbre vigoureux courbé violemment par une puissance oppressive, et qui, dé-

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gagé de la force qui l'abat et le comprime, se relève avec une impétueuse fierté. Le vice, joint à rimpiété , n'agit que par des sensations et des impulsions monientanéesj il est environné de bornes effrayantes qui toutes sont des abîmes; il repousse le souvenir passée il consume et dévore le présent, il jette avec épouvante un voile ténébreux sur l'avenir! Loin d'entretenir le feu sacré de l'iinagination,ilse plaît à l'éteindre dans la boue, et il lui substitue des rêves monstreux et dégoùtans; circonscrit dans le cercle étroit et méprisable des ])esoins et des plaisirs

ÉPITRE DÉDICATOIRE. ïvij physiques, on pourrait ie comparer au vil insecte qui rampe, végète et se fixe sur une roche aride au miheu des plus redoutahles écueils et sur les gouffres profonds

d'une mer orageuse

L'un des hommes de génie qui connut le mieux le cœur humain^ a dit que, dans la conduite et dans les actions de la vie. Tordre conduit a Dieu (a) ' la grandeur d'àme et la sensibilité y conduisent aussi.

Quoique Pétrarque ait fait pour Laure une si grande quantité de

(«) Saint Augustin.

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vers, sa muse aussi chasle que brillante n'a jamais rendu de culte qua Vénus Vranie^ et non à la Vénus terrestre qui n'inspire que les vers nommés erotiques^ genre si fade et si facile, et dans lequel les expressions et images licencieuses matérialisent la sensibilité , lorsque, par hasard, il s'en trouve quelques traits dans ces sortes de productions. D'ailleurs les plus nobles chants ont immortalisé les taîens et le génie de Pétrarque; il a célébré avec un égal succès la religion^ les héros, la vertu, la gloire et la liberté.

J'ai tâché , dans ce livre , lors-

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que j'ai fait parler Pétrarque, de donner à son langage une teinte poétique en lui conservant la bonhomie et l'extrême simplicité qui formaient le fonds de son caractère. Il m'a semblé encore que le style même de cet ouvrage devait souvent avoir aussi quelque ressemblance avec celui d'un poème, et que je devais prendre quelquefois le ton de l'histoire^ puisqu'il fallait me transporter à des époques mémorables y et que j'avais à retracer de grands évènemens politiques auxquels Pétrarque, par ses opinions, ses démarches, ses ambassades, ses liaisons et se&

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