LADRE
Durant les discordes civiles, les muses, amies de la paix, désertent les cite's bruyantes*, alors, si les arts sont ilorissans , ils tombent bientôt dans une triste décadence^ car, dans une multitude d'artistes et de littérateurs, il s'en trouve toujours un grand nombre qui, pour flatter les passions du parti dominant, abandonnent les bonnes routes et les vrais principes ; et ceux-là, protégés parles factions qu'ils
encensent, usurpent sans peine les couronnes académiques et une réputation passagère. Si la herse a passé sur un Yaste terrain , qu'on ait abattu les barrières qui séparaient les diverses espèces de champs, et qu'on ait arraché toutes les semences de leurs précieuses productions, on ne reconnaît plus ensuite leur étendue et leurs limites. Tel est après une révolution l'état des artsj tout est brouillé , confondu , toutes les bornes ont été renversées oufranchies, on ne sait plus oii les poser et oii l'on doit s'arrêter-, on ne voit plus le point délicat qui sépare le sublime du galimatias, la hardiesse de l'extravagance, la naïveté de la puérilité. Lorsque le calme est rétabli , le goût est gâté , et le public impartial n'est plus lui-même en état (du moins pendant quelque temps ) de juger sainement et d'assigner les premiers rangs dans les lettres et dans les arts. Mais quand ces trou-
bles intérieurs , ces guerres intestines et sanglantes bouleversent les empires clans des siècles de barbarie; s'il existe alors quelques sages paisibles qui , fuyant le tumulte des armes, vont chercher le repos dans la solitude, s'il se trouve parmi eux un homme de génie , il saura , dans le silence de la retraite , se consoler par de nobles travaux, et son exemple, ses études, ses veilles, prépareront l'heureuse renaissance des sciences et de tous ces arts enchanteurs dont l'éclat fait la gloire des nations , puisqu'il forme les époques les plus brillantes des siècles écoulés (rt\ 11 est difficile de relever les lettres tombées en décadence, parce que le goût général a quelque chose de
(a) Ce fut pendant l'horreur des guerres civiles , qu'en Angleterre quelques sages formèrent mystérieusement dans la retraite la savante association qui devint depuis la so-ciété rojrale de Londres.
faux qui décourage les bons esprits, mais la complète ignorance peut s'allier du moins avec le sentiment du vrai et du beau.
En Italie , le Dante persécuté , contraint de fuir et de se cacber , donna à sa patrie le premier poème dont elle aitpus'e'norgueillir',peud'annéesaprès sa mort et dans des temps aussi déplorables, un génie plus heureux eut une influence plus étendue et plus marquée sur la gloire littéraire de l'Italie.
En suivant fidèlement l'iiistoire , je vais esquisser ce grand tableau , et montrer dans un poète plein de génie le triple enthousiasme de la religion, de l'amour et de la gloire j je vais tâcher de peindre une âme pure et généreuse que l'amour exalta sans les maîtriser, et pour laquelle l'amitié fut une passion; une imagination ardente et forte , dont les écarts même eurent
uti principe vertueux; une piété profonde qui, dans des temps de superstition,ne dégénéra jamais enfanatisme; un amour de la patrie et de la gloire, exempt des petitesses de l'envie, et qui n'entraîna jamais dans les excès de l'esprit de parti , une noble ambition qui dédaigna toujours les souplesses de l'intrigue, les cabales, la fortune et les richesses", une modestie sincère au milieu des plus éclatans succès; l'exaltation des plus grands sentimens qui puissent animer le cœur humain; enfin , les travaux surprenans d'un poète sublime auquel nulle inspiration n'a manqué : tels sont les traits divers que je dois réunir pour former unportrait ressemblantde monhéros; tel fut Pétrarque , homme extraordinaire, plus étonnant encore par son admirable caractère que par son génie et ses rares talens. Je dois peindre encore cette belle partie de l'Europe ,
qui compte clans ses annales tant de siècles éclatans illustrés par les sciences, les arts et les lettres Ça). Cette grande nation, destinée à briller dans tous les temps, après avoirassujéti l'univers, devait encore offrir à toutes les générations des modèles parfaits aux artistes et aux littérateurs dans ses écoles de peinture, d'architecture, et dans son langage nouveau , ainsi que dans sa langue antique. Rome moderne , rivale heureuse de l'ancienne Rome, s'est maintenue triomphante sur le trône des beaux-arts; cette puissance, consolatrice des talens, qui fut toujours amie de la paix, a su néanmoins se conserver en Italie , malgré les guerres et les révolutions les plus sanglantes, et elle a successivement
(a) Le siècle d'Auguste, le quatorzième siècle, celui de Léon X, celui du Tasse, et le nôtre.
élevé des trophées , des monumens admirables, au milieu des nobles débris et des ruines qui attestent son antique splendeur : exemple unique sur la terre d'une si longue suite de succès et de gloire.
Si 5 quelquefois , dans le cours de cet ouvrage , je suis historien moins fidèle, seulement en parlant de lahelle Laure y on pardonnera quelques fictions dans le récit des amours d*un poète.
Au commencement du quatorzième siècle, l'Italie, déchirée par les factions des Guelphes et des Gibelins , offrait le spectacle affreux d'un bouleversement universel (a). Les lois étaient sans vigueur , les magistrats sans autorité, les grandes routes sans sûreté;
{a) Les Guelphes soutenaient les prétentioiis des Papes ; les Gibelins étaient les partisans des empereurs.
8 PÉTRAilQUE
la haine et la vengeance remplissaient les villes de carnage et d'échafauds, et l'on ne pouvait se dérober aux proscriptions par la fuite qu'en tombant dans les mains des brigands armés, dont les chemins étaient couverts.
Chaque faction rassemblait dans son sein les hommes les plus opposés les uns aux autres par leur éducation , leurs mœurs et leurs caractères-, lestime n'était plus la base des engagemens les plus sacrés ; le mépris n'était plus un obstacle aux liaisons les plus intimes. Un seul dessein occupait tous ces esprits turbulens, il n'existait pour eux qu'une seule vertu : l'enthousiasme de la cause qu'ils soutenaient.
Malgré le despotisme des chefs et les horreurs de l'anarchie, le cri de la liberté retentissait de toutes parts*, dans des lieux où tout retraçait de si grands souvenirs, on n'entendait pas sans émotion ces cris tumultueux répétés
par les échos du Capitole. La majesté (iu théâtre ennoblissait les actions et les fureurs des personnages. Il est vrai qu'au milieu de ces désordres, la religion, outragée dans ses maximes, régnait encore par la foi ; elle conservait au fond des cœurs les germes précieux des vertus généreuses qu'elle donnait à la chevalerie. Cet esprit chevaleresque, altéré par les guerres civiles , était néanmoins si généralement répandu, qu'on en connaissait l'influence jusque dans les associations les plus criminelles , et il produisait souvent des actions inattendues de clémence , des traits frappans d'héroïsme et de grandeur d'âme parmi des brigands même.
Tandis que des factieux ravageaient l'Italie , répandaient des torrens de sang , brûlaient , anéantissaient des villes, et joignaient des ruines nouvelles à tant de ruines antiques, un
génie consolateur, le ge'nie des arts, planait doucement sur quelques retraites obscures de cette belle partie de l'Europe. Cimabué et le Giotto, son «UèvCjdevinaient l'art de lapeinture, et le créaientune seconde fois. Arnolplie Lapi relevait l'architecture ; Brune tto Lettini dictait dansl'ombre des leçons de rhétorique , de philosophie et d'éloquence; le divin Dante, son disciple^ achevait, enfuyant, le poème oii sa muse irritée a semé tant de vers satiriques; Jean \ illani, observateur hardi , et juge impartial des évènemens qui se passaient sous ses yeux , en écrivait l'histoire, et Pétrarque recevait le jour à Arezzo (a). Au moment de sa naissance , Petracco , son père , resté à Florence, et de la faction des blancs, opposée à celle des noirs (6),
(a) En i3o4-
{b) Cette faction s'était confondue avec
soutenait un sanglant combat. L'issue en fut malheureuse pour les blancs, dont le parti s'était réuni à celui des Guelphes; ils furent chassés de Florence ; on démolit leurs maisons , on confisqua leurs biens : Petracco et le Dante se trouvèrent enveloppés dans cette proscription \, Petracco alla se réfugier à Arezzo (i).
Charles de Valois, frère de Philippe-le-Bel, avait causé tous ces malheurs. Chargé par le pape Boniface VIII d'aller à Florence comme médiateur , il n'y porta ni assez d'adresse ni assez d'équité; il y brouilla tout, et rendit les deux partis irréconciliables. Telle fut l'origine de l'animosité du Dante contre les Français et contre la maison des rois de France. Qulques années après on parla du retour des exi-
celle des Gibelins. Les blancs faisaient cause commune avec les Guelphes.
lés à Florence. Petracco , avec s3 famille , alla attendre à Pise cet Leiireux événement. Ce fut là que Pétrarque, âgé de huit ans, trouva un maître habile qui lui donna les premières leçons de grammaire : on ne doit pas ravir à ce maître l'honneur d'être nommé ; il s'appelait Convennole Ça) , Les exilés perdirent bientôt tout espoir ; il fallut se résoudi'c à quitter sa patrie. La famille de Pétrarque, dont les aieux avaient toujours exercé à Florence des emplois honorables et lucratifs, ramassa les faibles débris d'une fortune considérable dont la plus grande partie était confisquée ; elle s'embarqua à Livourne , dans la
{a) Il avait du talent; mais, manquant de suite et d'activité, il n'a fait qu'ébaucher quelques ouvrages. Pétrarque, dans ses Lettres, en louant sa méthode d'enseignement, la compare à la pierre qui aiguise les couteaux, mais qui ne coupe pas.
ET LAURE. î5
plus mauvaise saison de l'année, pour aller se réfugier à Avignon. Le jeune Pétrarque , emmené par ses parens , répandit des larmes amères en s'éloignant des rivages de Tltalie : à son âge, nulle réflexion ne pouvait causer sa douleur; mais c'était l'instinct généreux de ce noble sentiment, de cet amour pour son pays, qui, par la suite, eut tant d'influence sursa destinée. Le vaisseau qui portait cette famille intéressante , fit naufrage près du port de Marseille : personne ne périt; on se rendit par terre à Avignon. Cette ville , plus célèbre encore par les beaux vers de Pétrarque et par ses amours que par les évènemens politiques dont elle fut le théâtre, est située sur la rive gauche du Rhône , entre Lyon et Marseille , près de l'embouchure de la Sorgue et de la Durance.
Après avoir appartenu aux comtes de Toulouse et aux rois de France , elle
t4 PETRARQUE
avait été cédée par Pliilippe-le-Bel à Charles II, roi de Naples, qui en était souverain, quand les papes, effrayés des troubles de l'Italie, et mécontens des Romains , vinrent y établir leur résidence en iSog. Charles mourut; son fils Robert monta sur le trône de Naples*, prince éclairé, vertueux, ami des lettres qu'il cultiva avec succès, qu'il protégea avec discernement, et qui^ parla suite, devint l'admirateur le plus passionné de Pétrarque et son plus illustre bienfaiteur.
Pétrarque reçut une première éducation parfaite; on lui avait donné des principes religieux , et l'exemple de toutes les vertus. Son heureuse mémoire, son goût naturel pour l'étude, firent naître à son père l'idée de lui faire apprendre le droit. C'était, dans ce temps^ la seule carrière où l'on pût raisonnablement espérer de faire fortune, quand on avait assez d'intrépi-
ET LAURE. l5
dite pour se jeter clans le dédale d'une étude aussi obscure qu'^emhr ouille e, et assez, deforceet de subtilité d'esprit pour démêler et pour déjouer des chicanes captieuses , ou pour en faire soi-même d'interminables. Telle était alors la jurisprudence. Pétrarque fut envoyé à Carpentras, à quatre lieues d'Avignon , pour y continuer ses études. Il y retrouva Convennole qui eut encore la gloire de lui donner les premières leçons de poésie. Il faisait souvent de petits voyages à Avignon.
Ses progrès étonnaient ses maîtres; Prosper et les fables d'Ésope étaient alors les seuls auteurs qu'on fit lire aux enfans pour leur apprendre le latin.
Pétrarque avait trouvé les œuvres de Cicéron parmi les livres de son père; il les lut avec avidité, quoiqu'il ne fût pas encore en état d'en apprécier les beautés. Peu de temps après son arrivée à Carpentras, desscènes étonnantes
ï6 PÉTRARQUE
frappèrent vivement son imagination; le pape Clément V mourut. La division des cardinaux italiens et gascons produisit des querelles qui devinrent sanglantes ; plusieurs Italiens furent tués , les marchands romains pille's , et l'on mit le feu au conclave. Les cardinaux qui y étaient renfermés, furent obliges de faire une brèche pour en sortir : ces violences leur causèrent tantde terreurs, qu'ils se dispersèrent; on ne put les rassembler que deux ans après.
Pétrarque, âgé de treize ans, et se trouvant à Avignon, alla, pour la première fois, visiter la fontaine de Vaucluse. C^est une caverne spacieuse dans laquelle des sources de l'eau la plus pure forment un vaste bassin au milieu de cette belle grotte, dont l'aspect, la situation solitaire et pittoresque, causèrent au jeune Pétrarque le plus vif enthousiasme : c'était un près-
sentiment (2). h Quel beau séjour !
s'ecria-t-il •, si j'en suis jamais le maître, je le préférerai aux villes les plus somptueuses (a). »
L'année d'ensuite on envoya Pétrarque à Montpellier étudier le droit.
V Cette belle ville de Languedoc ( à seize lieues d'Avignon) avait pour maître Jacques d'Aragon , roi de Mayorque, à l'exception d'un coin appartenant au roi de France, qui eut bientôt tout le reste. La même chose arrivera toujours, a dit depuis Pétrarque, à tous ceux qui ont des voisins puissans.
Tout concourait à rendre cette ville florissante : la beauté de sa situation, l'ingénieuse industrie de ses habitans, la tranquillité dont on jouissait sous un gouvernement paternel, l'état prospère du commerce, l'éclat de son université célèbre par l'habileté de ses
{a) Ses propres paroles.
professeurs , enfin la douceur du climat. Mais Pétrarque, pendant son séjour à Montpellier, s'occupa beaucoup moins du droit que de la lecture de Cicéron, à laquelle il joignit bientôt celle de Virgile , qui acheva de développer son goût passionne pour la poésie. A cette époque mourut le Dante , j)octe infortinié , persécuté pendant sa vie et déifié après sa mort. Pétrarque entendit parler des honneurs extraordinaires rendus à sa mémoire; ces récits enflammèrent son imagination. Il n'avait jamais désiré des richesses, il envia la gloire. Petracco, voyant c[ue son fils, au lieu de s'appliquer à l'étude du droit, passait les nuits à lire Cicéron etVirgile^ et s'amusait àretoucher le roman de Pierre de Provence et de la belle Maguelonne (a), crut devoir l'envoyer dans une
{d) Fait vers 1 178 par Bernard de Triviès , chanoine de Maguelonne.
ET LAURE. ig
école plus célèbre encore que celle de Montpellier. Il en existait deux plus renommées : Paris et Bologne , qui étaient alors pour les sciences ce qu'étaient jadis Athènes et Rome dans leurs beaux jours. Louis Hutin , qui , dans ce temps , régnait en France , a fait , dans une de ses ordonnances , un éloge mémorable de l'université de Paris; il y dit que la foi lui doit saconservatioiiy la société sa politesse , le monde entier ses connaissances et ses lumières. On doit louer le souyerain qui sut apprécier ainsi cette grande et belle institution. Pétrarque, par un bonheur singulier qui pourrait pour lui s'appeler une providence ^ trouva à Bologne , parmi les professeurs de droit, les deux meilleurs poètes que l'Italie eut alors. Pétrarque devait un jour les faire oublier , mais leurs leçons lui furent utiles. L'un était Cecco, qui soutint depuis des erreurs aussi
extravagantes que condamnables, et qui fut la déplorable victime d'une horrible intolérance (a); l'autre poète était Cino, grand jurisconsulte, versificateur élégant, et l'un de ces esprits flexibles qui peuvent avec succès^ se ployer à tout ; il dictait en même temps à Bologne un commentaire profond sur le code et sur le digeste, et il célébrait , dans des vers pleins de grâce , Riciiarde Selvaggi , qu'il aimait. Il fut ami du Dante , qui fit l'éloge de ses talens. Les Italiens disent que Cino est le poète le plus doux et le plus agréable qui ait fleuri avant Pétrarque, mais il eut trois disciples qui lui ont fait beaucoup plus d'honneur queces vers : Pétrarque,Boccace et Barthole (b).
(a) n ne nous est resté de Cecco qu'un poëme intitulé VAcerba.
{b) Ce dernier fut, comme on sait, un fameux jurisconsuhe.
ET LAUl^E. 2ï
Les leçons de droit de cette école qui parurent les plus agréables à Pétrarque, furent celles qu'il reçut de la savante et belle Novella, fille du professeur Jean-André, qui l'envoyait souvent tenir sa chaire à sa place j et, afin que sa beauté ne donnât point de distraction aux écoliers, on tirait devant elle un rideau qui la cachait à tous les yeux (a).
Cino et Cecco s'attachèrent particulièrement à Pétrarque, qui fit des progrès rapides dans l'art poétique sous ces deux maîtres. Pétrarque fit
(a) Christine de Pise rapporte ce trait dans sa Cité des Dames : «■ Quant à sa belle et « bonne fille (dit-elle) que il tant aime et fit »\apprendre lettres et s: avant es loix, que » quand il étoit occupé il l'envoyoit en son » lieu, lire aux escholes en chaire; et afin que « la beauté d'elle n'cmpêchast la pensée des » oyants , elle avoit une petite courtine devant » elle. »
d'abord des vers latins, mais l'exemple du Dante l'engagea bientôt à composer dans sa propre langue , sans négliger la poésie latine cpi'il cultivait toujours (aj. Pétrarque était persuadé qu'un poète ne peut atteindre au plus liaut degré de son art , que lorsqu'il réunit toutes les connaissances que son esprit peut embrasser^ aussi ne dédaignait-il aucun genre d'instruction .
Il avait un extrême désir de voyager, et il profita avec joie de l'offre d'un de ses maîtres qui allait à Venise , et qui l'emmena avec lui. Pétrarque fut saisi d'admiration à l'aspect de cette ville merveilleuse et florissante qui faisait alors avec Gènes, sa rivale^ presque tout le commerce de l'Europe. Peu de temps après son retour à Bologne, il apprit avec une profonde douleur la
(a) Par la suite , 11 fit en latin un poëme épique, intitulé l'JlJfrica.
mort de sa mère ; il fit son éloge dans des vers touclians, les seuls de ce temps qu'il ait conserve's. Son père suivit de près son épouse au tombeau.
Pétrarque, âgé de vingt-un ans, fut obligé d'aller à Avignon avec son frère Gérard, un peu plus jeune que lui , pour recueillir les faibles restes de la modique succession de ses parens. Ces deux orphelins, sans famille, sans appui, sans fortune, eurent à combattre la mauvaise foi des tuteurs qu'on leur avait nommés en leur absence. Pétrarque dut à leur ignorance la possession de plusieurs manuscrits, laissés par son père , qu'ils ne lui enlevèrent point , parce qu'ils n'en connaissaient pas le prix.
Convennole, cet ancien maître de Pétrarque, accablé d'années^ d'infirmités , et dans la plus grande misère, s'était retapé à Avignon. Pétrarque vola à son secours, lui donna tout l'ar-
gent qu'il put lui offrir, le débarrassa des poursuites de ses créanciers en lui servant de caution, et, pour le désennuyer, lui prêta deux précieux manuscrits de Cicéron , dans lesquels se trouvait son Traité de la gloire (a).
Convennole eut assez peu de délicatesse et de reconnaissance pour mettre ces manuscrits en gage; il mourut : Pétrarque était absent^ les manuscrits furent perdus. Pétrarque les regretta avec amertume; car sa passion pour Cicéron, loin de se rallentir, s'était accrue avec les années et avec le développement de son esprit et de sa raison-, cependant le juste ressentiment que Pétrarque aurait pu avoir ne l'empêcha pas de pleurer ce malheureux vieillard et de lui faire Tépitaphe la plus honorable, que l'on plaça sur son tombeau.
(a) Que nous n'avons pas.
Pétrarque, avant de songer à se faire des protecteurs, s'occupa uniquement du soin de se rendre digne d'en trouver. 11 pensait que, pour un jeune homme, la manière la plus sûi e, ainsi que la plus noble, de travailler à sa fortune , est de se rendre capable d'exercer avec distinction de grands emplois. Il renonça sans retour à la jurisprudence', en vain le fameux 01dradi et plusieurs autres jurisconsultes le conjurèrent de ne point abandonner cette carrière-, il repondit : « La y- nature ne m'a point donné de goût » pour cette science; ce qu'on fait mal- » gré elle , est toujours mal fait Ça). » Il se livra à l'étude de l'histoire, de la politique, de la poésie avec autant d'ardeur que de persévérance. Il eut à vaincre des obstacles qui paraissaient insurmontables dans sa situa -
(a) Ses Lettres.
tion. L'art de l'imprimerie était encore incomiu. On n'avait point de livres \ on ne pouvait se procurer que des manuscrits, dont le prix était exorbitant ; on n'en avait que de latins et non de grecs (ci). Pétrarque , ayant à peine de quoi subsister, était alors hors d'état d'en acheter- mais il eut le bonheur de trouver d'immenses ressources dans l'amitié de Raimond Soranzo qui habitait Avignon : ce vieux docteur avait une belle bibliothèque dont il faisait peu d'usage; car, ainsi que la plupart des jurisconsultes, il m(;prisait tous les auteurs qui ne parlaient pas des lois. Le seul Tite-Live avait trouvé grâce à ses yeux, il le lisait avec un plaisir extrême; mais, quoiqu'il eût beaucoup d'esprit et de lumières , comme il n'avait pas la plus
(a) A cette époque, on ne possétlait que de mauvaises traductions des auteurs grecs.
L'iiCTe teinture de rhisloire, il était souvent arrêté dans la lecture de cet historien. Pétrarque, idolâtre de la grandeur de Rome, avait fait, dès sa plus tendre jeunesse , une étude particulière de sonhistoire. lUutTite-Live avec Raimond Soranzo , et lui expliqua les passages qu'il avait de la peine à entendre. Cette occupation forma entre eux la liaison la plus intime. Le vieux jurisconsulte traitant le jeune poète comme son fils, lui prêtait, et même lui donnait des livres précieux : sa bibliothèque lui fut ouverte à toute heure-, Pétrarque y passait sa vie. Il forma une autre liaison qui lui fut aussi utile : il devint le disciple chéri et l'ami intime du savant Jean de Florence, chanoine de Pise et secrétaire apostolique, place honorable qui ne se donnait qu'aux hommes du plus grand mérite. Pétrarquepritpour ^ lui la plus tendre affection, et le choi-
sit pour guide de ses études; il l'appelait son père : il aimait à répandre dans le sein de ce respectable vieillard la confidence de ses peines, de ses projets; il lui avouait ses fautes, il lui demandait des conseils; il trouvait, disait-il , tant de plaisir à lui obéir , qu'il ne sentait jamais l'austérité des sacjifiees qu'il exigeait (a).
Au milieu des occupations les plus sérieuses et les plus assidues, il éprouva subitement une sorte de dégoût pour l'étude, qui lui causa une profonde affliction. Il était parvenu à ce degré très-avancé d'instruction, où l'on peut embrasser d'un coup d'oeil l'étendue des connaissances humaines, oii l'on sait discerner la liaison presque nécessaire qui les unit entre elles, et l'immensité de la chaîne qu'il faut parcourir, lorsqu'on veut devenir un
(a) Ses Lettres.
homme véritablement supérieur. Pétrarque fut moins satisfait de ee qu'il avait acquis, qu'effrayé de ce qui lui manquait , et il tomba dans le découragement. Il vola chez Jean de Florence : « Mon père , lui dit-il, vous savez tout ce que j'ai fait pour me tirer de la foule et pour acquérir un nom;, vous êtes l'homme le plus sincère, le meilleur juge de l'esprit; vous ne cessez de faire mon éloge; vous m'avez dit souvent que je serais responsable à Dieu des talens qu'il m'avait donnés, si je négligeais de les cultiver; vos louanges ont redoublé mon ardeur pour l'étude; je ne perdais pas un moment. Dédaignant les sentiers battus, je m'ouvrais des routes nouvelles; mais tout à coup quand je croyais m'élever, il me semble que je poursuivais une chimère. Fatigué d'un essor trop ambitieux, je me sens appesanti, accablé; ce que j'envisageais
3o PETRARQUE
comme facile autrefois , me paraît maintenant au dessus de mes forces....; je vois que je ne sais rien '
Mon père, poursuivit-il en fondant en larmes, ayez pitié de moi 1 tirez-mai
de l'état afireux où je suis! » A ces
mots, Jean de Florence l'embrassa.
« Mon fils, répondit-il, cessez de vous afiliger. Quand vous avez cru savoir beaucoup, c'est qu'alors vous ne saviez rien. A présent le voile est levé; vous voyez devant vous tout le chemin qu'il faudra parcourir : c'est un grand pas vers la science*, félicitez-vous de l'avoir déjà fait à votre âge. A mesure qu'on monte sur un lieu prodigieusement élevé , on découvre une multitude d'objets dont on ignorait l'existence. S'embarque-t-on sur la mer , plus on avance et plus on s'étonne de son immensité , plus on sent l'utilité d'un bon pilote. Suivez avec courage et persévérance la carrière où vous
ET LAURE. 3l
êtes entré par mon conseil , et soyez persuadé que vous justifierez toutes mes espérances. »
Pétrarque écoutait son vénérable ami avec ravissement : ces paroles consolantes rétablirent la tranquillité dans son àme, et ranimèrent toute sa passion pour l'étude («).
Le latin , ayant cessé d'être la langue de la conversation, n'était plus entendu que des savans. Quelques auteurs, que le Dante surpassa tous, avaient déjà enrichi la langue vulgaire de plusieurs ouvrages; mais cette langue était encore grossière lorsque Pétrarque lui fit l'honneur delà préférer au latin, pour exprimer en vers ses sentimens et ses pensées. Il avoue , dans ses Lettres^ que la chose qui contribua le plus à le décider à cet égard,
{a) Ses Lettres.
fat le désir d'être entendu des dames Dùt-oii trouver ce motif frivole, il est si glorieux pour les femmes, que je n'ai pu passer ce fait sous silence. Le jargon qu'on parlait alors à Avignoa ressemblait beaucoup à l'italien, parce qu'il dérivait de la même source (du latin corrompu), et la résidence, depuis plusieurs années , de la cour romaine dans cette ville, lui avait donné quelques traits de plus de conformité.
Ainsi toutes les dames provençales entendirent, comme les italiennes, les vers de Pétrarque. c( D'ailleurs, disaitil dans ses Lettres, la langue latine avait été portée, en vers et en prose, à un point de perfection auquel on ne pouvait rien ajouter; au lieu que la langue et la poésie italiennes ^ défrichées depuis peu, tombées d'abord en de mauvaises mains, cultivées ensuite par un très-petit nombre tle bons es-
prits, étaient encore susceptibles de recevoir des embellissemens et d'acquérir de nouvelles richesses (a).
Son espoir ne fut point trompé; il a en effet embelli et perfectionné ce langage enclianteur, cette langue harmonieuse du Tasse , de l'Arioste et de tant d'autres auteurs célèbres. Les amis des lettres ont encore à Pélrarfpie d'autres obligations : c'est à lui que nous devons une grande partie des auteurs anciens qui sont parvenus jusqu'à nous : il n'épargna dans le cours de sa vie ni l'argent ni les soins pour se procurer des manuscrits; il a fait des voyages longs et pénibles dans ce dessein. Par la suite, il fit venir de Constantinople le fameux Léonce-Pilate qui lui apprit le grec , et qui i'àïda dans la recherche des manuscrits écrits dans cette langue (3). Il faisait
{a) Ses Lettres.
faire sons ses yeux des copies de ces précieux manuscrits, il en copiait luimêmej il aimait à les répandre, quoiqu'il mît une grandeardcur à se former un bibliothèque qui fut^ avec le temps l'une de plus belles de l'Italie, et qui, par sa volonté, devint publique après sa mort. Loin d'avoir l'avare manie des savans vulgaires^ qui ne font cas de ce genre de ricbcsses que lorsqu'ils en jouissent seuls, il s'intéressait trop aux progrès des lettres, pour ne pas favoriser de tout son pouvoir ceux qui les cultivaient (4).
Pétrarque , en parlant à ses amis dans ses Lettres, a fait son propre portrait; il dit que son esprit était , comme son corps, plus adroit que fort, plusjuste que perçant, propre à toutes sortes de bonnes études, mais plus porté à la philosophie morale et à la poésie (a).
{a) Ses Lettres.
C'était ee juger trop modestement; car on trouve, dans ses Poésies, dans ses Lettres, dans ses Harangues, des morceaux pleins de force et d'énergie.
Il lisait souvent les anciens philosophes*, mais il savait, en les admirant, discerner leurs erreurs , reconnaître leur inconséquence , le vidc: de leur morale et l'extravagance de leurs systè' mes : « J'aime la vérité, disait-il, et )) non les sectes ; je suis quelquefois » péripatéticien , ou stoïcien , ou aca- » démicien, souvent rien de tout cela, » chrétien avant tout. Lisons les his- » toriens, les poètes, les philosophes; » mais ayons toujours dans le cœur » l'Évangile où l'on trouve la vraie » sagesse et le vrai bonheur (a). » Sa conduite s'accorjiîait parfaitement avec ses discours ; et elle ne se démentit jamais. Il s'était mis sous la direction
{a) Ses Lettres , 1. G^ ép. a.
d'un saint personnage^ le père Denis eut, jusqu'à sa mort, sur la conscience clePétrarque,toutrempire que Jean de Florence avait sur son esprit et sur son cœur.
Cependant la réputation de Pétrarque commençait à s'étendre, ou, pour mieux dire, ses amis, excellens juges du mérite , l'annonçaient déjà ; en louant Pétrarque avec enthousiasme^ ils avaient la gloire de prédire un grand homme. La nature, qui avait donné à Pétrarque tant de qualités supérieures, tant de talens et de génie, s'était plue aussi à l'arner de tous les dons extérieurs ; sa figure était non-seulement noble et régulière , mais elle avait un éclat et un agrément qui fixaient sur lui touslesyeux. Personne n'avait dans la conversation plus de douceur et de vivacité *, ses talens faisaient le charme de la société, car, malgré ses occupations et ses études .
il n'avait rien de sauvage , quoiqu'il aimât la solitude de préférence à tout; mais lorsqu'il habitait les villes, il ne fuyait jamais le monde, il en était toujours recherché^ et sans effort il y était constamment aimable; il y disait des vers, souvent il les chantait en s'accompagnant de son luth-, ce luth chéri, si justement célèbre, qu'il portait partout, qui ne le quitta jamais, et qu il laissa en mourant à son ami le plus intime; et jamais l'amitié ne fut illustrée par un plus touchant souvenir et par un legs plus brillant. Pétrarque acquit un nouveau protecteur, beaucoup moins recommandable par son illustre naissance que par son esprit , son courage , et ses rares qualités. C'était Jacques Colonne; il voulut connaître Pétrarque, qui n'avait fait aucune démarche pour parvenir jusqu'à lui, mais qui reçut ses avances avec autant de reconnaissance que de res-
pect. Jacques Colonne n'était point encore engagé dans les ordres sacrés ^ il avait montré dans les troubles d Itiîlie une grande valeur et le plus noble caractère. Il se passionna pour Pétrarque y et le présenta lui-même à la cour pontificale, la plus brillante de TEurope , par sa magnificence , les richesses des cardinaux, et par le prix qu'on y attachait à la culture de l'esprit et des arts. On lui reprochait même une élégance qui , dans une telle cour, devaitplus surprendre que charmer. Pétrarque eut tous les succès que l'amitié s'était promis pour lui.
Jacques Colonne le présenta au cardinal son frère, et à Etienne Colonne son père , les deux hommes les plus remarquables de cette cour. A l'esprit qui pra-aissait être un don héréditaire dans cette maison, le cardinal joignait toutes les vei tus de son état; et Etienne Colonne, célèbre par mille traits de
ET LALRE. Sg
grandeur d'àme et cFintrépidité, était le he'ros d'Italie. C'était lui qui, jadis persécuté à Rome, fut obligé de fuir, et qui, seul, au milieu d'une foret, tomba dans les mains d'une troupe armée envoyée pour le poursuivre. Arrêté , interrogé , rien ne lui était plus facile que de cacher son nomj mais trop fier pour le renier dans le péril, il en accrut encore la grandeur en répondant sans hésiter : Je suis Etienne Colonne. Ces gens, payés pour se saisir de japersonne, furent frappés d'admiration j ils s'écrièrent tous à la fois : Allez; et ils s'éloignèrent de lui (a). Pétrarque vit ce magnanime guerrier avec un enthousiasme qu'il exprime dans de beaux vers. Sa musc chaste , noble , touchante , n'a jamais célébré que les bienfaits du créateur, les charmes delà solitude, lesgrands hommes,
(a) Historique.
4o PÉTRARQUE
les actions héroïques, et les objets de
son affection; un sentiment nouveau
qu'il n'avait point encore éprouvé ,
allait bientôt lui donner un nouvel
éclat.
Pétrarque s'arrachait souvent à la société d'Avignon dont il faisait les délices, pour aller, avec son frère Gérard, faire de petites courses dans les environs les plus solitairesdelavillejlà, souvent lanuitlesurprit, et plus d'une fois les deux frères furent obligés de coucher dans une chaumière. Le jeune Gérard n'avait pas le génie de PétrarqTie, mais il aimait aussi la poésie, et il faisait de jolis vers. Pétrarque avait pour lui la plus vive tendresse, et ne s'en séparait jamais, même à la cour; car Pétrarque, profitant de sa faveur, non pour demander des places, mais pour donner à son frère l'existence qu'il avait lui-même dans le monde , était parvenu à le faire admettre à la
ET LA.URE. 4l
cour et dans la société de la manière la plus honorable. Une des marques distinctives des grands caractères, est d'élever tout ce qui leur appartient et tout ce qui les approche; c'est le plus noble ascendant que les talens et l'esprit puissent donner dans la société.
Pétrarque l'exerçait avant même d'avoir acquis cette éclatante réputation, qui fait si facilement oublier la distance des conditions et des rangs. C'était un spectacle intéressant de voir deux jeunes gens, sans fortune, sansprrens, sans expérience^ et d'une famille obscure et roturière, recherchés, prévenus, accueillis par des hommes tiers de leurs grands noms, de leur mérite, de leurs dignités, de leurs richesses, et qui n'auraient jamais admis parmi eux la médiocrité opulente dépourvue des avantages de la naissance. Heureux les personnages éminens qui ont un discernement assez sur, un esprit assez.
élevé pour rendre de tels hommages au miéinte supe'rieur, et qui savent user dignement du beau droitd'étabiir tout à coup la ce'lébritc' des hommes de génie encore inconnus, et de leur donner leui's premiers titres de gloire ! Un jour Pétrarque revenant de ses promenades solitaires, et après avoir passe la nuit dans une cabane de pécheurs, se trouva, le 6 avril, le lundi de la semaine sainte, à six heures du matin, aux portes d'Avignon (rt). Une se doutait pas que cette matinée allait former l'époque la plus intéressante de sa viel Suivant sa pieuse coutume, lorsqu'il rentrait de bonne heure dans la ville, il voulut aller faire ses prières dans une église (^) •, celle de Sainte-Claire se trouvantsur son chemin, il y entra.
Comme la semaine sainte était corn-
(o) En 1327.
(b) Ses Lettres.
mencée , l'église, suivant l'usage du temps, étîfit tendue de noirj et une impression mélancolique fut la première sensation qu'éprouva Pétrarque en avançant dans ce sanctuaire relie;ieux, où son ame ardente et sensible allait voir se dévoiler les mystères les plus intéressans de son avenir. ,.. Notre destinée est tout entière dans les affections de notre cœur. Pétrarque va connaître enfin la sienne, et (triste présage!) tout ce qu'il aperçoit d'abord, tout ce qui l'entoure, ne retrace que les idées solennelles cVun giand sacrilice et de la mort!.... Il se mit à genoux j et, au bout de quelques minutes , jetant les yeux à sa droite , il aperçoit , à dix pas devant lui , un objet qui absorbe toute son attention.
C'était une jeune personne à genoux, qu'il ne pouvait voir que par derrière; mais il admira avec une vive émotion la beauté parfaite de sa taille, de son
COU, de ses cheveux blonds, el l'éléiiancc de son habillement. Elle avait une robe verte (sa couleur favorite), parsemée de violettes, la plus humble des fleurs devenue la pi as célèbre et la plus à la mode depuis Tinstitution toute récente des Jeux Floraux (a).
Son cou était orné d'un coliierde perles et de grenat; ses belles tresses blondes étaient relevées sous une couronne de filigranne d'or et de pierreries (b). Pétrarque désirait vivement
(a) Institués en iSao.
(b) Exacte description , d'après les vers et les Lettres de Pétrarque. Il nous semble fort étrange que l'on soit ainsi paré à six heures du matin ; mais , dans ce temps , les femmes ne faisaient qu'une seule toilette, et elles se levaient aux premiers rayons du jour. Enfin, l'or, les perles et les pierreries, n'étaient portés que par les personnes nobles , c'était à la fois une distinction et une parure ; les femmes , qui avaient le droit de s'en
ET LAUEE. 45
que le visage de cette jeune inconnue fût digne de sa taille et de sa parure, ou, pour mieux dire, il n'en doutait pas -^ il attendait avec impatience qu'elle se retournât : ce désir devint bientôt une agitation violente ;, tous les pressentimens de Tamour semblaient le préparer à ce qu'il allait éprouver-, mais lorsque l'inconnue se leva , et qu'elle s'avança vers lui pour sortir de l'église, il sentit qu'il est des impressions dont l'imagination la plus poétique et la plus ardente ne saurait donner l'idée. Immobile , toujours h genoux, les mains jointes encore, et les yeux fixés sur elle, il la contemplait avec un saisissement inexprimable ; leurs regards se rencontrèrent, l'inconnue, qui mille fois avait entendu parler de Pétrarque, tressaille et rou-
parer, en portaient toujours lorsqu'elles sortaient de chez elles.
46 pÉtPxAroue
gif, elle le reconnaît 1 elle le
nomme dans sa pensée, et ce nom qu'elle devait immortaliser se grave pour jamais dans le fond de son cœur.
Elle s'éloignait lentement, quoiqu'elle n'osât pas retourner la tète ; mais elle se disait qu'elle le laissait derrière
elle . Pétrarque la suivait des yeux,
et son imagination la suivait encore dans la rue qu'elle devait traverser...
Son frère vint l'arracher à cette douce rêverie*, on prend des informations sur cette jeune personne , et l'on apprend qu'elle s'appelle Laure, qu'elle est fille d'Audibert de Noves, chevalier , et d'Ermessende , veuve depuis plusieurs années , et que Laure , àge'c d'environ vingt ans, n'est point encore mariée. Pétrarque voyait pour la première fois cette jeune beauté, parce qu'elle avait habité le château de Noves , situé à deux lieues d'Avignon ; mais Ermessende venait d'acheter une
maison à Avignon, avec Fintention d'y fixer sa demeure jusqu'au mariage de Laure^ dont elle allait s'occuper uniquement (a).
Pétrarque rentra chez lui ^ il s'enferma dans sa chambre, il voulait être seul, il n'avait nul besoin d un confident ', quel être sur la terre aurait pu comprendre ce qui se passait dans son âme ? C'est dans le sein de sa muse qu'il va déposer ses craintes, ses espérances, son enthousiasme. Tous les dieux du Pinde vont accourir à sa voix; il sent que son talent est doublé , une soudaine inspiration l'élève au dessus de lui-même, le voilà poète enfin , il va chanter Laure !...,., Il ne put se défendre de montrer ces vers à ses amis , à ses protecteurs ; il les appelait sa premicre production : c'était en effet la plus brillante , la plus ani-
(a) Historique.
mée; ils furent admirés, cites, copiés, répandus rapidement dans la ville, et, pendant plusieurs jours, on n'entendit répéter dans la société que les deux noms intéressans qui, en dépit du sort et de la fortune, devaient être à l'avenir inséparablement unis.
Le beau nom de Laure^ dérivé de laurier^ devint pour Pétrarque une source inépuisable d'allusions et de iictions («). En admettant poétiquement le système de la métempsycose, il supposait dans ses vers, que l'âme de Daphné , après avoir habité longtemps l'arbre fameux devenu le symbole de la gloire, s'était enfin dégagée de cette triste prison , et qu'elle animait maintenant la plus belle des nymphes des rives de la Sorgue et de la Durance. Enfin Pétrarque, inspiré par l'amour, et n'ayant plus besoin du
(a) Voyez tous ses Sonnets.
s«ecours d'Apollon, en faisait son rival', loin de 1 imj)lorer, il se plaisait à le défier, à le braver : néanmoins il s'inquiétait en voyant Laure s'embellir à sa brillante clarté, et cependant tous les soirs il gémissait de Fabsence du dieu du Jour qui le privait du bonheur de contempler celle qu'il adorait (rt) !
Plus souvent encore, oubliant toutes ces fictions, n'écoutant que son cœur, il exprimait avec simplicité des pensées sublimes et des sentimcns passionnés: cespoésiesétaientalors moins admirées que les autres; mais Laure les préférait, etia postérité juge comme elle.
Pétrarque revit Laure dans une assemblée , et lui découvrit encore de nouveaux charmes ; il entendit sa
(a) Toutes ces idées se trouvent dans ses Sonnets.
5o Pr.TT.AROUE
douce voix quii a iaot célébrée dans ses vers', il ne chercha point à dissimuler des sentimens que tout le monde connaissait déjà, et Laure ne put cacher son trouble^ mais, depuis ce jOur.Ermessende ordonnaà sa fille de fïiir Pétrarque, et elle-même évita avec un soin extrême de se trouver dans les lieux où elle pouvait le rencontrer. La naissance de Laure et sa fortune paraissaient être des obstacles insurmontables aux vœux d'un amant dénué de tous ces avantages, et qui n'avait ni place ni état dans lemonde^ mais une imagination poétique et romanesque ne voit, dans les difficultés qui s'opposent à ses désirs, que de grands moyens de succès : l'ambition qui ne se décourage pas, s'irrite et sexalte-, elle n'a point d'équilibre, elle ne reste jamais dans un état fixe; comme touteslespassions, elle décroit, s'éteint, ou elle augmente. Pétrarque
ET LAURE. 5ï
«tait épcrdùment amoureux, il méprisait sincèrement les richesses^ et sa vie entière Ta prouvé; mais il n'était point insensible à la gloire d'obtenir la préférence sur des rivaux d'une naissance illustre , et de triompher de la fierté d'Ermessende. Ces idées ajoutaient encore à l'ardeur de ses poursuites ctd^ sa passion. L inébranlable volonté de réussir en fut pour lui la certitude , et presque toujours en effet avec un mérite supérieur, elle en est le présage le plus certain.
Un soir, Pétrarque se promenant seul dans la campagne^ près des portes delà ville, voitune femme à genoux sur le bord d'un ruisseau, qui retirait de Feau un grand voile d'une blancheur éblouissante \ Pé trarque s 'émeut , il approche, et s'écrie : Mon cœur me
le dit, ce voile est à Laurel Il ne
se trompait pas! Il mit un genou
en terre auprès de la femme qui te-
liait ceprécieux voile, et il voulut absolument l'aider à le presser peur en faire égoutter l'eau. Cette femme sou^ rit, en disant : Vous êtes Pétrarque... Oui, répondit-il avec transport, et demain je planterai un laurier sur le bord de ce ruisseau (a). En effet, le lendemain, à la pointe du jour, il planta de sa propre main cet arbuste qui devint pour lui le sujet d'un de ses plus beaux morceaux de poésie (i).
Un auteur moderne (c) a traduit ainsi les derniers vers de ce sonnet ;
Croissez, laurier charmant, croissez sur ce rivage, Elevez jusqu'au ciel tos ra'.re.iux toujours verts- An bord de ce ruisseau , sous votre doux ombrage , Je reviendrai irlianter la beauté que je sei"s.
Tout cet éclat brillant de passion et de galanterie touchait profondément
(a) Ses Lettres et ses Sonnets.
(0) Sonnet CXV.
(r) L'abbé de Sade.
ET LAURE. 5d
celle qui en était l'objet, mais alarmait beaucoup sa mère. Laure eut ordre de varier tous les jours ses promenades, afin d'évitiîr les rencontres préméditées ; on lui défendit sur-tout d'approcher du ruisseau que le laurier nouvellement planté et les vers de Pétrarque rendaient si célèbre , que ce lieu était devenu tout-à-coup un but de promenade pour les amans et pour les poètes. Pétrarque jouissait de ses succès , et se livrait aux plus douces espérances -, mais il ne voyait plus Laure , et il en chercîiait en vain depuis deux mois les occasions, lorsqu'il apprit que Laure, avec plusieurs jeunes personnes de ses amies, devait aller voir la fontaine de Vaucluse.
C'était un grand mystère , du moins par l'ordre d'Ermessende qui, retenue par une allaire , ne pouvait être de cette paitie. On avait promis le secret; mais il fut trahi par laimable îsoarde
de Roquefeuille , l'amie la plus chère de Laure, qui protégeait l'amour de Pétrarque : ce dernier^ informé du jour et de l'heure, était dans Ja grotte long-temps avant l'arrivée de Laure.
11 avait porté son luth , il chantait en l'attendant. Laure entendit de loin sa voix-, ses amies s'écrièrent ; C'est Pétrarque ! et elles applaudirent.
Laure rougit en regardant Isoarde comme pour lui reprocher son indiscrétion. Isoarde sourit*, on entre dans la grotte qu'on trouva remplie de lauriers apportés là dans des caisses la veille au soir : ces caisses formaient un demi-cercle autour de la fontaine;, elles étaient enchaînées les unes aux autres par des liens de fleurs. Pétrarque , debout sur les bords du bassin , tenant son luth , et s'abandonnant tout entier à la double ivresse de l'amour et de la poésie, chanta avec enthousiasme et Laure et les nymphes
qui l'accompagnaient, et la fontaine heureuse qu'il consacrait à jamais par ses vers harmonieux (a). On croyait voir Apollon , entouré des muses , chanter sur les rives fleuries de l'Hippocrène.
Isoarde , transportée , invita ses compagnes à lui former une couronne des lauriers dont il avait orné la grotte.
La couronne fut bientôt faite ; Laure.
les yeux baissés , y mêla quelques feuilles -, et, lorsqu'on l'offrit à Pétrarque , elle se cacha derrière Isoarde ; mais Pétrarque voyait son image se réfléchir dans l'onde limpide delà fontaine On la força de s'avancer, et
de tenir aussila couronne. Dans ce moment elle regarde Pétrarque:, toutes ses compagnes retirent à la fois leurs mains et font un pas en arrière; seule, elle parait vouloir couronner son amant.
Pétrarque, éperdu, se précipite à ge-
(a) Ses Sonnets et ses Lettres.
HOUX ; son luth échappe de su main , et se trouve aux pieds de la tremljlaiite Laure, qui laisse tomber la couronne sur cette nouvelle lyre, si mélodieuse et si brillante ! Pétrarque relève son luth avec transport ; il le presse contre son cœur. Combien il lui devient cher ; il jure de ne jamais s'en séparer. 11 est sur désormais avec lui de triom- ])her de tous ses rivaux de gloire et d'amour.
Ermessende ne put ignorer cette scène. Laure fut interrogée ; elle répondit avec candeur , elle pleura , elle avoua ses sentimens. On lui répondit avec autorité qu'elle devait les vaincre. Le lendemain , on quitta brusquement Avignon, et on l'emmena dans le château de Noves. Combien lui parut désert ce champêtre séjour qu'elle avait tant aimé ! Quelle indiflérence elle y rapporta pour tout ce qui l'avait charmé jadis! car l'un des
pins tristes effets despassions est de rendre insipides lesinnocens et doux souvenirs qu'on se rappelle avec délices, quand l'àme et dans un état tranquille. Laure soupira en apercevant de loin les tourelles de ce vieux cliàtc. u , ce n'était plus pour elle qu'une prison.
Elle reçut avec distraction les jeunes filles qui vinrent lui pré.-enter des bouquets*, elle apprit sans chagrin la mort de l'agneau qu'elle avait élevé, elle retrouva sans joie ses deux colombes et les orangers plantés de sa main*, mais le lendemain en se promenant dans le parc, elle aperçut avec émotion deux lauriers qui croissaient à côté Tun de l'autre. Elle se rappela que Pétrarque allait tous les matins jouer du luth sous le laurier du ruisseau ; elle répéta le sonnet qu'il avait fait sur cet arbuste chéri, et elle dit : « Et moi aussi je viendrai tous les jours au lever de l'aurore rêver sous cet ombmge; je
croirai y entendre ce lutiiliarmonieux qu'il mit à mes pieds, et ces vers enchanteurs qui m'ont privée pour jamais du bonheur et du repos! , . . Tandis que Laure se livrait à la plus profonde mélancolie, Pétrarque^ de son côté, gémissait de son absence; mais ses regrets animaient sa verve d'un nouveau feu ; il se consolait en les exprimant, en faisant de beaux vers. Ce fut dans ce temps qu'il composa ses célèbres canzone sur Ifes yeux de Laure (a). Il voyait tous les jours Isoarde , l'une de ses plus grandes admiratrices;, et la protectrice de sa passion pour Laure. Isoarde était une des
(a) Morceaux particulièrement admirés des italiens , qui , pour exprimer que ces vers sont d'une égale beauté, les appellent les trois sœurs. Ces canzone sont d'un genre de poésie très-noble et très-élevé, et n'ont rien de commun avec ce que nous appelons des charvsons
dames de la cour d'Amour, qui venait de s'établir à Avignon Ça) j les autres dames de cette société, les plus distinguées par leur esprit et leurs agrémens, étaient : Clémence Isaure, qui, depuis, consacra à la poésie les Heurs qu'elle avait prises pour devise, le sombre souci et la champêtre églantine, en les joignant à la violette d'or des Jeux Floraux-, Aloïse, comtesse de Bauffremont; Briande d'Agoult, comtesse de Luna-, Huguette de Forcalquier; Amable de Villeneuve, dame de Vence *, Blanchefleur de Flassans; Douce de Moustiers, dame de Clu" mang*, Phanettede Gantelme*, Ri-xendre de Puivert, dame de Trans; Hernissende, Adalasie, Mabille, Clarette, Hugonne de Sabran, fille du comte de Forcalquier -, Cécile , vicomtesse de Turenne -, la marquise de Saluce , la
(a) Historique^
6ù PÉTRARQUE
belle Brunissende , nièce du cardinal Élie de Talleyrand, etc. («).
Cette brillante association, érigée à la fois en académie et en tribunal, se réunissait à certaines époques de Tannée : on lisait des vers nouveaux dans ces assemblées ; on y proposait des énigmes , on y jugeait en dernier ressort la conduite publi€|ue des chevaliers avec leurs dames, et les griefs de tous les amans qui portaient leurs causes à ce tribunal; souvent même , sur des dénonciations particulières , on y citait un amant déloyal : dans ce cas , l'usage et la courtoisie l'obligeaient à comparaître et à se soumettre à la sentence prononcée contre lui(^); enfin, on y discutait quelquefois des question délicates et subtiles, sur lesquelles on demandait la décision des
(a) Historique.
(h) Historique.
ET LAURE. 6l
clames. Telle était la cour ou le parlement d'Amour (5).
On a peine à concevoir celte galanterie dans un siècle où les guerres étrangères et civiles bouleversaient l'Europe entière. ?^ ous trouvons beaucoup de pédanterie et de futilité dans la forme de ces sociétés et dans les choses dont elles s'occupaient; mais on y jugeait les ouvrages de poésie , ainsi que les causes des amans coupables et mécontens. Ces sociétés ont été en quelque sorte les premières académies littéraires établies en France (a).
Il parut naturel de leur doiiner la forme des écoles, puisque, jusqu'alors, on n'avait entendu parler avec éloquence que dans les universités et dans les tribunaux. Dans ces siècles de chevalerie,
(a) Il est assez singulier que les femmes qui les ont établies aient ensuite été exclues des académies littéraires.
l'amour qui , dans l'opinion générale , n avait rien de commun avec des fantaisies passagères, devait être pur et fidèle; il faisait partie de l'honneur. Les procédés et les questions qui se rapportaient à ce sentiment n'avaient rien de frivole , on y attachait même une grande importance : les décisions influaient sur la réputation. Ces institutions singulières qui n'eurent lieu qu'en France (du moins primitivement et pendant long-temps), ces dissertations sur les passions et sur la délicatesse, faites par les femmes les plus spirituelles et de la classe la plus élevée, ont sans doute infiniment contribué à répandre parmi nous le goût de la conversation et des plaisirs de l'esprit, et nous leur devons peut-être cette perfection de politesse et de galanterie que l'Europe entière a prise pour modèle. De grands principes^ solidement fondés sur une morale uni-
verselle, formèrent jadis la noble et généreuse galanterie des anciens chevaliers. Decette exaltation de l'amitié, de l'amour et de l'antique loyauté , il ne nous reste qu'un vernis agréable , qui ne vient plus des mœurs, mais qui, à son tour, influe sur elles; non-seulement il en voile la dépravation, souvent il tient lieu des vertus qu'il représente. Il est une foule de procédés honnêtes et délicats que l'on n'aurait plus sans lui : c'est un fard, il est vrai; mais on sait qu'on ne pourrait le quitter sans paraître hideux ; on le conserve du moins tant qu'on est regardé : c'est encore beaucoup , c'est même une chose étonnante et contradictoire dans un siècle oii l'on traite de préjugés les sentimens et les opinions de nos ancêtres. S'ils étaient si bornés, si dépourvus de lumières et de bon sens, pourquoi donc est-il si beau -de leur ressembler? Pourquoi dont
le moyen le plus iiifuilliblc d'insph cr la confiance, d'obtenir l'estime, d'exciter l'admiration, serait-il de persuader que l'on a véritablement les scrupules qui leur servaient de frein, les principes quiles faisaient agir, les sentimens héroïques qui les animaient?
Tels furent , dans le siècle où vivait Pétrarque, les hommes qu'on y vit jouir d'une grande renommée, et par conséquent tel fut Pétrarque luimême.
La passion de Pétrarque était nonseulement encouragée par Isoarde , mais la famille des Colonne la protégeait hautement. Etienne et Jacques Colonne , dans plusieurs entretiens avec Ermessende, lui avaient répété qu'ils se chargeaient de la fortune de Pétrarque. Cependant l'orgueil de la naissance rendait Ermessende inflexible ; mais il existait alors un autre orgueil plus noble et plus puissant , ee-
lui qui faisait préférer la gloire aux richesses^ aux rangs, aux dignités sans éclat personnel, enfin, au bonheur même : du moins cet enthousiasme , qui suppose les idées les plus élevées, ne sera jamais inspiré par la fausse gloire ; il n'est au fond que l'excès d'une ardente admiration pour la vertu unie à de grands talens , ou produisant des actions héroïques. Ainsi Pétrarque et ses amis, malgré les refus et la hauteur d'Ermessende, attendaient tout, pour son amour, du temps et de la gloire.
La renommée de Pétrarque acquit bientôt un nouvel éclat par un morceau de poésie du plus grand genre, sa belle Ode adressée à Jacques Colonne, afin de l'engager à prêcher une nouvelle croisade pour di'livrer les saints lieux du joug des infidèles : c'est l'Ode qui commence ainsi :
O aspetlata in ciel Loata ebcUa anima (6;
Jacques Colonne avait depuis un an embrassé l'étal ecclésiastique, après avoir rendu au pape Jean XXII un service signalé à Rome, par une action aussi intrépide qu'extraordinaire ('7)c Le pape lui donna l'évèché de Lombez; et, voulant en aller prendre possession, Jacques Colonne proposa à Pétrarque de faire ce voyage avec lui. Pétrarque y consentit; il était profondément affligé de savoir Laure enfermée depuis sept mois dans un vieux château où rien ne le rappelait à son souvenir. Il imagina que, lorsqu'il ne serait plus à Avignon, on l'y ramènerait; qu'alors Isoardeluiparlerait de sa douleur, lui montrerait ses vers , que Laure entendrait faire son éloge par ses nombreux admirateurs!... Toutes ces pensées le décidèrent à suivre l'évêque de Lombez. Ils partirent sur la fin du mois de mars ; il fallait, pour se rendre d'Avignon à Lombez, traverser tout le Languedoc.
Ils passèrent d'abord à Montpellier , que Pétrarque connaissait déjà, ensuite ils allèrent à Narbonne. Pétrarque;, plein d'enthousiasme pour Rome, et pour son histoire qui était alors le principal objet de ses études, vit avec joie cette ville intéressante où les Romains établirent leur première colonie dans les Gaules, et que Cicéron appelle la guérite et le boulevard de l'empire romcdti. Cette colonie fut entièrement formée de citoyens romains; et, pour rendre plus supportable à tous ces hommes expatriés l'éloignement de la ville capitale du monde, on imagina de mettre sous leurs yeux quelques images des beautés de Rome. On bâtit à Narbonne un capitole , un théâtre des termes , des arcs de triomphe , des fontaines , un temple de marbre de Paros. Ainsi la magnificence romaine , en adoucissant leurs regrets^ éternisait leurs sou-
68 PlÎTRArxOUE
venirs. Presque tous ces monument sont détruits aujourd'hui ; mais Pétrarque en retrouva encore quelques vestige.; , et il y recueillit un grand nombre d'inscriptions romaines. De Nfirbonne, nos voyageurs se rendirent à Toulouse. Ils passèrent plusieurs jours dans cette ville, appelée jadis Rome de la Garonne , titre glorieux qu'elle a mérité par le succès avec lequel elle a toujours cultivé la poésie, les lettres et les sciences , et titre que Nar])onnc n'obtint pas, quoiqu'elle ait joué un rôle beaucoup plus importait dans l'histoire. Les Muscs ont toujours aimé cette terre poétique et l'ont immortalisée.
L'évéquc de Lombez , passionné p!>ur les lettres et pour les vers, voulut connaître les poètes provençaux les plus distingués par leurs talens, et sur-tout Arn:iud Vidal de Castelnaudary, qui avait eu la gloire d'obtenir
ET LàURE, 6g
le nremler la Violette d'or. Lu langue italienne que Pétrarque venait de polir et de perfeetionner, ne lui fitpoint dédaigner la langue provençale qui devait rester dans une éternelle enfance. Il y trouvait de la grâce et de la naïveté : il se plaisait à entendre ces jeunes poètes réciter , chanter leurs vers, et conter leurs amours j de leur côté ils lui parlèrent de Laure, ils connaissaient ce nom que l'amour et le génie avaient déjà rendu célèbre ', ils écoutèrent avec cnlhousiasme les sonnets , les canione et les ballades que Pétrarque avait faits pour elle.
C'ejst ainsi que se passaient toutes les soirées cliezl'évcqiîedeLombezdurant son séjour à Toulouse {a). Dans une de ces soirées, dont le luth et les vers de Pétrarque avaient fait tout le char-
(fl) Historique. Pétrarque conserva même toujours des liaisons avec ces poètes.
yo PETRARQUE
me , Arnaud de Castelnaiidary paria d\in fabliau en vers qu'il avait nouvellement composé : il promit d'en faire une lecture. On s'assembla le lendemain pour l'entendre-, Arnaud, après le préambule ordinaire des auteurs de tous les siècles en semblable occasion , déploya son manuscrit , et lut l'espèce de poème dont voici Ix traduction.
Elisabeth de Bavière fbj.
Parmi les déesses immortelles du Parnasse, il en estunemoins brillante, moins connue que ses neufs sœurs ; elle n'est point la fille du souverain de l'Olympe : fruit des amours mystéricu.\: de Mnémosyne , et du dieu
(b) Tout le fond de cette histoire est vrai, et tous les personnages qui s'y trouvent ont existé à cette époque.
paisil)le du Silence, elle naquit clans le fond des déserts de la Lycie ; l'ai bre dont les branches tristement affaissées s'inclinent dans les eaux, et la sombre scabieuse , lui sont consacrés!
Plaintive , solitaire , elle fuit l'éclat ^ le grand jour, les fêtes; elle aime à s'égarer dansle vague et dans l'ombre; l'imagination et l'espérance , mais toujours voilées , soutiennent sa marche incertaine , et font le charme de ses longues rêveries : les souvenirs douloureux et touchans , la douce pitié , l'amitié gémissante , l'amour en pleurs et le mystère forment son cortège silencieux ; on la trouve errante dans l'obscurité des forêts , ou fixée sur les bords d'une onde calme et pure. Elle ne veut point d'invocation; mais, sans être appelée, c'est elle qui^ environnée de nuages , vient inspirer les cœurs soufFrans et sensibles î Son nom est, la Mélancolie! c'est elle
encore qui, mille fois, accorda le lutK harmonieux de Pétrarque ! Il n'appartient qu'au chantre de Laurc et de Vaucluse de rendre la mélancolie sublime', sans prétendre à sa renommée, je puis me flatter du moins que la muse, amie des amans et des poètes, ne dédaignera point d'adoucir les sons de ma voix et de donner de Fintérèt à mes vers*, je vais chanter l'amour maternel, l'héroïsme, et le malheur.
A Tépoque où régn=iit en France , avec tant de gloire , le «aint roi Louis IX , monarque paternel , législateur habile, guerrier intrépide et magnanime, florissaient dans l'antique Germanie plusieurs princes également célèbres par leurs exploits et leur magnificence; entre autres, Othon, duc de Bavière-, l'éclatante beauté de la jeune princesse Elisabeth sa fille, à peine âgée de seize ans, attirait à sa cour les princes et les che-
valiers , les plus valeureux et les plus brillans de l'Europe, qui tous prétendaient à sa main. Parmi ces preux si renommés, on distinguait sur-tout le belliqueux Conrad , lils et successeur de l'empereur d'Allemagne Frédéric II , et l'illustre Henri , roi d'Aragon, le plus chevaleresque de tous les souverains, qui ne vit jamais dans l'élévation du trône que l'avantage de pouvoir faire admirer de plus loin à la multitude les hauts faits et les belles actions, et qui n'employa l'autorité souveraine ou la force des armes qu'à protéger , à défendre la faiblesse et l'innocence opprimées (a).
Ce fut sur l'empereur Conrad que le duc de Bavière fixa son choix , auquel souscrivit, sans opposition, la jeune princesse. Alors le roi d'Aragon quitta la cour d'Othon, et i'heu-
(n) Historique.
reux Conrad épousa Elisabeth (a), Lamouret le boiilieiir n'empêchèrent pas ce prince de continuer la guerre que lui suscitait l'inimitié du pape. Il passa en Italie pour se faire reconnaître roi des Deux-Siciles -, il prit Naples , Capoue , Aquino , et mounat au milieu de ses glorieux succès^ laissant une veuve dans la fleur de la première jeunesse, et un fils unique daiîs la première enfance (b). La reine portait encore le deuil de son époux, lorsqu'elle vit arriver à sa cour le fidèle Henri, roi d'Aragon, qui mit à ses pieds ses vœux et sa couronne.
Elisabeth lui répondit avec ce calme et cette fermeté qui ravissent toute espérance : elle lui dit qu'elle avait rassemblé sur le jeune Conradin^ son fils^ toute la sensibilité de son âme ;
{a) Historique.
(b) Historique.
qu'elle avaitfait le vœu deluiconsacier sa vie entière^ et qu'elle voulait n exister désormais que pour lui. Le jeune prince était présent à ce discours; le généreux Henri le prit dans ses bras , et, le serrant contre son sein : « Du moins, dit-il^ malgré vos rigueurs , je ne serai point étranger à cet objet de toute votre affection: Je jure par rhonneuretpar Tamourde m'enchaîner à son avenir ! Au milieu des factions et des ennemis qui vous environnent^ sa destinée sera sans doute orageuse-, s'il a besoin d'un défenseur, appelez-moi^ je quitterai tout pour voler à son secours. » A ces paroles magnanimes , Elisabeth , profondément attendrie^ exprima toute la reconnaissance de la plus sensible mère.
Henri renouvela le serment qu'il venait de prononcer; et, s'arrachant d'auprès d'elle ^ il s'écria en la quittant : Adieu^ Madame^ etsansretour>
yô PÉtRARQLE
si VOUS êtes toujours heureuse: sinon^ adieu seulement jusqu'à vos revers!...
Il disparut et retourna dans ses états. Feu d'années après^ la reine^ forcée d'abandonner Naples^ alla se réfugier on Sicile avec son fils^ âgé de dix ans^ elle emmena aussi avec elle le jeune Frédéric d'Autriche et la sœur de ce prince^ l'aimable et belle Lidanie qui venait d'entrer dans sa neuvième an- ;iiée. Frédéric, proche parent deConradin , avait douze ans. La reine était tutrice de ces deux enfans orphelins qui furent élevés avec son fils.
Elisabeth se plut à fortifier entre les jeunes princes cette amitié généreuse qui les unit jusqu'à la mort.
Ij'amour acheva de serrer les noeuds de cette union touchante. Avant d'en connaître le nom^ Lidanie^ à treize ans, avait attaché déjà sa destinée à celle de Conradin j mais elle croyait îi'aimer en lui que l'ami de son frère ,
ET LÀURE. 77
rt Conradjn^, en adorant Lidanie, ne s'ntonnait pas de n'admirer de toutes \cs beautés de la cour que la sœur de Frédéric. Cet instinct d'amour donnait un charme inexplicable à l'intimité de tous les trois. La reine , qui destinait Lidanie à Conradin , voyait avec délices le développement et les progrès de leurs innocentes amoui's. Dans l'iieureuse ignorance du redoutable avenir, elle épuisait avec eux la coupe légère et fragile du bonheur le plus pur que l'on puisse goûter sur la terre l Ces jeunes amans, dans le plus délicieux climat et sous le plus beau ciel de l'Europe , jouissaient de tous les biens réels et des plus brillantes illusions de la vie : la vertu, la tendresse maternelle et filiale, l'amitié, l'amour, l'élévation du rang , la grandeur et l'éclat unis à des volontés bienfaisantes l Semblables aux tendres fleurs
qui, dans les premiers beaux jours du
^8 PlÎTRARQUE
printemps.se hâtent de sortir de leurs calices embaumes pour s'offrir aux rayons du soleil qui doit les consumer, leurs cœurs impatiens, en s'élançant vers l'orageux avenir^ s'ouvraient avec sécurité au feu dévorant des passions, aux joies fugitives et à la trompeuse
espérance! Cependant Conradin ,
illustre et dernier rejeton de l'antique maison de Souabe , nom si cher à l'Allemagne, fut invité par les peuples belliqueux de ces vastes contrées à venir se mettre à leur tête pour conquérir l'héritage de ses pères (a). Cette proposition enflamma Conradin et son ami- elle attrista Lidanie, et surtoutlareine, car Lidanie bientôt pensa moins aux périls de l'entreprise qu'à la gloire qu'elle semblait promettre.
L'amour est ambitieux comme la vanité qui se mêle toujours à tout ce qu'il
{a) Historique.
éprouve*, mais quand la tendresse maternelle craint de véritables dangers, elle voit avec undédainphilosophique toutes les grandeurs de la terre j ses alarmes l'éclairent mieux sur leur néant que ne pourrait le faire toute la sagesse humaine. 11 fallut céder à la bouillante ardeur des jeunes princes.
La reine fut obligée de donner son consentement : Conradin n'avait que
seize ans !
La veille du départ, Elisabeth n'espérant ni le sommeil ni le repos, passa la nuit Gur une grande terrasse du palais, de laquelle on apercevait d'un côté le redoutable sommet de l'Etna , et de l'autre la mer. A la clarté de la lune , lumière si pure sous le ciel de ce beau pays, lorsqu'il n'est pas orageux, la reine jeta des yeux baignés de larmes sur cette vaste mer qui, aux premiers rayons du jour^ devait porter la flotte et le vaisseau de son fils ,
8o PETRARQUE
c'est-à-dire toutes ses espérances de
honheur sur la terre! 0 mon fils!
dit-elle, tu régnais dans cett ile délicieuse et sur un peuple soumis qui t'adore , et néanmoins, en t'exposant aux plus affreux périls, et loin de moi, tu vas chercher ime autre couronne ! . . Tu poursuis ce fantôme eflrayant et colossal que l'aveugle multitude a nommé la gloire, et qu'on ne peut atteindre qu'en immolant des milliers de victimes et qu'après avoir traversé des fleuves de sangl Ah! la véritable gloire des rois est d'être aimés et de rendre leurs sujets heureux l Tu en jouissais ici! et tu crois remplir un devoir, en t'arrachant de mes bras,
en me laissant seule, désespérée!
Tu me sacrifies sans remords aux funestes préjugés de l'ambition ! . , . Hélas ! ce palais, qui demain ne serapliispour moi qu'un désert^ tu l'habites encore^ tu dors paisiblement! et tu ne te ré-
ET LAURE. 8l
"Veilleras que pour me dire adieu! — Combien de fois, en contemplant ce rivage et ces ondes, j'ai goûté le charme des plus délicieuses rêveries! Je pouvais alors m'égarer dans les songes de l'avenir, les créer au gré de l'amour maternel et m'y placer toujours a coté démon fils!.... Maintenant je ne puis supporter la vue de cet élément terrible qui bientôt va mettre entre nous une immense barrière 1 En prononçant ces paroles , Elisabeth se retourne et dirige ses pas vers l'autre extrémité de la terrasse-, elle se trouve
en face de l'Etna! 0 qui pourra
jamais expliquer les mystères d'une
profonde sensibilité ! L'agitation
de l'àme donne un nouvel aspect aux objets qui nous environnent*, elle détruit tous les eiîets de l'indolente habitude. La reine frissone en jetant les yeux sur le volcan qui , jusqu'alors , n'offrit à sa vue qu'un phénomène
majestueux! Elle considère avec eflioi ce noir tourbillon de fumée s'élevant en spirale , et se dessinant sur l'azur de la voûte des cieux dont il semble
atteindre le point le plus élevé!
Montagne redoutable , dit-elle , tu portes dans tes flancs la terreur et la mort! Tu n'éclates, tu ne brilles que pour détruire et pour répandre au loin l'épouvante et la désolation ! . Image menaçante, emblème formidable et frappant de la guerre , fléau mille fois plus horrible encore!... Comme elle disait ces mots, elle frémit en voyant la base du nuage de fumée se rougir et lancer des milliers d'étincelles. Tout- à-coup parurent derapidestraitsdefeu, semblables à des éclairs qui, bientotse rassemblant et se grossissant, formèrent un immense faisceau de flammes ondoyantes s'élevant jusqu'au ciel, en chassant des deux côtés la fumée qui s'ouvrait
fît s'écartait comme pour laisser un libre passage à cet élément destructeur'.... La reine n'avait point encore vu d'irruption j ce spectacle la pénétra d'horreur : GrandDieu, s'écria-t-elle,
quel affreux présage ! A ces mots,
près de s'évanouir^ elle s'appuie sur le mur de la terrasse et se traîne lentement vers le palais j ses femmes, effrayées de l'éruption, accoururent, la soutinrent dans leurs bras et la reconduisirent dans son appartement.
L'éruption de l'Etna retarda de quelques jours le départ des jeunes princes , qui ne voulurent point laisser la reine dans les alarmes de ce nouveau sujet d'effroi.
Enfin , lorsque le volcan cessa de jeter des flammes, il fidlut s'embarquer! Les adieux furent pénibles et douloureux j mais les idées de gloire et de brillantes espérances soutenaient les jeunes princes, et même Lidanie.
s i. PÉTRARQUE
Au moment de partir, Conradin reçut avec un profond attendrissement les dons de Tamour et de la tendresse maternelle. Lidanie lui oflVit une magnifique écharpe brodée de sa main j la reine le revêtit d'une épaisse cuirasse qu'elle avait fait faire sous ses yeux , et elle mit à son doigt un anneau sur lequel son nom était gravé. A l'instant de rembarquement, qui ne put être que la nuit, la reine conduisit Icb jeunes princes jusque sm- le rivage.
Là, elle reçut les derniers cmbrassemens de son lils! Muette, immobiUet glacée^ elle ne pleura point, un saisissement affreux suspendait ses
larmes l Dans les bras de Lidanie
rplorée , les yeux fixés sur le vaisseau dépositaire de tout son avenir, elle contemplait en frémissant le sillon lumineux que le navire formait sur les ondes noircies par l'obscurité de la nuit'. Telle voyageur,, consterné dans
KT LAum:. 85
riioiTCur des tcnobrcs sous mi ricl ornj^Tiix cl SDiuluc, regarde avec rljfVoi la trace ciillaimiu'c de la Tondre serpenter et sctciidrc sur les iuiaj;es
amoïKîcIcsl La reine, se tl('cidant
enfin à s'arracher de ce triste rivajije , ini[>lorc pour son lils la protection divine:, elle lève la tct(; vers les cieiix. Danser inonieiil I(îs niiai;css\dVaiss;int sur riiori/.on, découvrirent la Innc, dont K* disque luf»ubre et la couleur desanj; lircnt tressaillir V'Iisalxlli!. La snpj'rstition na<piil de la < rainte , et peut-être des alarmes deranionr malernel!... Elisahctli, éperdue, rctond)a sin^ le sein palpitant de Lidani<' , qui
l'entraîna loin de la rive!
t'Misahclli n'avait point oublié une ancienne promesse, dcvcnne sa plus consolante esp('ranee; elle s'était hâtée , pai- d(!S messajjçes particulicis, «l'inslruire de la situation dt; son lils le généreux Henri, roi d'Arajjjon. Ce
prince aussitôt courut à Piome, où devait se rendre d'abord Conradin ; il rassembla tous ses partisans. Pour mieux servir Coiu'iulin, il prit une place de sénateur (a)*, et, quard le jeune prince arriva^ il le conduisit en pompe au Capitole, et l'y fit couronner solennellement empereur d'iVUemagne (6).
Après avoir goûté toutes les plus pures jouissances delà grandeur, Conradin à Rome se livra au charme séducteur de toutes ses illusions. Il fut reçu avec les transports qu'excitera toujours dans les temps de troubles , un chef de parti joignant au nom le plus illustre toutes les grâces de la première jeunesse et toute la franchise et la bonne foi de l'inexpérience ; et peutêtre fut-il alors plus touché de l'en-
(a) Historique.
{0) Historique.
thousiasme toujours si peu durable de la multitude et des flatteries de ses partisans^ que de Tamour des Siciliens et des témoignages de la ve'ri table et tidèle amitié !
Le zèle magnanime du roi d'Aïagon parvint bientôt à lui former une belle et florissante armée. Conradinet Frédéric, brillans de jeunesse, décourage et d'audace, se mirent à la tête des troupes, sous la direction du roi d'Aragon^ et se dirigèrent vers le royaume de Naples. Cette belle partie de rilalie était gouvernée par l'usurpateur, Charles d'Anjou, frère du plus grand roi de rEurope,et fils d'une reine aussi pure^ aussi vertueuse que justement célèbre par son habileté dans ïart de régner. Charles d'Anjou, malgré ses brillantes conquêtes et ses talons militaires, n'était digne ni de sa noble origine ni du trône qu'il avait conquis, ^usurpation produit natu-
rcllement la tyrannie ; on croit ne pouvoir conserver que par l'autorité despotique ce qu'on n'a pu acquérir que par la force : il n'y a rien de paternel dans le cœur d'un souverain illégitime; et le plus funeste de tous les présages est de commencer un règne par la violence et par une grande injustice. Charles joignait à l'orgueil des conquérans un naturel féroce; il était froidement cruel ; sans se plaire à répandre inutilement le sang , il en était prodigue lorsque ses intérêts semblaient l'exiger; il plaçait le meurtre au nombre des moyens et des combinaisons politiques qu'il se vantait de savoir employer habilement. Inacces- .sible à toutes les impressions généreuses, la barbarie n'était pour lui qu'un .système nécessaire , et la vengeance qu'un droit dont le plus fort peut et doit faire usage sans scrupule et sans remords. Ce prince eut d'éclatanssuc-
ces ', mais les vices de son cœur ternirent tous ses exploits. Grand guerrier sans gloire, et roi sans véritable puissance, il fut haï, et ses cruautés produisirent, sur la fin de son règne odieux , la plus horrible et la plus sanglante de toutes les révoltes, les vêpres siciliennes (a).
Cependant l'armée de Conradin , après avoir fait beaucoup de marches et de contfe-marches qui ne servirent (|u'à fatiguer les troupes, rencontra enfin celle de Charles d'Anjou, commandée par lui , et que l'on atteignit sur les bords du lac Fucin , dans un lieu nommé le Champ -du- Lys faj.
Aussitôt s'engagea la plus mémorable bataille. Charles avait pour lui sa ré-
[a] Où liuit mille Français furent égorgés à Païenne. Ses conjurés avaient pris pour signal le premier coup de vêpres, d'où est venu le nom de cet horrible massacre.
{b) Historique.
go PETRARQUE
putation , son expérience et la supériorité du nombre -, néamoins la victoire resta long- temps incertaine et douteuse , elle paraissait même pen- -xher pour la bonne cause. Le roi d'Aragon et les deux jeunes princes firent des prodiges d'intrépidité-, mais toutà-coup Conradin, emporté par une ardeur témé) aire, s'élance imprudemment dans un bataillon ennemi qu'il voit en désordre; Frédéric le suit : on se rallie pour les envelopper. Le roi d'Aragon abandonne l'aile \ ictorieuse qu'il commandait, pour voler à leur secours : au moment où il allait les atteindre , il est percé d'un coup de lance , il tombe sans connaissance baigné dans son sang. Pendant ce temps, les jeunes princes, l'épée à la main, se font jour à travers les ennemis. La nuit survint; et les princes , profitant d'un moment de confusion générale et de l'obscurité , parvinrent
ET LAURE. gi
à s'échapper. Au bout d'une heure de marche , ils se réfugièrent dans une chaumière. Ce n'était pas la première fois qu'ils entraient chez les possesseurs de ces humbles habitations ; mais jusque-là ils les avaient visités en bienfaiteurs, et maintenant ils paraissaient en supplians dans ces chétives cabanes ! Au lieu de la compassion que leur avait inspirée la pauvreté, ils enviaient le sort de ces pâtres obscurs à l'abri des plus redoutables coups de la fortune, et qui, lorsqu'ils sont forcés de fuir , n'abandonnent qu'un toit de chaume, et peuvent porter partout les véritables richesses de l'homme : l'innocence , la frugalité, le courage et l'habitude du travail. 11 faut des révolutions pour faire connaître aux grands de la terre la fragilité de la puissance , et la frivolité des jouissances, du faste et de la vanité. Lorsqu'ils sont déchus et persécutés', ils
92 PETRAllOUE
sentent mieux que les autres homme?; ces vérités éternelles ; mais trop communément ils les oublient, quand ils peuvent sortir de ces situations déplorables. Les retours sur soi-même , causés par l'intérêt personnel , font naître des réflexions justes , et ne sauraient donner les principes solides , fondemens de la morale : la sagesse ne s'apquiert que par les méditations calmes et désintéressées d'un esprit observateur et pénétrant; elle est rarement le fruit de la seule expérience.
Les jeunes princes qui passèrent quelques hernies dans cette chaumière , y déplorèrent de bonne foi l'enivrement des grandeurs; mais, si on fût venu leur dire que leur parti triomphait , ils auraient repris les armes avec tout l'enthousiasme de l'ardente ambition.
Ils se remirent en marche avant la naissance du jour; ils avaient pris des habits grossiers; ils erraient au hasard
ET LAURE. QD
au milieu des cliamps et des bois. On n'entendait plus le bruit des armes , tout était calme; la nature entière semblait être livrée au repos. Cependant la haine veillait, les illustres fugitifs étaient poursuivis! On les
atteignit au point du jour; ils furent reconnus et faits prisonniers; on les conduisit à Naples , où on les livra à leur implacable ennemi qui aussitôt les fit enfermer l'un et l'autre dans une étroite prison (rt). Dans cette situation si funeste, une des premières pensées de Conradin fut de s informer du sort de Henri , roi d'Aragon , on lui dit que ses soldats l'avaient enlevé expirant du champ de bataille, et que l'on croyait même qu'ils ne l'avaient emporté que privé déjà de la vie.
Conradin répandit des larmes amères sur la destinée de ce généreux prince;
(rt) Hi* torique.
et combien n'en versait-il pas, eu pensant à sa mère et à la jeune Lidanie, et en se repre'sentant la douleur qu'elles éprouveraient en apprenant sa défaite et sa captivité ! . . . Néanmoins il ne soupçonnait pas que sa vie fût en danger : 11 perdit bientôt cette illusion. Charles tint un conseil Secret , c'est-à-dire, composé de ses courtisans les plus lâches et les plus soumis à ses volontés arbitraires. Sous le prétexte d'assurer la tranquillité de l'état, on n'hésita point à violer les conventions les plus sacrées de la guerre, le droit des gens, celui des souverains, et toutes les lois de la religion et de l'humanité. La mort des deux princes fut résolue par ce simulacre de tribunal
aussi barbare qu'illégal («)! 0
périsse à jamais parmi les peuples civilisés cette exécrable et fausse poiiti-
(^) Historique.
ET LÂURE. gS
que^ à la fois Iiypocrite, sanguinaire et sans génie, qui dédaigne insolemment et avec stupidité toutes les idées généreuses , qui s'arroge la puissance infernale de légitimer le meurtre , de commander les assassinats , de mettre les têtes a prix , de payer le sang répandu par trahison, et qui, enfin, sans jugement légitime et sous le nom usm-pé de bien public^ dresse des échafauds uniquement élevés par des craintes pusillanimes, par la haine et la vengeance !...
Les jeunes princes, ignorant encore le sort affreux qui leur était réservé , se promenaient tous les jours sur une terrasse élevée donnant sur la mer.
Un matin , une des sentinelles , de garde sur la terrasse , en passant près «le Conradin , lui glissa furtivement dans la main un billet que les deux princes lurent avec empressement aussitôt qu'ils furent seul« dans leur
appartement, et ils trouvèrent ce qui suit :
« yousétesper(lus,sansuneprompte » fuite! je m'exposerai à tout pour » vous sauver. Jai gagné deux sentinelles qui mlntroduiront cette » nuit dans votre prison : tout est » préparé pour vous faire évader Tun i) et Tautre ; on vous guidera sur le » bord de la mer, où vous trouverez >) un bâtiment qui vous conduira en » Sicile. «
Philippe.
Les princes devinèrent à l'instant que ce billet était du prince Charles- Philippe fils unique de Charles d'Anjou (8). Ils savaient que ce jeune prince avait hautement montré le plus vif intérêt pour eux ; qu'il avait le plus noble caractère, et qu'il était universellement aimé. Conradin et Frédéric , remplis de reconnaissance,
KT LALÎ\E. 97
fî'inqiiiétiKÎe et d'agitation , ne se couchèrent point; ils passèrent une partie de la nuit à e'couter en silence. Enfin, une heure avant le jour^ ils entendirent du bruit -, ils crurent qu'on venait les délivrer, bientôt ils n'en doutèrent plus — On marche...,
on approche , on touche la porte
qui,tout"à-coup, s ébranle et s'entrouvre. Ils s'attendent à voir paraître leur libérateur : ils s'élancent vers la porte avec un mouvement de joie qui fut,
hélas! le dernier de leur vie! Au
lieu du prince Philippe , ils virent un vénérable religieux qui s'avança lentement vers eux avec un maintien consterna Ik restèrent immobiles. Le religieux, après un triste et sinistre préambule , leur apprit qu'on avait découvert le complot formé en leur faveur par le prince Philippe qui était arrêté et gardé à vue dans son appartement; afin qu'il ne mît aucun I. 5
()8 PETRARQLE
x>l>5-tac]e à l'exécistion du funeste arrèlr qui ies condamnait à la mort! Les princes reçurent cette sentence avec toute l'indignation que doit inspirer le crime et tout le courage qui peut faire braver la mort. Le relicieux , pressé par leurs questions, ne put retenir ses larmes, en leur annonçant qu'ils n'avaient plus que quarante-huit Ijeurespour se préparera cette funeste catastrophe : il passa tout ce temps avec eux. Ils apprirent le lendemain que le prince Philippe, décidé à tout entreprendre pour les sauver, avait tenté, pour venir à leur secours, de s'évader par une de ses fenêtres ; que la corde qui le portait s'étant rompue, il s'était cassé la jamhe en tombant : que l'on n'avait aucune inquiétude pour ses jours, mais qu'il s'affligeait vivement de ne pouvoir plus s'opposer à des cruautés qu'il détestait. Durant la dernière nuit qui devait s'é-
ET LAUP.E. 99
couler pour ces infortunés princes, ils attendirent l'heure fatale avec calme et recueillement; ils écoulèrent les exhortations du respectable religieux, et il^ écri\irent, Frédéric à sa soeur, et Conradin à sa mère et aii prince Philippe pour îe remercier dans lés termes les plus afl'cctueux et pour lui demander de faireparvenir à sa mère ses derniers adieux et l'anneau chéri qu'il avait reçu d'elle. Ilracoutait toutce que Philippe avait fait pour lui, et il montrait pour ce prince la plus tendre reconnaissance : c( Adieu , la meilleure n des mères 1 Au moment d'entrer dans » l'éternité, je ne regrette point cette )) vie si fragile qui n'est qu'un exil et » qu'un passage ; mais je pleure sur » la vôtre et sur l'ami qui partage mon « sort! Prêt à paraître devant le Juge )) suprême qui ne laisse aucun crime » impuni, je ne m'irrite point contre » le tyran qui m'opprime; je ne pense « à lui qu'en frémissant du châtiment
lOO PETRARQUE
)) que lui prépare la justice éternelle !., )) Adieu ! vivez pour Lidanie ! et que » Lidanie me remplace auprès de vous » par ses soins et sa tendresse ! songez )i que nos âmes se réuniront dans ce » séjour immortel, oii l'amour, aussi ?) pur qu'immuable , est à jamais sans » trouble et sans inquiétude... Hélas!
« sans l'ambition qui m'arracha de » vos bras , j'aurais trouvé le ciel sur
» la terre! 0 champs heureux de
» la Sicile! comment ai-je pu me ré-
» soudre à vous quitter! Mère
» chérie qui n'existiez que pour moi , n je vous ai livrée à de mortelles dou-
)) leurs! et c^lle dont la foi me fut
» promise, je ne la reverrai plus! A » peine sortie de l'enfance, elle at- )} teindra la jeunesse , elle prendra » toute la perfection de sa beauté , » tandis que je serai dans la tombe!.. M et l'ami fidèle qui ne m'a jamais » quitté , cet ami si cher, je l'entraîne » à l'échafaud! Je n'aurai donc
ET LAURE. lOl
r> vécu que pour le malheur de tout ce
» que j'aime l AiTreuse destinée! 0
» ma mère! c'est à genoux que j'im- » plore de vous et de Lidanie un gé-
)) néreux pard on ! Adieu ! la
» plus tendre des mères, adieu 1... ma » dernière pensée sera pour vous!.. »
Le religieux / dépositaire des derniers vœux de ces jeunes etmaliieureux princes, se chargea de remettre, après leur mort , au prince Philippe , et les lettres et l'anneau de Conradin. La religion et t'iuimanitc furent les garans de ses promesses que rien ne put rempêcher de tenir. Un peu avant la naissance de son dernier jour, Conradin et Frédéric , appuyés sur une de leurs fenêtres, contemplaient avec saisissement l'immensité des cieux : Voilà, dit Conradin, notre véritable patrie, voilà le but d'un périlleux voyage!...
Je n'ai que seize ans! Eh ]>ien ! je
n'aurai parcouru que la plus heureuse partie de la carrière humaine! Et
^e recevrai la couronne crimmortallté sans avoir eu à combattre les séductions du vice et de la flatterie l Ah 1 Frédéric! poursuivit-il , une tempête affreuse termine notre existence', mais elle nous soustrait aux orages des passions En disant ces paroles, il jette
les yeux sur l'horizon, et il trésaillel
11 voit^e lever son dernier soleil faj l
Dans peu d'instans, ce flambeau radieux ne l'éclairera plus, et ne brillera
jamais pour lui ! Il voit la nature
entière , paraissant sortir des ténèbres «iU néant, se colorer, se ranimer et reprendre à la fois l'éclat^ la vie et le mouvement 1 11 entend recommencer le doux ramage des oiseaux, et de la cime éloignée des montagnes les chants d'amour des jeunes patres et le parfum des fleurs parviennent jus- (ju'à lui 1 La vaste mer se d''couvre à ses regards ;, elle porte un vaisseau dont toutes les voiles sont déployées
(fî) Expression de rccriture.
ET L\URE. iO;>
et qui se balancent majestueusement
sur les ondes! lîéias 1 il se dirige
peut-être vers les rivages delà Sicile! . . . L'infortuné Conradin, enadmirantcc ravissant spectacle , attend l'heure de sa prochaine destruction , et cette
heure fatale va sonner! Quelques
minutes composent tout son avenir qui n'oâre plus qu'unseulévènement, mais terrible, inévitable : la mort sur
un écliafaud !
Cepandant un grand bruit causé par des chevaux et des voitures qui entrent dans les cours de la forteresse, fait retentir toutes les voûtes tle ce triste château ! Les princes frémissent! ils savent qu'on vient les
cherciier! — L'héroïsme n'anéantit pas la nature; mais il fait mieux, il la dompte. Les deux princes se jettent dans les bras l'un de l'autre. 0 mon ami! s'écrie Conradin, voilà donc oii
tîevaient aboutir ces idées de gloire
qui nous ont enivrés ! AIi 1 reprit
îVédéric, par tes malheurs, tes droits et ton courage, ia gloire est pour jamais attachée à tonnom, et ia mienne est de mourir avec toi! — Aces mots, ils se tiennent encore uninstantétroitement embrassés ^ ensuite, se retournant vers le respectable religieux qui ne les avait pas quittés, ilsluidemandèrent sa bénédiction, qu'ds reçurent avec un profond sentiment de respect et de piété. Dans ce moment, les ofïiciers de la garde royale entrèrent d'un air sévère et solennel, chacun d'euï portait au bras un crêpe noir... Allons, dit Conradin d'un ton ferme : alors devançant les ofilciers qui devaient les conduire, ils sortirent de la chambre d'un pas assuré ; on les fit monter dans une voiture de deuil, qui les mena dans l'église des Carmes, sur la place
ET LÂURE. Io5
du marché de Naples (a) . Charles d'Anjou, comme tous les despotes, méprisant profondément le peuple, crut qu'il était possible de sanctifier la tyrannie sanguinaire aux yeux de la multitude , par un appareil religieux-, et, joignant une profanation impie et bizarre à la cruauté , il fit assister ses victimes à leurs propres funérailles: ainsi, non content de les condamner à la mort, il créa pour eux un nouveau genre d'agonie; avant de les priver du jour, il les fit entrer vivans dans la tombe: on vit, avec une pitié déchirante mêlée de terreur , ces deux infortunés, dans toute la force et avec toute la santé de la première jeunesse, placés sous un drap mortuaire, écouter avec une pieuse fermeté Voffice des morts récité pour le repos de leurs âmes fbj. Après cette lugubre cérémo-
{à) Historique.
{b) Historique.
niC;, on ouvrit les portes de leglise, et on les conduisit sur la place remplie déjà d'un peuple immense, qui, eu s'écartant pour les laisser passer , découvrit à leurs yeux l'éeliafaud qui les attendait 1 — A cet aspect, Conradin, qui tenait son ami par la main , le quitta pour le devancer-, et, doublant le pas, il s'avança d'un air intrépide vers l'échafaud : ce courage ne lui coûta rien, il était regardé j ce genre
d'héroïsme a besoin de témoins!
L'infortuné Conradin recueillit sur son passage les marques de la compassion la plus tendre et de la plus profonde admiration qu'exprimaient assez des pleurs et des gémissemens sourds contenus par la crainte , mais universels. On voulut l'aider pour monter à l'échafaud. Non, dit-il, je n'ai pas besoin de soutien ; pour l'innocence et la vertu, la place oii conduisent ces degrés vaut mieux que le
ET LAL'îlE. iùf
trône d'un usurpateur 1 AiTivé sur
récliafaud , il y fut aussitôt rejoint par Frédéric, qui se jeta dans sesbras. Conradin le serra contre son sein, en disant : songeons que ce dernier embrassement n'est point un adieu-, puisque nos âmes vont s'unir pour l'éternité 1 A ces mots, se précipitant
à genoux en élevant les bras vers le ciel : 0 ma mère! s'écria-t-il, ô mon Dieu ! . . . Ce furent ses dernières paroles;, la hache de la mort, suspendue sur sa tète, la fit tomber aux pieds de son malheureux ami, qui, baigné de larmes, relève avec un mouvement passionné celte tête sanglante; et, la pressant conlre son cœur, il tire son gant qu'il jette au milieu de la place^ en disant d'une voie forte : Gloire et bonheur au vengeur de Conradin (g).
Après cette action, Frédéric reçut le coup mortel qui le rejoignit à son ami (a) !
[et) Historique.
lo8 PÉTRARQUE
Cependant, au milieu des sjiecta* tuteurs de cette scène dé oloialjle, il se trouva un Gibelin qui eut la hardiesse de ramasser le gant jeté par i'^rédéric, et qui, se perdant aussitôt dans la foule, s'échappa, quitta Naples et porta ce gant teint du sang de Conradin au roi d'Aragon (ft ). Ce prince n'était point mort de ses blessures : on avait désespéré de sa vie pendant plusieurs jours; il était enfin hors de danger, mais trop faible encore pour se mettre en campagne et pour monter à cheval. 11 fit avec énergie le serment de venger l'infortuné Conradin, et il donna sur-le-champ l'ordre de rassembler les troupes qui devaient former l'armée nouvelle qu'il voulait commander et conduire contre le barbare Charles d'Anjou (^).
Aussitôt après la perte de la bataille
{a) Historique. (//) Historique.
(lu Champ-du-Lys, un petit bâtiment, parti du port de Naples, alla porter en Sicile cette funeste nouvelle. La reine, incapable de supposer un crime, se consola de ce triste événement, en pensant que Conradin vivait et qu'il n'était point blessé; elle ne s'occupa que du soin d'aller le délivrer-, elle fit charger des trésors sur un vaisseau pour sa rançon; elle s'embarqua, et, sans aucun délai, elle mit à la voile pour se rendre à Naples. La navigation fut heureuse et rapide; en apercevant le beau port de Naples, sa joie fut égale à son attendrissement : Je vais donc le revoir! s'écria-t-elle , je vais l'entendre, l'embrasser et le ramener
en Sicile! Enfin, elle entre dans le
port, elle débarque; on vient à sa rencontre et elle apprend l'horrible catastrophe! Conradin, depuis deux jours, n'existait plus. Elisabeth,
JlO PETRARQUE
anéantie, tombe dans les bras de ses
femmes! Mais, avant de s'éloigner
de ce fatal rivage , cette malheureuse princesse laissa aux religieux du couvent des Carmes tout l'argent qu'elle avait apporté, et qui, par son ordre, fut consacré à la fondation à perpétuité d'un service funèbre pour les deux infortunés princes ( a )t Après avoir rempli ce pieux devoir, la reine^ désespérée, sans force, sans courage, et privée pour jamais d'espérance et de consolation , ?e hàla de quitter cette côte abhorrée, et de se rembar* quer pour retourner en Sicile (lo).
L'inconsolable Elisabeth était depuis deux mois de retour à Palcrme, lorsqu'un message du roi d'Aragon lui apprit que ce prince, à la tète d'une puissante armée , allait , pour venger Conradin, tenter encore lesort
{a) Historique.
périlleux d'un combat. Hélasl dit la reine, ces flots de sang qu'on va répandre pourraient-ils adoucir mes mortelles douleurs! LaAengeance me rendra-t-elle mon fils! —
Le roi d^Aragon en effet s'avançait à grandes journées vers Naples. Charles d'Anjou, sans perdre de temps , rassembla toutes sestroupespour aller au devant de lui; et le prince Philippe, qui avait repris toutes ses forces , fut chargé d'iui commandement considérable. Ce prince, adoré de son père dont il était le fils unique, avait exposé ses jours dans Fespoir de sauver un ennemi inhumainement opprimé, et il montra la même ardeur pour défendre son père et l'état attaqués par un redoutable adversaire. La bataille se donna à peu de distance de Naples.
Henri, roi d'Aragon, avait fait graver en grosses lettres d'or sur son bouclier ces paroles : Vengeur de Conradin.
Dès le commencement de l'action , apercevant Charles d'Anjou, il s'élança vers lui, en lui montrant son bouclier et en lui criant : Usurpateur et meurtrier^ tremble, le ciel même aujourd'hui combattra pournous! tremble 1 le remords doit anéantir le courage!.... A ces mots, Charles pâlit
Henri lui porte un coup de lance qui le blesse et le fait chanceler. Philippe vole à son secours, une bataille générale s'engage, on combat avec furie.
Charles sent que la blessure qu'il vient de recevoir s'agrandit, s'ouvre, et que son sang coule : bientôt il en est inondé, sa tête s'égare*, il croit voir le spectre de Conradin errer dans les rangs et le poursuivre, il recule avec épouvante; pour la première fois dans les combats il veut fuir, et, dans un moment où l'avantage semblait être de son côté, la frayeur s'empare des troupes étonnées. Philippe, pour les
ET LAURE. Iï5
rallier, fait en vain des prodiges de valeur. Charles entraîne dans sa fuite lestrois quarts de Farmée, il s'échappe, tout se disperse. Philippe seul, inébranlable, ne peut résister aux efforts victorieux du roi d'Aragon, qui, par une admirable providence, remporte une victoire éclatante et fait prisonnier le fils unique du meurtrier de
(Jonradin («) Aussitôt Henri, suivi
de son armée triomphante, conduit .
Philippe au bord de la mer, s'empare d'un vaisseau sur lequel il fait embarquer le prince avec une forte escorte; l'équipage reçoit l'ordre de faire voile pour la Sicile, oii l'on doit remettre le fils de Charles d'Anjou entre les mains de la reine , afin qu'elle puisse disposer souverainement de son sort (b).
(a) Historique.
{O) Histarique.
Il4 PETRARQLE
Piiiiippc , arrivé à Palermo , fui conduit dans un des apparteniens du palais, et l'escorte qui l'avait amené lui servit de garde. Ce prince s'attendait à toutes les rigueurs que peuveiit inspirer le désespoir et la vengeance.
Il n'avait point envoyé à la reine l'anneau et les lettres de Conradin, parce qu'il n'avait pas trouvé d'occasion assez sûre : mais il nortait sur lui ces gages précieux. L'extrême fierté de son caractère l'empêcha de les produire dans ce moment d'un si pressant danger. Non, se dit-il, ce serait demander grâce*, d'ailleurs mon zèle a été infructueux*, et qui sait si celte mère désespérée , ne respirant sans doute que la vengeance, ne parviendrait pas à se persuader que j'ai feint de vouloir servir son malheureux lils, seulement pour échapper au déshonneur de l'action qui lui a coûté la vie, ou même pour me préparer une res-
ET LAURE. Il5
source clans l'avenir? Non, si son
ressentiment dispose de mes jours, (iie ne lecevra les lettres et l'annean
{j[u'après ma mort !
Fidèle à cette résolution , Philippe ne fit rien dire à la reine, et il attendit en silence le sort qui lui était réservé. Élisabetîi était certaine qu'elle ne pourrait voir, sans un affreux saisissement, ce prince à peu près de l'âge de Conradin , et le fils de son barbare ennemi ! Et ce ne fut qu'au bout
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peler. Philippe éprouva le sentiment le plus pénible , en se rendant chez cette reine si justement irritée •, il pensa qu'il allait entendre tous les reproches outrageans mêlés d'imprécations qu'elle aurait pu adresser à Charles d'Anjou. Les ofliciers de sa li^arde le conduisirent dans le cabinet (1 Elisabeth, qu'il trouva seule avec la triste Lidanie. Philippe boitait un
1 l6 PÉTRARQUE
peu, depuis qu'il s'était cassé la jambe pour aller au secours de Conradin, mais il avait toujours une taille majestueuse et la ligure la plus intéressante. Combien la reine eut été touchée en le voyant marcher , si elle eut pu connaître ce qu'il a\ait fait pour son fils! Philippe s'avança lentement; et, après avoir salué la reine, il s'arrêta devant elle, sans proférer une seule parole. jLa reine pâlit, la jeune Lidanie se couvrit le visage avec ses deux mains , il y eut un moment de silence; enfin Elisabeth jetant sur Philippe des yeux baignés de larmes :
Prince, dit-elle d'une voix entrecoupée, vous êtes libre et sans rançon; allez dire à celui qui m'a rendu la plus infortunée de toutes les mères, que c'est ainsi qu'une reine chrétienne doit se venger (a).... A ces paroles
(rt) Historique.
ET LAURE. ï l'J
inatLcndues et magnanimes, Philippe s' approchant de la reine , met un genou en terre et lui présente la lettre et l'anneau de Conradin -, ensuite , se relevant, il donne à Lidanie
le billet de son frère Elisabeth,
inondée de pleurs , parcourt avec rapidité la lettre chérie et funeste qu'elle relira tous les jours de sa vie Lidanie, après avo'r lu son billet, se précipite vers Philippe; et avec le mouvement de reconnaissance le plus passionné , elle tombe à genoux pour embrasser la jambe que le prince s'est cassée, dans l'espoir de sauver Conradin •, au même moment la reine , éperdue , se jette dans les bras de Philippe, en s'écriant : 0 cher et généreux prince! — et elle s'évanouit sur son sein (i i)'. —
Arnaud de Castelnaudari cessa de parler , et tout le monde alors prit à la fois la parole pour faire l'éloge de
!tl8 PÉtRA-ROUE
son ouvrage^ c'est une ancienne politesse de société qui s'est maintenue jusqu'à nos jours. Il y avait clans cette petite assemblée , outre Jacques Colonne et Pétrarque, deux hommes qui étaient , pour ce temps , d'excellens juges en littérature ; l'un s'appelait Louis, et l'autre Lello, tous deux cultivant les lettres , faisant des vers et attachés depuis quelques années à i'évéque de Lombes. Pétrarque se lia avec eux de la plus intime amitié ^ cet attachement dura jusqu'à sa mort, il donna à Louis le surnom de^ocra^e, et à Lello celui de Lelius («)-, noms qu'ils gardèrent toute leur vie dans cette société aussi aimable que spirituelle et brillante (b).
Quelques jours après la lecture faite par Arnaud de Castelnaudari , Pétrar-
(a) Ami du grand Scipion»
{b) Historique.
ET LAURE. Iig
que reçut une longue lettre d'Isoarde, qui le pressait de retourner à Avignon, où Ermessende avait ramené Laure, qui s'était trouvée à un bal donné par la ville à un illustre voyageur, le prince Charles de Luxembourg. Isoarde ajoutait qu'à cette fête, le prince, en apprenant le nom de Laure, avait demandé la permission de baiser les veux charmans auxquels les beaux vers de Pétrarque donnaient une si grande célébrité Ça). Pétrarque fut moins touché de l'hommage rendu à ces trois fameuses canzone, que jaloux de la faveur cjue le prince avait obtenue.
Pétrarque, décidé à partir sans délai, l'annonça à l'évêque et à ses amis, et il quitta Toulouse le lendemain matin à la pointe du jour. En arrivant à Avignon , son frère Gérard , qu'il y
(û) Historique.
avait laisse, lui apprit la grande nouvelle qui , dans ce moment occupait tous les esprits, celle de la mémorable victoire qu'Etienne Colonne venait de remporter à Rome contre le parti des Ursins. Cet événement fut le sujet d'une desplusbelles odes de Pétrarque qu'il adressa à son liéros Etienne Colonne (rt).
Le soir même de son retour à Avignon , Pétrarque vit Isoarde , qui le prévint que Laure irait le lendemain se promener dans le jardin d'un vieillard, ami de Pétrarque, et qui se nommait d'Elbène (^). Pétrarque, ne manqua pas de voler à cette espèce de rendez-vous*, il trouva le vieillard seul dans son jardin ^ et , quoiqu'il
{a) M. de Voltaire se trompe en disant que cette ode est adressée à Rienzi. Voyez les Poésies de Pétrarque.
{à} Historique.
fût aimable, Pétrarque l'écoutait avec une extrême distraction. Il attendait
Laure! Enfin elle arriva avec ses
deux plus chères amies, Isoarde et Cécile, vicomtesse de Turenne («).
Ces jeunes personnes, désirant également favoriser les vœux secrets de Pétrarque, s'emparèrent du vieillard; et, sous prétexte d'examiner avec détail le jardin, elles l'entraînèrent loin des deux amans que bientôt elles
perdirent de vue Quelle époque
<îans la vie •, quel événement d'un immortel souvenir qu'unpremier téteii-tête avec l'objet qu'on aime passionnément!— Laure était appuyée sur le bras de Pétrarque; et, comme toutes les femmes, se hâtant de parler de choses indifférentes pour dissimuler son trouble : Vous connaissiez depuis long-temps ce jardin , dit-elle d'une
(«) Historique.
voix trem])lante? — Ah! s'écria Pétrarcfue , je crois le voir dans cet instant ])0iir la première fois , et ce n'est point une illusion. Combien il est changé ! et quelle ravissante métamorphose !.... Qu'ils sont délicieux ces ombrages formant autour de nous une heureuse barrière qui m'enferme avec vous dans ce petit espace, et qui
ne me laisse voir que vous seule 1
J'ai chanté les chênes superbes de la forêt des Ardennes («)-, mais je serai mille fois mieux inspiré quand je célébrerai ces beaux arbres, protecteurs du plus pur amour, dont les branches mollement agitées se balancent sur viitre tète pour rafraîchir l'air que vous respirez, et pour vous garantir de fardeur du soleil. Ces feuillages s'enlacent de toutes parts, afin de nous cacher aux regards profanes
(a^ Voyez ses Sonnets.
ET LAUHE. 123
des jaloux ! 0 qui pourrait, sans
trouble, voirl'excès de mon bonheur!..
Ce n'est plus la bruyante renommée qui vous porte mes vœux , c'est m'a voix qui vous les exprime! Laure esta coté de moi; elle m'entend^ elle m'écoute! Ces yeux dont j'ai fait envier le pouvoir à toutes les beautés de l'Europe, ces yeux célestes sont fixés
sur moi ! — Ah ! Pétrarque , reprit
Laure , votre brillante imagination ne vous abuse- t-elle pas sur vos sentimens? Votre cœur ést-il aussi tendre que votre muse est séduisante '!... Je suis vaine de votre gloire , et cependant j'en suis jalouse , elle a donné tant d'éclat à votre amour, qu'elle pourrait en être le prix! — Que dites-vous? 6 ciel! interrompit Pétrarque -, le talent vient de l'àme, j e vous doistoutle mien; messuccèssont des bienfaits del'amour; et cette gloir e, dont vous me parlez, ne me touche
124 PÉtRâROL'E
que parce qu'elle est la a ôtre , et que vous en jouissez. Mais voulezvous que ces vers que vous inspire?:, ne soient à l'avenir connus que cle vous seule? j'y consens avec transport!— Non, re'pondit Laure^ c'est un secret que je ne pourrais garder. Vos triomphes mïnquiètent quelquefois, mais toujours ils m'enorgueillissent. A ces mots , Pétrarque tombe à ses pieds; il lui jure un amour éternel. Laure , profondément attendrie , se dédommage d'un long silence , et lui dit tout ce que l'amour peut inspirer de plus tendre. Elle parlait sans contrainte , car elle se croyait sûre d'obtenir le consentement de sa mère. Au milieu de cet entretien, on entendit du bruitctla voixd'lsoarde. Pétrarque se relève, et, en se retournant, il trésaille. — Que vois-je?
s'écria-t-il , un laurier! Jamais je n'en ai vu dans ce lieu; c'est un prodige
de l'amour l Cet arLuste sacré vient de naître pour être le témoin et le garant de nos sermens 1 . . .. — Oui 1 reprit Laure en souriant, etpour devenir
le sujet des plus beaux vers Mais,
poursuivit-elle, allons rejoindre nos amies. Bocage enchanteur, dit Pétrarque , je reviendrai chaque jour sous votre ombrage m'énivrer d'un souvenir ineffaçable! Ici je retrouverai la trace des pas de Laure j mon pied ne la touchera jamais sans un doux frémissement! Invisible à tous les yeux, elle restera brûlante pour moi seul!..
Comme il disait ces paroles, il aperçut les amies de Laure avec le vieillard qui tenait deux roses. — Nous vous apportons, dit Isoarde, les deux plus belles fleurs du jardin. » — Oui , reprit le vieillard en s'arrètant à quelques pas pour contempler Laure et Pétrarque dont les physionomies animées, les grâces et la beauté le frappèrent vi-
120 l'ÉTRARQUE
Yement, oui, il n'existe rien de si charmant, et jamais union ne fut mieux
assortie A ces mots Laure baissa
les yeux. — Pourquoi rougir? continua le vieillard en riant, je parle de ces deux roses que je vous supplie d'accepter Laure les reçut et les mit
sur son sein. Alil s'écria Pétrarque avec enthousiasme, ces deux heureuses fleurs^ malgré leur fragilité, ne périront point , leur bonheur doit leur
assurer l'immortalité Et, en effet,
Pétrarque en éternisa la. mémoire; il les a chantées (a).
Le jour suivant, Pétrarque reçut une visite qui le combla de joie; ce fut celle d'un peintre célèbre ( Simon Martin ) fbj , ami de tous les arts et passionné pour les poésies de Pétrarque. 11 voyageait, et il fit un détour
(a) C'est le sujet d'un de ses Sounets. {b) On de Sienne;, élève du Giotto.
ET LÂURE. 127
considL'ral)le afin cie passer à Avignon , dans l'espoir d'y voir le poète fameux pour lequel il avait une si vive admiration, il fut convenu, dès leur première entrevue, que Simon ferait le porlrait de Laure , sans demander de séances. 11 s'engagea à la peindre furtivement à son insu, et seulement en la rencontrant aux promenades et chez ses amies. Pétrarque lui fit promettre de s'attacher sur-tout à bien saisir la douceur de son regard et la vivacité qui brillait dans ses yeux. « Et alors, ajouta-t-il, vous serez Prométhée dérobant le feu sacré du ciel. »
Simon Martini fit un portrait charmant d'une ressemblance parfaite; et Pétrarque composa pour- lui deux pièces de vers qui charmèrent tellement Simon, C{ue , dans les transports de sa reconnaissance , il peignit toutes les figures de l'Enéide sur un ma-
nuscrit que possédait Pétrarque (a).
Cependant les deux amans se revirent plusieurs fois dans le jardin du vieillard, et toujours avec le même enchantement^ mais un jour de rendez-vous, Isoarde vint seule. Pétrarque, inquiet, se hâte de la questionner , et Isoarde lui apprend que Laure , emmenée par sa mère , est partie avec elle pour aller passer tout l'été à Montpellier. <( Eh quoi ^ s'écrie Pétrarque, sans m'en prévenir 1... — Ce départ, reprit Isoarde, n'a rien d'inquiétant. Pour cette fois, ce n'est point un enlèvement pour arracher Ijoure au tliarme de vous voir. Ermessende connaît ses sentimens . et ne les combat plus : elle laisse entrevoir qu'elle est décidée à donner son con-
(a) Historique. Ce précieux manuscrit (avec des coinmentaires de Servius) a passé à la fameuse bibliothèque ambroisienne.
ET LAURË. 129
sentement j mais il est certain que des ailaires de famille l'appeileiit à Montpellier 5 ainsi ce voyage ne doit pas vous alarmer. — Ali ! dit Pétrarque , elle est pai'tiel elle s'éloigne demoi, je crains tout!... Isoarde, dansîerestede cctentretien, fit d'inutiles efforts pour rassurer Pétrarque*, ilconservases tristes pressentiznens, et bientôt denouveaux sujets de mécontentement augmentèrent encore sa mélancolie. Il avait desadmirateurs passionnés^ mais il avait aussi des ennemis ardens. La gloire est comme le soleil qui, tirant de l'obscurité et faisant briller tout ce qui est beau , fait en même temps éclore des milliers d insectes malfaisans. Néanmoins les talens font moins d'ennemis que la différence des opinions \ l'envie qu'excite le mérite est souvent tempérée par les illusions de l'orgueil. L'envieux peut s'abuser sur son esprit, et trouver quelque conso-
iÙO PETRARQUE
iation dans l'idée qu'il a de lui-même : on ne s'abuse point sur des principes ; et en général nous méprisons ou nous haïssons ceux qui en professent de contraires aux nôtres, et sur-tout lorsqu'on a le désir de s'affranchir d'un joug incommode et l'ambition d'établir de nouvelles doctrines. Et tels étaient les ennemis les plus acharnés de Pétrarque. Il avait combattu, avec toute la force de sa raison et de son génie , l'infâme doctrine d'Aver roès(i2) qui faisait d'effrayans progrès en Italie, et particulièrement à Venise frt). Objet de la haine irréconciliable de tous les partisans si nombreux de ces monstrueuses erreurs , Pétrarque , en correspondance avec BocacC;, lui écrivit, dans ce temps.
ces paroles remarquables, en parlant des disciples d'Averroès.
ia) Historique,
ET LAURE. l5l
u Vides de science , ils sont pleins » de présomption -, ils répandent des )) doctrines empoisonnées , et mépri- » sent. tout ce qui estancien(a). »
Les Vénitiens, admirateurs d'Averroès , outrés des critiques énergiques dePétrarque^ pensèrent, dans le délire de la colère, que du moins, malgré les suffrages de l'Europe, la haine aurait la puissance d'anéantir la renommée littéraire de celui dont on ne pouvait réfuter les raisonnemcns. Ils tinrent un conciliabule, et l'y jugèrent académicjuement , et déclarèrent à l'unanimité que Pétrarque était un petit esprit et un homme sans lettres Çb).
Tel fut l'arrêt prononcé par l'esprit de parti contre le littérateur le plus
(a) Lettre de Pétrarque à Bocace, dans le Recueil traduit par l'abbé de Sades.
{b) Propres expressions. V(y)'-tz ses Lettres et sa V ie par l'auteur ci-dessus cité.
l52 PETRARQUE
savant, et le plus grand poète de son siècle.
Celte extrav^agante et ridicule animosité afiecta vivement Pétrarque ; car, depuis le départ de Laure , il était devenu à tous égards d'une extrême susceptibilité -, il semblait même ([u*ii se plut à nourrir sa tristesse -, il ne se rappeîait du p; ssé que ce qui ]>ouvait l'accîoitre : les malheurs et la jjroscription de sa famille, la perte de sa fortune; enfin il s'irritait plus <|ue jamais de l'injustice qui l'avait banni de son pays , et qui ne lui permettait mèniepas encore de retourner à Florence. Trop sensible et tropgénéreux pour ne pas chérir sa patrie, il gémissait du sort des malheureux exdés, et se livrait à l'indignation la plus véhémente contre les princes et les factions , dont l'ambition tyrannisait , en a ravageant, cette belle contrée jadis si ilorissante par les
ET LAURE. l53
arts, le caractère national et la liberté!
Pétrarque, dans cet accès de chagrin et de misanthropie, forma le projet de se retirer avec son frère à Vaucluse, jusqu'au retour de Laure.
En effet, pour achever d'immortaliser ce lieu pittoresque, il y acheta une petite maison, il y fit deux jardins; l'un , près de la fontaine , ne contenait i[ue des arbres fruitiers et des légumes*, l'autre, beaucoup plus élevé, renfermait dans son enceinte un rocher couvert de mousse, sur lequel Pétrarque traça le nom de Laure , et qu'il entoura de roses , de violettes et de lauriers-, et il appela ce dernier jardin son Parnasse (a). En entrant dans cette habitation champêtre et poétique j Pétrarque dit à son frère : » Ici point de tyran qui nous menace
(a) Description exacte. Vojez ses Lettres.
l54 PÉTRARQUE
» OU nous opprime, *point de citoyen »> insolent qui nous morgue, point de » langue menteuse qui nous dé - » dure (a). »
Il s'enferma là avec son frère , un valet, une vieille servante et un chien;, il y vécut avec la frugalité d'un anachorète (b).
Après avoir passé deux mois à Vaucluse , Pétrarque , pour se distraire de ses inquiétudes, résolut de faire un voyage avec son frère , et d'aller voir le fameux mont Ventoux (c ); c'est une des plus hautes montagnes de l'Europe , son sommet était alors presque inacessible. Arrivés au pied de ce mont formidable , l'étonnement et l'effroi des plus intrépides voyageurs,
(a) Ses propi'es expressions. Vojqz ses Lettres.
{b) Historique.
(c) Dans le conitat d'Avignon.
ET LAURË. l55
les deux frères rencontrèrent un vieux pâtre qui leur dit que, depuis soixante ans qu'il gardait des troupeaux dans la vallée , nul homme n'avait eu Taudace de gravir cette montagne. — ^Eh bien ! dit Pétrarque , nous en aurons plus de gloire !.... A ces mots, malgré les représentations du vieillard, il entreprit cette périlleuse aventure, et son frère Gérard le suivit (a). 11 leur fallut toute la vigueur de la jeunesse et toute la puissance d'une forte volonté^ pour triompher des obstacles qu'ils rencontraient à chaque pas , et pour résister à une fatigue toujours croissante. Ne trouvant ni route ni sentiers, tantôt ils étaient arrêtés par des touffes d'arbres et des buissons , qui barrant le passage^ les forçaient à se jeter de coté, et à cheminer sans avancer, et souvent en re-
(a) Historique.
l56 PÉTRARQUE culant;, tantôt ils s'enlaçaient dans de longs herbages , et dans des ronces piquantes dont ils ne pouvaient se dégager qu'après de pénibles efforts et en mettant en lamljeaux leurs vèteinens -, quelquefois il fallait gravir des rochers, sur le haut desquels ensuite on se voyait avec frayeur par la difficulté d'en descendre. Dans les endroits plus découverts, ils marchaient sur une mousse sèche , brûlée par le soltil, et glissante comme la glace; ils firent plusieurs chutes d'autant plus fâcheuses, que presque toutes les faisaient rétrograder et les éloignaient de leur but. Us reçurent beaucoup de contusions et de meurtrissures; mais enfin ils parvinrent à la cime du mont, et là toutes les peines furent oubliées, ou, pour mieux dire, la gloire de les avoir surmontées en rendit le souvenir agréable Pétrarque^ saisi d'admiration j jeta de
tous côtés ses avides regards j il lui semblait qu'il jouissait pour la preinicre fois du don de la vue, du spectacle de la nature, et qu'il découvrait l'univ.ers entier. 11 voyait les nues à ses pieds, il se crut transporté dans l'Olympe ! Le Rhône coulait sous ses yeux; ils apercevaient les Alpes et ces monts escarpés, oii le plus fier des ennemis des Romains, Fimpétueux
Annibal, s'ouvrit un passage (a) î
Après avoir éprouvé l'enthousiasme d'un poète, Pétrarque trouva dans son cœur une source plus pure de sentimens exaltés et d'heureuses inspirations. Son imagination ne se refroidit point, mais elle se régla-, il s'assit sur une roche*, et après un moment de silence : Eh quoi î dit-il, n'aurons-nous supporté tant de fatig^ues, afin de planer sur la création,
(</) îlistorîfjuc. Sa IcUro au pore Denis.
l58 PÉTRARQUE
que pour fixer nos pensées sur des objets terrestres !... Aces mots, tirant de sa poche un volume des oeuvres de saint Augustin qu'il portait toujours sur lui, il l'ouvrit au hasard, et lut ces paroles :
« Les hommes vont admirer les » flots di3 la mer, le cours des fleuves, » l'étendue de l'Océan, lesommetdes » montagnes, et ils se négligent eux- ;) mêmes («) !...>» Ah î s'écria Pétrarque , si nous avons tant souffert pour que nos corps se rapprochassent du ciel de quelques toises , que ne devons-nous pas faire pour que nos âmes y parviennent (6) !... Oui, mon frère , c'est une main divine qui nous a transportés sur ce sommet inaccessible;, c'est elle qui place le monde sous nos pieds pour nous le faire con-
[a) Sa lettre au père Denis.
{b) Littéralement ses paroles. Même lettre.
ET LAURE. iSg
sidérer sous son véritable point de vue!... De la hauteur où nous sommes, combien paraît petit et dégradé tout ce que nous admirons de près !... Et la dévorante activité du temps réduira ces rochers en poussière, desséchera ces fleuves, affaissera cette montagne qui s'élève au-dessus des nues*, et, en ébauchant ces grandsbouleversemens, etlong- temps avant de les consommer, elle anéantira des milliers de générations !... Hélas ! remercions le ciel qui , pour nous épargner le triste spectacle de cesfunestes dévastations, nous a donné si peu de jours à passer sur cette terre vacillante, oii rien n'est stable, où tout doit changer, où tout doit périr !... Cependant nous nous attachons follement à ce séjour couvert de ruines et de tombeaux, nous formons des établisscmens au milieu des débris-, toutnousparle de la mort, tout, jusqu'à nos études-, l'histoire
l4o PÉTRARQUE
n'est que la tradition de ses ravages.
Si la mort diffère de nous saisir , elle ne cesse jamais de nous menacer-, toujours place'e devant nous , le plus grand éloignement oii nous puissions la voir n'est jamais qu'à une faible distance. Là , immobile, elle nous attend; entraînés par une puissance irrésistible vers ce spectre immuable , chaque jour, chaque minute nous en rapproche, et dans tous les instans sa faulx peut nous atteindre et nous frapper!.. Ce coup inévitable doitnousaffranchir ou nous perdre!.. .. Nous sommes aussi dépourvus de raison que le serait l'infortuné jeté dans un fleuve rapide, et qui , loin de rassembler ses forces pour le traverser courageusement, voudrait s'enchainer, se fixer dans les ondes, en embrassant avec transport les fîots tumultueux qui lui échappent et qui l'entraînent! . . Et ce don céleste d'aimer et d'admi-
ET LAURË. 141
ier, quel usage en faisons -nous !
La bonté suprême qui fit Fàme impérissable, la rendit capable d'éprouver un amour immense; sans cette faculté divine, que serait pour elle l'immortalité?... Et à quoi nous attachonsnous?... Ah! si nous sommes livrés à tant de peines déchirantes, si la sensibilité nous cause de si cruelles agitations et tant de tourmens, c'est que nous la plaçons mal \ c'est que nos cœurs égarés ne sont jamais fixés oii il devraient l'être !... Pendant ce discours, Gérard , les bras croisés sur sa poitrine , écoutait son frère avec une profonde attention; ces réflexions firent une impression inefl'açable sur son esprit et sur son cœur , tandis que Pétrarque, lorsqu'il fut descendu dans la plaine , reprit toutes les illu-sions qui avaient jusque-là animé son existence et séduit son imagination, et néanmoins il venait de parler avec au-
izj^2 PETRARQUE
tant de bonne foi que d'énergie. Il y a toujours dans l'improvisation véhémente quelque chose de dramatique etde déclamatoire qui partage l'attention de l'orateur^ c'est pourquoi trèssouvent un beau discours de tête produit plus d'effet sur l'àmede ceux qui l'écoutent que sur celle de l'improvisateur.
Gérard qui, jusqu'alors, avaitmené la vie la plus dissipée, devint tout à coup rêveur et silencieux. Pétrarque imaginant que la solitude l'ennuyait, le pressa de faire quelques courses à la ville. Gérard l'étonna beaucoup, en l'assurant que, désormais, il n'aimerait que la retraite et la méditation • enfin, au bout de quinze jours, il déclara qu'il était décidé à entrer dans l'état ecclésiastique. Pétrarque combattit vainement cette résolution :
C'est vous qui m'avez dessillé les yeuî, lui répondit Gérard. Je noublierai
jamais, poursuivit-il, les paroles inspirées par Dieu même , que vous avez proférées sur cette montagne majestueuse, dont , sans doute, le sommet n'est inaccessible qu'aux hommes vulgaires incapables de méditer. Votre éloquence enchanteresse et sublime vous procurera des triomphes plus éclatans sur la terre; mais elle ne produira rien d'aussi touchant et d'aussi jnerveilleux. Vous avez animé, sanctitié les échos muets jusqu'ici de ces rochers escarpés qui n'avaient jamais répété que les éclats du tonnerre ; ils ont porté jusqu'aux cieux les nobles accens d'une voix humaine , bénissant l'Eternel, et convertissant un pécheur!... Oui, mon frère, tandis que vous prononciez ce discours gravé en traits ineffaçables dans ma tête et dans mon cœur, j'ai vu à travers les nuages la troupe céleste des anges planer sur la montagne , pour vous écou-
l44 PÉTRARQUE
ter et vous applaudir 1... Depuis ce moment mon âme et mes pensées élevées jusqu'à l'Etre -Suprême ne peuvent plus retomber sur la terre , et je n'ai plus qu'un seul désir, celui de me consacrer entièrement à Dieu (rt). Pétrarque céda à une volonté qui était en etlet inébranlable. Gérard partit pour Avignon et s'y mit dans un séminaire. Lorsque ses études y furent terminées, il alla en Italie, y reçut les ordres sacrés, et se fit chartreux (6).
Le départ de Gérard attrista profondément Pétrarque; quelque goût que l'on puisse avoir pour la solitude, on trouvera toujours une différence infinie dans les deux manières de vivre ou seul ou téte-a-téte avec un ami , et ne fût-ce même qu'avec un
(a) Historique.
(b) Historique.
être bienveillant. Pétrarque, privé de toute société, écrivit à Bocace, p.iuvre et encore inconnu, dont il eut la gloire d'être le premier protecteur; il le conjurait de venir partager sa solitude ; sa lettre finissait ainsi :
« Ne soyez point sourd à la voix de l'amitié qui vous appelle ; j'ai tout ce qu'il faut pour deux amis, qui n'auront qu'un cœur et une maison (a). » Bocace ne vint point; peu de temps après, le roi Robert le retint à Naples(^>].
Pétrarque, toujours à Vaucluse, fut distrait de ses inquiétudes par un grand événement public : la conjuralion de Rienzi (i3). Ce fameux démagogue, né dans la dernière classe du peuple, fut, dès sa première enfance, placé dans un collège fondé par la
{a) Lettre ù Bocaco.
{b) Historit^iu'-.
l46 PÉTRAP.QUE
charité chrétienne *, il y tit de bonnes études qui ne servirent qu'à développer son orgueil , et à pervertir son caractère. Il y avait de la grandeur , non dans son àme, mais dans ses idées ; ce qui produit toujours des projets gigantesques, des extravagances , et souvent des atrocités. Étonné lui-même de son savoir, de son esprit, de son éloquence naturelle , enfin de tous ces avantages personnels , si rares dans tous les états et si merveilleux dans le sien , Rienzi rougit de son extraction, et conçut une haine violente contre tous ceux que la fortune avait placés au premier rang. Son ambition fut une espèce de rébellion contre le sort, elle eut le caractère impétueux de la vengeance.
Pétrarque, nourri de la lecture de l'histoire romaine , et passionné pour la gloire de Tltalie , n'apprit pas sans une vive émotion qu un cons-
pirateur , élu tribun du peuple , proclamait dans Piome la liberté publique ? d'ailleurs Pétrarque
connaissait et admirait Rienzi; et, malgré Fintimité de ses liaisons avec les Colonne , chefs du parti contraire, il ne cacha point l'intérêt qu'il prenait au sort de cet homme audacieux et turbulent; ses amis n'en furent point irrités, l'enthousiasme d'une tète poétique ne peut leur paraître un tort (à). Ce fut dans ce temps que l'évéque de Lombes écrivit plusieurs lettres à Pétrarque pour le presser de revenir à Lombes et d'y passer l'automne avec lui. Laure était toujours absente. Pétrarque sentait le besoin de confier ses peines, ses craintes, ses espérances, et de réciter ses vers à des juges dignes de les apprécier ; il céda aux instances réitérées de ses amis, il
(a) Historique.
l4S PÉTRABQUE
quitta sa retraite et retourna à Lombes. 11 y fut reçu avec transport, et il retrouva avec ravissement le charme inexprimable d'une confiance mutuelle et des entretiens oîi l'on s'oublie 1
Peu de jours après son arrivée, une lettre d'Isoarde lui apprit qu'Ermessende etLaure étaient enfin deretour, mais qu'elles ne s'étaient point arrêtées à Avignon, et qu'elles resteraient dans leur château jusqu'au mois de décembre. Cette lettre porta au fond de l'àme de Pétrarque les plus douces consolations. Isoarde mandait que Laure conservait les mêmes sentimens et les mêmes espérances. 11 promit alors à l'évêque de ne le quitter que sur la fin du mois de novembre.
Pétrarque faisait tous les jours de longues promenades, dans les environ-s agrestes de Lombes , avec ses
deux amis , Socrate et Léliiis -, mais souvent il les quittait pour aller s'égarer seul clans les bois et sur les montagnes. Là , s'abandonnant à de longues rêveries, il jouissait avec délices de tous les enchantemens fugitifs que l'imagination peut créer ; il disposait à son gré de l'avenir j il y voyait sans nuages le bonheur et la gloire et quelquefois un délire plus heureux encore l'arrachant à sa situation présente, transformait pour lui l'espérance en réalité. Il retrouvait Laure dans le fond des forets, elle marchait devant lui; il suivait ses traces , il l'appelait-, ellerallentissait sa course, elle retournait la tète ; il obtenait un regard, mais alors elle disparaissait?., 11 s'arrêtait en soupirant, et il gravait des vers faits pour elle siu* l'écorce des arbres(rt)-, bientôtson imagination phis
(a) Ses sonnets, ses Lettres.
l5o PETRARQUE
exaltée etplus hardie séduisit sa raison et ses sens par de plus douces illusions!.... Un soir il atteignit Laure au fond de la forêt; l'épaisseur de Fonibrage et l'approclie de la nuit lui permettaient à peine de l'entrevoir, mais il entendit le son touchant de sa voix émuel Laure lui parlait, elle l'écoutait, elle promit de ne plus le fuir'..... Enfin elle indiqua des rendez-vous !.... Quels furent ses transports et sa joie 1 quel autre que lui
pourrait les décrire? Cet entretien
imaginaire forma l'une des époques les plus intéressantes de sa vie , en lui faisant connaître toute la force de son imagination. Ces rêveries se renouvelèrent tous les jours ; plus elles se multipliaient, plus l'illusion en devenait frappante , et elles enflammèrent tellement son ardente imaginationqu'illes conserva toujours.
Il ne fut plus au pouvoir de la fortune
ET LATjRE. IJl
de le séparer de Laure. il portait partout avec lui sa vive image, ou, pour mieux dire , ce n'était point pour lui un souvenir, une ombre vaine; c'était Laure elle-même que l'amour réalisait à ses yeux. Il la voyait rougir, s'attendrir-, il exprimait les sentimens dont elle n'aurait osé faire l'aveu, il les devinait tous pour lui prétei' le plus tendre langage; il imitait, pour la faire parler , les douces inflexions de sa voix , et cette imitation était si parfaite à son oreille, que, mille fois en s'écoutant ainsi lui-même, il s'émut profondément et répandit des larmes (a). 11 revenait toujours de ces prétendus rendez-vous avec un degré de plus d'enthousiasme ; rien ne pouvait le refroidir ou lui déplaire dans ces conversations chimériques , puisfa) Toutes ces imaginations se troîivent dans ses Lettres et dans ses Poésies.
l52 PÉTRARQUE
qn il m ("tait rinvcnloiu", cLaquojour il y Irouvait Laure plus cligne de son estime, de son admiration, de ses vers ; il se plaisait à parer cette idole de son cœur, de tous les charmes de la vertu, de la pudeur, et de l'esprit. 11 aimait à lui donner de l'éloquence et du génie; c'était toujours à elle qu'il attribuait les pensées les plus ingénieuses^ les discours les plus touclians, les sentimens les plus purs et les plus héroïques; il en gardait précieusement le souvenir. En se les rappelant avec transport, en adorant ainsi son propre ouvrage , il s'oubliait entièrement, il ne pensait qu'à Laure, il n'admirait qu'elle.
Un jour, s'engageant dans la foret plus avant que de coutume, il s'égara; et, sortant enfin de sa rêverie, il ne s'occupa plus que du soin de retrouver son chemin; la nuit le surprit dans cette recherche. Alors son embarras
ET LAURE. l5S
devint extrême, d'autant plus qile le temps était orageux: et que la pluie commençait à tomber. Le bruit du tonnerre dans le lointain, la fraiclieur d'une douce pluie, les éclairs qui, en perçant l'épaisseur des ombrages , donnaient tout-à-coup aux feuilles agitées une couleur si brillante et si pure; les ténèbres, si solennelles au fond des forets et dans des routes inconnues ; un vague souvenir de mille aventures merveilleuses ou tragiques, i[uc rappelait confusément cette nuit à la fois inquiétante et mystérieuse^ ''Tout semblait se réunir pour porter le trouble et l'émotion au fond de l'àme de Pétrarque^ il n'en fallait pas tant pour enllammcr sa tète poétique et pour ranimer son génie inventif et romanesque. Désespérant de pouvoir sortir de la foret avant le jour, il ne songea plus qu'à s'entourer de toutes les illusions qui pouvaient le cliarmeri
l54 PÉTRARQUE
nul enchanteur ne posséda mieux que lui l'art magique d'embellir , par d'heureux prestiges, les plus tristes objets, et même d'opérer les plus séduisantes métamorphoses. Il supposa qu'il était transporté près des lieux qu'habitait Laure , qu'il errait autour de son château. 0 toi! s'écria-til, toi , l'unique objet de toutes mes pensées! que fais-tu dans ce moment! . . . Tandis que je cherche vainement ù découvrir l'enceinte oii tu vis renfermée!,... le vent s'élève^ il fait tomber sur ma tête les dernières feuiUes de l'automne! Sans doute,, dans ton antique habitation, tu l'entends siffler à travers les lézardes du mur et les crénaux des tours. Ah! s'il pouvait et porter mes soupirs et mes gémissemens! — et moi , si je pouvais du moins entendre ta voix enchanteresse!.... A ces mots, il s'arrêta en tressaillant j il entendait en
ET LA.URE. l55
effet, dans l'ëloignement , les sons argentins d'une voix jeune et pure....
11 croit d'abord que son imagination les produit , il écoute , il a peine à distinguer la réalité des illusions qui le charmaient tous les soirs-, cependant il avance , il retient son haleine en écoutant toujours, il se rapproche de la voix, il entend mieux, son cœur palpite avec violence, il distinguedesparoles... Eperdu, ilavance, guidé par une faible lumière qu'il voit luire à travers le feuillage.... 0
surprise l on chante un de ses plus
beaux sonnets , il reconnaît à la fois l'air et les vers qu'il a composés; il entend ces paroles qui convenaient si bien à sa situation présente :
Solo e pensoso i più diserti campi, etc. (a).
A la lueur d'un éclair, il voit une
(a) Seul et pensif dans les champs les plus déserts ;, etc.
l56 PETRAHQUE
j)etitc .'iiâsiire entièrement couverte de lierre : c'était un ermitage. La \oix s'était arrêtée, et n'avait clianté que les j)remiers vers. Pétrarque reprit les vers suivans; ct^ malgré la pluie et l'orage qui redoublaient il chanta avec l'expression la plus touchante , sur-tout en disant ces derniers vers :
Ma pur si aspre vie, ne si seîvagge Cercar non so, cli' niaor nou venga scinpre Ragiouando con mcco ed io con lui (a).
Tandis qu'il chanta, un silence profond légna dans l'ermitage ; aussitôt qu'il eut fini, il entendit un grand mouvement. La porte s'ouvrit : un jeune homme se précipite dans ses bras , en s'écriant : «Pétrarque seul peut chanter ainsi ses vers! » Et
(a) Mais il n'est point de lieux si âpres ^ si sauvages, où je ne trouve l'amour s'entreteuantavcc moi, et moi avec lui.
ET LAUKE. i5j
on rentrahia dans rei'iiiitagc. On le conduisit dans une espèce de cellule; ilyvitpoui tous meubles quclqucsnattes de pailles servant de lit, une table, un prie - Dieu , une écritoire , une guitare, des livres, deux cscabelles de bois, et une petite statue de plâtre, représentant sainte Agnès, et placée dans une niclie. 11 demanda oii était le solitaire possesseur de cet ermitage. (( 11 ny a point ici d'autre ermite que moi répondit en soupirant le jeune homme. — Et depuis quand menez-vous cette vie austère? — Depuis deux ans. — Et quel âge avezvous? — vingt- trois ans. Mais, poursuivit le jeune ermite, laissez- moi me livrer à la joie de recevoir dans mon humble léduit le poète célèbre dont les amours m'inspirent im si vif intérêt, et dont j'admue tant les sublimes poésies! Je fais des vers, et j'aime aussi! — Heureusement pour
l58 PÉTRARQUE
moi, je n'écris point dans la langue de Pétrarque, je puis avoir l'espoir d'égaler un jour mes plus illustres maîtres et de surpasser mes rivaux*, je suis un poète provençal. Tandis que parlait ce jeune solitaire, Pétrarque admirait sa grâce et sa jolie figure ; il lui demanda son nom. — Je m'appelle Roger de Machault, répondit le jeune homme(rt). — Cenomm'esttrès-connu, reprit Pétrarque ; malgré votre jeunesse, il est déjà fameux et digne de l'être. Vous êtes le plus jeune et le plus intéressant des troubadours. J'ai chanté plus d'une fois votre hymne à Sainte Agnès-, on sait que vous n'aviez que quinze ans lorsque vous la composâtes, et il n'existe pas une seule jeune fille en Provence et en Languedoc qui nela sache par cœur (6). Mais,
(a) Troubadour célèbre de ce temps.
{b) Historique.
ET LAURE. l5g
continua Pétrarque, on in avait dit que vous étiez parti pour aller faire un long pèlerinage, celui de la Terre- Sainte. Le parti que vous avez pris est plus extraordinaire encore. A votre âge, s'ensevelir ainsi dansune éternelle et profonde solitude! — — Non, je n'ai point fait le voeu de m'y fixer -, cette retraite n'est qu'une expiation
et un exil qui finira dans un an
Ces paroles excitèrent la curiosité de Pétrarque;, il questionna Roger, qui promit de lui conter son histoire, à condition qu'il passerait la nuit et toute la matinée du lendemain dans son ermitage. On était à deux lieues de Lombes. Un jeune garçon de quatorze ans^ qui servait Roger, offrit de partir sur-le-champ pour aller donner à l'évéque des nouvelles de Pétrarque; car on supposait, avec raison, que son absence causait à ses amis une vive inquiétude. L'horloge
l60 PÉTRARQUE
de l'ermitage sonnait dix hcuics quand le jeune garçon partit • en recevant l'ordre de coucher à Londres et de ne revenir que le lendemain matin, on lui recommanda de ne point parler de l'ermite, et de dire seulement que Pétrarque, égaré dans la foret et surpris par l'orage , avait été forcé de s'arrêter et de coucher dans une chaumière.
Roger ofl'rit à Pétrarque un frugal repas d'ermite. Apiès ce léger souper, Rogei', cédant aux instances de Pétrarque, conta son histoire dans ces termes :
« Je naquis, dans le comté de Foix, d'une ancienne famille ruinée par les croisades-, car mon grand-père vendit la plus grande partie de ses terres en partant pour la Terre-Sainte, à la suite du roi de France, Louis IX , et il fut tué devant Tunis. J'étais encore au berceau avec une sœur jumelle ,
ET LAURE. l6l
(Lins un aiiliqiie château, le seul bien que le ciel nous eût laissé. Ma mère accablée de douleur, mourut avant la fin de son deuil, et nous restâmes, ma soeur Agnès et moi , àgcs de cinq ans, sous la tutelle d'une vieille grand'mère , qui avait survécu à tous ses enfans^ elle nous éleva dans le château oii nous étions nés, et elle se consacra entièrement à notre éducation. Elle n'était pas savante, mais elle était bonne et spirituelle. Elle rendit ma sœur laborieuse , adroite, pieuse, modeste et soumise. Elle s'attacha à me donner la patience et la persévérance , les deux vertus les plus nécessaires dansle cours de la vie humaine, et que la religion seule peut rendre inébranlables. Tous les jours on nous lisait un chapitre de la Bible-, ensuite notre bonne mère, avec une voix affaiblie par ml'àge,ais juste encore, nous chantait des cantiques
et des complaintes; celle de Folquet de Romans sur la mort du saint roi Louis IX m'inspira tant d'amiration , que je l'appris par cœur. Elle me touchait d'autant plus, que je savais, par ma grand'mère, que Folquet avait suivi ce grand roi en Asie , en Afrique , et que plus d'une fois , avec sa viole et ses chants guerriers , il avait rallumé l'ardeur des Croisés abattus par des obstacles qui paraissaient insurmontables (a). J'admirai l'influence que pouvaient avoir sur les plus nobles actions la musique et la poésie, ces arts enchanteurs, qui ne semblent faits que pour charmer nos loisirs dans le sein de la douce paix. De ce moment, je pris un goût passionné pour la poésie; j'étudiai nos poètes , et j'essayai de faire de vers.
« Je venais d'atteindre ma qua-
(a) Historique.
ET LAURE. l65
torzième année , lorsque Anselme- Faydit, l'un de nos plus grands poètes, passa dans notre château. J'écoutais ses chants avec des transports inexprimables. Il fut touché de la naïveté de mon admiration -, il me prit en amitié, passa plus de six semaines avec nous. Je lui montrai mes faibles essais*, il m'encouragea, me donna des leçons; et, par son indulgence et ses conseils, il porta au comble mon enthousiasme pour l'art dans lequel il excellait.
H 11 y avait un quart de lieue de notre château un pèlerinage très-fameux depuis long-temps: on l'appelait la Fontaine de sainte Agnes. C'est une source , sortant d'un rocher ombragé de pins, de tilleuls et de peupliers.
On a creusé dans le rocher même une niche profonde pour y placer la statue de pierre de la sainte , qu'on y avait représentée avec ses longs chc-
"veux abattus, qui poussèrent tout-àcoup miraculeusement lorsqu'elle fut expose'e nue aux yeux des païens, ses persécuteurs. Toutes les jeunes filles et les garçons du canton vont là porter leurs offrandes avec de pieuses cérémonies qui s'observent scrupuleusement depuis plusieurs siècles. C'était une croyance généralement répandue, que les jeunes filles qui allaient invoquer la sainte, le jour même oii elles entraient dans leurs quinzième année , étaient, pour le reste de leur vie^ particulièrement protégées par elle , et à l'abri pour jamais des pièges, des séductions et des attentats du vice. Ma soeur Agnès révérait doublement la sainte , puisqu'elle était sa patronne , aussi convint-elle avec moi de faire le pèlerinage le jouroii nous aurions quinze ansj et moi, je composai Vliymne de sainte Agnes qui , depuis , a toujours
ET LAURE. l65
été chanté par toute la jeunesse du pays.
La veille, au soir, du jour oii nous devions avoir quinze ans accomplis, le i6 de mai , nous reçûmes à genoux la bénédiction de notre grand'mère ; ensuite ma sœur, suivie de douze jeunes filles du cliàteau et du village , vêtues de blanc et les cheveux épars, et moi à la tète des garçons que j'avais pu rassembler , nous partîmes , au clair de lune , pour nous rendre au rocher de sainte Agnès. Chacun de nous portait d'une main un cierge allumé , et , de l'autre , une boucle de cheveux qu'on devait offrir à la sainte^ en mémoire du miracle qui protégea sa pudeur. Que cette course nocturne eut de charmes pour nous! la nuit était brillante et calme ^ nous chantions par intervalles des cantiques; il nous semblait que lesvoix célestes des diriges se joigniiient aux nôtres! Du-
rant les silences, nous contemplions J[e ciel avec cette extase si pure de l'innocence unie à la piété ; nul remords, nul souvenir n'en altéraient la douceur; nos coeurs, simples et paisibles, s'élevaient sans efi'ortsvers l'auteur de notre heureuse existence ; ils n'étaient point appesantis par les chaînes accablantes du vice et des passions. Pleins de joie et de bonheur, les yeux attachés sur les étoiles, nous admirions avec délices ce grand spectacle d'une belle nuit •, la toute-puissance nous ravissait sans nous troubler ; la sainte crainte n'était encore pour nous qu'une profonde vénération qui, se confondant avec l'amour; le rendait plus soumis et plus parfait. Enfin , nous marchions av^e ardeur vers un but religieux , et sans nous écarter un instant de la bonne route, fidèle image de la véritable destination de l'homme ! Tel devrait être ,
ET LALPvE. 167
en effet, le grand pèlerinage de la
vie !
Au bout d'une demi-heure, nous arrivâmes à la fontaine. Ma sœur avait des cheveux de la beauté la plus extraordinaire , et qui lui descendaient jusqu'aux pieds ^ elle déposa sur l'autel de la sainte une tresse également remarquable par son étonnante longeur , sa fines.se soyeuse , et sa brillante couleur dorée. Après avoir fait nos prières, chanté Ihymne que j'avais composé, et bu de feau de lafontaine, nous revînmes au château : ce n'était là que la moitié des cérémonies prescrites pour le pèlerinage de sainte Agnès;, nous y retournâmes en procession le lendemain matin, aux premiers rayons du jour. Ma sœur et ses compagnes avaient encore lescheveuxépars, et nous tenions, avec nos cierges allumés, de gros bouquets dç roses et de iieurs d'orange. En appro-
chant de la fontaine, nous aperçûmes un jeune cavalier de bonne mine à genoux devant le rocher^ son cheval était attaché à un arbre près de lui ; il tenait et contemplait avec admiration la tresse blonde des cheveux de ma sœur-, il se leva^ et, en voyant Agnès et sa longue et superbe chevelure îîbattue, il resta immobile, en disant : La voila !.. Agnès rougit; mais nous continuâmes de chanter-, j'entonnai mon hymne, que l'étranger parut écouter avec plaisir ; il s'ager.ouilla avec nous, et nous aida à parer de fleurs l'autel delà sainte. Quand la cérémonie fut finie, il me demanda mon nom^ et me fit plusieurs questions sur ma sœur; il m'apprit à son tour qui s'appelait Ek'nac ; qu'il était de la cour du comte de Foix, notre souverain, et que chassant avec ce prince, il s'était égaré dans les bois. Je lui oliris de venir se reposer dans
notre château, ce qu'il accepta. Il passa la journée avec nous; il parut charmé de mon chant et de mes vers ; mais je vis bien qu'ill'était davantage encore de la candeur et de la beautiî d'Agnès. En effet, il en devint éperdùmenl amoureux. 11 était aimable, riche et l'un des plus grands seigneurs de la cour*, il demanda la main de ma sœur, et l'épousa sur la fin de l'automne : alors il voulut m'emmener avec lui; je promis à ma bonne grand'mère de revenir tous les ans passer trois mois avec elle; et après avoir reçu ses plus tendres bénédictions, je partis avec ma sœur. Blénac nous conduisit sur-le-champ à la cour: je fus présenté au prince, qui me combla de marques de bontés et qui nf attacha à sa personne. Phœbns, comte de Foix , était alors à peine âgé de vingt ans. Aussi remarquable par les grâces et la beauté de sa figure I. 8
lyO PETRARQUE
que par les agrémens de son esprit , ii effaçait les jeunes chevaliers les plus brillans de sa cour. II aime la musique et la poésie , goûts aimables qui s'ailient en lui avec l'aptitude aux affaires ^ il est rempli de galanterie avec les femmes , et ne se laisse point gouverner par elles; il a de la magnilicence et de l'économie j sa cour est somptueuse, et ses sujets sont heureux . Je pris pour ce prince un attachement passionné , et pendant deux ans ma muse naissante lui fut entièrement consacrée. Au bout de ce temps, le comte de Foix, sur la réputation de ja l)elle .^gnès de Navarre, fit commencer les négociations de son mariagc avec cette princesse. Il m'ordonna de faire des vers à ce sujet; j'obéis. Ces vers furent envoyés sous mon nom à la princesse , qui , à ma grande surprise, daigna y répondre par un sonnet rempli d'esprit et de
ET LALTvE. I 7 I
grâce. Alors je déclarai, dans de nouveaux vers , qu'Agnès de Navarre serait à jamais ma muse et la dame de mes pensées, La princesse répondit encore -, elle m'acceptait pour chevalier et pour troubadour. Un commerce de poésie s'établit entre nous; je tins sans effort l'engagement que j'avais pris; je ne pensai plus qu'à elle je ne fis plus de vers que pour elle («). Le comte de Foixvoyaittous ces vers, et en était charmé : au fond de l'àme^ j'étais souvent piqué qu'il n'en fût pas jaloux. Jen'ignoraispasqueles poètes ont le droit de tout dire, mais je disais ce que je sentais ; mon cœur était touché , mon imagination s'enflammait; jetait humilié en pensant qu'on attachait si peu d'importance à l'expression la plus passionnée de mes
{a) Historique. T-^ojeT les 3Téinoires surPéti aicfue de labbé de Sades.
sentimens , et que ni la princesse ne pouvaitmc regarder comme un amant, ni le comte me craindre comme un rival.
Le mariage du comte fut enfin arrêté^ il reçut un portrait de la princesse, et il me le montra. Ma vive admiration le fit sourire^ ses plaisanteries me blessèrent et me percèrent le cœur. Le lendemain , je feignis d'avoir reçu des lettres qui m'annonçaient que ma grand'mère était malade , et qu'elle me demandait ^ j'ohtins un congé, et je partis. Je ne restai que quinze jours dans notre antique habitation, dans ces forêts où s'étaient écoulés les jours heureux de mon enfance. Sous l'ombrage de ces arbres dont l'écorce portait encore des vers tracés dans ma première jeunesse, je relisais ceux qu'Agnès de Navarre avait faits pour moi , et j'en composais de nouveaux. Hélas ! loin
de chanter alors les douceurs de ia paix et le charme de la solitude , mu muse inquiète et mélancolique n'exprimait plus cj[ue les agitations d'un sentiment vague et tumultueux, et que les peines d'un amour insensé dont la source, il est vrai, n'était pa« encore dans le cœur, mais qui bouleverserait mon imagination. Je me représentais sans cesse cette princesse si célèbre par son esprit etpar sa beauté^ j'étais également tourmenté de ia crainte et du désir de la voir et de l'entendre. Certain de l'adorer quand je la connaîtrais, il m'était inutile de la fuir-, ce pressentiment si vif d'une grande passion fermait mon cœur ù tout autre sentiment. Il me poursuivait par-tout', il détruisait mon re[)os et néanmoins je n'avais pasle courage de retourner à la cour du comte <ie Foix , dont le mariage avait été célébré peu de jours après mon départ.
Dans cette perplexité , je pris le parti tie voyager. J'errai de châteaux en châteaux, et je m'arrêtai plus longtemps clans celui de la belle Ilerminie vicomtesse de Sault. Veuve depuis trois ans, Herminie e'tait inconsolable de la perte d'un époux qu'elle avait aimé passionnément ; la tristesse de mes chanls l'intéressa. Cette viole plaintive , ces vers qui n'exprimaient que les peines de l'amour, s'insinuaient chaque jour d'avantage au fond de son cœur. Fière de la constance de sa douleur , elle s'enorgueillissait des larmes que je lui faisais répandre; elle croyait nourrir ses regrets en 2îî'écoutant. Je lui devins tellement nécessaire, que si je m'éloignais pendant quelques instans, elle me faisait appeler-, et, quand je paraissais; elle pàlissaitet gardait le silence. Si jepariais , elle souriait avec eiFort •, ensuite elle me disait en soupirant : Chan~
tez une plainte d'amour. Elle n'ignorait pas que je n'avais jamais vu l'objet de tous mes vers , Agnès de Navarre ; et elle était loin de deviner la passion insensée qui égarait ma raison.
Les sentimens secrets d'Herminie furent bientôt pénétres par toutes les personnes qui l'entouraient. On ne reconnaissait plus cette veuve inconsolable qui, depuis trois ans, ne parlait que de ses regrets, de son époux, et qui jusqu'alors insensible à tous les plaisirs et même aux charmes de la musique et de la poésie, avait rejeté avec tant de dédain et de fierté tous les soins et tous les vœux de ceux qui aspiraient à sa main !.. Maintenant silencieuse et sauvage , elle était toujours plongée dans une profonde mélancolie; mais elle ne se plaignait plus, et elle n'écoutait plus que moi.
Le bruit se répandit que j'étais aimé de la vicomtesse de Saultj et.
par une supposition très-naturelle, on ajouta que je l'adorais , et que l'amour seul m'avait conduitct me retenait clans son ciiùtcau. Cette nouvelle parvint à la cour du comte de Foix ; ma sœur , attachée à la comtesse , m'écrivit à ce sr.jet. Par une fantaisie bizarre, je lui laissai croire , dans ma réponse , que j'aimais Ilerminie. 3'ctais sur qu'elle montrerait ma lettre : je voulais exciter quelques mouvemens de dépit dans le cœur de la comtesse j je voulais sur-tout l'occuper de moi. Ma sœur^ en effet, montra tellement ma lettre, qu'on en répandit des copies ^ et l'une de ces copies envoyée à Herminie ellemême, lui persuada que je partageais ses sentimens. Dans ces entrefaites, je reçus dWgncs de Navarre des vers qui m'ordonnaient de retourner sans délai à la cour du comte de Foix. Je fus charmé de cettemanière despotique de disposerdemoi,malgréropinion reçue
de monamourpourHerminie. Comme elle compte sm^moi! me disais-je; nulle explication, nul doute; elle mappelle, elle est certaine que j'obéirai , et que je n'hésiterai point à lui tout saerilier. Cette confiance dans un grand sentiment n'en est-elle pas une espèce de retour? Il m'est permis maintenant de m'énorgueillir de mes vers, puisqu'ils ont pu lui donner une telle idée de mon cœur et de mes sentimens !
Non, je ne tromperai point sa généreuse attente, c'en est fait, je partirai demain.
Le soir même, sans entrer dans aucun détail, j'annonçai à Herminie que , rappelé par mon souverain , j'étais forcé de me rendre à ses ordres. Herminie se croyait aimée, elle s'attrista; mais, sans concevoir d'inquiétudes, elle était également rassurée par sa beauté, son rang et sa fortune. Elle g;irda un moment le silence ;
«ensuite otant de son cou une superbe chaîne de pierreries, elle Tattaclia à ma viole qu'elle gardait toujours dans 3 m cabinet, et qui était posée sur une tible à côté d'elle. Je veux orner, dit-elle, cet instrument qui, dans vos mains , exprime si bien la tendresse ; il mérite aussi le plus doux des surnoms; que désormais il soit appelé la viole d'amour (a),.. Ne le nommez plus autrement, et que ce nom vous
rappelle Ilerminie Piccevez cette
i haine 1 Revenez dans un mois
dors je vous en offrirai une autre
plus solide encore! Adieu, Roger,
songez qu'à l'avenir ce n'est plus Agnès le Navarre que vous devez chanter S3jr la viole d'amour !.,..
Ualgré l'extrême embarras que me causa ce discours , j'aurais eu le cou-
(fl) On sait qu'il existe un instiumeut qui eut jadis une yiande vogue, et qui s'appelait ainsi.
rage de parler avec franchise , et de désabuser Herminiej mais , sans me laisser le temps de répondre, elle me quitta précipitamment et disparut.
Je résolus de retarder mon départ de quelques heures , et de la revoir le lendemain matin. Je lui fis demander un entretien particulier; mais j'appris qu'en me quittant, elle était partie avec l'intention de voyager pendant trois semaines. Ainsi , il me fut impossible de la tirer d'erreur et de l'instruire de mes véritables sentimens. Mais bientôt, en songeant que j'allais voir enfin Agnès de Navarre, je n'eus plus qu'une seule pensée, et toute autre idée s'effaça de mon esprit. Je partis; je voyageai avec une extrême rapidité , et, au bout de quelques jours, j'arrivai au milieu de la nuit à la cour du comte de Foix. J'obtins, le lendemain matin, une audience de ce prince : il me reçut
l8o PÉTRARQLE
avec sa grâce accoutumée ; il m'annonça que je serais présenté le soir même à la princesse. Elle vous attend avec impatience, ajouta-t-il, vous 1 1 trouverez entourée de nos plus fameux poètes , que les fêtes célébrées pour mon mariage ont attirés à ma 'our ) mais la princesse se flatte que s)n troubadour, malgré sa jeunesse, les ciracera tous. Ainsi, préparez-vous à lutter incessamment contre eux.
Je me retirai dans ma chambre en quittant le prince, et là, j'attendis I heure indiquée avec plus de crainte et d'émotion que d'impatience : plus je réfléchissais, et plus je redoutais cette entrevue que j'avais si ardemment de'sirée. Il me semblait qu'en me décidant à voir Agnès de Navarre, j'aillais faire l'action la plus téméraire, que j'allais fixer mon sort et détruire sans retour mon repos,
Enfin , l'heure fatale arriva ; je me
ET LAL'RE. î8l
rendis chez la princesse , et, en jetant les yeux sur elle, j'éprouvai un si violent battement de cœur , que je fus au moment de me trouver mal :
la beauté, la grâce, l'imposante majesté de la figure d'Agnès de Navarre, surpassaient tout ce que son portrait et mon imagination avaient pu me leprésenter. Elle m'accueillit avec un chiu^me, une bonté qui achevèrent déporter au comble mon trouble et mon agitation secrète. Sur la fin de la soirée, plusieurs poètes provençaux récitèrent des vers. Pierre d'Auvergne, Giraud de Borneil, Bernard de Ventadour («), obtinrent tous les suiirages de cette brillante assemblée *, je les applaudis moi-même avec plaisir; je sentais que je pouvais les égaler. Le lendemain, je portai
{a) Ainsi que Royer ùe Mac ault , troubailouis célèbres de ce temps.
l82 PETRARQUE
ma viole chez la princesse; je chantai pour la première fois devant elle, et en présence de mesrivaux', pouvais-je ne pas me surpasser? Mon triomphe fat éclatant : on m'applaudit avec enthousiasme; les poètes qui m'écoutaient ne purent dissimuler leur jalousie*, mais j'étais si heureux de voir la princesse s'enorgueillir de mes succès , que nul sentiment amer ne pouvait entrer dans mon âme; loin de jouir de leur souffrance, j'aurais voulu pouvoir le^ en délivrer; le bonheur rend si naturellement généreux et modeste!,... Les jours prospères doivent être ceux de l'indulgence et de la douceur; car alors la fierté ne serait que de l'arrogance.
Quand la princesse se leva pour se retirer, je me disposai à sortir du salon avec tout le monde ; mais Agnès et le prince m'appelèrent, et je les suivis dans un cabinet oii nous ne
ET LAURE. l83
trouvâmes que deux ou trois pêi^onnes de la cour. La princesse, débarrassée de la foule, annonça le projet de veiller encore une heure dans ce cabinet*, elle S'assit sur un sopha , et, m'adressant la parole, elle me témoigna le désir d'examiner de près la chaîne de pierreries attachée à ma viole. Elleme demanda dequijetenais cette chaîne ; je répondis que je l'avais reçue delà vicomtesse de Sault. Agnès me regarda fixement^ et, après un moment de silence, la vicomtesse, dit-elle, n'avait pas le droit d'offrir im tel don à mon troubadour^ qui, de son côté, m'a fait une infidélité en lacccptant Voulez-vous me la sacrifier? poursuivit- elle, ce serait une expiation — X ces mots, je mis avec transport ma viole à ses pieds *, elle en détacha la chaîne, qu'elle passa à son cou , ensuite elle nous congédia tous. Je ne me rappelai de cette en-
l84 PÉTRARQUE
ti'evue que ces mots : mon ttoubadoiw m'a fait une infidélité. ... Je trouvais ilaiis ces paroles un charme enivrant, ([uoique Agnès les eût prononcées en présence du prince. Je savais bien que ces expressions d'amour étaient sans conséquence lorsqu'elles s'adressaient à un troubadour; mais elles avaient ])oiir moi, dans la bouche d'Agnès, une séduction irrésistible.
Le jour suivant, la princesse me fît appeler; je trouvai chez elle le plus fameux des poètes que j'y avais vus la veille j Bernard de Ventadour.
Agnès , ({ui avait gardé ma viole , m« la rendit, mais magnitiquement décorée de perles et de diamans. Bernard de Ventadour, à sa prière, chanta plusieurs morceaux ; après Tavoir écouté , Agnès prit sur une table l,a chaîne de pierreries d'Herminie, que je lui avais sacrifiée, et la lui offrit , en lui disant : Je vous donne cette
ET LAURE. l85
chaîne, à condition que vous irez chez la vicomtesse de Sault, et que vous lui direz que vous Li tenez de ma main, jNon, Madame, m'écriai -je , cette chaîne depuis hier, vous appartient ; et, par cette raison, je la dispute à Bernard de \ entadour*, je lui propose défaire , en concurence avec lui, des stances sur la gloire; nous les enverrons à l'accadémie des Jeux Floraux , qui doit bientôt distribuer les prix*, et celui de nous deux dont la pièce de vers sera déclarée la meilleure, recevra de vos mains le don que vous daignez offrir. Aces mots, la princesse sourit. C'est une manière ingénieuse, dit-elle , de s'opposer à mon projet de vengeance; mais je l'approuve. En parlant ainsi , la princesse remit la chaîne sur la table. Bernard de Vante dourfutobligé, quoique à regret, de souscrire à cette condition. Dès ce jour même, nous travaillâmes avec
l86 PÉTRARQUE
ardeur à nos stances sur la gloire.
Bernard célébra la gloire des armes, et moi je chantai les héros moins vulgaires , bienfaiteurs du genre humain , donnant à des peuples barbares des lois sages, une morale pure, l'industrie et les arts. Nous envoyâmes nos vers à Toulouse -, j'obtins le prix et je reçus à la fois, et la violette d'or, et la chaîne, que la princesse me donna; mais elle y attacha une médaille qui portait ses armes et son nom.
J'étais depuis six mois de retour à la cour, comblé des bontés de la princesse : plus je la voyais, plus je Fadmirais , plus ma passion pour elle maîtrisait mon cœur et mon imagination. Je me livrais quelquefois auxespérancesles plus chimériques, et en même temps j'éprouvais toutes les agitations d'un amour malheureux , et tous les tourmens d'ime conscience
bouleversée. J'aurais toujours donné ma vie pour le comte de Foix, et néanmoins il n'était plus pour moi qu'un rival dont la présence m'était insupportable. Il chérissait Agnès, il en était aimé. Témoin jaloux de leur bonheur,, j'étais souvent forcé de chanter les douceurs de leur union ,
Agnès me l'ordonnait ! mais, d'un
autre coté^ il m'était permis de célébrer, dans mes vers, celle que j'adorais , et de lui exprimer tout ce qu'elle m'inspirait. Agnès me répondait toujours, je savais bien que ce langage d'amour n'était qu'un jeu d'esprit, qu'une espèce de rôle semblableàceux que les acteurs jouentsur le théâtre, et' que ces expressions si tendres n'a vaientrien de commun avec ses vrais scntimens; mais enfin ces vers cjiarmans qu'elle m'adressait étaient écrits de sa main , ils étaient faits par
elle , et je ne résistais pas à lenchantement d'une si douce illusion.
Cependant la vicomtesse de Sault ^ la belle lîerminie, m'avait en vain écrit pour me rappeler auprès d'elle.
Je pensai que mon silence expliquait assez mes sentimens , et qu'il m'épari^nait l'embarras dune réponse. Bientôt lîerminie apprit lusage que j 'avais fait de la chaîne de pierreries dont elle avait orné cette viole qui tenait d'elle encore un si doux surnom. Bernard de Ventadour, vaincu par moi, quitta avec dépit la cour d'Agnès^ il alla dans le château d'Herminie, et lui conta cette aventure. La douleur de la vicomtesse fut extrême; loin de la dissimuler, elle y donna le plus grand éclat, en me citant publi- (piement à la cour d'amour.
C est un événement plus mémorable peut-être dans la vie d'un trouba-
ET LAUEE. 189
dour que dans celle d'un chevalier.
Nous qui nous consacrons à chanter i'amour ainsi que la gloire, nous devons être irréprochables aux yeux des femmes : elles honorent , dans les chevaliers , les défenseurs de l'innocence et delà faiblesse opprimée; elles aiment en nous les chantres de la pudeur et de la beauté. Nous les célébrons , et elles nous jugent; ce sont elles sur- tout qui donnent à nos vers de la célébrité, et elles se réuniraient toutes contre un troubadour déloyal.
Un poète parjure en amour,, et reconnu pour tel, perd à la fois sa maîtresse, sa dame et sa renommée. Ainsi j'avais le plus grand intérêt à me justifier.
Aussitôt qu'Agnès apprit que j'étais cité à la cour d'amour, elle me fit appeler. Je la trouvai seule dans son cabinet. Roger, me dit-elle, je savais que vous aviez été amoureux de la vi^-
igO PETRARQUE
comtesse de SaulL; mais je ne ci 03'ais pas que cet amour eut été partagé. Est - il vrai que a^ous ayez pris des engagemens avec elle? Non, Madame, répondis-je: et, puisque je serai forcé pour ma défense de révéler publiquement les bontés de la vicomtesse, je puis dire ici que je ne lui ai jamais parlé d'amour, et que^, lorsqu'elle me déclara ses sentimens, et qu'elle m'offrit sa main, elle ne me laissa pas le temps de lui répondre ; elleme quitta brusquement.. Mais, reprit Agnès, ne vous a-t-elle pas écrit?
— Oui , Madame , et je n'ai pas répondu ^ elle a compris que ce silence était un refus positif, et elle me cite a la cour d'amour... — On ne peut s'y plaindre que d'un infidèle et d'un parjure*, et, d'après ce récit, elle n'en a pas le droit", mais elle est jeune, belle, elle a une fortune considérable, une grande naissance ; comment refusez-
ET LALRE. IQI
VOUS un établissement si avantageux ?
A cette question, je perdis la tète, je tombai aux pieds de la princesse, et je lui déclarai mes sentimens dans les termes les plus passionnes. Au même instant , recidant deux pas en arrière , en jetant sur moi un regard plein de courroux et d'étonnement : Quoi , dit elle, vous me parlez d'amour tête à tète et en prose 1... Indigne troubadour! poursuivit-elle , sortez de ma présence , renvoyez-moi les vers que j'ai faits pour vous, je vais brûler tous ceux que vous m'avez donnés. A ces paroles foudroyantes, je restai immo- ])ile et terrasse, et la princesse me réitérant l'ordre de m'éloigner de sa vue et de quitter sans retour le palais Ah i Madame , m'écriai-je enfin , pour un moment d'égarement, ne bouleversez point la destinée, et n'anéantissez point le talent de celui que vous daignâtes choisir j>our votre trouba-
ig2 PETRARQUE
doiir? Quelle pourrait être désormais mon émulation, et où serait pourmoi la gloire, si vous rejetez pour jamais l'hommage de mes vers? Il ne m'est permis, il est vrai, de vous exprimer mes sentimens que dans le langage des dieux, et je ne puis vous parler d'amour que sur le Parnasse*, mais je m'ysuiscru transporté en me trouvant seul avec vous! En vous regardant, je contemplais avec ravissement toute la brillante cour du dieu de l'Harmonie ; je voyais les Muses, Minerve , Vénus et les Grâces. La réalité de la j)assion m'a fait oublier les convenventions du rôle. L'adorateur n'a pu se rappeler qu'il ne devait être qu'un poète', punissez-moij exilez-moi, mais laissez-moi l'espoir d'être rappelé !...
Eh bien, répondit-elle, partez, allez chercher un ermitage au fond d'une forêt, restez-y deux ans dans une profonde solitude , achevez d'y perfec-
tionner vos takns. Je vous interdis durant tout ce temps les chants d'amour*, mais chantez-y la mélancolie, le repentir et la vertu ; ensuite revenez à ma cour, et je vous rendrai ma confiance et mon amitié.
Après la crainte mortelle d'avoir perdu pour toujours l'estime de la comtesse de Foix, je ne fus point effrayé de cette punition sévère ; je ne sentis que la joie d'obtenir mon pardon. Je promis d'obéir aussitôt que j'aurais terminé mon procès à la cour d amour , où je ne pouvais me dispenser de comparaître , puisque j'y avais été cité. - Je pris congé de la princesse et de son époux , et je partis sans délai pour me rendre à Avignon, où je devais être jugé. Ce ne fut pas sans inquiétude que je nie préparai à paraître devant ce tribunal composé de jeunes dames si brillantes, et qui , en général , joignent aux
charmes de la figure toute la séduction de l'esprit et de l'éloquence. Il est arrivé souvent qu'un amant faus- Kement accusé d'inconstance est devenu véritablement infidèle, en sollicitant de tels juges. Les femmes qui plaident au parlement d'amour, n'3^ paraissent jamais quand elles sont accusatrices y elles n'y viennent que pour se défencbe. Ainsi je n'eus pas le déplaisir d'y entendre Herminie , vicomtesse de Sault , se plaindre de moi ', elle envoya à sa place , suivant l'usage, son amie la plus intime^ et ce fut la charmante Aloïse , comtesse de Bauffremont , qui se chargea de ])iaider sa cause , qu'Herminie n'aurait pu remettre en de meilleures mains.
Le nom de la vicomtesse de Sault , et celui du troubadour d'Agnès de Navarre , couronné récemment aux Jenx floraux , attirèrent un nombre
ET LALRE. 1 g5
prodigieux de spectateurs à cette séance , qui excitait Ja curiosité de toutes les dames et de tous les poètes. Ces assemblées ne sont formées que par la jeunesse des deux sexes ; les personnes d'un âge mûr et les vieillards ne prendraient xiucun intérêt à ces discussions d'amour : nous nous rappelons avec plaisir l'innocence de nos premiers ans ; mais les passions éteintes ne doivent laisser que le sou-
venir confus d'un orage !
Ce fut à neuf heures du matin que je me rendis à la cour d'amoiu* solennellement réunie pour m'entendre et pour me juger. J'aperçus, en entrant dans la salle , plusieurs poètes , mes rivaux , qui , sans doute , espéraient qu'un arrêt redoutable allait décourager et flétrir le talent qu'ils enviaient : l'aspect de mes ennemis ne m'intimida point-, mais mon trouble fut extrême en jetant les yeux sur le
jeune et brillant aréopage qui allait ou m'absoudre ou me condamner. La belle Brunissende , nièce du fameux cardinal de Talleyrand , siégeait en qualité de présidente (a); elle était assise sur une espèce de trône posé au milieu du cercle majestueux et charmant formé par les autres dames dont la parure éclatante , la beauté , le noble maintien , oftVaient un spectacle à la fois imposant et enchanteur.
On me plaça sur le banc des accusés : après quelques instans d'un profond silence , Aloise de Bauffremont se leva. Elle était également éblouissante par l'éclat de sa blancheur et par celui de ses vêtemens •, elle avait une robe de drap d'argent , rattachée avec des agrafes d'émeraudes ; une guirlande de roses couronnait sa tète. Elle s'inclina devant la présidente , en de-
(/)) Historique.
ET LALPiE. 197
îiiandant la parole : tous les yeux se fixèrent sur elle. Je sentis, en la reiçardant , combien le charme de sa figure et l'expression de douceur et de modestie répandue sur toute sa personne devaient prévenir l'auditoire en sa faveur et contre moi. Pour lu première fois de ma vie, j'éprouvai un sentiment pénible , en admirant la p;ràce et la beauté. Je demande justice, dit-elle, contre Ptoger de Machault, et c'est moi seule qui l'accuse ; celle dont il a séduit le cœur et trahi l'attente , loin de désirer la vengeance , voulait gémir en secret |, et, comme je dois la vérité tout entière au public et à ce tribunal auguste, au lieu de louer mon amie sur sa magnanimité , j'avouerai sa faiblesse : elle pardonne sans grandeur d'àme ; rien ne manque à son malheur •, elle aime encore le troubadour déloyal qui Va.
trompée! Cet adroit préambule
ig8 PÉTRARQUE
produisit tout l'effet qu^Aloise en avait sans doute attendu ; elle fut interrompue par un applaudissement unanime ; et , au même instant , toutes les dames jetèrent sur moi des regards pleins d'indignation. Aloïse , après aVoir ainsi donné à sa cause l'intérêt de la pitié ( si puissant sur le cœur des femmes ) , reprit son discours 5 elle fit le tableau le plus pathétique du désespoir d'Herminie à la mort de son époux ^ elle vanta sa longue fidélité à sa mémoire ; ensuite elle dit que le temps , ayant enfin émoussç le?
^^^xio uigusi Cie sa {.LU \j.x<^ K-iA. , v^xi».- *A avait plus , quand j'arrivai dans son château , que cette tristesse douce et vagTie qui ne dispose que trop le cœur à la tendresse !....* La viole plaintive et les chants mélancoliques de Roger, poursuivit Aloïse , ranimèrent dans l'àme d'Herminie des impressions dangereuses qu'elle prit d'abord pour des
souvenirs amers et des regrets ", mais elle se ccnsolait en s'attendrissant • «lie oubliait , en pleurant , l'objet de sa douleur, et elle se passionnait pour eelui qui exprimait si bien l'amour et la mélancolie. Cependant le chantre pcrMde qui la séduisait , en paraissant la plaindre , ne put ignorer son triomphe : tout ce qui entourait Herminie pénétra son secret , et elle me le confia. Cette femme^ digne de tous les hommages , par sa vertu , son esprit , sa beauté •, cette femme , qui avait refusé tant d'illustres alliances , était décidée àépouser un simple troubadour ! Elle pensa qu'on ne sacrifie point un beau nom quand on le quitte pour porter celui de son amant , et qu'on ne peut mieux jouir d'une grande fortune qu'en la donnant à ce qu'on aime. Enfin , Herminie , forcée de faire un voyage de quelques mois, ne partit qu'après avoir fait à Roger
200 PETBARQUE
l'aveu formel de ses sentimens ; il ne lo dc'sftbusa point ^ " elle emporta la funeste erreur dont elle est aujourd'hui la victime. Je demande au tribunal de déclarer solennellement que Roger de Machault , amant et troubadour déloyal , a profané les arts consolateurs de la poésie , de la musique et les chants d'amour, et je demande encore qu'il lui soit défendu de donner désormais à sa viole trompeuse le doux surnom qu'elle reçut de l'infortunée vicomtesse de Sault , qui , en l'ornant de pierreries , indignement sacrifiées depuis , lui demanda de l'appeler à l'avenir la viole d'amour.
Ainsi parla Aloïse , comtesse de BauÛiTmont. Ce discours fit une si vive impression j Aloïse fut tellement applaudie ; tant de voix s'élevèrent contre moi , que je crus un moment qu'on allait me juger sans m'entendre:
ET LAURË. 20 î
mais Brunissende imposa silence , en représentant qu'on devait m'écouter:
mon accusatrice même , Aloïse , réclama généreusement pour moi ce droit si incontestable , et que j'obtins enfin ^ alors je parlai à peu près dans ces termes :
Si j'étais coupable, je ne me flatterais pas de pouvoir le nier avec succès en présence d'un tribunal aussi éclairé : et que m'en coûterait- il d'implorer sa clémence? Quelle fierté pourrait craindre de s'abaisser devant de tels juges ? et quel accusé pourrait s'avilir en se jetant à leurs genoux ?... Mais je n'ai rien à me reprocher. Je n'ai point composé pour la vicomtesse de Sault ces chants mélancoliques dont la tiûste douceur a séduit son àme affligée! je n'ai jamais chanté que
l'amour sans espérance ! Un seul
mot doit me justifier : j'aimais en secret avant de connaître la belle Her-
minie j je devais à cette passion mal-* ]i€ureiise le talent et l'expression qui l'ont touclice ; je trouvais , sans le vouloir , le chemin de son cœur en peignant naïvement ce qu'éprouvait le mien : l'art tout seul ne produira jamais un tel effet. Herminie a pris la sympathie du malheur pour celle de l'amour ; cRe a cru que ce langage si vrai d'une àme souffrante et pas-^ sionnée s'adressait à elle j j'attribuais son attendrissement à ses souvenirs ; nous nous entendions sans nous comprendre •, nous ne pouvions douter de la vérité de nos sentimens , nous en faisions une fausse application.
Enfin , il m'était doux de confier mes douleurs àcelle qui en connaissaittoute l'amertume , et à qui je supposais une constance semblable à la mienne, c'est-à-dire , inébranlable , sans espoir. Et comment aurais-je pu , sans une inexcusable présomption , péné-
ET LAURÈ. ^00
lier son secret ? .... Et lorsqu'à l'instant de son départ, elle me le rcvélii rapidement en si peu de mots , sa pudeur ne lui permit pas d'attendre ma réponse, elle disparut au moment même.... Le lenderiiain matin, j'allai la chercher pour la désabuser •, elle était partie dans la nuit Maintenant vous savez tout , jugez-moi.
Me punirez-vous , parce que je n'ai pas eu assez de vanité pour me croire aimé d'une personne d'un rang' si élevé , et plongée dans une affliction si célèbre ? Me punircz-vous pour avoir tout sacrifié à la passion malheureuse qui me consume ? La dame de mes pensées ne peut ni partager ni autoriser mes s."ntimens : ainsi nul serment ne m'engage j l'honneur me laissait libre , mais je n'en ai pas été moins Hdèle à l'amour , et ni l'ambitioa ni U gloire de la plus noble
conquête n'ont pu me séduire un monient. Je n'ai plus rien à dire \ prononcez , et rappelez-vous que vos jugemens ont souvent couronné , dans cette enceinte , des chantres moins purs , des amans moins constans et moins généreux.
Je cessai de parler , et l'on garda un profond silence pendant quelques minutes \ mais je connus , par l'expression de tous les visages , que j'étais justifié. En effet , on alla au\ voix , et je fus absous à l'unanimité. Ainsi , mon accusatrice même , l'aimable Aioïse de Bauffremont , eut la généreuse équité de m'accorder son suffrage. Je sortis de cette assemblée au bruit des applaudissemnns universels , et avec autant de satisfaction et de joie que j'y avais apporté de trouble et d'inquiétude. J'écrivis , le jour méme^ à ma soeur pour lui faire part
ET LALRE. t^03
de mon triomphe , bien certain qu'elle en instruirait aussitôt la comtesse de Foix. Ensuite je ne pensai plus qu'à chercher un ermitage , je trouvai enfin celui-ci , et je m'y établis. J'y ai passé un exil mélancolique , mais sans y éprouver un seul moment d'ennui. Est-on seul avec l'amour, les muses, les bois , la verdure et les fleurs ?.... Le jeune troubadour termina là son récit. Pétrarque le remercia affectueusement de sa confiance : son histoire l'avait d'autant plus intéressé , qu'il en connaissait l'une des héroïnes ; il avait rencontré plus d'une fois à Avignon la belle Herminie , vicomtesse de Sault, qu'il n'avait pu voir avec indifférence , parce qu'elle était parente de Laure et l'amie d'Ermessende. Pétrarque passa la nuit dans l'ermitage , et n'en partit le lendemain qu'après avoir
pris l'engagement d'y revenir souvent pendant son séjour à Lombes. Peu de jours après, Pétrarque, condamné à survivre à tout ce qu il ahnait , apprit avec une profonde douleur a mort subite de son respectable directeur, le père Denis (i4j ', il lui fit cette épitaphe :
ce Parmi les anciens , il eût été un » homme rare*, dans notre siècle , il » fut un homme unique (<x). »
En effel , on voit , par les lettres de Pétrarque , que ce vertueux ecclésiastique joignit à l'inflexible austérité des principes religieux toute l'indulgence que prescrit I^Évangile , non pour les faiblesses , mais pour les individus. On croyait alors que h.
tolérance ne pouvait s'exercer que sur les personnes , et que la plus dange-
(a) Historique.
Ér LAURÉ. 207^
ï-euse des inconséquences serait de l'étendre jusqu'aux préceptes , parce qu'en morale tout est positif, absolu, nécessaire. Cependant l'automne s'écoulait ; et , sui' la fin du mois d'octobre , Pétrarque reçut une lettre d'Isoarde qui lui mandait qu'elle allait faire un voyage de six semaines -, et Pétrarque , pensant qu'il n'aurait plus de moyens d'avoir des nouvelles de Laure , résolut de retourner à Avignon et de partir sans délai. Après avoir pris congé de l'cvcque et de ses deu\"amis , Socrate et Lelius, il alla faire ses adieux au jeune troubadour Fioger de Machault, qui devait passer encore un an dans son ermitage. Ces deux poètes , tous deux amans passionnés , formèrent et serrèrent les nœuds d'une tendre amitié en s'entretenant de leurs amours ( on aime si promptement ceux qui pensent et
2o8 PÉTRARQUE
qui sentent comme nous ! ). Ils se promirent , en se quittant , une éternelle amitié , et de s'envoyer mutuellement leiu's vers.
(WW\/* v».*w»'W » w» ^.''-'ï vwvv» v%% w» v'ft.^'V»''» *-* l'V'^-»
(i) Une dispute élevée à Pistoye, clans la- {[uelle pnt parti un homme dont la femme s'appelait Blanche, donna le nom à deux nouvelles factions ; on appela blancs ceux du parti du mari de Blanche, et, par opposition, on désigna leurs ennemis sous le nom de jioirs. Les Florentins entrèrent dans cette querelle de leurs voisms. Les urUCiPuCs , fâî^ tisans des papes , prirent le parti des noirs ; les Gibelins, dévoués aux empereurs, celui des blancs.
(2) Voici une agi-éable imitation de la première stancc de la canzone de Pétrarque sur la fontaine de Vaucluse :
Chiare, fresche e dolci acque, etc.
Claire fontaine , onde aimable , onde pui e , Où la beauté qui consume mon cœur^
Seule bcaiitc qui soit dans la nature (a). Des feux du jour évitait la chaleur ; Arbres heureux dont le feuillage Agite' par les zephirs La couvrait de son ombrage ; Qui rappelez mes soupirs En rappelant son image :
Ornemens de ces bords et filles du Matin , Vous dont je suis jaloux, vous moins brillante qu'elle ; Fleurs qu'elle embellissaitquand vous touchiez son sein Rossignols dont la voix est moins douceetmoiusbelle , Air devenu plus pur, adorable séjour
Immortalise' par ses charmes!
Lieux dangereux et chers, où deses tendres armes (b) L'amour a blesse' tous mes sens, Ecoutez mes dei-niei's accens.
Recevez mes dernières larmesî
toire universelle, dit que << ces vers sont le » commencement de la belle ode de Pétrarque
fa) L'expression originale est bien au dessus de celle-ci ! Pétrarque , avec une grike et une pre'cision qu'on ne peut rendre en français , dit :
Celle qui, seule, me parait être une femme. Colei che sola a me par donna.
(b) Tenilres armes , cette étrange expression n'est pas dans l'original. Pétrarque n'y parle même pas d€S armes de l'Amour.
» à la fontaine de Vaucluse ; ode irrégulière , )> à la vérité (ajoute M. de Voltaire), qu'il » composa en vers blancs sans se gêner par » la rime, mais qu'on estime plus que ce» » vers rimes. »
Voilà d'étonnantes bévues en peu de lignes. L'ode dont il est ici question , est non-seulement très-régxilière , mais rimée avec beaucoup d'art et de soin. Pétrarque n'a jamais fait de ces vers affranchis de la rime, que les Italiens appellent versi sciolti , et la richesse soutenue des rimes est même l'un des mérites distinctifs de ses poésies. Ce qu'il y a de plus singulier dans ces erreurs de M. de Voltaire, c'est qu'il avait dit dans son Essai sur la poé—
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inun;::riGnt l'invention des vers blancs à George Trissin , poète , qui vivait au commencement du seizième siècle. Ainsi Pétrarque n'en pouvait faire de tels au commencement du quatorzième.
Voici une description exacte et poétique de la fontaine do Vaucluse :
Là , parmi des rocs entasses Couverts d'une mousse vei'dùtre ,
212 iXOTES.
S'elaîice, des flots courroucés,
Une écume blanche et bleudlre^
La chute et le mugissement
De ces ondes précipitées ,
Des mers , par l'orage irritées ,
Imitent le frémissement.
Mais , bientôt moins tumultueuse ,
Et s'adoucissant à nos yeux ,
Cette fontaine merveilleuse
K'est plus un torrent furieux.
Le long des campagnes fleuries ,
Sur le sable et sur les cailloux ,
Elle caresse les prairies
Avec un murmure plus doux.
Alors elle soufire sans peine
Que mille difîérens canaux
Divisent au loin dans la plaine
Le trésor fécond de ses eaux.
Son onde toujours épun'e ,
• >. .. . .ii./^
..-uTosaiiL l'd lerre anej l... ,
Va fertiliser les sillons
De la plus riante contrée, eic.
l'nyage de Proi'ence et de Lcaiguedoc, par M. Le Franc de Pompignan.
Madame Desîiaulières a fait une jolie épître sur Vaucluse. Elle y dit, en parlant de cette fontaine :
Je laisserai conter de sa source inconnue Ce qu'elle a de prodigieux ,
^OTES. 21 3
Sa fuite, son retour et la vaste étendue
Qu'arrose son cours furieux.
Je sui% rai le penchant de mon âme enflammée ; Je ne vous ferai voir , dans ces aimables lieux
Que Laure tendrement aimée
Et Pétrarque victorieux, etc.
Depiiis madame Deshoulières, plusieurs poètes célèbres, outre M. de Pompignan , ont chanté Vaucluse; entre autres M. Delille ( dans son poème des Jardins , chant IIP ) déhiUe ainsi :
Quel cœur, sans être ému, trouverait Aréthuse . AlphéeouleLignon? toi, surt-tout, toi Vaucluse! Vaucluse , heureux séjour , que sans enchantement ISe peut voir nul poète , et sur-tout nul amant I . . . .
M. Barthe a aussi célébré la fontaine de Vaucluse ; c'est lui qui a dit , en parlant de Pétrarque :
•( Vingt ans il fut heureux du seul bonheur d'aimer. »
Enfin, madame Verdier a fait sur Vaucluse une idylle charmante qui est fort supérieure à tout ce qu'on a écrit sur ce sujet. En voici quelques vers :
(le n'est point seulement sur des rives fertiles Ouc la nature plaît à notre œil enchanté j
21 4 >"OTES.
Dans les climats les plus stériles , Elle nous force encor d'admirer sa beauté. Tempe nous attendrit, Vaucluse nous étonn* , Mystérieux asile , où Flore ni Ponione jN'ont jamais prodigué leurs touchantes faveurs, Où jamais de ses dons la terre ne couronne
L'espérance des laboureurs.
Ici, de toutes parts, elle n'ofiVe à la Tue Oue les monts escarpés qui boident ses déserts , Et f[ui , se cachant dans la nue, Les séparent de rUrdvcrs.
Sous la \oûte d'un roc dont la masse tranquille Oppose à l'aquilon un i^mpart in>raolâle ,
Dans un majestueux repos.
Habite de ces bords la naïade sauvage ; Son front n'est point orne de tlesibles roseaux j
Et la pureté de ses eaux ■Est le seul ornement qui pare son visage.
J'ai vu ses flots tumultueux S'échapper de son urne en torrens écumeus ;
J'ai vu ses ondes jaillissantes S'élançant à grand bruit sur des rochers afl'reus. Précipiter leurs cours vers des plaines riantes , Qu'im ciel plus favorable éclaire de ses feux ; L'écho gémit au loin ; Philomèle craintive Fuit, et n'ose sur cette rive Faire entendre ses doux accens 5 L'oiseau seul de Pallas , dans ses cavernes sombres ,' Confond pendant lesnuitsavec l'horreur des ombrtij
L'horreur de ses lugubres chants.
Déesse de ces bords , mîTYimide ignorance îi'ose lever sur vous des regards indiscreU,
KOTES. 2l5
Je lie veii\ point sonder les abîmes secrets Où tle Tastie du jour vous fuyez la puissance ,
Lorsque sa brûlante influeuce Desstclie votre lit, ainsi que nos gue'rets : Je ne demande point par quel heureux mjstère , (Jhaque piintemps vous voit plus belle que jamais
'i'andis qu'au départ de Cerès Vous nous oflrez à peine une onde salutaire. Expliquez-moi plutôt quels nouveaux sentimens
Ont calme' Feirroi de mes sens.
Quoi! ces tristes de'serts, ces arides montagnes,
L'aspect alIVeux de ces campagnes , Devraient-ils mïnspirer de si doux mouvemens* Ah! sans doute l'amour y fait briller encore Un rayon de ce feu que ressentit pour Laure
Le plus fidèle des amans.
Mais, lielas! il n'est plus de chaînes aussi belles; Pétrarque , dans sa tombe , enferma les amours. JNymphes qui répe'tiez ses chansons immortelles. Vous voyez tous les ans la saison des beaux jouri
Vous poiter des ondes nouvelles 5
Les siècles ont fourni leurs cours , Et n'ont point ramené' des cœurs aussi fidèles. Ah ! conservez du moins les sacres monumen*
Qu'il a laisses sur vos rivages j Ces chiflVes de ces feux respectables garans , Ces murs qu'il habitait, ces murs sur c[ui le Temp*
N'osa consommer ses outrages :
Sur-tout que vos de'serts, te'raoins de ses transports, ]Ne recèlent jamais l'audace ou l'imposture ^ Et si quelqu'ipfîdèle ose souiller ces boijb,
3l6 JN'OTES.
Que Totre seul aspect confonde le pai-jure , Et fasse naître ses remords.
Cette idylle mérite d'être lue tout entière.
(3) Pétrarque, par la suite, fit venir de Coustantiyople un Grec , nommé Léonce , pour lui apprendre le grec , et pour l'aider dans la recherche des manuscrits grecs. Ce savant, jeune encore, passa deux ans arec Pétrarque; mais il avait un caractère Bizarre et farouche que rien ne put adoucir. Il quitta brusquement Pétrarque, et peu de temps après il périt d'une manière tragique. Etant eu mer , durant une violente tempête , il se fit attacher au grand mât du vaisseau; presque aussitôt le tonnerre tomba sur ce mât , et le malheureux Léonce fut consumé dans un instant.
(4) Richard Bury, en Angleterre, faisait pour les lettres, dans le même temps, tout ce que Pétrarque faisait en Italie; il voyageait pour découvrir , pour acheter d'anciens manuscrits , et pom" f oi'mer à ses frais une bibliothèque qui devint publique.
(5) La cour d'amour était en effet étabUe alors à Avignon , teUe qu'on la représente , et
KOTES. 211
composée des daines dont on a donné les noms. Une dame désignée par les autres, était présidente de ces assemblées ; et, comme je l'ai déjà dit, on y devinait des énigmes, on y lisait des vers , on y proposait des questions , on y jugeait des causes- Il existe un AÙeux Recueil decesjugemens écri{s en gaulois, et qui a pour titre : les Arrêts d^ amour.
(6) Cette croisade, qui n'eut pas lieu, fut en effet projetée. A cette époque, don Sanclie, tils d'Alphonse , roi de Castille , alla à Rome , et là, dans une assemblée solennelle, il fut proclamé chef de la croisade , et de plus , roi d'Egypte , au nom du pape. Les discours se faisaient en latin que n'enlendait pas le prince; mais il avait un interprète qui lui apprit que le pape le gratifiait du royaume d'E- ,gypte : Il ne faut pas être ingrat, répondit don Sanche à son interprèle, lève-toi, et proclame en mon nom le saint-Père, calife de Bagdad.
(7) Le pape Jean XXII n'avait ni le calme , ni la modération d'un pontife. Rien n'égalait son activité et sa liardiessc. Il se déclara hautement contre l'empereur Louis de î^avière.
212 ?;OTES.
Ce dernier , maître de Rome , et à la tête de 4,000 hommes , n'entrait dans cette capitale que pour y déposer le pape qui était à Avignon. Le pape, de son côté, lança une bulle fulminante; il était important que cette bulle fût affichée dans Rome même; mais comment y parvenir quand l'empereur, par la force des armes, était tout puissant dans cette ville? Jacques Colonne se chargea de cette difficile et périlleuse entreprise. Il part , vole en Italie ; arrivé à Rome tout à coup , suivi de quatre hommes masqués , il parut à midi sur la place Saint-Marcel ; il lut au peuple romain la bulle du pape , ensuite il le harangue avec autant d'éloquence que de rapidité, il affiche la bulle et il disparaît; des chevaux l'attendaient , il s'échappe et retourne heureusement à Avignon. Le lendemain l'empereur assembla un conseil : ce c£ui fit dire à Jacques Colonne quils avaient délibéré ce jour-là sur ce qu'ils auraient cl il faire la veille («). Il est remarquable qu'en faisant ce coup hardi , Jacques Colonne se montra à visage découvert,
(/?) M. de Voltaire a depuis attribue ce mot à Charles XII, roi de Suide, après sa Aisite téméraire au roi de Polocne.
>:OTES. 51 5
et fit masquer ses amis qu'il ne voulait pas compvomettre. On croit que les deux hommes auxquels Pétrarque donna les surnoms de Socrate et de Lélius, étaient au iiombre de ces quatre personnes masquées.
(8) Le prince, fils de Charles d'Anjou, se nommait seulement Charles; j'ai ajouté le nom de Philippe , afin de le distinguer de son père. Ce prince, qui fut en effet très-vertueux, succéda à Charles d'Anjou : on le surnomma Charles le Boiteux {a). Il fut père du célèbre et bon roi Robert, dont on parlera avec détail dans le cours de cet ouvrage.
(g) Ce fut Conradin qui jeta son gant dans la place, en s'écriant qu'il cédait tous ses droits à celui qui le vengerait. Ce seniiment de vengeance en mourant ne m'a paru excusable que dans celui qui vient de voir immoler son ami.
(lo) Tous ces détails relatifs à cette malheureuse princesse sont historiques. J'ai vu
{a) J'ai supposé à cette infirmité' une cause intéressante^ mais je dois avouer que ce prince était boiteux de np-' "i- ■
2l4 NOTES.
dans mon voyage d'Italie (avant la révolution) , sur la place du marché de Naples , un groupe de statues représentant le supplice de l'infortuné Conradin. J'ai vu aussi dans l'église des Carmes la statue en marbre blanc de la reine sa mère ; elle est représentée tenant la bourse qui contenait la somme qu'elle avait apportée pour la rançon de son fils , et qu'elle laissa (comme on l'a dit) aux religieux pour la fondation à perpétuité d'un service funèbre pour le repos de l'âme des deux princes. L'abbé Richard, dans son "Voyage d'Italie, dit que cette statue représente la reine à genoux ; il se trompe , la statue la représente debout.
(i i) La clémence béioïque de la reine pour les fils de Charles d'Anjou est un fait historique , mais la conduite de Philippe à l'égard de Conradin est une fiction.
(12) Averroès, philosophe impie ^ métaphysicien extravagant et mauvais médecin , naquit, dans le douzième siècle, à Cordoue, en Espagne. Il fut le premier qui traduisit Aristote en Arabe. Ce prétendu philosophe , qui attaqua la religion avec un cynisme effronté, fait avec emphase, dans ses écrits^
NOTES. 2l5
l'éloge de sa sagesse ; cependant ses historiens conviennent que, dans sa jeunesse, il ne se faisait aucun scrupule de friponner et de voler.
( 1 3) Nicolas Gabrino , dit Rienzi , était fils d'un cabaretier et d'une blanchisseuse. Il se fit décerner par le peuple le gouvernement de la ville de Rome et le titre de tribun. Hypocrite comme le fut depuis Cromvvel , il affectait de grands sentimens religieux, et du moins cette dissimulation est très-préférable dans les tyrans à l'athéisme déclaré , parce que , respectant les bonnes doctrines , elle ne corrompt point les mœurs publiques. Il arbora trois étendards sur lesquels étaient peints les symboles de la liberté, de la justice et de \dipaix } et , comme pi-esque tous les usurpateurs qui ont séduit le peuple , il fit tout le conti'aire de ce qu'il annonçait. Son gouvernement fut despotique autant que sanguinaire, il viola toutes les lois de la. justice, et il alluma la guerre dans toute l'Italie et dans plusieurs parties de l'Europe. Il composa quinze règlemens dressés , disait- il , pour parvenir au bon État; c'est le nom qu'il donnait à ses desseins ambitieux : il créa un
2l6 jSOTES.
nouveau conseil qu'il nomma chambre de justice et àepaix, et qui ne servit qu'à sanctionner des ordres arbitraires et des cruautés- 11 leva une armée de vingt mille hommes , assembla un parlement {fénéral ; il envoya des courriers à tous les seigneurs et à toutes les républiques pour les solliciter d'entrer dans la ligue du bon État. Il reçut des ambassadeurs de plusieurs puissances, cntie autres de l'empereur Louis de Bavière , de Louis I", roi de Hongrie , et de Jeanne, reine de Naples ; ses succès lui tournèrent la tête, l'enivrèrent et le perdirent.
U4) Cette note devient inutile.