CHAPITRE PREMIER
JEUNESSE DE PÉTRARQii;
S"n |>crc. — Séjour à Carpcnlras. — Montpellier. — Pologne. — Mort île >cs parents. — Avignon. — Traditions littéraires cl galantes qui >e con- ■•crvaiciit dans celte ville. — Goût de Pétrarque |K»ur les succès mondains cl pour la société des femmes. — De la poésie amoureuse dans la langue d’Oïl, dans la langue d’Oc et en Ita'ie, avant Pétrarque.— Dante. — Ciuo de l’istoie.
A la fin de mars, ou au commencement d’avril 1ÔU‘2, un honnête citoyen de Florence, issu d’une famille respectée, fils et petit-fils de notaire, notaire lui-même, ayant rempli avee honneur ces délicates fonctions qui ressemblaient alors à une sorte do magistrature, ayant même été nommé Chancelier des réformes , et chargé parla République de veiller à la construction de quelques châteaux que bâtissait pour elle Arnolfo di Cambio, l'architecte de Sainte-Marie
des Fleurs, quittait sa patrie, sous le coup d’une sen-
2 JEUNESSE DE l’ÉT R ARQUE,
lence d’exil. Les Guelfes Noirs, auxquels l’intervention de Charles de Valois venait de livrer Florence, le punissaient ainsi d’avoir pris contre eux le parti des Guelfes Blancs; ils l’accusaient injustement d’avoir fabriqué un acte faux, et le condamnaient à payer une amende de mille livres ou à avoir la main coupée, s’il ne versait cette somme dans le délai de dix jours. Cet exilé, qui partageait le sort de six cents Florentins, qui comptait parmi ses compagnons d’exil, Dante Alighieri, Giachello Malaspini, tous les Cerchi, les Uberli, les Lamberli, les Adimari, se nommait lui-même Petracco. 11 emmenait avec lui sa jeune femme, Eletta Canigiani, et allait s’établir, dans le quartier de l’Orfo, au centre de la ville d’Arezzo, où les Blancs espéraient trouver du secours. 11 resta là ou dans les environs jusqu’au jour où les exilés réunis aux Gibelins, tentèrent, pour rentrer à Florence, la fameuse expédition de la Laslra, si heureusement commencée et si mal finie. Un peu d'habileté et de prudence eût suffi pour assurer le succès de l’entreprise. La précipitation des assaillants les fit échouer. Ils attaquèrent la ville en plein jour, sous un ciel brûlant, au lieu d’attendre la nuit. Hommes et chevaux tombèrent accablés par la chaleur, et leurs partisans de l’intérieur de la cité, qui se seraient probablement prononcés en leur faveur, dans les ténèbres, n’osèrent pas se déclarer sous les yeux du peuple entier.
JEUNESSE DE PÉTKAKUUE. C»
Pendant que Pelraeco repoussé s’éloignait de Florence avec les siens, à l’heure même où il fuyait précipitamment sur la route d .Vre/.zo, dans la nuit <lu 19 au 20 juillet 1304, sa femme lui donnait un fils qui devait être Pétrarque. Entre cette date et le jour non moins mémorable (6 avril 1327), où le génie de Pétrarque s’éveilla, en même temps que son amour, dans l’église des religieuses de Sainte-Claire, à Avignon, lorsqu’il vit pour la première fois Laure de Noves et qu'il s’éprit de sa beauté, que s’élail-il passé? Comment avaient été remplies ces vingt-trois années d’enfance et de jeunesse? Par quelles vicissitudes le premier exil s’était-il changé en un exil plus lointain, et h' lils de l’exilé de Florence se trouvait-il jeté hors du territoire de l’Italie? Quelle éducation, quels exemples l’avaient préparé à chanter l’amour?
Pétrarque nous le dit lui-même trop brièvement pour notre curiosité, mais du moins avec certitude. Les premières années de sa vie s’écoulèrent dans h' petit domaine de l’incisa, propriété de son père, à quatorze milles de Florence, où sa mère avait obtenu de rentrer, sept mois après sa naissance. Pelraeco lui-même, quoique proscrit, y venait quelquefois secrètement. On lui avait bien offert de lever la sentence portée contre lui, mais à condition qu’il subirait, comme les criminels, la cérémonie de l’offrande et qu’il se laisserait conduire, un cierge à la main, dans
JEUNESSE DE l'É'llt Alt (J UE.
l’église «le Saint-Jean, le jour anniversaire de la naissance du sainl. Pas plus que Dante, l’ancien notaires de la République ne voulut accepter une grâce qui lo déshonorait en l’assimilant aux voleurs et aux assassins. Il espéra un instant que l’empereur Henri VU, attendu comme un libérateur par les Gibelins cl pat* les Guelfes Blancs, lui rouvrirait les portes de sa patrie. Il se transporta même, avec toute sa famille, à Dise, pour y guetter l’heure du retour. Mais d’abord les irrésolutions et les lenteurs, puis la mort soudaine de ce prince coupèrent court à toute espérance.
En 1515, bien convaincu que son parti ne se relèverait jamais, Pelracco se résolut à chercher fortune dans la cité nouvelle où le pape Clément V venait de transporter la cour pontificale. Il trouva Avignon encombrée d’étrangers qu’y attirait la présence du souverain pontife, cl ne pouvant y loger sa femme et ses enfants, il les envoya dans la petite ville de Carperdras, capitale du comtal Venaissin. C’est là que Pétrarque passa quatre années, dont il garda jusqu’à la lin de sa vie le souvenir le plus doux : « Te souyiens- « tu de ce temps? écrivait-il, bien longtemps après, au « plus ancien compagnon de son enfance. Quel agré- « ment, quel reposa la maison! quelle liberté en « public! quelle tranquillité au milieu des champs!
« quel silence! .le remercie Dieu qui m’a donné cet « espace de temps si tranquille pour que, loin du
J K UN ESSE UE I* fi TR Ali OliE. r.
« tourbillon dos choses, je pu?sc, aillant que le per- « mettrait la faiblesse de mon esprit, sucer le tendre « lait de la science enfantine, et prendre des forces « afin de me nourrir d’aliments plus solides 1 ! o C’est là qu’il apprit la grammaire et la rhétorique sous un maître excellent, sous le Toscan Convcnnolc qui, pendant soixante ans, forma dans son école un grand nombre d’hommes de mérite, de savants, de jurisconsultes, de politiques, de gens d’église \ Déjà perçait sans doute le génie de Pétrarque, déjà se révélait aussi le charme de son caractère, car le vieux Convennole déclarait au cardinal Jean Colonna qu’il n’avait jamais eu d’élève qui lui fût plus cher ; il ne pouvait entendre parler de cet enfant sans que les larmes lui vinssent aux yeux. Petracco qui n’avait pas suivi sa famille à Carpentras restait à Avignon pour s’y créer des ressources. Peut-être s’y livrait-il au commerce, ou plutôt y reprenait -il sa profession de notaire. Il était éloquent, dit Pli. Yillani,
‘ L-tlre adressée à Gui Seltimo, archevêque de Gênes. Senil.,
s Convennole, excellent pour la théorie, n'entendait rien à la pratique. Il ressemblait à la pierre à aiguiser qui fait couper le couteau, sans couper elle-même. Tous les jours il commençait un nouvel ouvrage avec un titre magnifique, et lorsqu'il en avait écrit la préface, il entreprenait aussitôt aulrc chose (Seuil., XV, 1). On conserve pourtant de lui, à la Mngliabecchiana, les deux manuscrits d’un poëme latin où il représente l'Italie et ses trois plus grandes villes suppliant le 1 mi Robert de secourir Rome, et un Traité îles quatorze vertus.
j eu n esse 'de Pétrarque.
cl très-versé dans l'art de la chicane; il aimait et lisait assidûment Cicéron,; il se serait facilement élevé haut, nous dit son fds, si les affaires domestiques n’avaient détourné son nolde esprit, et si, chassé de sa patrie, chargé de famille, il n’aVait été forcé de s’appliquer à d’autres soins '!
Ce père prévoyant voulait que son fils restât fidèle aux traditions domestiques, en se livrant à l’étude du droit, qui lui paraissait d’ailleurs un des moyens les plus sûrs de s’enrichir, et même, comme le prouvaient des exemples récents, de jouer dans sa patrie un grand rôle politique. Dès la fin du treizième siècle, les podestats, originairement choisis pour rendre la justice, s’étaient presque partout emparés du gouvernement auquel ils associaient, dans une certaine mesure, leurs lieutenants naturels, c’està-dire les juges chargés de se prononcer sur les points de droit, et les notaires qui avaient pour fonctions spéciales d’instruire les procès et d’interroger les témoins. Petracco ne croyait pouvoir faire embrasser au jeune Pétrarque aucune profession qui fût plus lucrative ni plus honorée que celle de jurisconsulte. Il l’envoya donc à l’Université de Montpellier où, depuis le douzième siècle, on enseignait les Pandectes. Pétrarque y resta quatre ans (1519-1525), et se souvenait, dans sa vieillesse, de la grande prospérité com-
4 Senii ., XV, t.
mcrciVjJc dont colle ville lui avail offert le spectacle en môme temps que de la foule des maîtres et des étudiants qui s’y pressaient 1 . Mais il n’en regrettait pas moins les années qu’il y avait passées à poursuivre des éludes, qu’il eût si volontiers échangées contre des occupations purement littéraires. L’Université de Bologne, où son père voulut qu’il se rendît, au sortir de Montpellier, en compagnie de son jeune frère Gérard, ne le réconcilia pas avec le droit, quoiqu’elle fût alors la plus florissante de l’Europe, qu’elle comptât des professeurs illustres et des milliers d’étudiants. Là encore, les trois ans qu’il passa, il les considérait comme perdus. J’ai perdu ces sept années 4 , disait-il en parlant de son séjour à Montpellier et à Bologne, plutôt que je ne les ai passées, In eo studio septennium tolum perdidi , dicam vérins (jiiam exegi. Ce regret ne l’empêchait pas de rendre justice à l’école de Bologne. 11 reconnaissait qu’il y avail , vu un grand concours d’étudiants, un ordre parfait dans les études et des jurisconsultes « vraiment divins 3 .» Mais ce ne sont pas là les souvenirs qu’il aimait le mieux à se rappeler, et lorsqu’il repassait dans sa mémoire ces années de jeunesse, il pensait surtout avec plaisir aux longues et libres promenades qu’il prolongeait, les jours de fête, à travers la campagne, sous les
' Senil., X, 1.
5 Ibid., XV,
"• Jiirisconsullos re ditinos (Senil., X, 1).
}< . J K UN K SSE l)F. PFTRARQl’K.
vignes qui courent d’arbre en arbre, aux retours tardifs par les belles nuits d’été, aux chœurs de jeunes filles qui saluaient les promeneurs aux approches de la ville et surtout à une rapide et plus lointaine excursion qui lui avait permis d’entrevoir les splendeurs de Venise*.
A Bologne pourtant, le jeune Pétrarque eut, un maître célèbre, avec lequel il entretint plus tard une correspondance : Jean d’André, très-renommé alors pour son habileté à expliquer les Décrétales, beaucoup moins connu aujourd’hui par lui-même que par sa fille, la belle et savante Novella, qui possédait assez bien le droit pour suppléer quelquefois son père, mais à laquelle on ne permettait de professer que derrière un rideau, dans la crainte que sa beauté ne causât trop de distractions à scs auditeurs. Peut-être Pétrarque gardait-il à Jean d’André quelque rancune secrète, peut-être ne lui pardonnait-il pas d’avoir été forcé de subir ses leçons, pendant trois ans, et s’en vengeait-il un peu, lorsque avec toutes les apparences de la courtoisie et mêmede la déférence pour le savoir de son ancien maître, il s’amusait à relever les bévues littéraires que celui-ci commettait trop fréquemment. Jean d’André avait-il l’imprudence d’écrire que, de tous les moralistes le plus grand à ses yeux était Valero Maxime, Pétrarque lui répondait malicieusement :
’ Senti., X. 1.
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« Je vous bien, puisque vous le voulez, que Yalère « Maxime soit supérieur à tous les autres. Mais alors « quel rang donnerez-vous à Platon, à Aristote, à Cite céron, «à Sénèque? » Il est vrai que le jurisconsulte croyait se tirer d’affaire, en comptant Platon et Cicéron parmi les poètes. Mais son malin disciple ne se tenait j as pour satisfait, et le félicitait ironiquement du cadeau qu’il voulait bien faire à la poésie. C’est aux applaudissements des Muses, lui disait-il, que vous amenez ces deux nouveaux habitants sur les collines du Parnasse. A r ous avez fait une découverte. On ne s’était jamais douté avant vous qu’ils eussent écrit en vers. Puis, d’un ton caressant, mais sans rien oublier des erreirt’s de Jean d’André, il l’engageait à ne pas laisser circuler ses lettres. On y verrait, lui insinuai t- il , bien des choses qui ne seraient point à sa louange; on y apprendrait, par exemple, qu’un homme de son mérite ignorait jusqu’aux noms de Nævius et de Plaute, ou bien encore qu’il faisait vivre dans le même siècle Ennius et Stace. Pas tant de charlatanisme, avait-il l’air de lui dire en finissant. Une faut pas chercher à produire trop d’effet. A quoi bon parler de choses que vous ne connaissez j as ? Vous éblouissez vos disciples, ils vous croient un savant universel ; vous les étourdissez par l’incroyable quantité de noms que vous leur jetez à la tête. Mais les gens instruits ne s’y trompent pas. Contentez-vous d’èlre
le premier jurisconsulte de votre siècle, sans faire
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Il) JEUNESSE DE PETRARQUE,
d’excursion sur des terres qui vous sont étrangères 1 .
Jean d’André reçut fort mal des observations qui, malgré de nombreuses précautions oratoires, devaient blesser au vif son extrême amour-propre. Il se fâcha, comme les gens qui ont tort, et répondit à Pétrarque par de gros mots, en l’accusant d’avoir désbrté l’étude du droit. Quant à cela, disait Pétrarque qui avait déjà subi quelques assauts sur le même sujet à Avignon de la part du jurisconsulte Oldradi, je n’y puis rien. « Rien ne se fait bien contre nature. La nature m’a fait ami de la solitude et non delà tribune*. » Dans son ÉpUre à la postérité , il nous donne de son éloignement pour le droit, une autre raison qu’il ne lui était point aussi facile de donner à ses professeurs, parce que ceux-ci auraient pu y voir une injure personnelle. « Ce n’est pas, dit-il, «que la majesté des lois ne me plùl pas; elle est « grande sans aucun doute, et pleine de celle antiquité «romaine qui me charme; mais l’usage en a été « corrompu par la perversité humaine. Aussi avais-je « de la répugnance à apprendre une science dont je « ne voulais pas me servir malhonnêtement, dont je « pouvais à peine me servir honnêtement, et avec la-
1 Faillit., IV, 15. Je n'ai pas besoin de dire que partout où il n'y a pas de guillemets, je cherche à rendre la pensée de Pétrarque, mais sans traduire exactement scs expressions.
a Famil., IV, 10. Edit. Fracassetti.
« quelle si j’avais voulu être honnête, on eût attribué x ma probité à l’ignorance'. »
En effet, pas plus à Bologne qu’à Montpellier, le lils de Pelracco ne se résignait à l’étude de la jurisprudence, quoiqu’on lui annonçât qu’il y obtiendrait de grands succès, s’il voulait y persévérer \ Les lettres l’attiraient par une séduction invincible. Tout enfant, il abandonnait ses livres d’école pour étudier Cicéron, dont son père était grand admirateur. A l’àge où il ne comprenait pas encore le sens des mots, leur harmonie le charmait. Les belles périodes cicéroniennes résonnaient doucement à son oreille, comme une merveilleuse musique, et lui faisaient paraître grossière toute autre lecture \ A l’Université il avait rassemblé et soigneusement caché tout ce qu’il avait pu trouver des ouvrages de son écrivain favori, en y ajoutant les œuvres de quelques poètes latins. Ce sont ces livres que son père découvrit un jour, commença par jeter au feu, comme la principale cause du peu de goût que Pétrarque témoignait pour le droit, puis retira des flammes à demi brûlés, en voyant la douleur du jeune homme.
De Bologne où il passa trois ans avec son frère
1 Epist. ad poster.
2 Fulurus magni profectus adolcscens, ut rnulti opinahantur, si cœpto insistercm (Epist. ad poster).
r * Sola me verboruin duleedo quædam, et sonoritns detinehat, ut quidquid aliud vel legerem, vel audircm, îaucum milii longeque dissonum videretiir (Seuil., XV, 1).