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Prlrarque au Capitole. — Ses dialogues sur le Méprit du monde. — Ses confessions. — Nature de son amour dévoilée par lui-même. — Mort de Laure. — I. 'amour vaincu par la foi.
Du fond de sa retraite, Pétrarque obtint la récompense qu’il ambitionnait le plus. On vint lui offrit à Vaucluse ce laurier poétique dont il voulait se couronner en l’honneur de Laure, et. que, depuis la chute de. l’empire romain, aucun poëte de l’Italie n’avait mis sur sa tête. Il eut même l’heureuse fortune d’être appelé en même temps par deux grandes villes qui se disputaient l’honneur de le récompenser. Le -5 août 1540, à neuf heures du matin, il recevait de Rome une lettre par laquelle le Sénat l’invitait à aller chercher la couronne' au Capitole. Le même jour, à quatre heures de l’après-midi, une autre lettre lui proposait le même honneur, de la part de son compatriote et de son ami, Robert de’ Rardi, chancelier île
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Notre-Dame, nu nom de l’Université de Paris. Il fallut clioisir. Tout en regrettant ce qu’il y aurait eu de glorieux pour lui à recevoir un tel honneur, dans la ville la plus lettrée du monde, dans un lieu où des milliers d’étudiants venaient pour s’instruire de tous les points de l’Europe, Pétrarque inclina pourtant du côté où l’attiraient son patriotisme et sa vieille admiration pour l’antiquité romaine. Home restait toujours à ses yeux la capitale de l’univers. C’est là seulement, au milieu des souvenirs d’une grandeur sans pareille, qu’il lui plaisait d’être couronné. Il le fut au Capitole, le 8 avril 1541, devant un peuple qui ne ressemblait guère au peuple-roi, de la main d’un sénateur qui n’avait de commun que le nom avec les pères conscrits. Mais son imagination repeuplait la ville éternelle. Il croyait revoir les vieux Romains, parce qu’il foulait le même sol qu’eux et que leurs ombres l'entouraient. Ses conleinporainspaiTagèrenlson illusion. Il revint de Home aussi grand qu’un triomphateur antique, comme si ce voyage à travers des ruines avait ajouté quelque chose à sa grandeur personnelle.
En '154*2, il était de retour à Avignon, mais il ne se pressait pas de rentrer dans sa solitude de Vaucluse. Lui qui avait fui la villcavec horreur, quelques années auparavant, lui qui du fond de sa retraite n’y revenait jamais sans amertume, il paraissait maintenant se résigner à y vivre ou du moins à y passer plusieurs jours, quelquefois même plusieurs mois de
tut
1‘ÊTRARQIK KT LA Hit K.
suite. Faut-il croire, comme le suppose l’abbé île Sade, que Laure s’adoucissait depuis que son amanl avait reçu la couronne poétique, et le retenait auprès d’elle en lui témoignant moins de rigueur? Nous avons sur ce point mieux que des suppositions. Pétrarque lui-mème a parlé. C’est vers celte époque, peut-être dès la fin de 1542, au plus tard en 1545, qu’il composait ces curieux dialogues sur le Mépris du monde, qu’il appelait son Secret , que nous appellerions volontiers ses Confessions , et où il nous ouvre son cœur. On y voit très-nettement ce qu’il éprouvait alors, ce qu’il dut éprouver jusqu’à la mort de sa maîtresse. Laure vieillissait. Un peu plus jeune (pie Pétrarque, née, suivant toute apparence, en 1507 ou en 1508, elle louchait à sa trente-cinquième année. Les femmes, les Mondes surtout, se fanent vile sous le soleil du Midi. D’ailleurs elle avait eu beaucoup d’enfants — elle en laissa neuf, — et ses couches multipliées avaient altéré sa beauté. Le poêle ne cessa pas pour cela de l’aimer; il ne parvint même jamais à l’aimer avec calme. Car au fond, malgré quelques intervalles de tranquillité apparente, il éprouva toujours le besoin de la fuir. Plus d’une fois encore, de 1542 à 1548, il lui fallut s’enfermer à Vaucluse ou courir en Italie pour l’éviter. Quand elle mourut, il l’avait quittée depuis plusieurs mois, sentant bien que, quoi qu’il fît, il ne pouvait, restant
auprès d’elle, garder son entière liberté d’esprit.
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Malgré les progrès de sa raison, la blessure saignait encore. Cependant, à l’époque où Pétrarque écrivit son Secret , seize ans après sa première rencontre avec Laure, Page avait produit sur lui un effet inévitable. On n’aime plus à quarante ans comme à vingt-cinq. Il aime toujours, mais il obéit moins à son premier mouvement, il s’abandonne moins à sa passion. Surtout il en est venu à s’observer lui-même, à se regarder souffrir en quelque sorte et à voir clair au fond de son âme. Sa confession est l’œuvre d’un homme qui ne sera plus sa propre dupe, que l’amour peut encore enchaîner, mais que l’amour n’aveugle plus, qui non-seulement fait des efforts pour briser sa chaîne, mais qui en compte les anneaux et qui sait où elle faiblit. S il continue à aimer, ce n’est pas faute de clairvoyance, mais faute de courage, ou plutôt parce que sa maîtresse, toute vieillie et fatiguée qu’elle soit et qu’elle lui apparaisse, conserve encore un charme irrésistible.
Tout en continuant à aimer, Pétrarque fait sur lui cet effort héroïque de s’ôter à lui-rnême toutes ses illusions. Il justifiait autrefois son amour à ses propres yeux par des raisons spécieuses et généreuses. N’en avait-il pas reçu une excitation féconde? Laure n’avait-elle pas été la providence de sa jeunesse, ne l’avait-elle pas arraché aux plaisirs vulgaires, aux appétits grossiers? Pouvait-on aimer une telle femme, une âme si pure, un caractère si noble, sans devenir
meilleur en l’approchant, sans s’efforcer de lui ressembler? Elle était d’ailleurs si renommée pour sa vertu et pour sa sagesse que nul n’aurait osé lui offrir tin amour obscur et sans gloire. C’est pour ne pas rester au-dessous d’elle, pour conquérir un nom aussi glorieux que le sien, que Pétrarque s’était imposé tant de travaux, qu’il avait rompu avec le monde et affronté la solitude. « Le peu que je suis, je le suis par elle, « disait-il alors; si j’ai un peu de renommée et de « gloire, jamais je n’y serais arrivé si la faible se- « mence de vertu que la nature avait placée dans ce « cœur n’avait été développée- par celte noble a ffee- « lion 1 ... Elle m’a séparé de la société du vulgaire, « elle a été mon guide dans toutes mes voies, elle a « aiguillonné mon génie languissant et excité mon « esprit engourdi \ »
En écrivant ainsi, Pétrarque exprimait un sentiment chevaleresque. 11 se pardonnait à lui-même son amour à cause du profit moral et intellectuel qu’il en lirait. Il subissait avec joie, dans sa tendresse pour Laure, une influence analogue à celle qu’acceptaient lis chevaliers errants, lorsque pour plaire à deux
1 llnum lioc non silco ine quanlulumcunque conspicis, per illani rsse.nec unquam ad hoc, si quid est nominis aut gloriæ fuisse ventuiuiii, nisi virtulum tcmiissimam sementem, quam pectore in hoc nniura loeaverat, nnhilissimis his atTeclibus coluisset. (De contempla minuit, dial. 5.)
* Quæ me a vulgi consortio segregavit, quæ dux viarum omnium, tnrponli ingenio ealear admovit ac semisopitum animnm excitavit. (/</. i
Hit
l'fiTRAROll- |.T RA U II K.
beaux yeux ils faisaient vœu de courir au-devant de tous les périls et de prêter leur bras à toutes les infortunes imméritées. Comme eux, et pour le même motif qu’eux, Pétrarque voulait être généreux, désintéressé, supérieur aux faiblesses humaines; et ne pouvant surprendre la gloire, Cépée à la main, il voulait la conquérir à force de génie. L’amour d’une femme noble ne se donnait qu’à ce prix. Tant que le cœur du poêle resta jeune, il trouva dans celle fièvre chevaleresque de quoi justifier et ennoblir sa passion. Mais à l’âge où il arrivait, lorsqu’il composa son Secret, à trente-neuf ans, après seize ans d’amour, il ne se payait plus des mêmes excuses, il se demandait un compte plus sévère de ses sentiments. Etait-ce assez pour le but qu’il devait poursuivre sur la terre, pour l’accomplissement d’une destinée chrétienne, d’avoir pratiqué au hasard quelques vertus, d’avoir obtenu un peu de renommée, non pas en vue de Dieu et de la félicité éternelle, mais uniquement en vue d’une récompense mondaine. Tous scs instincts religieux, tous les souvenirs de l’éducation pieuse qu’il avait reçue, tout ce qu’il gardait de respect au fond de l’àme pour les dignités ecclésiastiques dont il était revêtu, protestaient contre l’empire que la beauté d une femme exerçait depuis si longtemps sur son cœur. Il avait un fond de piété trop sincère et trop solide pour ne pas voir enfin le piège sous les fleurs. Sans doute l’amour excite et aiguillonne son esprit,
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l’amour lu rend célèbre parmi les hommes; niais à quoi cela lui sert-il devant Dieu? N’a-l-il pas trop négligé h; créateur pour s’occuper exclusivement de la créature? Le temps qu’il a employé à penser à une femme n'aurait-il pas été mieux rempli par la prière et par la méditation? An lieu d’user son génie en protestations ou en lamentations amoureuses, n’aurait-il pas mieux fait de s’en servir pour comprendre et pour louer l’auteur de toutes choses?
Ce n’est pas tout encore. Dans ce retour sur luimême, dans celle analyse impitoyable de ses sentiments, Pétrarque ne veut laisser au fond de sa pensée aucune équivoque, il entend s’observer sans illusions et ne se dérober par aucun subterfuge à ce regard clairvoyant qu’il jette sur sa conscience. Il s’est dit souvent à lui-même que l’amour de Laure élevait son âme et ne lui inspirait que de chastes ardeurs. Il se demande aujourd’hui si cela est bien vrai, et il est obligé de convenir qu’d s’exagère la pureté de sa passion. fl a beau se répéter qu’il n’aime que l’Ame de Luire et essayer de se le prouver, en persistant à l'aimer, malgré le déclin de sa beauté; il n’en a pas moins été Irès-épris du corps qui renferme cette Ame. b’aurail-il autant aimée, l’aimerail-il encore autant aujourd’hui si elle habitait un corps difforme, si elle se réfléchissait sur un visage sans charme? 11 a lmp souvent chanté la beauté physique de Laure, ses Irrsses blondes, ses veux noirs, la neige de son cou,
sa taille légère, ses épaules élégantes, pour se prétendre désintéressé dans la question de beauté. A mesure qu’elle vieillit, il parle moins, il est vrai, de ses charmes extérieurs et davantage de ses qualités morales. Mais ni l’opulence de sa chevelure, ni l’éclat de ses yeux, ni la noblesse de sa démarche ne lui deviennent jamais indifférents. Même en reconnaissant sur sa figure les ravages du temps, il pense toujours avec une secrète douceur au jour où il la vit pour la première fois dans toute la fleur delà jeunesse «Ses « cheveux d’or étaient épars au vent qui les enroulait « en mille doux nœuds. Ses beaux yeux, maintenant « si éteints, brillaient d’un éclat démesuré. Et son « visage, je ne sais si j’avais tort ou raison, me pa- « raissait se colorer de pitié. Moi qui avais au cœur « l’étincelle amoureuse, quoi d’élonnant si je m’em- « fia m mai tout à coup? Sa démaréhe n’avait rien de « mortel; elle avait la forme d’un ange; et ses pn- « rôles avaient un autre son que celui de la voix lm- « maine'. » Ailleurs, tout en parlant de ses vertus,
* Ernno i capei d' oro ail’ aura sparsi,