‹ Pétrarque étude d'après de nouveaux documentsChapitre 7 sur 15 · SI · texte numérisé non relu

SI

('ET R ARQUE ET LAURE, étagées comme celles d’un village de Grèce ou de Sicile, pour redescendre ensuite vers leThor et vers l’islc où les eaux de la Sorgue apportent avec la fraîcheur une verdure aussi riante que celle de la Lombardie. Au delà le paysage se dessèche. Mais on voit toujours se dresser devant soi un peu à gauche, ainsi qu’une sentinelle à l’horizon, la cime aiguë du mont Ven tous et à droite, dans le lointain, tantôt, grandir et tantôt décroître les ondulations des Alpines.

Enfin la Sorgue reparaît, elle court comme un serpent au milieu des prairies vertes, et dans un dernier détour, elle vous mène au pied d’une roche escarpée d’où elle sort cl qui, de ce côté, ferme la vallée, comme un rempart de pierre.

C’est Vaucluse, ml lis clausa, le val fermé. A la racine même des rochers s’ouvre une caverne d’où jaillit la rivière qui descend aussitôt par une

pente rapide, bondissant avec fureur au milieu des

blocs noirâtres qu’elle couvre d’une écume blanche. Dès qu’elle se repose, dès qu’elle ne rencontre plus d’obstacles, elle étend entre deux rives fleuries une nappe d’eau limpide, d’une couleur merveilleuse dont je n’ai retrouvé nulle part, ni dans les Alpes, ni dans les Pyrénées, ni en Italie, ni en Espagne, ni en Orient, les teintes douces et transparentes. Le lac de Zurich est moins pur, le lac de Corne plus bleu, la Méditerranée plus foncée, les fleuves célèbres, le l*énée, l’Alphée, l’Achélofis sont plus argentés; le

PÉTRARQUE ET LAllRE.

Styx et l’Achéron plus uoii*s ; l’Anio, le Tago, le Guadalquivir, le Rhône plus troubles. La Sorgue seule, d’un vert tendre à la surface et jusqu’au fond de son lit, ressemble à une plante verte qui se sérail fondue en eau. C’est comme une herbe liquide qui court à travers les prés. On se rappelle, en la voyant, ces sources vives qui sortant des rochers de la cote viennent quelquefois verser leurs eaux d’émeraude dans les flots de la mer Égée ou de la mer Ionienne. Sur les bords, quelques arbres trop rares, mais d’un feuillage élégant, aux branches peuplées de rossignols, des pins, des cyprès, des mûriers, des saules, quelques buissons de lenlisqucs et de troènes, des amas de plantes grimpantes et de ronces collées aux parois du rivage, mêlent des couleurs plus sombres aux teintes diaphanes de la rivière relevée encore par le cadre lumineux que lui font les prairies.

Dans un étroit espace, toutes les nuances de la verdure, depuis les plus tendres jusqu’aux plus foncées, se combinent harmonieusement pour former un paysage qui caresse l’œil et qui invite aux impressions douces. Mais la voix des eaux éeumantes, le retentissement continuel de leur chute à travers les blocs accumulés, ajoutent à la scène un caractère degrandeur dont l’âme sc pénètre bien plus encore, lorsque les yeux quittent le cours de la Sorgue pour se porter vers le cirque de rochers nus qui ferme la vallée. Là tout est sévère et imposant. Au-dessus et de chaque roté de la source

82 l'KTR YltQII E ET I, Ali RK.

montent en demi-cercle d’énormes murailles d’un Ion gris quelquefois veiné de rouge, dont la partie supérieure dentelée et déchirée découpe vaguement sur l’horizon des formes de créneaux et de tourelles gothiques. Çà et là un trou héant, un nid d’aigle ou un pin suspendu entre ciel et terre, cramponné par scs racines aux lianes du rocher, marquent d’une tache noire les parois de cette forteresse naturelle. Assis au pied d’un saule, sur le gazon humide, le spectateur qui ne regarde que les parties du paysage les plus rapprochées de lui, peut n’y ressentir qu’une impression de douceur et de calme. Mais qu’il s’avance vers la source, qu’il lève ses regards sur les rochers sauvages qui la couronnent, il sera bientôt saisi par une émotion plus forte. Il comprendra le grand caractère du tableau; il sentira qu’il a devant lui un des plus beaux sites de notre France, une merveille naturelle, comparable à nos paysages les plus grandioses, au cirque de Gavarnie, à la baie de Saint-Malo, nu mont Saint-Michel. En meme temps, il sera pénétré du sentiment de la solitude. En face de lui, un obstacle infranchissable qui le sépare du monde, derrière lui des montagnes arides qui semblent l’enfermer dans un cercle sans issue. C’est comme une Thébaïde, c’est le lieu que choisirait un saint pour s’isoler des hommes. Nulle part on ne se croit plus loin de toute communication possible avec l’humanité.

C’est pourtant dans celte sévère solitpde que se

retira , en 1557, un homme que des critiqués légers représentent encore comme un esprit frivole, qu’ils ne croient même pas capable d’avoir éprouvé un senliment sérieux. Ceux qui le jugent ainsi montrent assez qu’ils ne connaissent pas sa vie. Pétrarque témoigna au contraire d’une grande force d’àme, lorsqu’à trente-trois ans il eut le courage de rompre des relations qui lui étaient chères, de renoncer au commerce de ses amis, aux agréments d’une société choisie, aux succès qu’y obtenait sa personne autant que ses vers, pour s’enfermer, pendant des années, dans une vallée sauvage où il ne devait trouver d’autres habitants que quelques paysans et quelques pêcheurs. N’est-ce pas là une de ces grandes résolutions qui ne se prennent que sous l’empire d’un sentiment profond? Si la passion de Pétrarque n’avait été qu’une passion de tête, qu’un jeu d’imagination, aurait-il eu recours à un remède si violent? S’il n’avait trouvé de puissants auxiliaires dans la solidité de sa foi et dans son ardent amour pour l’élude, aurait-il si bien supporté un si long isolement? Je ne vois au fond de son âme, à ce moment de sa vie, que des tendances sérieuses et un travail permanent pour se vaincre soi-même.

ha vie qu’il mena à Vaucluse fut nécessairement austère. Aucun ami ne l’avait accompagné, aucun domestique n’avait voulu le. suivre. « Je n’ai pour « serviteur, .dit -il, qu’un paysan ; je n’ai pour eom-

Si

mu A KOI K K T LA IKK.

« pagnon que moi-même et un chien, fidèle animal. « Ce lieu a effrayé tous les autres'. » Ailleurs, il nous donne sur sa retraite des détails qui se rapportent à une époque postérieure, mais qui ont dû être vrais dès les premiers temps de son séjour. Le paysan qui le servait, qu’il appelle quelque part « un animal aqua- « tique, élevé au milieu des sources et des eaux, arra- « chant sa vie aux rochers *,» possédait une femme, la seule que vil le poêle dans sa solitude, et dont la vue n’avait rien qui put réjouir les regards. «Je me mor- « tifie en la voyant, disait-il. On croirait voir les dote serts de la Libye ou de l’Éthiopie, tant son visage « est desséché et comme brûlé par l’ardeur du soleil.. « Si Hélène avait eu une telle ligure, Troie subsisle- « rail encore; si Lucrèce et Virginie lui avaient res- « semblé, Tarquin n’aurait pas été chassé de son « royaume, Appius n’aurait pas fini sa vie en pri- « son’. » Il rend, du reste, pleine justice aux vertus du ménage. « Bien de plus gai à sa manière, que « le mari, rien de plus complaisant. Dire qu’il était « fidèle, c’est lui enlever quelque chose, car il était « la fidélité même 4 . » Quant à la femme, elle rachetait la laideur de son visage par son honnêteté et par ses habitudes de travail. Sous le soleil le plus ar-

1 Epist., I, 7.

ï Famil., lit, 22.

Famil., \ III, s.

* Seuil.. IX. 2. ,

l*KTK\ftQI!K ET LAURE.

dent, à l’iieureou les cigales supportent à peine le )>oicls du jour, elle passait des journées entières dans les champs, et, le soir, elle paraissait si peu fatiguée qu'on aurait dit qu’elle sortait de son lit. Avec cela elle ne se plaignait jamais ; elle avait grand soin de son mari, de ses enfants et de tous ceux qui venaient voir Pétrarque, mais jamais elle ne songeait à ellemême. Quelques sarments étendus sur le sol lui servaient de lit ; elle se nourrissait d’un pain assez semblable à de la terre et ne buvait que du vin acide ou plutôt du vinaigre coupé d’eau. C’était là une société sflre et fidèle, mais de peu d’agrément pour un esprit cultivé.

Si Pétrarque mortifiait ses yeux en regardant la figure tannée et basanée de cette honnête paysanne, il ne mortifiait pas moins sa langue. Il passait des journées entières sans adresser une parole à personne, ha première année, il semble qu’il n’ait reçu qu’une ou deux visites d’amis*. Ses oreilles aussi étaient privées des accords de la musique, une de ses plus douces jouissances, un des liens qui l’attachaient à son ami Socrate, excellent musicien. A Vaucluse, il n'entendait plus que le mugissement des bœufs, le lièlemenl des moutons, le chant des oiseaux et le continuel murmure des eaux. Rien de plus sévère non plus que sa nourriture. Il mangeait souvent le

F. pi st., 1,7.

même pain que les campagnards. Celui qui le servait lui reprochait la dureté de son régime, en lui prédisant qu’il ne le supporterait pas longtemps. Du raisin, des ligues, des noix, des amandes, de temps en lemps un poisson pêché dans la Sorgue, tels étaient ses aliments habituels 1 . « Je ne fais qu’un repas lé- « ger, écrivait-il à l’évêque de Lombcz, mais j’ai a pour assaisonnement la faim, le travail et de longs « jeûnes*. » Il vivait en paysan. Sa demeure même, qu’il agrandit et orna un peu plus tard, n’était à l’origine qu’une maisonnette rustique, sur le bord de la Sorgue; il la fit communiquer par un petit pont avec une île où il créa un de ses deux jardins. Il dessina l’autre dans la partie la plus sauvage de la vallée, près delà source de la rivière.

Pétrarque trouva-t-il à Vaucluse le calme qu’il cherchait? Réussit-il, comme il le voulait, à rompre les liens d’amour qui l’enchaînaient depuis dix ans? Remporta-t-il enfin sur sa passion une victoire complète et définitive? Il répond lui-même à ces questions. Il avoue à plusieurs reprises qu’il ne parvint, malgré ses efforts, ni à oublier Laure; ni à ne plus l’aimer. Et cependant, d’après son propre témoignage, la solitude lui fut bonne; il y gagna, sinon la sérénité à laquelle il aspirait, du moins unetranquil-

1 Famil., XIII, S.

- Ejrixt., I. 7.

lité d’esprit relative et une sorte de bien-être moral qu’il ne connaissait plus depuis dix ans. Ce fut comme une halte dans sa vie si agitée jusque-là. Aucune époque, à coup sûr, ne contribua plus que celle-là au développement de son caractère et à l’épanouissement de son génie. Ces résultats, qui semblent contradictoires, ne le sont qu’en apparence où plutôt n’est-il pas naturel de démêler dans des sentiments très-complexes, comme ceux qui agitaient alors Pétrarque, des éléments qui se contredisent? Il s’agit ici d’une analyse délicate que rendent heureusement moins difficile les confessions du poète.

Loin de Laure, songea-t-il moins à Laure? Oui et non. Oui, si l’on considère les choses d’une manière générale ; non, si l’on s’arrête à certains moments île crises, à certaines heures douloureuses et cruelles, à des angoisses d’amour dont la solitude augmentait l’amertume. Une séparation prolongée desserre toujours un peu les liens, 'même les plus forts. Quelque amoureux que l’on soit, on s’occupe nécessairement un peu moins d’une maîtresse absente qu’on ne le ferait si on la voyait tous les jours, si on habitait le même lieu qu’elle. Même sur les âmes les plus lidèles, l’absence exerce une action lente qui nous •donne la mesure de ce qu’il y a de fragile et d’éphémère dans les affections humaines. Pétrarque éprouva à Vaucluse ce bienfait de l’éloignement qu’il avait déjà ressenti dans ses voyages. Ce qui nous le prouve.

xx i'i:Tii\non: kt laijuk.

c’est qu’il ne pouvait retourner à Avignon sans que son ancienne souffrance se réveillât. Pour qu’il souffrît plus en se rapprochant de Laure, il fallait qu’il souffrît réellement moins tant qu’il restait loin d’elle et que la distance eût apporté un notable soulagement à son mal. Celte pensée, du reste, revient souvent sous sa plume, aussi bien dans ses œuvres latines que dans ses poésies italiennes' : « Que de fois, se fait-il « dire par saint Augustin, dans celle même ville qui « a été je ne dirai pas la cause, mais le laboratoire « de tous tes maux, après que tu avais paru guéri et « (pie lu l’étais réellement en grande partie, à condi- « lion de fuir, que de fois marchant à travers ces « rues que tu connais, averti par le seul aspect des « lieux, sans même rencontrer une seule des vanités « du passé, tu es resté stupéfait, lu as soupiré, tu « l’es arrêté, enfin lu as ou peine à retenir les larmes, « et bientôt, à demi blessé, lu as dit en fuyant : Je <( reconnais que dans ces lieux se cachent encore je « ne sais quelles embûches de l’ancien ennemi; il y « a encore là des restes de mort* ! » Kr, pareil cas, il

1 Voyez Sonn. 77.

- Quolies lu ipse in liac i|>sa dvitale, quæ nialorum luorum omnium, non iticam causa, sed officina est, postqunm libi convaliiissc videliai is et magna ex parle convalueias, si fugissrs, per vicos nntos inredens, ac solo locorum facic admnnitus, veteruin vanilalum ad nuliius oceursum slupuisti, suspirasli, substitisti. denique vix laminas tenuisti! F.t inox seinisaucius fngiens dixisti teeuin : Agnoseo iu his locis adiuic laterc nescio quas autiqui hoslis insidias; reliquue morlis Idc hahilabanl. (De contewrplv mvndi, dial. Z.)

t'ÉTR MtQüE F. T F AI R K. SO

no connaissait d’autre moyen de salut que la fuite, il sentait si bien le danger qu'un jour un de ses amis, Guillaume de Pastrengo, qui venait d’Italie, l’ayant prié d’aller le voir à Avignon, il se décida à quitter sa solitude; mais qu’arrivé à la ville, il éprouva une telle '•motion que le même soir il retourna précipitamment à Vaucluse, sans avoir vu son ami, pour ne pas passer la nuit dans le même lieu que Laure.

Même loin d’elle, au fond de sa retraite, il éprouvait, surtout pendant les premiers temps, des sentiments très-divers. Il se livrait ep lui de nouveaux combats entre sa passion et sa raison. Il était à la lois heureux et triste : heureux de reconquérir sa liberté morale, triste de ne pas voir celle qu’il aimait ; et , comme il arrive d’ordinaire dans ces luttes intérieures, dans ces alternatives de victoire et de défaite, tantôt c’était la joie de la délivrance, tantôt c’était le regret de la séparation qui l’emportait.

«En fuyant la prison *, disait-il, où l’amour me «tint beaucoup d’années à faire de moi ce qui lui

Fuggiendo la prigionc ov’ amor m’cbbe Molt'anni a far di me quel ch*a lui parve.

Donne mie, lungo fora a ricontarve Quanlo la nova liberia in’increbbe.

Onde più voile sospirando indietro,

Dissi : oimè, il giogo e le catene c i ceppi Fran più dolri cho l’andare sriolto.

(Sonn. 00.)

t'ETRARQUE ET LAURE.

MO

«plaisait, il serait long de vous raconter, mesdames, « combien me pèse ma nouvelle liberté. . . Bien souveni « en soupirant après le passé, j’ai dit : Hélas ! le joug « et les chaînes et les fers étaient plus doux que de « s’en aller délivré ! » «Ah ! belle liberté ! » s’écrie-t-il ailleurs, en la regrettant, lorsqu’il n’est plus aussi sûr de la posséder. Tout cela est dans la nature. Plus on étudie le Canzoniere , plus on voit que si Pétrarque met quelquefois de l’affectation dans l’expression du sentiment, il n’en met aucune dans le sentiment lui-même. 11 n’éprouve rien que n’aient éprouvé avant et après lui tous les amants délicats dans des situations analogues. L’homme qui résiste à l’amour sans cependant vaincre l’amour, ne passe-t-il pas sans cesse de la satisfaction au chagrin? Content de lui-même parce qu’il lutte, ne soulfre-t-il pas de l’effort dont il s’applaudit? N’y a-t-il pas en ce genre des victoires dont on se sait gré comme d’une action courageuse, mais qui n’en coûtent pas moins cher à celui qui les remporte?

Nous ne reprocherons pas non plus au poète d’être sorti de la nature, d’avoir exagéré un des effets de la passion, lorsqu’il nous raconte en prose et en vers, en latin et en italien, que dans les lieux les plus déserts, là où il se croit le plus à l’abri des réminiscences amoureuses, son active imagination lui représente souvent le visage de Laure? N’est-ce pas précisément au moment où nous sommes seuls, loin du monde.

PÉTRARQUE ET LAURE, loin dos distractions qui nous viennent des hommes et du spectacle des choses humaines, que nous sommes quelquefois le plus assiégés par nos souvenirs? L’âme, sevrée de tout ce qui pouvait la distraire, ne va-t-elle pas d’elle-même au-devant de ce qui la fait souffrir? Saint Augustin laisse échapper une réflexion d’une vérité éternelle, lorsqu’il dit à Pétrarque dans les dialogues sur )e Mépris du monde : Tu as cru tuer ta passion en vivant seul; tu l’as au contraire nourrie et entretenue dans la solitude. C’est cette obsession inévitable de sa pensée, cette persécution que lui inflige de temps en temps l’image aimée en le poursuivant, en s’attachant partout à ses pas, que le poète exprime en beaux vers dans une cnn zone célèbre : «Bien des « fois, dans l’eau transparente, sur l’herbe verte, « dans le tronc d’un hêtre, je l’ai vue vivante, et « aussi dans la nuée blanche... Plus je me trouve « dans un lieu sauvage, sur un rivage désert, plus « ma pensée se la représente 1 . » « Elle me suit

« cependant, dit-il ailleurs *, et réclame ses droits.

1 1' I’ ho più voile (or eln fia chc met crédit ?)

NelE acqua chiara e sopra l’erba verde Veduta viva e nel tronçon d'un faggio,

E ’n bianca nube.

(Canz. 15.)

j Inscquitur tainen ilia iterum, et sua jura retentai,

Nunc vigilantis adest ocults, nunc fronte minaci Instabilem vano ludit lerrore soporem.

Sæpe etiam (tnirutn dietu), ter limine clause Imimpit thalamus media suh nocte reposoens

PÉTIt AHQI'E ET I.M IIE.

« Tantôt elle se présente à mes yeux pendant que je « veille, tantôt d’un front menaçant elle trompe par « une vaine terreur mon sommeil légct*. Souvent « aussi (chose merveilleuse!), à travers ma porte « trois fois fermée, elle fait invasion dans ma ehani- « hre à coucher, réclamant tranquillement son cs- « elave. Mes membres se glacent et tout à coup le « sang répandu dans mon corps accourt de toutes « mes veines pour protéger la forteresse de mon a cœur. Sans doute, si quelqu’un apportait par hasard a une lumière rayonnante, une horrible pâleur ap- « paraîtrait sur mon visage.... » Il se lève alors; il espère lui échapper et se réfugie dans les montagnes, au fond des bois ; mais là encore, elle le poursuit cl l’épouvante. « Ce feu juvénil qui m’a brillé pendant « beaucoup d’années, écrit-il à un de ses amis, j'es- « pérais l’adoucir sous ces ombrages (ceux de Vau- « cluse) et j’avais l’habitude de m’y réfugier, depuis

Mancipium secura suum : mihi membra gelan.

Et circumfusus subito concurrere sanguis Omnibus ex venis tntandam cordis ad arcein.

.\ec dnbium si quis radiantem forte lucei nain Ingérât, horrendus quin pallor in orc jaeentis Eminçât.

(Epistol. Jacobo de Colnmna .)

Comment douter d’un sentiment si souvent exprimé par Pétrarque dans ses œuvres latines, en prose et en vers, aussi bien que dans ses poésies italiennes? Si l'on doute de la réalité de son amour, il faut douter île tout ce qu’il a écrit ; car il n’y a pas de sujet sur lequel il mit revenu plus fréquemment dans la première partie de sa vie.

PÉTK AlMJlE ET LAI HE. «15

f< ma jeunesse, comme clans une citadelle Irès-forli- « lice. Mais, imprudent que j’étais ! mon propre re- « mède tournait à ma perle. Car les soucis que j’avais « apportés avec moi me consumant, et dans une si « grande solitude, personne n’accourant pour étein- « dre le feu, jebrûlaisd’une manière plus désespérée. « La flamme de mon cœur s’échappait alors par ma « bouche et remplissait les vallées et le ciel de muret mures lamentables, et néanmoins doux, à ce que « disaient plusieurs. De là sont venus ces chants en « langue vulgaire sur mes jeunes douleurs, chants « dont je rougis, dont je me repens aujourd’hui, « mais qui plaisent beaucoup, ainsi que nous le « voyons, à ceux qui souffrent de la môme mainte die l . »

Il y avait donc pour Pétrarque, même dans la solitude, une cause inévitable de souffrance. Mais en i;éali(é la vie solitaire lui apportait plus de consolations que d’occasions de souffrir. D’abord il était soutenu par la conscience de l’action courageuse

1 Juvooiteiii æsluiii, qui me mullos annos torruit, ni nosli, sperans illis umbruculis lenire, eo jam indc ab adolesccDtia saipe confugere, velut in arccin rnunitissimam, solebam. Sed lieu inilii incauto! Ipsa neinpe remédia in exitium vertebantur. Mam et bis, quas inccum adduicram, curis inccndentibus, et in tanta soiitudinc nullo prorsus ad incendium accurrcntc , desperalius urebar; ilaquc per os meum flaiiuna cordis crampons, miserabili, sed lit quidam dixerunt, dulci murmure vatles cœlumque complebat. Ilinc ilia vulgaria juveuilitmi laboruiu meorum caiilica, quorum liodic pudcl ac pœnilet, sed cudcni inorbo afTcclis, ut videmus, acceptissima. (Faillit., VIII, 8.)

i'KTll AliQlL ET LAURE, qu’il venait d’accomplir, en se séparant du monde, en renonçant à tous les plaisirs pour s’enfermer dans une retraite austère. C’est assurément un principe de force que d’être content de soi, de pouvoir se dire à soi-même qu’on n’a pas reculé devant un effort pénible pour reconquérir la liberté, pour se soustraire à la tyrannie d’une passion impérieuse. Un puise un nouveau courage dans le sentiment de celui qu’on a déployé déjà. Et puis si l’isolement ne chassait pas l'image de Laure, la distance diminuait du moins le mal que ces apparitions amoureuses pouvaient causer. Ce n’était plus elle-même qui apparaissait avec sa beauté, « avec ces paroles émouvantes, avec ces dicte veux d’or, avec ce cou de neige, avec ces épaules élé- « gantes, avec ces yeux mortels et aimables 1 » qui bouleversaient l’âme du poêle. De loin elle D oublait moins son amant que de près. L’absence amortissait les désirs, adoucissait les refus et enlevait à l’amour celle pointe d’amertume qui s’y mêle toujours lorsqu’on voit l’objet aimé sans pouvoir le posséder. Du fond de sa retraite, Pétrarque n’entrevoyait plus la jeune femme qu’à Ira vers un nuage poétique qui tempérait l’ardeur de sa passion. Il contemplait encore le visage adoré, mais ne le saisissant plus qu’avec les yeux de l’imaginalion, il ressentait avec moins de feu ces émotions accablantes qui le paralysaient en sa présence. Il ne

1 Ejlisl-, 1 , 7 .

cessait pas de l'aimer, mais il en venait à l’aimer en quelque sorte d’une manière moins réelle, en poète plus qu’en amant. A distance, il la poétisait, il la transfigurait dans sa pensée, il ornait et embellissait son souvenir, il recouvrait, grâce à l’éloignement, assez de liberté d’esprit pour la faire passer de la région du sentiment dans celle de l’art. Il réussissait même à se détacher assez d’elle pour que le travail d’esprit qu’elle lui inspirait, délivré des révoltes et des douleurs de la sensibilité, s’élevât jusqu’à la sérénité de la poésie pure. Toute la partie du Canzonierc où la poésie domine sur le sentiment date sans doute île Vaucluse. L’âme de Pétrarque s’affranchit, par la séparation, de ce qu’il y a de trop cruel dans les peines d’amour : comme tous les poètes lyriques, il se soulage pour ainsi dire de sa passion en l cxprimanl sous une forme poétique.

Écoutons-le lui-même nous peindre le calme qui rentrait dans son cœur, sous la double influence de la solitude et de l’amour de' la nature. « Viens me voir, « écrivait-il à un de ses amis 1 , tu me verras du matin « au soir seul, errant dans l’herbe, dans la mon* « lagne, au milieu des sources, des forêts, fuyant les

* Videbis a mane ad vesperam solivagum, lietbivaguin, iiiontivaîum, fontivaguni, silvicolam, riiricolaiii,lioiiiinuin vestigia fugientein, 'via sectantem, amantem timbras, gaiidentem aulris roscidis, pratis- '|ue virentibus... vulgi studia ridcnlem, a helitia nnestitiaipie pari i'atio distaiitem. (f'a/nrt., VI, 4.)

!Ki PËTIt A K nli K K T L A IJt K.

« traces des hommes, cherchant les lieux écartés, aic< niant l'ombre, jouissant des antres frais et des prés « verls, riant des soucis du vulgaire et également éloi- « gné de la joie et de la tristesse. » — « Les années que « j’ai passées à Vaucluse, disait-il plus tard, je lésai « passées dans un si grand repos, avec une si grande « douceur que, depuis que je sais ce qu’est la vie huit maine, je les considère presque comme le seul « temps où j’aie vécu, et tout le reste comme un sup- « plice. »

Mais Vaucluse rendit surtout à Pétrarque le service de former et de mûrir son génie, à l'heure décisive de sa vie, à l’heure où se font les grandes œuvres. Enfermé dans une solitude absolue, sans autre société que celle de ses livres, sans autre ressource que la méditation, ce vigoureux esprit jusquelà trop distrait peut-être par les relations du monde, se replia sur lui-même et se fortifia en se concentrant. Pendant ces longs mois où il vivait isolé, où sou temps lui appartenait tout entier, où, avec ses habitudes laborieuses, il consacrait au travail la plus grande partie de ses journées, il appliqua toutes les forces de son intelligence tantôt à la lecture et à l’élude des anciens, tantôt à la préparation fortement méditée ou à la composition de ses écrits. Non-seulement il recueillit là des provisions littéraires pour tout le reste de son existence, mais il y écrivit ses ouvrages les plus étendus cl les meilleurs. Il aimait à

l'É T 11 ARQUE KT LA llllt.

rappeler dans son àgc mûr, que c’était à Vaucluse qu’il avait commencé son grand poème de l’Afrique, conçu le plan d’une histoire des hommes illustres, composé ses deux traités de la vie solitaire et du repos des religieux, presque toutes ses églogues, une grande partie de scs épîlrcs en prose et en vers, écrit la Canzoniere presque en entier. « Jamais aucun lieu, « disait-il ne m’a procuré plus de loisirs ni de plus vifs «stimulants 1 . »

Années fécondes où, luttant contre l’amour d’une femme, il tira de cet amour même une excitation nouvelle en cherchant dans la gloire de quoi se consoler des mécomptes de la passion, de quoi mériter qu’on l’aimai à son tour, comme ces chevaliers auxquels il ressemblait tant par la nature, par la fidélité, par la constance de son affection, et qui, à travers mille périls, au prix des exploits les plus héroïques, poursuivaient la renommée dans l’unique espérance de la dc- |»oser un jour aux pieds de leur maîtresse! hui aussi, il voulut être célèbre, il aspira à mettre sur sa tête le laurier poétique dont le nom seul lui rappelait un autre nom plus cher; il se livra pour cela à un travail acharné, avec la secrète pensée qu’un jour, à force de succès, il loucherait peut-être le cœur de Laure. Mais la gloire s’achète. On ne la conquiert que

1 Nullus locus aul plus olii prabuit aut slimulos «mures. ( t'a ni il .,

vin, 3.)

Digitizêd by~GoogIe

l'ÉTKA R (JL. K LT LA II! K. '

par l’eiïort. Le génie seul de Pétrarque n’eùi. pas suffi à l’illustrer, s’il n’avait été soutenu par une âme courageuse. D’autres eussent pu se laisser éblouir par l’accueil que reçurent ses premiers vers. Pour lui il n’en crut pas sur parole les admirateurs que charmaient ses essais; plus on l’admira, plus il se montra sévère et difficile pour ses propres œuvres. Il ne se contenta pas de plaire au public, il chercha avant tout à se satisfaire lui-même et ne se satisfit qu’en poursuivant sans cesse la perfection, en corrigeant, en retouchant jusqu’à la fin de sa vie, ses productions les plus admirées. Dans celte disposition d’esprit, il profita merveilleusement de son long séjour à Vaucluse. En rompant avec le monde, en s’imposant la nécessité de vivre seul, il se condamna au recueillement, à la méditation, il concentra ses pensées , et de la double lutte qu’il soutenait en lui-même d’abord pour vaincre sa passion, puis pour en exprimer les effets, sous la forme la plus poétique, dans une grande œuvre d’art, sortirent ces beaux vers dont aucun ne paraît livré aux hasards de l’improvisation, mais qui tous ont été polis et ciselés par la main d’un artiste amoureux de la vraie beauté.

Page 1