‹ PétrarqueChapitre 166 sur 178 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Contraste intérieur. — Prospérité. — Culte de l'opinion publique. — Avalanche de visites, pluie de lettres. — Dignité de maintien. — Pétrarque désiré dans les Cours. — Intimité avec les princes. — Charges refusées. — Désirs non satisfaits. Rêva-t-il d'être Evêque ? — Le renard trouve le raisin trop vert. — Désir certain d'une dignité ecclésiastique. — Ses lettres sine tilulo lui sont nuisibles. — Il intercède pour ses amis. — Grandeur morale extérieure. — Son empire intellectuel. — Son influence sur l'esprit public.

Le poète adorateur des classiques, s'efforça de refaire sa propre conscience sur les classiques et crut y avoir réussi en partie. Ce n'était qu'une apparence. L'écrivain fut classique, mais J 'homme ne put en aucune manière atteindre L'idéal humain de l'antiquité. C'est ainsi, que favorisé par la fortune plus qu'aucun des grands écrivains d'autrefois, il n'eut son pareil, ni parmi eux, ni parmi ses contemporains pour se plaindre de son destin avec semblable persistance. L'étrange et perpétuel con-

traste qu'il y avait en lui entre l'intérieur et l'extérieur a été démontré par tous les chapitres qui précèdent, néanmoins pour en achever le tableau, il sera utile de résumer ici quelques circonstances capables de mieux prouver que rien ne manqua jamais à sa félicité extérieure. L'enthousiasme avec lequel il parla des Colonna et de son intimité avec eux nous est une preuve que dans la première période de sa vie à Avignon entre 1326 et 1327, tout lui réussit assez heureusement auprès de cette famille. Il y contracta des amitiés solides, il y fut traité, à ce qu'il semble, avec grande considération, et il dut certainement à son entremise quelque canonicat. Les services auxquels il était tenu ne devaient pas être bien assujettissants puisqu'ils lui permirent de mener l'existence de plaisirs qu'il nous a dépeinte, peut-être par antithèse, d'une façon un peu chargée, et qu'ils lui laissaient assez de loisirs pour qu'il entreprit de longs voyages pour son agrément. Par ses manières, par ses écrits, il sut se rendre maître de l'opinion publique et quand il se retira à Vaucluse sa réputation était déjà faite et établie. Qui sait s'il n'était pas dans ses vues, dès ce moment, d'attirer l'attention sur sa per-

sonne en affectant l'originalité d'une vie solitaire et champêtre. L'homme dont le nom était sur toutes les lèvres, le grand savant, l'infatigable chercheur de manuscrits antiques, le poète élégant qui mettait en vers ses rêves d'amour avec tant de grâce et de sentiment, avait fui la ville bruyante, la foule affairée ou désœuvrée, il s'était retiré dans une petite vallée solitaire sur les bords d'une rivière au murmure harmonieux, au pied de rochers géants et escarpés ! N'était-ce point encore une façon de faire parler de soi, d'exciter la curiosité, d'attirer à lui l'opinion publique déjà si favorablement disposée à l'encenser!

Nous savons en effet, que de près et de loin, des personnages importants accouraient à son ermitage, se faisaient précéder de riches présents1, s'entretenaient avec lui, prenaient intérêt aux lieux qu'il habitait ou qu'il fréquentait, à ses occupations et à ses études. Tout en ayant l'air d'en être importuné, il ne savait pas dissimuler la satisfaction qu'il en éprouvait, aussi peu à peu sa retraite devint un but de pèlerinage pour les savants et les curieux. Non seu-

Page 1