Fam., IV
Avignon, 1326-1337 43
traînait par de mystérieux mouvements de son iesprit ou par des circonstances extérieures accidentelles. Qui aurait cru que celui qui rapportait d'une première excursion d'alpiniste un si pieux mépris des choses terrestres, se précipitait au même moment dans une passion toute sensuelle qui devait le rendre père dans les premiers mois de l'année 1337? Qui croirait que celui qui blâmait avec tant d'énergie chez lui et chez d'autres, le désir immodéré de voir de 'nouveaux lieux et de nouvelles choses, peu à Ipeu dût céder à un nouveau et irrésistible désir de voyages, et s'embarquer pour Rome ? Quel esprit profane excitait dans cet ascète intermittent, le besoin de se repaître de la vue des restes du passé païen de la Rome éternelle? Quelles pensées mystérieuses, traversant son esprit, lui faisaient fuir les lieux où vivait sa divinité, sa Laure, idolâtrée dans le secret de son âme, tant chantée dans ses vers, et où, par un perpétuel et angoissant contraste, il se sentait en môme temps retenu par les premiers vagissements attendus de la créature qui devait être un gage vivant de ses faiblesses et de ses plaisirs ?
C'est dans ces circonstances et dans cet état
d'esprit qu'il quitta Avignon dans les premiers jours de décembre de la même année. Il s'em-1 barqua à Marseille, traversa la mer Tyrrhé-Î nienne menaçante
Fra la riva Toscana e l'Elba el'Giglio Agitendomi i venti e il cielo e l'onda *
et prit terre à Civita-Vecchia non sans s'être, à ce qu'il semble, laissé toucher le cœur pendant le trajet par quelque belle voyageuse.
Aux rigueurs de la mer et de la saison s'ajoutaient celles de la guerre :
Veni hieme, bello pelagoque tonantibus.
Se trouvant empêché d'arriver promptement à Rome, il dut s'arrêter à Capranica, château d'Orso dell' Anguillera, beau-frère du cardinal Colonna ; il se plut dans ce site sauvage et dans la société d'Anguillera et de la noble Agnès sa femme, et y resta jusqu'au 26 janvier 1337. Ce jour-là, Jacques Colonna et son frère Etienne vinrent de Rome à sa rencontre avec une escorte de cent hommes armés. Pétrarque se mit en route avec eux pour Rome, où il arriva en février, et y devint l'hôte de ses amis. Dans le
1. Entre la rive toscane et l'Elbe et le Giglio, Secoué par les vents, par le ciel et par l'onde.
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milieu de mars, en écrivant au cardinal Giovanni, le poète lui disait que Rome et ses ruines lui apparurent plus imposantes qu'il ne se les était figurées et que les grandes choses qu'il voyait le frappaient d'admiration1. Il est pourtant surprenant que sur un sujet qui devait si profondément occuper son esprit, Pétrarque n'ait presque rien écrit; il est non moins singulier que lui, d'ordinaire si attentif à sa correspondance, il n'ait pas gardé copie des lettres qu'il écrivait sur ce sujet ; pénétré comme il l'était, de l'esprit de la ville antique qu'il répandait à profusion dans ses longues et nombreuses lettres, il aurait donc laissé se perdre précisément celles qui pariaient de Rome ?
Il est certain que de ce premier séjour, très rares sont les souvenirs qu'il a laissés. A la vérité, on n'en a pas de beaucoup plus importants des séjours suivants en ce qui concerne la ville. Ils se résument à peu près, à une lettre à Giovanni di Sanvito, écrite chemin faisant ; il parle de la grandeur des monuments antiques, de la religion de ces lieux sacrés doublement par l'histoire et par la foi; mais en écrivant il était déjà