Fracassetti. Lett. trad., Fam., XIX, 5 note
que les d'Esté, les Gonzague et d'autres princes avaient formée à leurs dépens ; le choix était habile à cause de l'estime que depuis longtemps Charles IV témoignait au poète. Ayant attendu vainement l'Empereur à Bâle pendant un mois, Pétrarque se décida à aller le trouver à Prague où il fut accueilli par les marques d'honneur les plus flatteuses et créé comte palatin. Mais le but politique du voyage ne fut pas atteint. L'Empereur continua à favoriser sous main la ligue, et le poète revint sans avoir obtenu de résultat.
C'est de mars 1357 qu'est datée une lettre de Pétrarque au moine Jacopo Bussolari qui avait imité à Pavie, avec plus d'adresse et de vigueur encore, l'œuvre de Rienzi, ou, si l'on veut, qui avait devancé, de près d'un siècle et demi, l'œuvre de Jérôme Savonarole. Orateur et militant à la fois, Bussolari ne devait-il pas plaire à Pétrarque qui avait applaudi avec tant d'enthousiasme la révolution romaine de 1347? Les biographes disent que Galeas Visconti, ne pouvant soumettre par les armes le frère et Pavie, espérait réussir par l'autorité et l'éloquence de Pétrarque. Celui-ci, en s'y prêtant, aurait donc obéi à la volonté des Visconti con-
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tre ses propres idées ; admettons-le, n'ayant pas ici assez de place pour discuter ce point. Je me bornerai à faire observer que le siècle qui a glorifié Savonarole a facilement beau jeu, en reprochant à Pétrarque les sentiments antilibéraux et antipatriotiques de cette lettre. Mais en jugeant à la façon de notre temps l'attitude d'un homme qui vivait il y a plus de cinq siècles et demi, ne risque-t-on pas des jugements excessifs ? La lettre de Pétrarque à Bussolari l est pleine de contradictions et de rhétorique prétentieuse, il est vrai, mais elle n'était pas la première, puisqu'il dit que souvent il l'avait admonesté et lui avait adressé prières et supplications. Et il se serait fait l'odieux instrument de la tyrannie contre son propre sentiment, par devoir de courtisan, par obéissance à un maître puissant, lui qui disait vouloir toujours garder sa liberté d'action ? Je ne suis a priori ni admirateur ni détracteur des actes de Pétrarque, mais je crois que sa conduite envers Bussolari fut entièrement conforme à ses idées historiques et politiques. La révolution romaine était pour lui une chose bien différente ; elle réveillait, avec une noble idée, le
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fantôme de l'antique république, par l'œuvre d'un tribun, fort du glorieux héritage des traditions qui avaient survécu à toutes les ruines et devant lesquelles s'inclinaient, au moins dans la forme, les Pontifes et les Empereurs. Tout autre devait lui paraître la belliqueuse révolution de Pavie, œuvre d'un religieux dont le ministère devait être de piété et de paix, et qui était contraire à la tradition historique locale, non moins qu'à l'idée fondamentale du droit sur lequel s'appuyait alors la souveraineté impériale et la constitution des seigneuries. Selon Pétrarque, Rome avait fait du Pape, son Pape, mais elle était toujours la Rome de laquelle devaient renaître les idées et les conditions politiques de YUrbs antique. Rienzi était donc à ses yeux un tribun vengeur. Pavie était la ville séculairement vouée à la tradition césarienne et à cette constitution dynastique qui, dans l'Italie du nord, commençait en ce temps à être le principe universellement accepté du droit public et contre lequel ne pouvait s'élever qu'un rêveur de la trempe de Savonarole. L'œuvre généreuse de Bussolari était donc un anachronisme, une erreur de temps et de lieu à la fois, et ce moine devait
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d'autant plus paraître un rebelle aux yeux de Pétrarque, que nonobstant ses sentiments sur Tltalie et sur Rome, le poète était lié aux idées politiques qui prédominaient dans le milieu où il avait l'habitude de vivre. D'ailleurs le malheureux résultat de la tentative de Rienzi devait avoir singulièrement refroidi l'enthousiasme républicain de l'aristocratique poète. Puis les dix années passées sur sa tète et son mysticisme croissant devaient entrer pour quelque chose dans le nouveau quiétisme politique de celui qu'on a appelé le Chénier de la révolution romaine. On aimerait à pouvoir admirer dans Pétrarque un Arnaud ou un Savonarole du xive siècle, mais un grand homme n'est pas tenu de l'être en tout. Voilà ce qu'il était, et c'est pour cela précisément, qu'en admonestant Bussolari, il obéissait autant à ses propres sentiments qu'au désir des Visconti.
Pendant l'été de cette année, Pétrarque changea le lieu de sa villégiature et se procura une petite maison dans la campagne de Garignano près de la Chartreuse récemment bâtie par l'archevêque Jean Visconli. Entourée de prés fleuris, de tranquilles ombrages, de ruisseaux limpides avec un souffle de paix religieuse qui
venait du monastère ouvert pour lui à toute heure, cette nouvelle petite villa fut habitée dès lors par le poète dans les mois d'été jusqu'à la fin de son séjour à la cour des Visconti et reçut de lui le nom de Linterno, en souvenir du lieu où s'était retiré Scipion l'Africain exilé. Que faisait-il pendant ce temps de son fils qu'il avait rappelé de Vérone ? On l'ignore, mais il n'était pas satisfait de lui. C'est cette année même (1357) qu'il se plaignit amèrement à Guido Sette de la répugnance du jeune homme pour l'étude. Il l'envoya plus tard à Avignon, d'où Lelius lui écrivait pour lui vanter « sa modestie, sa réserve, tout ce que promettait son heureux naturel. » Puis Pétrarque le rappela de nouveau, et en 1359 il devait être à Milan. Là, son père l'accusa du vol fait dans sa maison pendant qu'il était dans sa campagne de Linterno et il le renvoya, laissant à la postérité un souvenir peu édifiant de son fils.
On trouve peu d'événements importants concernant Pétrarque pendant l'année 1358. Imaginons-le entre sa paisible demeure suburbaine, et la solitude de Linterno, se livrant à l'étude sévère de la philosophie et des Saintes Ecritures, et dans l'intimité d'amis fidèles, Gabriele
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Zamoreo, Jacopino Bossio, Signorolo Omodei, Antoniolo Resta et Franceschino da Brossano qui plus tard devint son gendre, ce qui ferait croire qu'il avait en ce moment près de lui sa fille Francesca. Sous l'influence de ses nouvelles études il avait déjà composé Tannée précédente, le petit poème moral des Triomphes, Puis il composa un volumineux traité latin, empreint de mysticisme, à l'intention de son ami Azzo da Correggio alors en disgrâce, et appelé : Des remèdes dans l'une et dans Vautre fortune.
On croit que c'est pendant cette année que lui arriva un accident occasionné par sa bibliothèque où il se heurta contre un gros volume de Gicéron copié de sa main. Il en eut la jambe fortement contusionnée et le choc s'étant répété plusieurs jours de suite détermina une plaie qui s'envenima de façon à faire douter un instant de sa guérison * ; mais des emplâtres et du repos le rétablirent assez bien pour qu'il pût se rendre aux instances d'Arrigo Gapra, orfèvre de Bergame, qui tenait à tout prix à le recevoir chez lui. Exemple extraordinaire de la réputation de Pétrarque et de la fascination qu'exerçait son nom, cet orfèvre, d'âge déjà mûr,