Honneur des souverains cl des poètes
Vovons un autre document, le Secret ou Du mépris du monde, petit opuscule composé quand l'esprit du poète était sous l'influence d'un de ces accès de mysticisme qui se renouvelèrent fréquemment après l'ascension du mont Ventoux^Dans un dialogue en trois livres qu'il imagine entre lui et saint Augustin, il amène son interlocuteur à scruter avec une inexorable persistance les mystères de son propre cœur et à lui en faire découvrir toutes les plaies secrètes ; il se défend, il essaye d'échapper aux questions pressantes et aux argumentations du saint, mais serré de toutes parts, sans merci, il est forcé de confesser la vérité, ses faiblesses et ses passions. Cette situation intéressante et dramatique au plus haut pointest exposée avec plus d'art que n'en parait comporter le caractère de l'ouvrage que le poète dit avoir écrit pour lui-môme dans un besoin d'épanchement et non dans un but littéraire 2. Admettons néanmoins une sincérité relative dans ces confessions, mais n'oublions pas l'esprit mystique qui les revêt et le moment où Pétrarque les écrit. Moment mys-
1. Il en existe une bonne traduction française, par V. Devclay.
2. Se^-n':. Le Scrn'l <li /•'. Pet. cl les Confessions «le S;iinl Augustin dans la NUOV& AntolOffi&t 15 sept, et 1 "' octobre 189!).
tique, qui lui faisait considérer les choses extérieures, les mouvements et les sentiments intimes de son être sous un aspect bien différent de celui où il les voyait habituellement dans ses désirs timides de jeune amoureux, dans ses rêves radieux de poète et d'artiste et dans l'audace de l'homme qui le premier touchait le seuil du monde moderne.
Pétrarque, donc, résiste d'abord à la logique serrée où l'enferme saint Augustin, puis se décide, à la fin, à confesser son amour pour Laure avec une effusion de sentiment auquel il serait injuste de nier quelque sincérité. Et il L^ n'avoue pas seulement qu'il aima chastement en elle la pureté de son âme et de sa vie sans tache, mais aussi la beauté de son corps ; qu'il employa « prières et flatteries devant lesquelles elle resta toujours ferme et inexorable, malgré leur âge, malgré des circonstances nombreuses et variées qui auraient dû amollir un cœur de diamant. » Il dit qu'il avait sans cesse sous les yeux son portrait peint par un artiste illustre, qu'il adorait tout en elle, jusqu'à son nom, « et qu'à cause de ce nom, il aima le laurier des Césars et des poètes. » Il dit que par ses voyages, par ses retraites solitaires, il avait en vain
lo4 PÉTRARQUE
cherché à fuir sa passion et celle qui en était l'objet l.
Toutefois cette confession, faite sous l'influence d'un accès de mysticisme, n'avait-elle pas quelque chose d'exagéré ? N'est-il pas permis de penser qu'en écrivant dans ce nouvel état d'esprit, il a un peu chargé la teinte de ce que son saint interlocuteur avait à lui reprocher comme un péché ? Et cet état d'esprit admis, cela semble naturel et humain, surtout quand on connaît la manière de sentir de Pétrarque, de concevoir et d'exprimer ses affections, de présenter ses actions presque toujours amplifiées par le travail de son imagination. Il est bon de rappeler ici l'exagération avec laquelle il déplore ses erreurs de jeunesse, et c'est un fait précisément significatif que cette même année naissait sa fille Françoise, fruit d'une adoration moins spirituelle, et d'un intermède moins mystique.
1. De tout l'ensemble de sa vie, de mille passages de ses lettres, il résulte clairement qu'aucun de. si. s voyages, aucune de ses retraites à la campagne n'eut uniquement pour bul <!•■ fuir le voisinage ou la vue de Lauro; c'est en vain qu'on parle
de Vaucluse, quand du sait qu'il ne pul rester à Panne sans se
retirera Selvapiana; à Milan sans chercher la solitude de Linterno ; à Padoue sans se réfugier à Arqua.
Cette tendance à glorifier, en exagérant, l'intensité et la durée de sa passion, se manifeste avec plus d'évidence encore dans ses poésies. Que dans son volumineux Canzoniere, auquel il travailla plus de vingt ans, le poète ait indiqué les états si divers et si changeants de son esprit en les rapportant à un unique objet, c'est une chose qui ne prouve rien quant à la force et à la profondeur de sa passion. On voit clairement que les raisons artistiques auxquelles le poète se conforma toujours scrupuleusement triomphent souvent en lui. Sur un sujet heureux, sur une belle découverte, il brode à froid d'agréables images, il entremêle des expressions d'amour, d'angoisse, de souffrance, il entonne des chants d'espérance, de douleur, et de passion admirables. C'est ainsi que certaines circonstances qu'il est malaisé d'admettre comme se rapportant exclusivement à Laure servent de fond à ses tableaux d'amour. C'est une curieuse anomalie d'entendre le poète en 1348, l'année môme de la mort de Laure, appeler son amour : « petite flamme alanguie par le temps et éteinte par la mort », et dire avec mépris que ses vers d'amour sont : « de petites poésies futiles, pleines de fausses et licencieu-
ses louanges de la femme l. » Et pourtant il est bien connu qu'à ce moment même, il préludait à son chant pour la perte de l'aimée par cette emphatique lamentation :
Oimè il bel viso, Oimè il soave sguardo 2.
et il continuait d'élever vers le ciel sa poétique douleur alors qu'en prose il affirmait « brisés les liens qui l'avaient tenu enlacé et éteints les yeux qui, même fussent- ils encore ouverts, n'exerceraient plus sur lui l'empire accoutumé \ » Mais il est encore plus curieux de savoir par lui-même qu'il composa, en 1350, deux ans après la mort de Laure le sonnet
Aspro core e selvaggio e cruda voglia In dolce, umile, angelica figura, Se l'impreso rigor gran tempo dura Avran di me poco onorata spoglia *.
qui, selon la meilleure supposition, doit se rapporter à Laure vivante.