‹ PétrarqueChapitre 83 sur 178 · IX · texte numérisé non relu

IX

on lit : « Pendant la jeunesse de Pétrarque à Avignon, il y avait parmi les daines de la ville une jeune femme nommée Laureta, de la maison de Salso», et Salso veut dire Sauce, Sade. Ainsi une tradition qui remonte au siècle même où brillait Pétrarque, identifiait la femme chantée par lui avec Laure de Sade. Au xvi' siècle, quelques érudits, plus habiles que scrupuleux, falsifièrent un sonnet, violèrent un tombeau pour laisser croire qu'ils avaient découvert à quelle famille appartenait la Laure du grand poète, et l'endroit où elle était ensevelie. Au xviue siècle un abbé français, descendant de la famille de Sade, rassembla avec beaucoup de soin des documents et des mémoires pour prouver qu'il y eut réellement une Laure de Noves qui devint la femme de Hugues de Sade en 1325 et auquel elle donna onze enfants ; que tombée malade elle fit son testament le 3 avril 1348 et qu'elle fut ensevelie dans l'église des frères mineurs où Pétrarque dit que fut déposée sa Laure. Cet abbé français recueillit encore d'autres détails et réussit à faire admettre à la plupart des érudits cette opinion devenue pour lui une certitude : c'est que son ancêtre et l'inspiratrice du poète ne faisaient bien qu'une

seule et même personne. La critique moderne n'accepte pas comme absolument certaine la conjecture de l'abbé de Sade, mais elle l'admet comme tellement probable, que l'identité des deux Laure est généralement reconnue, bien que beaucoup la trouvent toujours discutable et que quelques-uns la discutent encore. Admettons donc, nous aussi, que Pétrarque s'éprit de Laure de Sade qu'il vit pour la première fois, un matin de Tan 1327, et qull continua à l'aimer d'un poétique amour jusqu'à sa mort survenue en 1348, et au delà. Admettons encore que la femme qui reçut le tribut de tant d'amoureux soupirs, et que son beau visage immortalisa en même temps que le poète qui la chanta, était la femme d'Hugues de Sade et la mère de ses onze enfants, qu'elle était née probablement à Avignon suivant l'opinion la plus répandue, mais pas à Vaucluse comme quelques-uns le soutiennent à tort, peut-cire dans un village d'alentour, Gaumont par exemple, selon l'opinion d'un écrivain du vvc siècle, Francesco Galeota, récemment reprise '.

Mais comment le poète aima-t-il cette femme

1. Elle est soutenue ingénieusement par Flamini, simli rîi Storia letteraria c stran. Livourne, Giusti 1895, pages 7;>-l05.

mariée ? Eu 1350, écrivant à Jacques Golonna qui lui exprimait le doute que son amour pouvait n'être qu'une fiction et n'avait d'autre objet que la Laurea,

Onor d'imperadori e di poeti l,

il se montra peiné, froissé même, d'une pareille supposition, et il s'écria : « Plût au ciel qu'il en fut ainsi et que mon amour ne fût qu'un badinage et non une violente passion ». Il ajoutait : « En bonne santé, on peut feindre la maladie, mais on ne peut feindre la pâleur et la maigreur. » En lisant cela on se rappelle les cheveux roux du vieillard qui prétendait avoir blanchi des sa jeunesse. Qui s'imaginerait Pétrarque pâle et se consumant d'amour ? Cette lettre à Jacques Golonna qui nous est parvenue telle qu'il a plu à Pétrarque presque sexagénaire de nous la faire parvenir, est-elle bien telle qu'il la lui envoyait quand il n'avait guère que trente ans ? Ne sait-on pas que le poète revoyait et retouchait comme des œuvres d'art ses lettres choisies et classées en 1359, les modifiant de façon à y insérer des circonstances arrivées après l'envoi de ses lettres ?

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