Le chemin qui au ciel conduit
donnait à son imagination mobile et inflammable d'amoureuses et douces visions. Et ce solitaire, ce rêveur qui se laissait si facilement transporter par les ravissements d'àme, ce fervent serviteur d'amour qui ne lisait pas en vain les lettres passionnées d'Héloïse et d'Abailard, et qui, non sans intention peut-être, sur le parchemin qui les renfermait, marquait mystérieusement les plus intimes souvenirs de sa vie S ce poète enfin impressionuable et rêveur restait absorbé dans ses visions, s'appliquait à les fixer dans sa pensée comme réelles, et finissait par croire lui-même et par faire croire aux autres qu'elles étaient la lumière et l'esprit de sa vie 3. Ce ne sont pas de simples suppositions, on sait par ses paroles mêmes, qu'il avait coutume de s'abandonner à ces visions imaginaires même en dehors du lyrisme enflammé de l'amour. « Je recours au moyen habituel pour me donner du courage dans l'ennui et les sou-
1. Cf. P. de Nolhac, Pétrarque et l'Humanisme. Paris, 1892, pages 43 et 411.
2. Un sonnet de Sennuccio del Beneà Pétrarque, montrerait Laure incouBolable de son éloignement, et affligée d'une (Uni^ leur mêlée <le colère, cela en 1345, quand elle était mère d'au moins dil enfants; ce a'est pas le lien de se perdre en conjectures, mais la moins admissible serait que Sennuccio voulu! parler de Laurc de Sade.
cis, c'est de m' imaginer près de moi mes amis les plus chers, de causer avec eux, et de détacher ma pensée de ceux qui m'entourent. » C'est ainsi et non autrement, que dut être Je culte quil rendit à Laure pendant trente ans. Un tel culte permet de comprendre que le poète fut moins platonique avec d'autres femmes et il est permis d'admettre que ses poésies vulgaires, même telles qu'il les a ordonnées et qu'il les a transmises, aient été composées pour d'autres femmes. Cette supposition qui n'est pas nouvelle, a été remise en valeur par des arguments ingénieux et convaincants l. Il paraît difficile de soutenir que Pétrarque n'aima et ne désira, autrement qu'en imagination, d'autre femme que Laure- Cela étant admis, il est permis de penser qu'aimant à poétiser les plus petites circonstances, les impressions les plus fugitives, il ait dédié quelques sonnets ou quelques chansons à ses petites passions qu'on a qualifiées de extravagantes. Que dans la suite
1. De Mestica et Cesareo (op. cit.) que Enrico Sicardi réfute longuement mais non avec succès : Gli amori estravnganti e molteplici di Francesco Pelrarca, e l'amore unico per madonna Laura de Sade. — Milan, iloepli, 1900. Jo crois difficilement réfutable la réponse que lui fait Cesareo : Gli amori del Pelrarca, dans le Giornale Dantesco, 3e série, lrc livraison, mars 1900.
il ait mêlé ces vers à ceux qui lui étaient inspirés par Laure, cela scandalise celui qui ne veut voir dans le chanoine bien rente des Eglises de Panne et de Padoue, que le perpétuel martyr d'amour de la baronne de Sade, mais non celui qui voit cet amour réduit dans son ensemble à un galant servage poétique, et qui le sait entremêlé de diversions moins platoniques.
En 1352 Pétrarque écrit à son frère : « Je crains maintenant plus que la mort la société de la femme sans laquelle je croyais ne pouvoir vivre. » A Boccace, beaucoup plus tard il écrivait que « de cette peste il s'était entièrement affranchi depuis le jubilé » c'est-à-dire depuis 1350. Cette date ne correspond pas exactement à celle de sa lettre à la postérité, où il dit avoir renoncé aux amours voluptueuses vers l'âge de quarante ans. Gela n'a d'ailleurs qu'une importance pour nous, c'est de montrer que 1rs inclinations amoureuses de Messire Francesco sont rendues évidentes ; jeune, « il recherchait les lieux « où s'assemblaient de nobles dames », plus tard il avait des enfants qu'il reconnaissait, et en 1351 il disait que « l'amie assiégeait sa porte parce qu'elle ne
voulait pas croire à ses serments de célibat, et craignait d'être supplantée par une autre ; preuve que la liaison n'était pas rompue. En 1353 il écrivait à F. dei SS. Apostoli les tentations dont il était assailli. Sans vouloir même supposer avec l'abbé de Sade qu'il avait formé de nouveaux liens à Milan/ ce sonnet n'en reste pas moins
L'ardente nodo, ov'io fui, d'ora in ora l
où il semble que le poète est près de tomber dans une autre passion
E se non fosse esperienza molta De'primi affanni i'sarei preso ed arso Tanto più quanto son men verde legno Morte irika liberato un* altra voila. 2
Nous ne voulons pas donner l'importance d'un document historique à ce passage, mais il est clair qu'il y est question d'une autre femme que de Laure, a moins qu'on ne ferme volontairement les yeux à l'évidence.
Un autre désaccord entre le deuxième et le