Senili
Le modepDLlsme intellectuel et moral de Pétrarque se manifeste encore de façon remarquable par une tendance qui semblait devoir au contraire le lier davantage au moyen âge : le mysticisme. Sa foi religieuse toujours solide et fervente se montrait dans toutes les habitudes de sa vie et dans ses écrits de telle façon qu'on ne peut douter de la domination où elle le tint toujours. Pourtant d'étranges mouvements de rébellion surgissent en lui, d'étranges ombres voilent parfois dans ses œuvres philosophiques la limpidité transparente de sa foi. Nous le voyons dans le Secret aux prises avec saint Augustin qui lui reproche la folie de sa passion. Or, ce mystique qui se lève à minuit pour faire ses dévotions, se jette-t-il repentant aux pieds de son saint confesseur en regrettant son péché ? Aucunement. Il aime son erreur, ce qui équivaut à un sentiment tout moderne qui consiste à aimer son propre amour. « Il ne veut pas arracher cet amour, il veut le garder en lui jusqu'à la mort ; s'il se trompe, il consent à se tromper. Là, le sentiment se révolte contre la raison. »
Parfois le raisonnement l'amène involontairement à effleurer les sujets de la philosophie
moderne. Quand il prend à partie les théologiens «qui raisonnent des mystères de la nature comme s'ils revenaient du ciel et qu'ils connussent la pensée divine », il ne s'aperçoit pas qu'il avance un argument qui peut atteindre la doctrine de la révélation, à laquelle pourtant, il croit sincèrement. Et quand il pose le principe de « considérer le doute lui-même comme une forme de la vérité »,ne fait-il pas, sans s'en douter, un grand pas vers les principes fondamentaux de la spéculation philosophique moderne ?
Avec ces tendances d'esprit bien que manifestées timidement et à longs intervalles, il n'est pas étonnant que le problème de la vie et de la mort se soit présenté à lui sous un aspect qui n'était pas toujours le quiétisme résigné des vrais croyants. Le seul fait de risquer, presque à la dérobée, cette question : « Dieu se préoccupe-t-il des choses humaines ? » de se laisser surprendre à dire « que la mort est chose fort mystérieuse et connue de Dieu seul », de se demander avec inquiétude « ce qu'il adviendra de nous quand nous aurions cessé de vivre » et regretter que cette « grande et mystérieuse question préoccupe
trop peu »V, cela indique au travers de lieux communs, l'ombre subtile du doute qui passe dans son esprit tremblant, en face du mystère de l'au-delà à l'égard duquel la conscience du siècle trouvait satisfaction et repos dans la doctrine révélée.
Toutefois ce doute subtil qui pourrait sembler un indice de force, venait plutôt de la faiblesse de cet esprit sensible sur lequel exerçaient une impression profonde, non seulement les circonstances de la vie extérieure, mais aussi les mouvements intérieurs du cœur et les éclairs de la pensée. L'habitude de se replier en lui-même, d'analyser ses sentiments, de s'y complaire, l'amenait en imagination à leur donner une vie tout extérieure et objective, en en faisant autant d'individualisations de son moi, divec lesquelles, nécessairement, il se trouvait plus ou moins en désaccord.
De là les inquiétudes et les incertitudes perpétuelles de son existence. Celui qui croirait voir dans la lettre qu'il écrivit au retour de l'ascension du Ventoux, le programme d'une conversionphilosophique etmorale,se méprendrait