Fani., XXI, 10. s
accourut à Milan, témoigna au poète son affection, son respect et son admiration, s'appliqua à transcrire ses œuvres et vénéra tous les bustes et les portraits du poète qu'il avait pu réunir dans sa maison ; il ferma sa boutique, s'adonna aux études, finalement se ruina pour préparer à l'hôte désiré une réception digne de lui lorsque Je poète, vaincu par des instances si répétées, s'était décidé à satisfaire son désir. « Depuis longtemps cet homme extraordinaire me priait, me suppliait pour que j'honorasse sa demeure de ma visite et que pour un jour du moins je le rendisse heureux, comme il disait, et glorieux dans tous les siècles. J'avais résisté plusieurs années ; à la fin ne pouvant plus me défendre de ses prières, de ses soupirs, de ses larmes, je me vis contraint de lui donner satisfaction, bien que mes amis les plus considérables ne le jugeassent pas digne de tant d'honneur à cause de l'humilité de sa condition. Le 11 octobre je partis donc avec lui, parce qu'il craignait qu'à mi-chemin je ne me repentisse de ma décision, et il s'ingéniait par mille moyens à me distraire, de façon que je ne m'aperçusse point de la durée du voyage. Arrivés à Bergame,nous voyons une foule amie venir à notre rencontre pour me faire
fête, et le Podestà et le capitaine du peuple et d'autres magistrats qui m'invitent au palais public ou dans leurs nobles demeures. Je descendis chez mon humble ami, chez qui je trouvai des préparatifs extraordinaires, souper princier, chambre resplendissante de dorures, lit de pourpre sur lequel il jura que personne n'avait jamais dormi et ne dormirait jamais... Le jour suivant, comblé d'honneur, accompagné par les acclamations de la foule et par les magistrats je quittai Bergame ^ »
Ce petit récit, que j'ai dû abréger ici, sent quelque peu la vanité et la prétention ; mais peuton reprocher à un homme, auquel de son vivant on rend un culte aussi fervent, de n'avoir pas su se défendre des fumées de l'orgueil ? Les honneurs qu'on lui rendait devaient toujours lui sembler au-dessous de son mérite. Habitué à de pareilles adulations il dut trouver tout naturel de recevoir de l'impératrice Anna une lettre dans laquelle elle lui faisait part de son heu-
1. Fam., XXI, 11. Les deux circonstances ci-dessus rapportées sont placées par Fracassctti et de Sade dans l'année 1358, mais si la dixième et la onzième des lettres familières sont de l'année 1359, comme Fracassetti lui-même est tenté de le croire, il faut également rapporter à cette année-là les faits qui sont racontés comme arrivés peu de jours avant.
reuse délivrance, sans lui dissimuler ses regrets de n'avoir pas mis au monde un fils. Et il lui répondait avec une prolixité doctorale, en s'étendant sur les grandes vertus de la femme, et terminait par cette prédiction olympienne que l'on peut traduire par ces mots : Il maschio verrà (le garçon viendra).
Peu de temps après son retour de Bergame il fit un voyage à Padoue sur lequel nous ne savons rien, sinon qu'il se rendit là pour araires, peut-être celles de son canonicat, ou peutêtre avait-il déjà l'intention de s'établir dans cette ville, si sa lettre à Moggio de Parme, dans laquelle il parle d'un nouveau « Parnasse, qu'il cherchait à se procurer à Arqua, dans les monts Euganéens ' » est bien, comme il semble, de 13G0. De Padoue, il continue pour son plaisir jusqu'à Venise, puis revient à Milan par un hiver où le froid était si rigoureux et la neige si abondante, que le souvenir en est resté dans tous les écrits du temps.
Plus importants sont les souvenirs de l'année suivante. Au printemps, Boccace vint le voir à Milan et ces deux grands esprits passèrent des jours que Pétrarque appela délicieux, et qui