CHAPITRE IV
Ici encore, à tout instant, les interprètes se sont écartés de la donnée imaginée par le poète. Celui-ci s’était plu à ressusciter certains de ses héros pour les faire assister à un second triomphe; c est ainsi que, dans le Triomphe de la Renommée (chapitre Ier, vers 19 et suivants), il évoque plusieurs des victimes de l’Amour. Dans les interprétations plastiques, au contraire, chaque Triomphe a ses représentants distincts, qui ne reparaissent plus dans les Triomphes suivants. A peine, à de rares intervalles, une exception.
Le Triomphe du Temps — que Pétrarque identifie avec le soleil — ne comporte nul cortège, nulle mise en scène; pas un seul personnage historique n’y figure.
Les interprètes, on le voit, avaient beau jeu. Aussi n’ont-ils pas tardé à combler la lacune. Le Temps, souvent personnifié par Saturne, occupe un char attelé de cerfs. D’autres fois, c’est un vieillard chenu, courbé en deux, et s’appuyant sur un bâton.
Le dernier chant, le Triomphe de la Divinité ou de l’Éternité, offre une grandeur épique qui n’a rien à envier aux plus sublimes visions de Y Apocalypse de Saint-Jean ou du Paradis de Dante. Le poète, désabusé, rentre en lui-même et invoque le Seigneur; il lui semble voir un monde nouveau, « in etate immobile et eterna ». Le soleil ne s’arrête plus sous le signe du Taureau ou sous celui du Poisson. On se plaît à répéter les beaux vers de Lamartine :
O Temps, suspends ton vol, et vous, Heures propices,
Suspendez votre cours .
Ici encore, les illustrateurs avaient carte blanche : aucun programme ne les liait. Nous verrons plus loin que, malgré cette latitude, ils se sont, de bonne heure, astreints à une véritable discipline internationale.
Tel est l’éclat des descriptions, telle est la richesse des images, que les artistes semblent n’avoir eu que la peine de les traduire par le pinceau pour en tirer les tableaux les plus brillants. Mais l’indépendance et la fantaisie qui caractérisent le poème de Pétrarque s’accordaient mal avec les habitudes de symétrie alors en honneur. Aussi, dès le début, les interprètes s’appliquèrent-ils à donner au cycle une forme éminemment rythmique. S’emparant du titre adopté par le poète, ils conçurent chacun des six chants comme un triomphe, c’est-à-dire comme un cortège triomphal, et, presque immédiatement, firent figurer un char dans chacun d’eux, alors que Pétrarque n’en
LES PREMIÈRES ILLUSTRATIONS DES TRIOMPHES iîi
avait indiqué que pour le premier chant, consacré à l’Amour. Presque immédiatement aussi, comme à la suite d’un mot d’ordre, ils donnèrent, à chacun de ces cortèges, à chacun de ces chars, des attributs immuables.
Ici, nous nous heurtons à une difficulté qu’il ne nous a pas été donné de résoudre entièrement. Par un phénomène rare dans l’histoire littéraire, il semble qu’entre le texte même des Triomphes et les premières tentatives d’exégèse faites par les artistes, se soit glissé un commentateur, qui se serait appliqué à uniformiser les six chants et qui aurait fait loi pour les interprètes à venir.
Expliquons-nous : si un char a été introduit par Pétrarque dans le Triomphe de l’Amour, et un autre ajouté dès le xiv2 siècle par les miniaturistes au Triomphe de la Renommée, l’addition faite, au xvc siècle, d’un char et d’un attelage distincts pour chacun des Triomphes suivants est en contradiction flagrante avec toute l’économie du poème.
Non moins surprenant est le choix même des attelages de chaque char. Pétrarque, nous le rappelons, avait placé quatre chevaux blancs au timon du char de l’Amour. Voilà que, tout-à-coup, le char de la Chasteté reçoit des licornes, celui de la Mort des buffles, celui de la Renommée des éléphants (par exception des chevaux), celui du Temps des cerfs, enfin celui de l’Éternité les quatre symboles des Evangélistes !
Cette quasi unanimité frappe d’autant plus que ce ne sont là en aucune façon symboles courants. Si la licorne forme l’emblème de la Chasteté, nous ne voyons pas qu'au moyen-âge la Mort ait été personnifiée par des buffles, le Temps par des cerfs1, la Renommée par des éléphants2.
Pour d’autres points de la mise en scène, il y eut également, presque dès le début, une entente internationale entre les illustrateurs.
Chez Pétrarque, un petit nombre seulement d’acteurs étaient nettement individualisés. C’est ainsi que la Mort est une femme enveloppée dans un vêtement noir, à l’air furieux. La Chasteté n’est autre que Laure. Le Temps n’est pas défini : le soleil paraît et parle en son lieu et place.
1. Cf. Cloquet, Eléments d'iconographie chrétienne, p. 280-314. — Où un archéologue distingué, Léon Palustre, a-t-il vu qu’à l’époque de Pétrarque la symbolique était assez établie pour que, tout naturellement, on fit traîner la Chasteté par des licornes, la Mort par des bœufs (!), la Renommée par des éléphants, le Temps par des chahs-eaux (!!!), et la Divinité par le tétramorphe évangélique? [La Renaissance en France, t. II, p. 298.)
2. Dans les médailles romaines, des éléphants sont attelés au char de triomphe de Tibère, de Nerva, de Faustine (Cohen, Description historique des Monnaies frappées sous l’Empire romain, t. I, p. 480 ;
t. II, p. 424. — Frœhner, Les Médaillons de l’Empire romain, p. 7, 145). Un ivoire romain du British Muséum (ive ou ve siècle) montre un triomphateur assis sur un char traîné par quatre éléphants (Venturi, Sfona dell' Arte italiana , 1901 ; t. I, p. 3g3). — (N’oublions pas que les Malatesta de Rimini avaient adopté l’éléphant pour emblème.) A Cyzique, on immolait à Proserpine un taureau noir. Dans l’Inde, on donnait un buffle pour monture à Yama, le dieu de la Mort (Langlois, Essai sur les Danses des Morts , t. II, p. 199). Une monnaie de Tyr nous montre Héliogabale monté sur un quadrige attelé de cerfs (Mionnet, Description des Médailles antiques, t. V, p. 435-659).