CHAPITRE V
riantes, ne range aux côtés de l’Amour, de la Chasteté, de la Renommée, qu’un cortège de sectateurs joyeux et triomphants.
Au surplus, pour assurer la popularité aux tableaux parfois un peu flottants de Pétrarque, il était indispensable de leur donner une forme plus arrêtée, plus symétrique. C’est à quoi s’était employé, avec un rare succès, l’artiste anonyme qui, le premier, sépara nettement les six scènes et les caractérisa chacune par un cortège triomphal.
Cédant, d’autre part, aux plus légitimes aspirations, les illustrateuis — n’oublions pas que parmi eux figurent tant de vrais et nobles artistes, depuis Matteo de’ Pasti jusqu’au graveur anonyme des estampes du British Muséum — ■ essaient de s’affranchir de la discipline trop sévère imposée par le programme primitif. C’est ainsi qu’ils en viennent à détacher du cortège certaines figures, afin de les traiter à part en des scènes distinctes ; sur certains coffres de mariage ces épisodes prennent place, non sur la face principale, mais sur les côtés. Ils en agissent de même dans les miniatures, où certains personnages sont relégués dans les bordures. Tels, dans le Triomphe de l’Amour, Eurydice piquée par le serpent, Pyrame et Thisbé (coffre de mariage du South- Kensington-Museum), et surtout Daphné changée en laurier, motif cher entre tous à Pétrarque, parce que le laurier formait une allusion au nom de Laure.
Ailleurs (dans les bordures à rinceaux et à fleurs du manuscrit Trivulcel un médaillon résume le tableau principal : pour l’Amour, c’est Pyrame se poignardant sur le cadavre de Thisbé; pour la Chasteté, une tête pure et éthérée; pour la Mort, des crânes décharnés, dont l’un ceint d’une tiare; pour la Renommée, deux têtes soufflant dans des trompettes; pour le Temps, un sablier; pour la Divinité, un chérubin.
Il en est de même des miniatures d’un manuscrit conservé à la Bibliothèque Nationale de Madrid (Rés. 8“ 17). Ici également plusieurs acteurs se trouvent relégués dans les bordures. C’est ainsi que, dans le Triomphe de la Renommée, Hercule et Antée, Persée avec la Gorgone, Samson avec la mâchoire d’âne, se trouvent, non aux côtés du char, mais au milieu des rinceaux qui encadrent la miniature principale. Pareillement, Aristote chevauché par Campaspe, dans la bordure du Triomphe de l'Amour, Janus dans celle du Triomphe du Temps, etc.
Il arrive aussi que l’interprète cherche à compléter la pensée du poète : dans la coupe émaillée du musée de Vienne, il place des cornes d’abondance dans la main des suivants de l’Amour, indiquant par là que, si l’Amour est cause de tant de souffrances et de malheurs, il est aussi une source de prospérité, peuplant le monde et accroissant par là sa richesse.
LES TRIOMPHES AU XV« SIÈCLE
D autres artistes, au cas où telle ou telle scène avait pris, au cours de leur travail, un développement excessif, n'hésitaient pas à sacrifier la scène suivante : nous en avons un exemple dans les panneaux de la collection Gardner, où le Triomphe de la Mort est comme écourté.
En échange, dès lors, quelques miniaturistes commencèrent à dédoubler ■chaque iriomphe, ainsi que devait le faire, au siècle suivant, avec tant de succès, l'auteur des cartons des tapisseries du Musée de Kensington.
Le poème de Pétrarque comportait, à côté de scènes brillantes, d’autres motifs passablement ingrats : tels le Triomphe de la Mort, celui du Temps ■et celui de l'Éternité. Aussi les illustrateurs réservaient-ils les trésors de leur imagination au premier, au second et au quatrième chant, ceux de l’Amour, de la Chasteté et de la Renommée. Chacun de ces thèmes appelait une illustration différente. Si l'apothéose de l’Amour se prêtait aux combinaisons les plus pittoresques et les plus variées (le sujet avait d’ailleurs été ■élaboré à souhait par les anciens), celle de la Chasteté devait être toute faite de grâce et de lyrisme. La Renommée, par contre, exigeait de l'ampleur et de la majesté : son cortège devait être épique par excellence.
Certains illustrateurs poussèrent la liberté jusqu'à choisir, dans le poème , un épisode distinct pour lui faire les honneurs de leur toile ou de leur panneau : — tel le Combat de l'Amour et de la Chasteté. Ici, plus de char triomphal ni de cortège, mais une lutte corps à corps, mêlée de toutes sortes d'incidents gracieux ou piquants. Nous trouvons cette donnée dans un plateau de la collection Jarves, à New-Haven, et surtout •dans deux tableaux de la National Gallery de Londres, l'un peint par quelque imitateur de Botticelli (n° 1196), l’autre qui a pour auteur Luca Signorelli.
Parmi les animaux symboliques qui traînent le char, le plus1 sujet à variations est la licorne : tantôt c’est un cheval, au sabot parfois fourchu, tantôt un cerf, tantôt un mouflon, tantôt un lion. La licorne étant un animal fabuleux, il est tout naturel que les artistes l’aient représentée sous tant de formes différentes; ils ne s’accordent que sur un seul point : la corne dont ils arment son front. Une pointe de réalisme se fait jour dans les buffles : ceux du manuscrit de la Bibliothèque Trivulce ont un anneau passé dans le museau.
Au nombre des innovations qui s'introduisent, au xve siècle, dans l'illustration, sans avoir été indiquées par le poète (voir p. 116), il en est plusieurs de véritablement piquantes. Signalons-les rapidement.