CHAPITRE V
en outre un haut enseignement, rendu plus saisissant encore par son caiactère rythmique : nous voulons dire par la succession ou 1 alternance des scènes.
Ces vaillants petits peintres sur meubles — c était une spécialité officiellement représentée dans la plupart des grandes villes d Italie, à Veione ou à Padoue, aussi bien qu’à Florence y A savaient à 1 occasion s attaquer au corps nu et exécuter de superbes académies : tels les panneaux de la collection Gardner. Dans ces circonstances, ils en oubliaient quelque peu, cela va sans dire, leur rôle d’exégètes comme leur rôle de moralistes. Mais si l’iconographie des « Triomphes » y a perdu, 1 art même n en a pas tiop souffert.
Que ces maîtres ne brillassent point par la souveraine distinction du goût : cela se conçoit aisément; il leur arrivait si rarement d’aborder la grande peinture d’histoire ! Leur spécialité comportait, avant tout, des scènes amusantes et décoratives. Ce sont eux, tout permet de l’affirmer, qui introduisirent dans le Triomphe de l’Amour une série d’épisodes comiques, en pleine contradiction avec le texte de Pétrarque : Aristote servant de monture à la belle Campaspe, Virgile suspendu dans un panier (voy. p. 1 16). Un motif non moins malencontreux, puisqu’il rompt l’harmonie du défilé, c’est Samson étendu à terre, la tête posée sur les genoux de Dalila.
Les miniaturistes et les graveurs, qui avaient, un instant, sacrifié aux mêmes instincts (manuscrits de la Riccardienne et de la Laurentienne, estampes de la collection Albertine, etc.) s’en affranchirent rapidement, comme nous le verrons, pour s’attacher à une interprétation plus relevée.
La presque totalité des coffres ou plateaux révèlent une inspiration commune ' : dans beaucoup d’entre eux, les analogies de composition et de facture sont si frappantes qu’il faut, de toute évidence, les considérer comme sortis du même atelier. Ce ne sont que chapeaux à bords retroussés, hennins plus ou moins extravagants, gigantesques manches ouvertes tombant à terre, bref des modes relativement archaïques. Et cependant, un de ces « cassoni », à la Bibliothèque pétrarquesque de Trieste, porte la date 1468!
Dans l’impossibilité où la critique se trouve de déterminer les auteurs de ces peintures, nous nous attacherons, pour les classer, à l’ordre géogra-
1. Une paire de coffres, ornés des Triomphes de Pétrarque , figure dans l’inventaire de Laurent de Médicis (1492), en compagnie d’un plateau d’accouchée, représentant le Triomphe de la Renommée ; « Uno desco tondo da parto dipintovi il Triomfo
délia Fama, f(iorini) 10 ; — Uno paio di forzieri messi d’oro di braccia 3 1/2 l’uno, dipintovi dentro e’ Triomfi del Petrarcha, f. 25. » (E. Müntz, Les Collections des Médicis au A’V° siècle ; Paris, 1888, p. 63.)
LES PEINTURES
phique. Nous passerons donc successivement en revue celles qui sont ■conservées en Italie, puis celles qui se trouvent en Autriche, en France, en Allemagne, en Angleterre et enfin en Amérique.
La plus ancienne des peintures sur meubles représentant des Triomphes serait, si l’attribution à Andrea Vanni se trouvait confirmée, celle de l’Académie de Sienne, composée de quatre panneaux provenant d’un coffre de mariage. Vanni, en effet, mourut vers 1414. Mais, bien que les figures aient -encore quelque chose d’archaïque, presque de sauvage, le style et les costumes proclament une date bien postérieure : le milieu du xve siècle'. Ce que l’on pourrait appeler l’armature -de la composition était fixé dès lors : chaque acteur et chaque char ont la caractéristique traditionnelle.
Dans le Triomphe de l'Amour, on voit Hercule filant, Pyrame qui se transperce d’un javelot sur le cadavre de Thisbé, un vieillard assis dans un panier et méditant (Virgile), Aristote marchant à quatre pattes et portant sur son dos la belle Campaspe. Le second panneau est, comme de raison, consacré à la Chasteté. Celle-ci, debout sur un char traîné par des licornes, tient d’une main une palme, de l’autre un étendard orné d’une hermine. Elle a devant elle Cupidon enchaîné. Dans le troisième panneau, la Mort tient une faux dentelée. Des buffles sont attelés à son char. La Renommée, assise, tenant d’une main un glaive, de l'autre un livre, fait les frais du quatrième panneau, dont l’attelage se compose d’éléphants.
A Florence, dans la riche collection de M. de Landau, un « cassone », jadis ■exposé au Musée d’Art industriel de Rome, déroule devant nous trois chars
1. Duc de Rivoli, Études sur les Triomphes de Francesco Vanni; mais cet artiste, né en 1 565, Pétrarque , p. 4. — D’après M. Hortis ( Catalogo , mort en 1609, doit être absolument mis hors de p. 2 11), les panneaux de Sienne seraient l’œuvre de
cause.