CHAPITRE V
A Londres, au British Muséum, un verre émaillé vénitien du xve siècle (Slade Collection, n” 363), représente le Triomphe de Venus, dans des données analogues à celles des Triomphes de Pétrarque. Des cygnes blancs traînent le char de la déesse, qui est accompagnée de Cupidon ; des jeunes filles la précèdent et la suivent.
C’est ensuite, au South Kensington Muséum, un plat en faïence, exécuté, croit-on, à Caffaggiuolo vers 1480 (n° 7438), et consacré à l’illustration de la Renommée. Le char, allant de droite à gauche, est traîné par un seul cheval, dont on ne voit que la croupe et qui porte un cavalier, dont on n’aperçoit que le dos. Un second cavalier suit le char. La Renommée (et non la Justice, comme on l’a cru) occupe un trône placé sur une boule que soutient un pied formé de trois dauphins; elle a l’épée et la balance. Audessous d’elle sont assis deux empereurs, tenant chacun un livre et un sceptre; plus bas marchent les deux captifs nus traditionnels; enfin, en avant, paraît Hercule armé de la massue. — Cette composition est imitée de l’estampe de l'Albertine, dont il sera question plus loin '.
Vient enfin un plat italien de la collection Francis Cook, à Richmond (figures bleues sur fond jaune), avec une variante du Triomphe de l'Amour ou plutôt du Triomphe de la Chasteté. Cupidon, les yeux bandés, est agenouillé, les mains attachées derrière le dos, sur un char que surmonte un dais et que traînent des Amours. Autour du dais, sont des torchères allumées. Des Amours jouent autour du char, un autre le pousse.
Les décorateurs, on le voit, en prenaient à leur aise et n’hésitaient pas à détacher du cycle pétrarquesque le motif qui souriait à leur fantaisie.
Dès le début (voyez p. 1 23), la Tapisserie s’était emparée de la fiction imaginée par Pétrarque. Elle lui maintint sa faveur pendant tout le cours du xve et du xvic siècle. L’inventaire de Laurent le Magnifique (1492} enregistre quatre tentures, dont deux avec le Triomphe de la Renommée et deux avec le Triomphe de la Mort, plus une portière avec le Triomphe de la Renommée ".
Les graveurs sur cuivre et les graveurs sur bois n’ont pas moins activement travaillé, pendant le « quattrocento », à propager les allégories si poé-
1. Duc de Rivoli, Etudes sur les Triomphes de Pétrarque, p. 18,20, avec gravure. — Le «bacile» du South Kensington Muséum est décrit dans le volume de M. Drury-Fortnum : A descriptive Catalogue of
the Maïolica in the South Kensington Muséum, p. 106-107. Londres, 1873.
2. E. Müntz, Les Collections des Médicis ait A'i ra siècle, p.63 : « Quattro spalliere, dua col Triomfo
LES GRAVURES
tiques de Pétrarque. Les uns se contentaient de dessiner des vignettes pour les nombreuses éditions des Trionfi, les autres publiaient leurs illustrations à part, sous forme d’estampes.
Lorsque ces artistes se mirent à l’œuvre, la matière était assez digérée pour qu’ils n’eussent plus à s’occuper de l’ordonnance générale; en toute liberté, ils pouvaient songer aux menus épisodes ou aux ornements, destinés, soit à enjoliver, soit à enrichir un ensemble désormais consacré par tant de suffrages.
Graveurs sur métal et graveurs sur bois se pillèrent mutuellement, cela va sans dire, s’empruntant les uns aux autres une idée, une figure, parfois une scène entière. C’est ainsi que les vignettes de l’édition vénitienne de 1490 s’inspirèrent plus d’une fois des estampes du British Muséum.
Nous étudierons à part, comme de raison, les gravures sur bois et les gravures sur métal.
Les graveurs sur métal ont enrichi le poème de Pétrarque d’une série d’illustrations, précieuses, les unes au point de vue iconographique, les autres au point de vue du style.
La plus ancienne de ces suites se trouve à Vienne, dans la Collection Albertine'. Elle se compose de six pièces, d’assez grandes dimensions et d’un travail passablement rude. Passavant l’attribue au maître de la Passion, et ajoute que les draperies sont ballonnées dans le style de Verrocchio. Ce qui est certain, c’est qu’elle est foncièrement florentine et qu’elle rappelle singulièrement le graveur des Planètes \ L’ordonnance en est heurtée et les figures, généralement trop trapues, se signalent par leur réalisme; les costumes exagèrent encore les modes que nous avons rencontrées sur les coffres
délia Fama et dua col Triomfo délia Morte, lunghe bra. XII Funa ; — Due panchali a dette spalliere chol cimiere e arme di chasa e penne, f(iorini) 200 ; — Uno portière suvi el Triomfo délia Fama, bello, f. 20. »
1. Bartsch, Le Peintre-graveur, t. XIII, p. 116. — Passavant, Le Peintre-graveur, t. V, p. n.
2. « De part et d’autre, mêmes chapeaux à grandes ailes, si caractéristiques ; mêmes hennins à longues brides. La femme qui, dans l’estampe, se tient debout au-dessus d’Aristote, ressemble à la femme qui danse, sur la gravure de la planète Venere. L’Amour qui est sur le devant du char de Vénus ne fait que reproduire celui qui est sur le char de l’Amour dans le Triomphe ; même attitude, même geste pour lancer la flèche ; il n’y a de différence que dans la tête qui, sur notre planche, est plus grosse, et dans la position des jambes. Le buffle, à gauche,
dans la planète Mars , est identique à celui de droite, dans l’attelage du Triomphe de la Mort. Les arbres aussi sont traités d’une façon toute semblable : petites hachures courtes, serrées, placées en lignes superposées, séparées par un intervalle blanc ; on peut comparer, par exemple, les arbres à droite, dans la planète du Soleil, avec les arbres des Triomphes de la Chasteté et de l’Amour. Enfin, l’écriture des légendes, dans les Planètes, est la même que dans notre estampe : mêmes lettres V, M et O ; détail curieux et bien particulier, cette dernière lettre est toujours sensiblement plus petite que les autres. De cet examen, nous pouvons conclure que cette composition a pour auteur l’artiste italien qui a fait les Planètes, et qu’elle est sans doute antérieure à 1480 (vers 1470). » (Duc de Rivoli, Études sur les Triomphes de Pétrarque , p. 1 5 . )