CHAPITRE V
de mariage et dans certaines miniatures : turbans a plusieurs assises, casques surchargés d’ornements, toques garnies de bourrelets et d’ailes d oiseaux, rien n’y manque. D’une manière générale, on peut affirmer qu il y a dans ces compositions touffues plus de bonne volonté que de talent.
La première estampe met en œuvre un motif bien florentin : Campaspe chevauchant Aristote. Dans la seconde, abondent les traits ingénieux et poétiques , malheureusement rendus par un burin inexpérimenté : c’est ainsi que Vénus nue, debout sur un dauphin et tenant une voile déployée, s’avance à la rencontre de la Chasteté, gauchement assise sur le char attelé des licornes traditionnelles. Quel dommage que le graveur n’ait pas su mettre tant soit peu d’expression dans les physionomies des deux déesses! Du moins les génies nus, debout aux coins du char, ou assis au-dessus des roues et jouant de divers instruments, ont des attitudes charmantes. L’épisode de la licorne, poursuivie par un chasseur et se réfugiant dans le giron d’une vierge, a pris place dans un angle de la même planche. D’une inspiration dramatique, mais d’une exécution très lourde, est la troisième scène : entre deux portiques ornés de pilastres, s’avance pesamment le char de la Mort, traîné par deux buffles, d’une grande allure, malgré l’insuffisance du dessin. La Mort, un cadavre décharné plutôt qu’un squelette, brandit la faux, par un geste véritablement véhément. Des banderoles chargées d’inscriptions expliquent la moralité de la scène. Celles de gauche contiennent les supplications d'un pauvre vieux, marchant sur des béquilles, et d’une vieille toute ridée (motif inspiré de la fresque de Pise) :
Poiche Prosperitade ci a lasciati, o Morte,
Medicina d’ogni pena De vien ci a dare o mai l’ultima ciena
Plus loin, la Renommée, trônant sur le globe, est caractérisée par la balance et l’épée. Au-dessous d'elle, sur le côté du char, non dans l’axe, se tiennent deux souverains, couronne en tête, sceptre en main3. Entre les roues sont attachés deux hommes nus : l’aîné s’appelle Spendio, le plus jeune Mathio (voyez p. i3o). Un Hercule nu, énorme et informe, s’avance à la tête du char; César, Achille et « Ator» (Hector), vêtus et armés comme des paladins, ferment la marche. Dans la cinquième estampe, l’artiste s’est laissé aller à une vraie débauche de symboles; il nous montre une barque qui navigue, un navire orné d’une statue de lion, le soleil et la
i. Cette inscription reproduit textuellement, sauf 2. Cette partie de la gravure a été copiée, comme
deux ou trois mots, celle du Campo Santo de Pise. nous l’avons vu, dans le plat de Caffagiuolo, convoyez Supino : Il Campo Santo di Pisa , p. 173. servé au South Kensington Muséum (voy. p. 168).
LES GRAVURES
lune, un lion s’élançant sur un cerf qui boit, un chien poursuivant un chat ou quelque quadrupède analogue. Ces mêmes hors-d’œuvre (lièvre poursuivi par un chien, lièvre tué par un aigle) se rencontrent sur la dernière planche de cette suite curieuse : V Apothéose de la Divinité. Dans une « mandorla », posée sur un char, trône le Père Éternel ; des anges, charmants d’attitudes, l’entourent, en remplissant les airs du son de la trompette, du violon ou de l'orgue. Les douze apôtres, saint Pierre et saint Paul en tête, escortent le char, qui est traîné par les quatre symboles des Évangélistes.
L’Albertine possède également une copie, plus ou moins libre, de ces six estampes ’, groupées cette fois sur une seule feuille et sensiblement réduites (voir notre planche hors texte). La gravure est plus rude et plus sommaire encore que dans l’original. Parmi les modifications apportées à la composition primitive, nous signalerons les suivantes : dans la seconde scène, Vénus se montre de trois quarts, non de profil. Dans la troisième scène, les deux portiques sont remplacés par un édifice s’étendant au fond de la composition. Les légendes aussi diffèrent : les noms de « Achille Greco, Attorre, Cesare, Alessandro », sont gravés sur le char ou au-dessous. Dans la gravure consacrée au Temps, le navire et la barque sont remplacés par un tournoi et par un concert (un page joue de la clarinette devant une femme qui joue de la harpe) ; on voit, en outre, au premier plan, un enfant nu étendu sur le sol, une sorte de gnome chevauchant un porc, et un autre qui s’avance contre lui la lance à la main (« O traditor del porco »); le tout agrémenté d’inscriptions plus ou moins triviales. Dans le dernier compartiment, les scènes de chasse font place à l 'Annonciation et au Premier Péché, ce qui est plus logique.
La célèbre suite du British Muséum est de tout point l’opposé des estampes de l’Albertine*. Autant celles-ci cultivent le réalisme et les éléments littéraires, autant celle-là sacrifie à la poésie. La suite, composée de six pièces, a été tour à tour attribuée à Nicoletto de Modène, à Cosimo Rosselli, à fra Filippo Lippi, à Baccio Baldini. Bornons-nous à constater qu’elle a pour auteur un des plus délicats et spirituels burinistes florentins du dernier tiers du xve siècle.
Les compositions, gravées sur un métal très tendre, ont infiniment de poésie et de charme, bien qu’on y relève certaines inégalités et certains
1. Bartsch, Le Peintre-graveur , t. XIII, p. 428. — Passavant, Le Peintre-graveur, t. V, p. 11. — Duc de Rivoli, Études sur les Triomphes de Pétrarque, p. 1 3- 1 5 .