‹ PétrarqueChapitre 187 sur 252 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

En souveraine éternité Est le triuntphe glorieux Là où ung Dieu en Trinité Rémunère les bien eureux.

L’agneau très humble et gracieux A pour nous souffert passion En donnant la gloire des cieulx A chacun par cumpassion.

Plus encore que par le passé (rappelons les tentures des rois de France, des ducs de Bourgogne, des Médicis), la Tapisserie exploite un domaine si fécond. Une Ecole de peintres, travaillant spécialement en vue de la haute ou de la basse lisse, prend à tâche de renouveler la donnée primordiale, en y introduisant de nouveaux acteurs, un symbolisme plus compliqué, des motifs, parasites si l'on veut, mais pittoresques et charmants. Les ateliers de Bruxelles, de leur côté, si puissamment outillés, s’évertuent à traduire sur le métier toutes ces suites, dont bon nombre n’ont cessé de briller dans les collections publiques ou privées.

Ces peintres de cartons pour tapisseries — presque tous anonymes — étaient souvent des maîtres d’une valeur transcendante. Ainsi seulement s’explique comment ils ont pu développer le thème primitif avec une telle originalité, une telle verve et un tel éclat. Les uns préfèrent la forme narrative, les autres la forme synthétique. Les uns résument Faction en symboles ingénieux ou brillants, les autres déroulent de longues théories de héros ou héroïnes, à l’air plus ou moins sentimental; ils prodiguent les physionomies sympathiques ou piquantes, les épisodes attachants.

Nous connaissons au moins une demi-douzaine de tentures absolument indépendantes les unes des autres 1 : I. Celles de Hampton Court et du South Kensington Muséum. — II. Celles du Garde-Meuble Impérial de Vienne. — III. Celles du Palais Royal de Madrid, dont une réplique fait partie de la collection de l’empereur d’Allemagne. — IV. Le Triomphe de la Mort et le Triomphe de la Divinité de la collection Paul Durrieu. — V. Le Triomphe de la Renommée, au Musée d’Art industriel de Berlin. — VI. Le Triomphe de la Renommée, au Vatican. — VII. Un autre Triomphe de la Renommée, également à Rome.

i . Il est possible que l’une ou l’autre des tentures mentionnées ci-dessus fasse double emploi avec la tapisserie, de fabricaton bruxelloise, qui se trouvait, en 1G61, dans la succession du cardinal Mazarin, et que l’inventaire décrit comme suit : « Le vieux Pétrarque. Une autre tenture de tapisserie de laine, fabrique de Bruxelles, composée de six pièces représentant le Triomphe de Pétrarque à figures naturelles, sans frise, la dite tapisserie haute de trois aulnes moins un douzième, faisant de tour, scavoir : vingt-quatre aulnes et demye ou environ, prisée la

somme de deux cents livres. » ( Inventaire des Meubles du cardinal Mazarin, p. i3o. — Cf. de Cosnac, les Richesses du Palais Mazarin , p. 3 g 5 . ) — Signalons, d’autre part, sept pièces de Pétrarque ayant appartenu à la cour de Bruxelles (largeur, 9 aunes 1/4; hauteur, 6 aunes 1/4, sans or ni argent) et sauvées de l’incendie qui détruisit, en 1731, le palais situé dans cette ville. — Quant à la tenture de la collection de la reine Christine de Suède (voy. ci-après), elle est identique, selon toute vraisemblance, à celle du Musée de Kensington.

LA FRANCE

Les deux suites de tapisseries conservées en Angleterre et tissées d’après les mêmes cartons, offrent une illustration véritablement pittoresque et brillante du poème de Pétrarque. L’une d’elles se trouve au château de Hampton Court, l'autre au Musée de South Kensington. Toutes deux ont des bordures composées de fleurs. La première, celle de Hampton Court, composée de trois pièces, les Triomphes de la Mort , de la Renommée et du Temps , a poussé au noir, ce qui tend à prouver qu’elle se trouve depuis longtemps déjà en Angleterre, pays funeste aux tapisseries. Aussi sommesnous disposés à l’identifier à l’une ou l’autre des tentures faisant partie du garde-meuble du roi Henri VIII (f 1547)’. Et justement l’inventaire des œuvres d’art de Hampton Court, dressé à la mort de ce monarque, mentionne « V pièces of tapestrye of Triumphes ». Mais nous pouvons remonter plus haut encore : comme Henri VIII avait confisqué, sur le cardinal Wolsey, Hampton Court avec toutes ses richesses, il est permis de supposer que les cinq tapisseries des « Triumphes » faisaient partie de ces dépouilles opimes et avaient, par conséquent, été acquises en premier lieu par le fastueux cardinal. En effet « the three fatall (sic) Ladies of Desteyne », c'est-à-dire les Trois Parques, figurent dans l’inventaire de Wolsey1 2.

La seconde tenture, celle du Musée de Kensington3, est également composée de trois pièces : le Triomphe de la Chasteté, le Triomphe de la Mort et le Triomphe de la Renommée.

Dans les deux suites, l’action est dédoublée : une première scène représente la lutte de la Divinité qui va triompher avec celle qu’elle détrône ; la seconde est consacrée au cortège triomphal proprement dit. Toutes deux sont accompagnées d’inscriptions latines et françaises (celles-ci, composées de huit vers, semblent empruntées à un manuscrit de la Bibliothèque de l’Arsenal4).

Les cartons qui ont servi aux deux exemplaires du Kensington et de

1. L’inventaire d’Henri VIII (British Muséum ; Harleian, n° 1419 a) cite, en outre, quatre pièces de fine tapisserie « of the Triumphes » ; puis, à la Tour de Londres, « I tapestrye of the Triumphe of Divinitie » et « I of Famé and Honour » ; à Westminster, trois pièces « of the Triumphes » et sept autres vieilles, également «ofthe Triumphes». — E. Miintz, La Renaissance au temps de Charles VIII, p. 542- 544, et Les Archives des Arts , p. 59-G0 (avec l’indication des mesures).

2. Summerly, A Handbook... of Hampton Court, p. 29. Londres (s. d.).

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