CHAPITRE PREMIER
sous la direction de son premier maître, le brave Convenevole de Prato, professeur de grammaire Convenevole avait composé, on l’affirme du moins, un long poème latin, plein d’allégories : il y montrait Rome en vêtements de deuil, la poitrine déchirée, et évoquait l’image de Brutus, de Codés, des Fabius, des Decius, des Scipions ’. Autant de notions dont son illustre disciple devait tirer parti par la suite. Chez lui également, Rome est régulièrement personnifiée par une femme en deuil, aux vêtements pauvres et déchirés 5.
Ces tendances, inaugurées à Carpentras, s’accentuèrent encore aux universités de Montpellier et de Bologne.
En même temps, le débutant suivait sans frein ses instincts de luxe ou plutôt les entraînements de ses camarades. Là-dessus nous possédons sa propre confession : « Te rappelles-tu — écrivit-il, de longues années après, à son frère — te rappelles-tu quelle recherche superflue des vêtements les plus élégants ? quel ennui pour s’habiller et se déshabiller, travail qu’il fallait répéter matin et soir ? quelle crainte qu’un cheveu ne s’écartât du rang qu’il occupait et qu’un léger souffle du vent ne confondît les boucles enroulées de notre chevelure ? quelle fuite à la vue des quadrupèdes venant par devant et par derrière, de peur que notre robe brillante et parfumée ne reçût quelque tache ou qu’un choc n’en dérangeât les plis ? Que dirai-je de nos chaussures : quelle guerre atroce et continuelle ne faisaient-elles pas aux pieds qu’elles semblaient protéger ? J’avoue qu'elles auraient rendu les miens inutiles si, averti par une impérieuse nécessité, je n’eusse mieux aimé offenser les yeux d’autrui que de broyer mes nerfs et mes articulations. Que dirai-je des fers à friser et du soin de notre chevelure ? Que de fois la douleur a interrompu le sommeil que ce travail avait différé ! Quel pirate barbare nous aurait serrés plus cruellement que nous ne nous serrions nous-mêmes de nos propres mains ? Que de rides nocturnes sillonnant notre front rougi nous apercevions le matin dans le miroir, en sorte qu’au lieu de montrer nos cheveux, nous étions forcés de cacher notre visage1 2 * 4! »
Disons tout de suite que, plus tard, le poète ne cessa d’invectiver ces modes françaises, pour lesquelles il avait éprouvé tant d’engouement au
1. Fracassetti, Lettere di Fi-ancesco Petrarca delle Cose familiari, t. I, p. 223. Florence, 1892. 5 vol. in-8°. — Lettere senili di Francesco Petrarca, t. Il, p. 469. Florence, 1892. 2 vol. in-8°.
2. Voigt, Die Wiederbelebung des classischen Alterthums , 3' éd., 1898, t. I, p. 24-25. Quel
dommage que les études, parfois si pénétrantes, de
Georges Voigt sur Pétrarque, soient déparées par une causticité et une malignité sans pareilles ! Jamais
biographe a-t-il éprouvé un tel besoin de rapetisser et de dénigrer son héros ! L'esquisse qu’il nous trace du caractère de Pétrarque n’est qu’un long blasphème.