CHAPITRE PREMIER
au-dessus des nues, le jeune enfant de l’Ida. Ensuite, marchant tristement, d’un pas appesanti par l’âge, la tête couverte, négligemment vêtu d’un manteau verdâtre, le vieux Saturne, portant à la main un râteau et une faux, l’air rustique et agreste, dévorait ses enfants. Tout proche, un dragon qui vomissait des flammes, tenant dans sa gueule le bout de sa queue recourbée, se repliait en longs cercles et étendait au loin ses cornes. On voyait Neptune armé du trident léger qui lui sert à calmer les flots ; il voguait en plein océan ; la foule des tritons et la troupe des nymphes erraient au loin à ses côtés, faisant leur cour au dieu des mers. Là encore le cheval, sommé de sortir du rocher frappé du trident, faisait voler sous ses pieds rapides l’arène du rivage. — Venait ensuite Apollon à la chevelure abondante et au visage imberbe. Ce dieu enfant, jeune homme, avait vu en peu de temps ses cheveux blanchir. Devant lui, un coursier fougueux et frémissant frappait du pied la terre et rongeait son frein. A côté du dieu qui le regarde d’un œil doux et caressant, se tient un monstre énorme et inconnu à trois têtes. Ces têtes représentent, à droite, un chien; à gauche, hideux spectacle! un loup ravisseur ; au milieu, un lion. Elles sont réunies ensemble par un serpent recourbé et désignent la fuite du temps. La cithare auguste semblait rendre sous les doigts d’harmonieux accords ; le carquois, l’arc et les flèches ailées étaient suspendus aux épaules du dieu ; le monstrueux Python est couché sur le dos dans l’antre de Cirrha. Là encore, le doux ombrage du laurier odoriférant verdoyait dans l’or. Cet arbre envié des poètes grecs et italiens couvrait les neuf muses de ses rameaux protecteurs. On croirait que celles-ci charment tour à tour par leurs vers et leurs chants variés les astres qui s’arrêtent. — Auprès d’Apollon paraît son jeune frère Mercure. Son visage seul annonce son éloquence ; il porte une baguette entrelacée d’affreux serpents ; un pétase remarquable orne sa tête ; des talonnières aux plumes éclatantes entourent ses pieds. Le coq vigilant l’accompagne, et Argus succombe sous son glaive recourbé. Assise à sa gauche, sa nouvelle épouse s’enorgueillit de sa beauté et se réjouit à la vue de sa dot peu commune. — Près de là est représentée la fable connue des Gorgones ; Persée tranchant avec le sabre de son frère la tète hérissée de serpents, en s’aidant d’un miroir et en détournant les yeux ; le vieillard converti en pierre ; le cheval ailé, monstre né de la plaie saignante, et la fontaine consacrée aux muses vénérables. — Ensuite paraissait l’image sinistre de Mars furibond, monté sur un char ensanglanté; on voyait, d’un côté, un loup et, de l’autre, les Furies à la voix rauque, hurlant des paroles menaçantes ; un casque brillant couvrait sa tête; il tenait un fouet dans sa main. — Vulcain, témoin de sa honte et convaincu de l’amour criminel de sa trompeuse épouse,
voulait s'en aller, mais son pied boiteux ralentissait sa marche; la troupe des dieux le vit, et les cieux rirent du mari allant de travers. — On voyait Pan dressant ses cornes vers le ciel, la face rubiconde, la poitrine semée d’étoiles. Ses jambes velues se raidissent; de ses pieds de chèvre il parcourt les antres et porte une houlette à la façon des bergers ; une grande flûte de sept roseaux fabriquée par lui résonne. — D’un [autre côté était assise, portant son sceptre, la reine des dieux, la sœur chérie de Jupiter et son auguste épouse ; sa tête élevée est voilée d’un nuage éclatant qu’entoure Iris aux diverses couleurs, et les paons lèchent les pas de leur maîtresse. — Tout près d’elle est la statue armée de la terrible Minerve, vierge, dit-on. Elle tient à la main une longue lance ; son casque haut agite une aigrette ; un bouclier de cristal, ayant la tête de la Gorgone, la couvre. L’oiseau nocturne voltige à côté de la déesse qui voit clair dans les ténèbres ; dans les champs de Cécrops l’olivier verdit pour la première fois. — Vénus, nue, voguait sur la mer, à qui cette déesse, dit-on, doit sa première et basse origine ; d’une gaieté folâtre, ornée de roses pourprées, elle était portée sur une conque, ayant toujours auprès d’elle les colombes légères et accompagnée de trois jeunes filles nues. La première, il est vrai, avait le dos tourné, mais deux d'entre elles, leurs bras blancs passés l’un dans l’autre, tenaient leurs visages et leurs regards dirigés sur nous. Il n’y manquait ni l’enfant ailé, ni son carquois derrière le dos plein de flèches aiguës, ni son arc meurtrier. Celui-ci, décochant un de ses mille dards, en avait percé Apiollon ; à cette vue, les dieux du ciel poussaient les hauts cris ; le cruel enfant se sauvait dans les bras de sa mère chérie1. — Enfin, la grande déesse Cybèle, à qui nulle terre ne fut plus agréable que l’Ida, était assise, chargée d’années, corpulente, vénérable par sa clef et son sceptre. Elle était parée d’une robe de diverses couleurs ; mère féconde, elle portait sur sa tête une haute couronne de tours phrygiennes, car les anciens racontent qu’elle a enfanté tous les dieux et même le maître du tonnerre *. »
Rome, de son côté, est personnifiée par une femme à la tête couverte d’un diadème, au front couronné de tours, un sceptre à la main L
Pétrarque — retenons bien cette circonstance — savait donc caractériser, avec une correction relative, les dieux de l’Olympe ; il s’entendait suffisamment à leur donner leurs attributs traditionnels.
Ce ne fut pas sa faute si ses contemporains, tel Simone di Martino, ne mirent pas plus de couleur locale dans celles de leurs compositions qui étaient inspirées de l’antique. Il fallut tout un siècle encore aux artistes,
i. D’après la traduction de M. Victor Develay :
L'Afrique , t. II, p. 80-89.
1. L’Afrique, trad. Develay, t. II, p. 80 et suiv. 3. Africa , livre VIII.
pour éviter les anachronismes trop choquants. Le signal de la réforme et ce fait mérite d’être mis en évidence — partit précisément de la haute Italie, de Padoue, où Pétrarque avait 'résidé si longtemps, et ce fut un quasi Padouan, par conséquent un quasi concitoyen du poète, le grand Andrea Mantegna, qui rompit définitivement le charme.
Admirons, d’autre part, le mouvement et la couleur que Pétrarque s'entendait à mettre jusque dans la description de symboles en apparence immuables et comme figés. Les signes du Zodiaque, d’ordinaire si hiératiques, s’animent sous sa plume : le Bélier regarde avec horreur le corps de la belle Hellé, flottant sur les eaux ; les bras de la lourde Balance compensent d'un pas égal les heures instables ; le Scorpion balaie la toiture de sa queue menaçante et ouvre ses pattes énormes ; le Sagittaire, à l’air effrayant, avec son arc bandé, son carquois d’ivoire, rappelle les monstres de la Thrace ; la Chèvre aux cornes dorées grimpe, légère, son pied fourchu raidi :
. assurgit in altum
Forma levis capræ, rutilo oui cornua in auro Effulgent, fissoque riget pes ungne bicornis.
Le Verseau, à la stature colossale, nu, le front voilé par un nuage noir et se penchant du haut des deux, verse des flots dans un abîme où les poissons nagent et fendent les ondes de leurs poitrines et de leurs queues frétillantes '.
Ailleurs encore, à propos des Gémeaux, Pétrarque substitue une image, presque un tableau, à la formule schématique : il nous montre les fils de Léda nus, folâtrant au milieu de guirlandes de roses 5 ; mais ici, le littérateur pourrait bien avoir été tributaire d’un artiste. Ce motif — les Gémeaux se jouant entre des roses — a toute allure des scènes dont les miniaturistes ornaient le calendrier placé au début des Livres d’heures.
Dans la littérature, pour en revenir à elle, le courant classique fut irrésistible. Du vivant même de Pétrarque, la mythologie passionna une foule d’esprits : Paolo da Perugia, Franceschino degli Albizzi, Forese dei Donati, Boccace, qui composa, au prix d’un labeur infini, ses Généalogies Deorum gentilium Libri XV 3 , pour ne point parler de l’Anglais Geoffroy
I. Africa, livre III, vers 1 1 1 et suiv. 3. Kœrting, Boccacio’s Leben uni Waire, p. 722.
, 2- « Lædeique fratres nudi rosea inter serta lasci- Leipzig, 1880.
viant.» ( Ep.sen ., livre VIII, ép. vii; éd. de 1 58 1, p.842.)
PÉTRARQUE NUMISMATISTE
Chaucer, qui, lui aussi, apparaît déjà comme un homme de la Renaissance, familiarisé avec toutes les survivances d’Athènes et de Rome.
Plus grands encore sont les services rendus à la numismatique. Pétrarque — et ce fait résulte de textes précis — est l’ancêtre des numismatistes (tel est le terme consacré) modernes'.
Dès ses voyages à Rome, il avait porté son attention sur les monnaies ■et les gemmes que la pioche ou la charrue mettaient à jour”.
Plus tard, à Mantoue, lors du passage de l’empereur Charles IV ( 1 354), il offrit à ce prince quelques monnaies impériales 3. L’empereur ne voulut pas être en reste et lui envoya, de son côté, la médaille d’un César1 2.
D’autres témoignages, mis en lumière par M. de Nolhac, achèvent de nous montrer combien les études numismatiques de Pétrarque furent pénétrantes : à propos de la physionomie de Vespasien, « il évoque, en même temps qu’un passage de Suétone, les médailles assez communes, dit-il, de cet empereur’. On peut trouver plus significatif encore le rapprochement d’un texte historique et d’une légende de médaille, tel qu’on le constate dans l 'Histoire Auguste de Paris, f. 8 (« Ant. Pius, 5 : Uxorem Faustinam Augustam appellari a Senatu permisit ») : « Hac appellatione •est Faustina major, me penes, in auro, similiter et minor, sed eo amplius Pii Aug. fil. 5 »
La dactyliologie également intéressait Pétrarque. Dans un chapitre
1. Friedlænder: Abhctndlungen der Berliner Aka- ■ demie , 1878, p. 2? et suiv. — Geiger, Petrarka, p. 267. — Dès lors cependant, des amateurs de la haute Italie, comme il sera dit plus loin, recherchaient avec ardeur les monnaies et les gemmes antiques : tels Oliviero Forzetta de Trévise ( 1 335), et le doge Marino Falieri ( x 3 5 1) .
2. « Sæpe me vineæ fossor Romæ adiit gemmant .antiqui temporis, aut aureum argenteumque minimum manu tenens, nonnumquam rigido dente ligonis attritum, sive ut emerem, sive ut insculptos eorurn vultus agnoscerem. Fortunatus sæpe architectus, dum fundamento stabili sedem quærit, urnam auream -defossumque sub terra reperit thesaurum. Quis- •quant ne horum adventitio lucro famam suæ artis -aut ingenii consecutus est? Fortunæ dona sunt hæc non hominum laudes : multoque dignius habet -artificis nomen, quern rite ornnia facientem vipera cavernis lapsa deterruit, quam is quern temere cuncta miscentem latentis auri fortuitus fulgor læta admiratione suspendit. Idem in amicitiis dicendum •est. » (Ep. fam., livre XVIII, ép. vin; éd. Fracas- .setti, t. Il, p. 489.)